C’est un Renoir à l’œuvre résolument optimiste que présente le musée d’Orsay en se focalisant sur les vingt premières années de sa carrière – depuis ses débuts au Salon jusqu’à la fin de sa période impressionniste. Ces vingt années correspondent aussi à une vie de bohème avec ses amis peintres, notamment Frédéric Bazille, Claude Monet et Alfred Sisley, rencontrés dans l’atelier de Charles Gleyre, et avec le modèle Lise Tréhot, sa première compagne, jusqu’à sa rencontre avec Aline Charigot, qui deviendra sa femme, et l’expérience de la paternité.
La plupart des œuvres exposées proviennent des États-Unis, quelques-unes de Londres ou de Stockholm, et bien sûr un certain nombre aussi des collections d’Orsay : voir ces œuvres venues de loin est déjà une bonne raison de se rendre à cette exposition.
Quarante ans après la rétrospective de 1985 au grand Palais, cette exposition porte un regard nouveau sur la peinture de Renoir, « peintre du bonheur », certes, mais ni mièvre, ni sentimental, à l’image de cette scène de déjeuner toute simple (Le Déjeuner, 1875) : un homme et une femme partageant un repas frugal dans un coin de salle, saisis au moment où, cessant de parler, l’homme regarde sa compagne pensivement.
À la fin du Second Empire et après le traumatisme de 1870, à une époque où la misère sociale, dans les villes, est le revers de la Révolution industrielle, il fait le choix de représenter, entre les hommes et les femmes, des relations de franche camaraderie ou d’amour respectueux et pudique. Un bonheur sain et libre, à rebours des crispations d’une société bourgeoise et alors que la prostitution connaît un âge d’or.
Son autoportrait à l’âge de 35 ans (en 1875), le visage émacié, les cheveux en bataille, le regard absent, est présenté en introduction pour montrer que, contrairement à ce que ses toiles laissent imaginer, l’artiste a rarement été insouciant et serein au début de sa carrière. Ce portrait rapidement brossé d’une grande intensité, exécuté dans une période de précarité financière, est bien différent de ceux qu’il exécuta vingt-cinq ou trente-cinq ans plus tard, avec sa barbe blanche, son chapeau, son visage hâlé et serein.
Les six sections de l’exposition sont à la fois chronologiques et thématiques, alternant scènes de ville et de campagne jusqu’à la représentation de femmes et enfants, dans les années qui précèdent sa rencontre avec Aline Charigot. Les trois couples de danseurs de 1882, dans une rotonde semi-circulaire, concluent le parcours en virevoltant gaiement.
À Paris, où il vit, Renoir s’intéresse aux rencontres et échanges dans les lieux de sociabilité que sont les cafés et les théâtres. Contrairement à ceux de Manet ou Degas, les personnages qu’il figure ne sont jamais seuls, mais toujours liés à leurs semblables par un regard ou le fil d’une conversation. Dans l’une de ses petites toiles intitulées Au Café (1877), au cadrage serré et légèrement décentré, à la manière de Degas, il place côte à côte, formant une diagonale courbe, un couple bourgeois et une jeune femme plus modeste, le regard dirigé vers le même interlocuteur invisible.
Avec les impressionnistes, à Montmartre ou sur les bords de Seine, Renoir s’attache à l’intégration harmonieuse des figures dans le paysage. Renouvelant le genre des « fêtes galantes » initié au début du XVIIIe siècle par Watteau – des réunions festives et musicales de jeunes aristocrates dans des parcs –, il peint des jeunes gens conversant gaiement et s’adonnant à des loisirs en plein air tels que canotage, repas et bals champêtres. Les scènes de couples dans la nature sont regroupées dans la section II, « Fêtes galantes », tandis que les loisirs de plein air trouvent place dans la section IV, « Une partie de campagne ».
La Yole (1875), prêtée par la National Gallery de Londres, est une œuvre dont le motif comme le traitement sont typiquement impressionnistes : sur la Seine, sans doute près de Chatou, une yole (sorte de barque) évolue avec deux élégantes, l’une ramant, l’autre flânant, tandis que, derrière les frondaisons à l’arrière-plan, se devine la cheminée et le panache de fumée d’une locomotive qui approche d’un pont ferroviaire. Les touches de couleur pure juxtaposées pour rendre la surface de l’eau donnent l’impression d’une luminosité éblouissante, et l’insertion de l’orange vif de la yole dans le bleu saphir de la rivière fait scintiller ces deux couleurs complémentaires.
L’un des points forts de cette exposition est de présenter dans un espace dédié, assorties d’un pupitre de médiation extrêmement riche et précis, trois des plus grandes toiles peintes par l’artiste dans cette période : Le Cabaret de la mère Antony (1866), œuvre de style réaliste peu connue du grand public, venue de Stockholm, et les icônes que sont Le Bal du Moulin de la Galette (1876), conservé à Orsay, et Le Déjeuner des canotiers (1880-1881), prêté par la Phillips Collection de Washington.
Ces deux dernières œuvres sont les plus ambitieuses qu’ait peint Renoir à cette époque, en raison de leur format, comme de la complexité de leur composition, qui réunit et fait interagir un grand nombre de personnages.
Pour les canotiers, l’appareil didactique montre comment Renoir cherche à rendre la lecture du tableau la plus fluide possible, en liant entre elles les figures à la fois par leurs gestes et leurs regards, mais aussi par les zones de couleur, qui se répondent, et par la douce lumière orangée filtrée par l’auvent qui nimbe tout le groupe. Le regard « amoureux » que le peintre porte sur ses semblables et le monde qui l’entoure s’exprime alors dans cette recherche d’unité et d’harmonie entre les êtres et avec leur environnement.
La redécouverte de Renoir se poursuit, à Orsay, par une exposition sur ses talents de dessinateur, tout au long de sa vie et avec de multiples médiums, éclipsés par sa maîtrise absolue de la couleur. Où l’on découvre que les peintures des impressionnistes pouvaient aussi être préparées par des études dessinées.
Cette exposition aborde notamment la période de doute de Renoir à la fin de sa période impressionniste, autour de 1883, quand il éprouve le besoin de revenir à la tradition académique du dessin pour ses Baigneuses. Cette seconde exposition à la suite de la première permet donc de comprendre cette transition par le dessin et d’avoir un aperçu de l’ensemble de sa carrière.
jusqu’au 19 juillet 2026
Musée d’Orsay






