Soy de Cuba – Viva la vida ! – Casino de Paris


Un rythme endiablé sous le soleil de Cuba !
Rien de tel pour fêter l’arrivée de l’été et la sortie du confinement !
La compagnie cubaine Soy de Cuba revient à Paris pour fouler le parquet de la scène du Casino de Paris en ce mois de juin 2021. Dehors, ce soir du 22, il pleut sur les toits en ardoise parisiens. Parapluies. Le public attend à l’extérieur, d’autres patientent sous une terrasse abritée sur le trottoir d’en face. Puis les spectateurs entrent, s’installent par groupe, un fauteuil entre chaque groupe pour respecter le protocole. Un masque sur la bouche. Quand cela s'arrêtera-t-il ? Puis cela démarre.
BAM ! BAM ! Percussions ! BAM ! BAM ! BAM ! Piano ! Trompette, trombone ! Basse, percussions, congas ! Claves, claves ! Des sonorités cubaines bien connues depuis le succès mondial des Compay Segundo. Cuba arrive... La musique latine se lance. Et c’est parti pour un festival explosif de couleurs et de joie sous le toit du Casino de Paris. Il peut pleuvoir dehors, vous pouvez raconter ce que vous voulez avec vos protocoles, les spectateurs du Casino de Paris ont plongé dans un autre monde. Y a plus personne ! Tout le monde est à Cuba ! Décollage réussi !
Des chanteuses, un pianiste, une contrebassiste côté cour, un trompettiste, une tromboniste, un percussionniste chanteur, un batteur, un choriste côté jardin. Un immense cyclo en fond de scène qui projette des rues de la Havane, des murs colorés tannés par le soleil, les murs d’une salle de boxe, une quinzaine de danseurs et danseuses. Il n’en faudra pas davantage pour mettre le feu au Casino de Paris. La recette est assez efficace. Si l’histoire est sans doute un peu trop simpliste, celle d’un boxeur et d’une danseuse amoureux, digne d’un Disney, la très grande qualité musicale et des ballets vaut largement le coup d’œil et quelques déhanchés sur les fauteuils du Casino.
Le duo, Ayala Yanetsy Morejon et Jesus Bruzon San Juan, accompagné de l’ensemble des danseurs enflamme la scène. Salsas, mambos, cha-cha-cha, toutes les dansent défilent dans des tableaux remplis de vie. Impressionnante scène de percussions avec des tambours métalliques et des claquettes, émouvant morceau du trompettiste sur des compositions de Rembert Egües, belles scènes de danses à deux, joli solo d’Osmany Montero Hernandez. Les chorégraphies sont particulièrement réussies. La sensualité, largement mise en avant avec un parti pris volontairement muy caliente et charismatique, est servie par des danseurs techniquement irréprochables. On frôle la syncope devant des danseuses en équilibre sur leurs talons jouant avec humour dans une ambiance "cabaret Baker" la carte de la séduction, on admire les prouesses des danseurs les accompagnant et se lançant dans une capoeira ou une succession de chorégraphies acrobatiques. Une intensité assumée et fluide qui fait du bien.
Spectaculaire et accessible à tous, Viva la vida de la Compagnie Soy de Cuba est à voir. Un plaisir de la danse communicatif qui vous remplira d’énergie et vous donnera à coup sûr l’envie de vous déhancher… avec ou sans talons !
jusqu'au 30 juin 2021
Soy de Cuba, « Viva la vida »
au Casino de Paris,
16 Rue de Clichy, 75009 Paris 1.
Quand je serai un homme – Catherine Hauseux et Stéphane Daurat – Théâtre de l’Essaïon à Paris


" C'est quoi un homme ? Comment devient-on un homme ? "
Elle est seule en scène devant son ordinateur écrivant les témoignages d’hommes interrogés sur la problématique de la masculinité. Auteure mise en abîme et comédienne sur scène, Catherine Hauseux articule ainsi chaque récit de vie, chaque témoignage joué par Stéphane Daurat.
Interprétés avec justesse, les cinq personnages masculins au travers de plusieurs générations se succèdent et tentent de répondre par des récits de vie aux questions « c’est quoi être un homme ? Comment devient-on un homme ? Le comédien enchaîne ainsi les témoignages et par la multiplicité des points de vue et des paradoxes approche ainsi, parfois en posant des problèmes, parfois des anti-problèmes et des stéréotypes, la définition de ce que pourrait être un homme aujourd’hui, ou plutôt ce qu’il n’est plus.
Avec sincérité et simplicité, les personnages soulèvent le questionnement des hommes dans leurs relations avec les femmes, dans la gestion des tâches au quotidien, dans leurs relations avec d’autres hommes, sexuellement et socialement, dans leurs relations avec leur père, leurs enfants, leurs animaux et démontrent avec humanisme que les catégorisations, les cases dans lesquelles on essaie de les ranger sont poreuses. Qu’une forme d’universalité transcende bien les genres.
Didactique, humble, réaliste et assez efficace dans sa forme comme sur le fond, le spectacle peut se voir en famille et ne manquera pas de susciter des débats intergénérationnels, de faire grincer des dents ou de faire sourire. Chaque spectateur se reconnaîtra et pourra mesurer l’écart entre le représenté et son vécu dans un monde en pleine transformation sur le sujet. Le débat reste encore ouvert et des chemins à parcourir. Un spectacle d’utilité publique.
Du 17 au 31 juillet 2021,
les jeudis et samedis à 19h15
Théâtre de l'Essaïon
Scènes conjugales, désirs et liberté – Ariane Pick Prince


Ils sont deux sur le plateau, Sabine Lenoel et François Pick, pour emprunter tout à tour les traits des personnages de Shakespeare, Molière, Courteline, Ibsen, Ingmar Bergman, jouer avec des textes de Lacan et plus récents d’Ariane Pick Prince. Deux pour travailler la relation de couple et mettre en tension la place de la femme dans la relation amoureuse, deux pour mettre en scène la résistance à la domination masculine.
La forme se veut légère. Un plateau nu, un portique en fond de scène pour y suspendre des costumes, quelques chaises, des éclairages habilement placés et la matière texte prend forme. Le fond l’est beaucoup moins. Le parti pris est clair, laisser entendre les mots scandés par ces femmes qui évoluent dans leur rôle avec leur part de liberté du XVIe siècle à aujourd’hui. On les sent rebelles, résistantes, en rupture avec les conventions sociales, amères parfois mais toujours en mouvement pour avancer et aller au-delà.
On sourit devant la lâcheté d'un mari, on rit devant une drague contemporaine excessive sur fond de réflexions philosophiques, on écoute les vers de Molière et de Shakespeare. On se tend devant le désamour explicité de Nora envers son mari abasourdi dans La maison de poupée d’Henrik Ibsen ; un extrait interprété face public, glaçant, juste après La Peur des coups de Courteline.
La continuité des textes et la variété des styles d’écriture fait voyager le spectateur dans le kaléidoscope complexe des relations amoureuses, des désirs, tout en usant de libertés et de ruptures assumées. Le texte de Courteline est volontairement coupé en fin de scène afin de ne pas laisser le mari reprendre le dessus, les didascalies sont dites en aparté par les comédiens afin de d’écarter un jeu vaudevillesque et toute gesticulation inutile. En contrepoint, des textes sur le contexte sanitaire et les privations de libertés viennent prolongés en transition ces appels à la vérité des sentiments.
Le duo Sabine Lenoel et François Pick fonctionne à merveille, avec froideur, avec tendresse, avec complicité. Des interprétations sensibles, justes et raisonnées d’extraits de la littérature classique dans une valse de sentiments humains et de paradoxes au service de l'émancipation de la femme et de sa liberté.
Le spectacle sera joué du 6 au 31 juillet 2021 à l'Espace Roseau Teinturiers dans la cadre du Festival Off d'Avignon : EspaceRoseauTeinturiers.fr #off21
Je te pardonne (Harvey Weinstein), Pierre Notte, Théâtre du Rond-Point


Peut-être que l’humour est la chose au monde la moins partagée ? Peut-être qu’ « on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui » selon les mots de Pierre Desproges…
Pour la réouverture du Théâtre du Rond-Point, Pierre Notte, auteur associé, investit la grande salle Renaud-Barrault avec 3 acolytes : 2 comédiennes chanteuses (Pauline Chagne, Marie Notte) et 1 comédien-pianiste (Clément Walker-Viry) pour un spectacle musical pensé comme un cabaret foutraque, censé interroger l’Affaire Weinstein et la guerre des sexes.
L’enjeu est double : synthétiser le mouvement Me too, et montrer que l’on peut rire de tout.
Au fil du cabaret-procès, Weinstein se sent pousser des seins tandis que le public est appelé à voter « pour » ou « contre » le grand pardon de l’ancien producteur-prédateur sexuel.
Projet sympa sur le papier ; n’empêche que le ton de ce spectacle m’a laissé un goût amer. Sa fin particulièrement, qui fait rimer « mitraillettes » avec « Alep », en convoquant sur scène la détresse d’un peuple exsangue après 10 ans de guerre civile… On s’éloigne du sujet il me semble et je n’arrive pas à rire malgré les mines et la musique enjouée. On me rétorquera que c’est de l’humour noir, bien entendu, et que le théâtre n’a pas vocation à nous rassurer. Je suis d’accord sur tout. N’empêche que cette fin décalée est symptomatique d’un spectacle qui ne veut pas finir, qui hésite entre plusieurs fins (vous reprendrez bien un peu de « Moi aussi je suis Catherine Deneuve* », pour les intimes…), plus proche du tour de chants ou du puzzle que du grand procès populaire qu’il nous promet.
Aussi, c’est toujours ambitieux de prétendre synthétiser une guerre des sexes éternelle : on convoque Peau d’âne, Adam et Eve, Simone de Beauvoir, on analyse les spécificités biologiques des genres, on brasse des théories… et on perd un peu le fil.
Ceci dit, il y a dans cette troupe un talent incontestable et visiblement un bonheur à partager la scène et à retrouver son public. Le bonheur pour moi, ce soir de reprise, c’est de découvrir la chanteuse et comédienne Pauline Chagne. Elle a été harpiste avant de suivre les parcours comédie et comédie musicale des cours Florent. Elle est l’instigatrice de « Moi aussi je suis Barbara », adapté de la pièce de Pierre Notte, qui devrait reprendre en septembre 2021 au Théâtre du Lucernaire. Ici en robe laminée noire, cheveux longs et sourire épanoui, elle nous offre de beaux moments d’émotion suspendue et d’interprétation musicale.
Si vous aimez l’humour noir et danser sur un volcan ; si l’idée de célébrer les pieds dans la boue – voire dans le sang – ne vous effraie pas, alors venez fêter le déconfinement et la fin de la guerre des sexes, jusqu’au 26 juin au Théâtre du Rond-Point.
*Pièce et grand succès de Pierre Notte, qui lui a valu le Molière du meilleur spectacle privé en 2006.
Jusqu"au 26 juin 2021
Théâtre du Rond-Point
Texte, musique et mise en scène : Pierre Notte
Avec : Pauline Chagne, Marie Notte, Pierre Notte, Clément Walker-Viry
Costumes : Alain Blanchot
Arrangements musiques : Clément Walker-Viry
Création lumières : Antonio de Carvalho
Son : Adrien Hollocou
Assistanat à la mise en scène : Jeanne Didot
Le Lac des cygnes, Angelin Preljocaj, Chaillot


D’abord, une danseuse vient délicatement jouer avec une bulle de savon virtuelle. C’est très simple et très beau. Immédiatement l’émotion m’étreint : après de longs mois sans danse dans ma vie, je mesure à quel point cet art m’est précieux.
Malheureusement, la danse classique est trop souvent considérée comme intimidante, démodée voire un peu ridicule. Je comprends très bien qu’on puisse lui trouver un côté tarte à la crème rose-bonbon un peu indigeste (tutus, chaussons, pantomimes etc.). Mais avec Angelin Preljocaj, le ballet est dépoussiéré ; c’est, en somme, le parfait alliage entre la rigueur technique du ballet classique et la liberté de la danse contemporaine. Le Lac des cygnes proposé par ce chorégraphe de génie offrira une belle entrée en matière à ceux qui n’y connaissent encore rien. Ma fille de 7 ans, par exemple, n’a âs rechigné devant les presque deux heures du spectacle. Elle a apprécié la beauté des gestes, même si elle n’a pas toujours très bien compris l’histoire (qui est, il faut bien l’avouer, assez alambiquée).
Angelin Preljocaj transpose l’action du ballet à notre époque et, fidèle à l’air du temps, nous propose un Lac des cygnes teinté d’écologie, le tout assez lourdement appuyé par les vidéos. Pour résumer l’intrigue: à tout juste 18 ans, la mère du prince Siegfried (Clara Freschel qui réalise la performance de danser enceinte!) lui enjoint de trouver une épouse. Alors qu’il cherche le calme après une fête donnée en son honneur, il trouve l’amour au bord d’un lac en la personne d’Odette (Isabel García López), une ravissante princesse qui fut jadis métamorphosée en cygne blanc par le sorcier Rothbart (l'impeccable Antoine Dubois). L’horizon s’assombrit cependant bien vite. D’abord, le père de Siegfried (Baptiste Coissieu) autorise l’exploitation d’un gisement pétrolier sur le lac des cygnes, promettant celui-ci à la destruction. Ensuite, Rothbart et ses sbires battent le prince Siegfried qu’ils laissent pour mort. Enfin, parce qu’il tombe amoureux d’un cygne noir (sosie d’Odette envoyé par Rothbart), Siegfried condamne Odette à rester cygne (blanc) pour l’éternité.
Oscillant entre tradition et modernité, Preljocaj reste majoritairement fidèle à la musique de Tchaïkovski mais ne s’interdit pas quelques insertions de musique électro voire techno. Ainsi, lors de la fête d’anniversaire de Siegfried, danse et musique adoptent des rythmes jazzy pour se faire sensuelles. Puis, tout-à-coup, l’on se croirait dans West Side Story : l’explosion de couleurs et d’allégresse nous fait un bien fou et nous fournit quelques réserves de bonheur avant que le ballet ne sombre inéluctablement dans une noirceur désespérée (et aussi, il faut bien le dire, formellement moins intéressante).
Ce ballet n’est peut-être pas la meilleure chorégraphie de l’artiste (cf. le magnifique Blanche-Neige) ; mais tout de même, quel chorégraphe! La qualité des ensembles et l’exécution rigoureuse offerte par les membres du Ballet Preljocaj sont impressionnantes. Et il y a tant de choses magnifiques que l’on aimerait fixer dans sa mémoire : ce ballet millimétré des 25 danseurs qui se croisent mécaniquement sans se percuter, les corps relâchés dans une scène de boîte de nuit à la Grande Bellezza, les 16 cygnes en diagonale comme dans un paradis où les danseuses auraient avantageusement remplacé les anges, la tête aimantée par la main de l’être aimé, les quatre danseuses bras-dessus bras-dessous entremêlées en losange…
Au fait, le spectacle dont il est question ici est actuellement visible sur France.tv. C’est bien pour se faire une idée mais il me semble nettement préférable de franchir la porte du Théâtre national de la danse à Chaillot, tout comme il vaut mieux aller au restaurant que regarder des émissions de cuisine (en mangeant des chips !). Mais si cela peut vous donner faim de danse, j'en serais ravi !
Jusqu’au 26 juin 2021
Chorégraphie Angelin Preljocaj
Extraits musicaux Piotr Ilitch Tchaïkovski
Costumes Igor Chapurin
Vidéo Boris Labbé
Lumières Éric Soyer
ODETTE - ODILE Isabel García López
SIEGFRIED Leonardo Cremaschi
MÈRE DE SIEGFRIED Clara Freschel
PÈRE DE SIEGFRIED Baptiste Coissieu
ROTHBART Antoine Dubois
Tarif C — de 8€ a 43€
Exécuteur 14, Adel Hakim, Swann Arlaud, Rond-Point


Rituel païen pour la paix:
Vendredi 16 octobre, la veille du couvre-feu et le jour de l’assassinat de Samuel Paty - Paix à son âme - j’ai retrouvé les fauteuils en rangs serrés de la petite salle du Théâtre du rond-point (la salle Jean Tardieu), pour un seul en scène, dont la forme est toujours un défi pour l’acteur, mais j’y reviendrai, ce qui m’a permis de renouer avec un rituel que j’avais depuis longtemps abandonné.
D’abord, j’ai lu cette phrase au fronton du théâtre : « Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud ont fait de ce lieu un théâtre. » Une brèche s’ouvre, une profondeur apparaît vers le passé: ce lieu n’a pas toujours été un théâtre. Sous-entendu il ne le sera peut-être plus dans 10 ou 100 ans, il faut le soutenir. Et aussi: il faut rendre hommage aux créateurs et aux passeurs, il a fallu en déployer de la volonté et de la passion pour transformer un « lieu » en espace de culture et de démocratie, et le transmettre jusqu’à nous, spectateurs de 2020. Je continue mon pèlerinage en flânant dans la librairie, où l’on a intelligemment disposé, du moins à l’entrée, des livres « par couleurs ». Quelques étagères de couvertures « jaunes » pour répondre à ceux qui cherchent « je ne sais plus quel titre mais la couverture était jaune! ». Est-ce que ce n’est pas un exemple de pensée disruptive? Peut-on imaginer une bibliothèque entière classée par couleurs? Une autre brèche s’ouvre: on pourrait changer nos habitudes en donnant les rênes à l’imagination... À la librairie, on offre des carnets de note: un cadeau, merci! Je tombe sur un livre depuis longtemps recherché : Just kids de Patti Smith, et je commence à dévorer le petit livre de Pierre Notte: L’Effort d’être spectateur, qui m’offrira un réconfortant sentiment d’appartenance. Je ressors les poches pleines comme j’aime de livres et de carnets et je m’apprête à descendre l’escalier. Mais avant, je lève la tête, comme mon professeur bien aimé de Latin-Musique-Français me l’a appris au collège. C’est important de lever le nez aussi souvent que possible. Ça permet de sortir la tête du sable, et accessoirement de rêver...
Si on lève la tête avant de descendre l’escalier, on aperçoit un vestige de l’époque Renaud-Barrault: un morceau de charpente qui semble finement ouvragée et monumentale à la fois. Je pense à la salle du Théâtre du Vieux Colombier où la charpente dessine la coque d’un bateau retourné. Celle du rond-point semble tout à fait ronde, comme le miroir d’un parquet de bal. C’est peut-être un détail pour vous, mais c’est exactement le genre de détails qui décuple mon plaisir et semble enrichir mon expérience de spectateur.
Je pénètre dans la petite salle, il y a encore peu de monde, je laisse un siège d’écart de chaque côté; je m’étale un peu: les genoux touchent le dossier du siège devant moi, qui est occupé, c’est contrariant, mais d’après Pierre Notte, c’est ainsi, sous la contrainte, qu’on reste éveillé! J’accepte donc cette contrainte de bonne grâce...
L’ouvreuse descend au premier rang et nous adresse ses recommandations concernant téléphone portable et covid. Parmi les préliminaires au rituel théâtral, c’est celui que j’aime le moins. On est à un moment incertain où le spectacle n’a pas encore commencé mais où, cependant, quelqu’un s’adresse aux spectateurs rassemblés. C’est donc un entre deux, mi annonce officielle, mi entrée dans le jeu, que je ne comprends pas. Bien malin celui qui réinventera cette entrée en matière apparemment obligée !
Enfin trêve de bavardages : lentement l’obscurité tombe dans la salle. Avant que la scène ne s’éclaire, je savoure ce moment de suspense unique. Que va-t-on me raconter ce soir?
Quand la scène s’allume, Swann Arlaud est apparu, il trône sur un échafaudage côté jardin. Il trône comme un enfant sur les ruines. Au début, je me demande: «D’où jaillit cette parole? » surtout parce que le récit est à l’imparfait. Je me demande: « A quoi a-t-il survécu ? ». A ce stade, j’ai porté un jugement : j’ai pensé que l’acteur, à force de chercher une voix différente de celle de Jean-Quentin Châtelain, avait cherché trop loin du côté d’une certaine neutralité, ce qui me gênait un peu. J’ai pensé qu’il incarnerait « mieux » son personnage si je pouvais sentir, par exemple, de l’ironie, dans sa voix. Mais l’histoire m’a montré que d’ironie, il ne peut pas y en avoir sous les bombes, dans la survie, dans la ruine. Alors, je me suis dit que je devais faire confiance à l’acteur, c’est lui qui conduisait ce soir. On a vanté l’accompagnement sur scène du musicien Mahut. Je l’ai trouvé original et plutôt bien fondu dans l’ensemble. Mais je retiens aussi le travail de la lumière. C’est un huis clos. Si on est parfois en extérieur, ce n’est qu’en imagination! Alors comment varier les atmosphères sinon en inventant des lumières nouvelles ? J’aime quand Swann Arlaud est assis, affalé contre un dossier, aux trois-quarts tourné vers le fond de scène, face à un miroir en pied, tout sale. La lumière semble émaner du miroir, ou reflétée par lui, elle trace un rayon jaune poussière jusqu’à l’acteur assis.
Les cinq dernières minutes forment une apothéose. Comme dans l’eucharistie, l’offrande de l’acteur met tout le monde d’accord: les plus sceptiques sont comblés, les tousseurs sont pardonnés, la salle tendue boit les paroles et s’émeut comme un seul homme. Globalement la forme du spectacle est un lent crescendo. Je ne pense pas que ça s’accélère, je pense que ça monte lentement en intensité pour exploser à la fin. Ça, ça me plaît beaucoup. Ça m’a cueillie.
Swann Arlaud est un canal assez pur pour faire entendre la langue nouvelle de Adel Hakim (ça aussi c’est un prodige : cette pièce éditée en 2005 fait jaillir une langue toujours neuve!), mais en plus, il atteint un sommet d’émotions dans un abandon total. Il semble littéralement s’embraser dans l’œil de la poursuite.
C’était très beau. J’étais venue pour des retrouvailles, j’ai été gâtée.
Jusqu'au 23 octobre 2020
Théâtre du Rond-Point
Faites vous plaisir: les théâtres ont révisé leurs horaires, c’est encore possible de sortir avant le couvre-feu!
Exécuteur 14, de Adel Hakim, avec Swann Arlaud, mise en scène de Tatiana Vialle, au Rond-point c’est fini mais surveillez la tournée!
Prochainement au Théâtre du Rond-point : Madame Fraize, avec Marc Fraize (du 28 octobre au 28 novembre) et Départ volontaire, de Rémi de Vos, avec notamment Micha Lescot (du 3 au 29 novembre).
L’effort d’être spectateur, Pierre Notte, Solitaires intempestifs


Vendredi dernier je suis retournée au théâtre du rond-point, pour voir Exécuteur 14, une super pièce. J’ai eu un peu de mal à rentrer dedans mais la magie a opéré et à la fin toute mon attention était tendue vers cet être flamboyant: l’acteur seul en scène dans l’œil de la poursuite...
J’ai noyé mon masque de larmes, j’ai étalé mes genoux et mes coudes grâce aux gestes barrière, ce furent de belles retrouvailles.
Malheureusement le lendemain j’ai appris l’assassinat de Samuel Paty et tout m’est revenu de novembre 2015: je sors du théâtre (l’Usine Hollander à Choisy-le-Roi) où j'avais vu la pièce, là aussi remarquable, Jeunesse sans Dieu de Von Horvath, sur la montée du nazisme... et j’apprends l’attaque en cours au Bataclan, la nuit d’attentat au cœur de Paris...
J’en ai tellement marre que le théâtre soit si prophétique, que l’horreur de la réalité dépasse celle de la fiction! J’ai la trouille d’aller au théâtre maintenant, je l'avoue.
En flânant à la librairie du Rond-Point je suis tombée sur ce livre un petit livre dense et intense de Pierre Notte, c’est son premier « essai » théorique sur le théâtre, ça s’appelle L’effort d’être spectateur. Ça nous concerne absolument et je me suis beaucoup retrouvée dans ce qu’il tente de cerner comme essentiel dans sa définition du théâtre.
C’est lui notamment qui avait mis en scène cette pièce que j’ai adorée au Théâtre de la Reine Blanche : La magie lente , une pièce de Denis Lachaud. Un seul en scène déjà, c’est une forme que j’affectionne.
Il termine son essai en soulignant cet effort supplémentaire, pour le spectateur de 2020, consistant à braver sa peur de sortir dans un lieu festif, ou de culture. Et il faut désormais s’arracher tôt aux tâches professionnelles, courir au théâtre et courir chez soi avant le couvre feu!
Mais on continuera toujours. Il suffit que je lise la Terrasse, et de multiples envies me réchauffent et m’animent: je vis, je respire, je sors au théâtre !
On devrait moins critiquer les spectacles, et davantage partager notre expérience aimante de spectateur : le rituel de la lumière qui descend dans la salle et qui monte sur la scène; la qualité de silence accordée ; la communauté des spectateurs et le type d’expérience qui les relie; la chaleur éventuelle, la torpeur éventuelle, l’ennui éventuel! Qui ne peut pas effacer les autres composantes du rituel...
Bref j’ai hâte de retourner au théâtre!
L'effort d'être spectateur, Pierre Notte
88 pages
Éditeur : Les Solitaires Intempestifs (14/11/2016)
Nos solitudes, Julie Nioche, Maison des Métallos


Pour cette nouvelle saison, la résilience est à l’honneur à la Maison des Métallos. À cette occasion, la chorégraphe Julie Nioche propose une reprise de son spectacle Nos solitudes créé en 2010.
Julie Nioche et Lisa Miramond alternent pour offrir une performance riche en tensions. Nous les retrouvons attachées par de longs fils invisibles à une structure au plafond au milieu d’un rideau de deux cents poulies. Elles s’harnachent les pieds, la taille et les mains.
Le corps humain est le vecteur du rythme mécanique de l’ensemble corps/poids. Un bras se lève, des poids se baissent. Le corps se hisse de centimètre en centimètre alors que les contre-poids se rapprochent du sol. Au fur et à mesure, les forces en place s’inversent pour proposer une nouvelle gravité.
Le rythme du corps s’accélère démontrant une parfaite maitrise de la répartition de son poids dans son corps et de l’impact qu’il génère sur son environnement. Au fur et à mesure, on en arrive même à en oublier toute la machinerie pour concentrer notre regard sur le corps. Ce corps qui est tantôt en mouvement tantôt s’abandonne à la rêverie ou au sommeil.
Cette symbiose poétique s’interrompt brutalement, comme une allégorie de l’être humain qui ne contrôlerait plus l’environnement dans lequel il se trouve et qui, par ses actions, aurait contribué à l’effondrement de celui-ci.
On peut également l’interpréter positivement en y voyant l’échappée de l’être humain, une liberté retrouvée face à un système qui ne lui conviendrait plus.
Alexandre Meyer contribue à l’ensemble en y ajoutant quelques notes de guitare qui viennent accompagner le rythme de ce spectacle composé en trois temps.
Particulièrement conquise par le concept visuel et l’idée sous-jacente proposée, on reste néanmoins sur sa faim quant aux possibilités qui auraient pu être proposées.
Conception, chorégraphie Julie Nioche
Interprétation (en alternance) Julie Nioche, Lisa Miramond
Musique et interprétation Alexandre Meyer
À la Maison des Métallos Paris jusqu’au 18 octobre.
Crise de nerfs, Anton Tchekhov, Peter Stein, Théâtre Montansier


Quel plaisir de retourner au théâtre !
Quel plaisir de retrouver la magnifique salle du Théâtre Montansier ! Et quelle drôle de sensation que de contempler (la faute à la distanciation physique) un public éparse et étrangement uniforme (masque blanc couvrant le visage oblige). Pour un peu, l'on se croirait projeté dans une pièce de Beckett ou sur l'affiche de Réalité (le film de Quentin Dupieux).
Néanmoins, dès la lumière éteinte et une fois cette étrange atmosphère assimilée, on se plonge avec délice dans les trois micro-pièces d'Anton Tchekhov proposées par Peter Stein. On est d'autant plus concentré que, merci le Covid, plus personne n'ose tousser ; comme quoi c'était possible !
Dans « Le Chant du cygne », l'absence totale de décor (les murs sont bruts, comme aux Bouffes du Nord) et l'éclairage à la bougie soulignent le caractère crépusculaire du personnage incarné par Jacques Weber : un comédien vieillissant qu'on a littéralement oublié dans un théâtre.
Jacques Weber, volontiers tonitruant, semble avoir du mal à camper ce personnage désabusé oscillant entre désespoir et bouffonnerie : « J'ai 70 ans, c'est déjà Ding-ding, on ferme ».
C'est comme si le metteur en scène et le comédien n'avaient pas trouvé le bon rythme pour une pièce qui, bien que courte, s'étire en longueur.
Heureusement, la deuxième pièce, intitulée « Les méfaits du tabac », est bien plus réussie. Jacques Weber, seul en scène, se réveille (et du coup, les spectateurs aussi!) et nous amuse avec un exposé sur le thème du tabac dont le sujet dérive bien vite sur la femme du conférencier : « elle est toujours de mauvaise humeur (…) elle m'appelle l'épouvantail ». Ici encore la pièce est douce-amère : on s'amuse drôlement de la descente aux enfers que constitue la vie du personnage. Il faut dire que Weber a trouvé le bon tempo et qu'il est délicieux et juste,
Pour la troisième et dernière farce, l'on se dit que les deux autres comédiens vont servir de faire-valoir à la star Weber ; or c'est tout l'inverse, Jacques Weber se met au service de ses partenaires Manon Combes et de Loïc Mobihan, un formidable duo de jeunes comédiens.
Dans « Une demande en mariage », un jeune homme émotif, obséquieux et pragmatique (« Si l'on attend l'amour véritable, on ne se mariera jamais ») demande la main de la fille de son voisin et ami. Mais ses hésitations et circonlocutions vont lui faire commettre un impair qui va bientôt mettre son projet en péril. Alors que le père lui donnait au départ des petits noms tendres (ma bichette, ma mignonne...), sa relation avec sa promise s'envenime jusqu'à la crise de nerfs, crise de nerfs qui donne l'occasion à Loïc Mobihan et, surtout, à Manon Combes d'exprimer pleinement leur talent dans un numéro débridé et désopilant.
Il y a un véritable crescendo dans la mise en scène des trois pièces et, si la mort rode au départ (ce qui correspond assez bien à l'ambiance Covid), l'on ressort du théâtre tout ragaillardi et avec une pêche d'enfer ; le spectacle vivant porte ici bien son nom.
La Quatrième dimension

Youpi ce sont les vacances. On retrouve nos vieilles VHS et des petites pépites des eighties. On commence par un must, inégal, mais réunissant de grands noms de l'époque.
L'histoire: Adaptation et hommage à la célèbre série de Rod Serling. Le films se découpe en quatre histoires plus ou moins inquiétantes mais qui ouvre sur une nouvelle dimension!
Le réalisateur: Le projet a bel et bien réuni les stars de l'époque. Spielberg a révolutionné la science fiction avec Rencontres du 3e Type puis E.T. George Miller s'est fait un nom avec ses deux Mad Max. Joe Dante est le petit frère terrible de Spielberg. Enfin John Landis a connu deux succès avec les Blues Brothers et Un fauteuil pour Deux.
L'anecdote: elle n'est pas très drôle. Sur le papier, le projet était tout simplement incroyable. Dans les faits, le film est connu pour être un bide et surtout il a failli couté la carrière de John Landis. C'est sur le tournage de son sketch que son acteur principal et deux enfants ont trouvé la mort. Un terrible drame d'hélicoptère. La procédure judiciaire a duré plus de dix ans et a bien pourri la vie de John Landis, souvent accusé d'avoir pris des risques énormes. Bref, on n'est pas loin du film maudit finalement.
Les acteurs: Film à sketchs, La 4e Dimension a donc un casting varié et toujours amusé. Chez Joe Dante, on retrouve ses vieux complices comme Dick Miller ou Kevin McCarthy (ainsi que la très belle Kathleen Quinlan). Miller choisit le mystérieux John Lightow. Dan Aykroyd joue à se faire peur avec Albert Brooks...
Pourquoi on aime: Le film est donc une tache d'huile dans les carrières respectives des auteurs. John Landis est amusant mais il n'est pas inspiré. Il filme sagement. Spielberg se loupe avec son sketch gentillet sur des petits vieux qui retrouve leur ame de gosse. Heureusement tout s'éclaire avec une Joe Dante, survolté qui rend hommage aux dessins animés de son enfance et ne se renie jamais. Quant à George Miller, il prouve toute son efficacité avec un sketch qui surpasse tous les autres. Par son concept, le film est inégal mais il y a un charme certain et une sincérité de rendre hommage à une série que de toute facon a influencé d'une manière ou d'une autre
Warner Bros - 1983



