Les oiseaux par les grands maîtres de l’estampe japonaise, Anne Sefrioui, éditions Hazan

Dans un écrin de tissu rouge vif  s’ouvre devant nos yeux éblouis une envolée
d’oiseaux, œuvres des plus grands maîtres de l’estampe japonaise.

La population des oiseaux, toutes de plumes de becs de
beauté, se découvre pli après pli le long de ce leporello, autant de battements
d’ailes pour approcher ce monde volant des passereaux, loriots, aigrettes et
chouettes.

Saisis entre les fleurs, les bourgeons, les saisons, en
mouvement ou endormis, seul ou en compagnie, chantant ou nous observant, les
oiseaux forment une frise délicate et poétique. Nous assistons aux miracles de
la nature, des miracles discrets, des miracles essentiels, que les maîtres de
l’estampe japonaise traduisent en des finesses de dégradés, de détails et de
vie.

Le livret qui accompagne ce grand souffle de liberté, écrit
par Anne Sefriou, retrace l’histoire de l’estampe japonaise et le rapport
étroit qui unit les artistes à la nature. Ici, nous sommes invités à pénétrer
dans le monde du kacho-ga,
« images de fleurs et d’oiseaux », le monde au-dessus de nos têtes,
qui relie le ciel et la terre, ce monde de chants et de légèreté.

Chaque œuvre est le fruit d’une étroite collaboration artistique entre le dessinateur, le graveur, l’imprimeur et l‘éditeur, quatuor au service d’une œuvre raffinée, au service des oiseaux.

Composer en danse, Yvane Chapuis, Myriam Gourfink, Julie Perrin, Les presses du réel

Dix chorégraphes dressent une cartographie de l’écriture de la danse où nous sommes invités à voyager, de verbes en actions, d’expériences en pratiques.

« Mais quand on n’est pas un
danseur ; quand on serait bien en peine non seulement de danser, mais
d’expliquer le moindre pas ; quand on ne possède, pour traiter des
prodiges que font les jambes, que les ressources d’une tête, on n’a de salut
que dans quelque philosophie »,
écrit Valéry dans sa Philosophie
de la danse (1939).

« ADRESSER »

Si l’ouvrage Composer en danse n’est pas à proprement parlé un
ouvrage de philosophie, il répond cependant à la question jusqu’ici sans
réponse : qu’est-ce que la danse ? « Il est beaucoup plus simple de construire un univers que
d’expliquer comment un homme tient sur ses pieds.
» (ibid.)

Et comment il danse, pourrions-nous ajouter.

« CHOISIR »

Livre infini, sorte d’encyclopédie du mouvement dans ses états
exceptionnels, dans une durée faite d’énergie et d’instabilité, Composer en
danse est le livre des vies intérieures, dans une perspective aussi bien
historique que contemporaine.

« CITER »

Par des pensées savantes et spontanées, élaborées et souvent parallèles
- car elles abordent tous les champs de la création, les dix chorégraphes
esquissent des pas d’interrogation, des pas de réflexions, à travers les
expériences vécues dans leur corps même, dans leur langue, leur mouvement, leur
scène, leurs échanges.

« COLLECTIF »

Les chorégraphes jouent et se jouent de la pesanteur, et les définitions
qu’ils nous livrent ici permettent l’observation, mais aussi l’approche de cet
autre monde.

Les
actions qui produisent l’œuvre, son rythme, sa poésie, se déclinent en repères
formant autant d’entrées et de références : ainsi nous allons, au gré de
nos propres trajectoires,  de l’organique
au logique, de l’humain à l’animal, du spectateur au danseur.

« CONTRAINTE »

Invitation permanente, le livre dans son ampleur créé les terminaisons
nerveuses qui facilitent notre immersion dans cet art.

« DRAMATURGIE »

Production incessante de travail, l’état dansant active un vocabulaire
qui lui est absolument propre. Singulier et sans cesse sur l’arête des mots et
des sensations, ce vocabulaire compose une syntaxe motrice qui articule le
mystère des corps.

« ESPACE »

Enfin, signalons la beauté plastique du livre, sa mise en page graphique
et iconographique, montage de haute qualité, où l’œil et l’esprit circulent
aisément.

Les verbes cités en tête de paragraphe sont extraits de la table des matières du livre.

Composer en danse – Un vocabulaire des opérations et des pratiques
Yvane Chapuis, Myriam Gourfink, Julie Perrin
Les presses du réel, 2019

Gainsbourg, 5 bis rue de Verneuil, Marie David, Plon

Tous les fans de Gainsbourg ont entendu parler de sa maison située au 5 bis rue Verneuil à Paris, aux murs noirs et aux objets étonnants. Certains ont même couvert d’inscriptions la façade du lieu.

Marie David a choisi d’évoquer
le grand Serge à travers le prisme de ce lieu et de ce qu’il représentait pour
lui. Acheté et pensé au départ pour Bardot, c’est finalement Jane qu’il a
accueillie. Avec sa fille Kate et bientôt Charlotte. Sans oublier son fidèle
chien et son majordome. C’est un autre Gainsbourg que la réalisatrice nous
donne à voir avec justesse et pertinence. La réalisation d’un documentaire sur
l’artiste lui a donné envie d’écrire sur la face cachée de l’homme. Et surtout
de la relation qu’il entretenait avec sa maison. C’est là qu’il a passé dix ans
avec Jane, qu’il a accueilli ses amis — dont Françoise Hardy et Jacques
Dutronc—, c’est là qu’il a collectionné des objets, composé ses musiques. Dans
cet univers où chaque objet avait sa place, où le faux brouillon pouvait
dévoiler son goût pour la rigueur et la précision, un certain sens du
rangement, il avait fait installer deux pianos. Il y recevait aussi parfois
quelques rares fans.

Le livre est pensé  comme
un documentaire, précis et chronologique, du jeune auteur encore timide qui
rêvait de vivre « chez lui » à l’artiste malade qui souffrait de
solitude. Un voyage dans la tanière de l’homme à tête de chou, de l’amant de
Melody et de l’amoureux de BB.

Cet antre était son refuge lorsqu’il perdait confiance et ne croyait plus en son travail. Lorsque la reconnaissance n’était pas au rendez-vous. Plus tard, quand ce sera le cas, c’est là que Vanessa Paradis ira y préparer l’album « Tandem ».

Gainsbourg est ici devenu Gainsbarre, souvent insupportable et vulgaire, son double torturé.  Parmi ses souvenirs et ses objets, c’est rue de Verneuil qu’il est mort il y a trente ans. Seul.

Le livre de Marie David aborde
tout en délicatesse ces thèmes et d’autres encore, au travers de chapitres qui
fourmillent d’anecdotes et de petits secrets. Il est juste un peu regrettable
qu’on y trouve de temps à autre des fautes d’orthographe et de syntaxe.

Richard Jewell, Clint Eastwood

J'ai enfin pu voir l'excellent dernier opus de "ce bon vieux Eastwood" qui n'a rien perdu de sa lucidité et de sa capacité d'indignation contre les travers de son époque.

J'ai enfin pu voir l'excellent dernier opus de "ce bon vieux Eastwood" qui n'a rien perdu de sa lucidité et de sa capacité d'indignation contre les travers de son époque.

Travers qui affectent son pays depuis fort longtemps et le nôtre aussi, désormais sous contrôle de l'hypocrisie d'une bien-pensance mondialisée alliée naturelle d'une idéologie dominante anglo-saxonne partout répandue grâce à la puissance de médias chiens de garde zélés (et pour cause !) d'un monde soumis aux marchands. Il y a beau temps que le journalisme digne de ce nom n'existe plus aux USA. Logiquement, il est à l'agonie ailleurs, en voie de disparition.

Eastwood, dans son film, ne montre pas un emballement médiatique qui serait épisodique. Il montre ce que font les médias quotidiennement. Ce qu'ils font c'est ce qu'ils sont. Ils ne sont pas menteurs, ils font ce pourquoi ils sont grassement payés, raconter des histoires (comme le cinéma) quels qu'en soient les conséquences. Nul besoin de décrire un quelconque mécanisme pour éclairer la lanterne du spectateur sur les médias. Chacun les voit à l'œuvre, en est la victime même et surtout quand il s'imagine qu'il ne l'est pas. Ce qui est proprement consternant et hélas sans issue puisqu'accepté et justifié par le troupeau docile et confiant dont ils ont la charge. Troupeau dont fait partie ce pauvre Mr Jewell, soudain contraint de mettre en doute un système dans lequel il croit. Il va y être aidé par un avocat, looser sympathique revenu de tout, figure classique du cinéma américain généralement sous l'apparence désabusée du détective privé. C'est ce personnage qui osera balancer quelques vérités bien senties à la face de la journaliste qui sera bien en peine d'argumenter quoi que ce soit pour se défendre puisque l'irresponsabilité est son gagne-pain.

La retenue
dans le traitement de l'émotion, signature du cinéma eastwoodien, ne se
dément pas. Paul Walker Hauser est étonnant de justesse dans son rôle
ingrat de benêt yankee amateur d'ordre, professant une foi naïve dans les
institutions légales de son pays, voulant bien faire, bientôt trahi, maltraité,
déconsidéré par cela même qu'il révérait. Kathy Bates, sa maman, est admirable
de retenue dans ce bouleversement brutal de l'existence paisible qu'elle
essaie de mener. Les larmes versées ne le sont jamais de trop, préserver sa
dignité, cette dignité des pauvres gens tellement maltraitée de nos jours, et
celle de son fils étant plus fort que tout. Le délicieux Sam Rockwell joue
l'avocat avec décontraction, empathie et fatalisme, c'est à lui que l'on
s'identifie volontiers, il nous fait du bien face aux affreux jojos. Ceux-là
sont un couple : une journaliste qui ne sait pas écrire, reconnaissant
elle-même qu'elle écrit comme un pied, mais qui sait dénicher un scoop (et on
ne lui demande pas autre chose aujourd'hui), y compris en allant fouiller
dans le pantalon d'un agent fédéral peu scrupuleux (ce qui n'a rien
d'irréaliste eu égard à ce que l'on voit dans l'actualité), et
celui-ci, affecté à la surveillance des festivités, qui s'y ennuie au lieu de
faire le job dont il avait la responsabilité. Ce sont des types, évidemment,
nous sommes au cinéma où la typologie est la règle en particulier aux USA. Sauf
qu'il faut rappeler qu'il ne s'agit pas d'un conte, mais d'une histoire vraie
où ces types de personnage ont existé et sévi. Les comédiens qui les incarnent
sont impeccables, hypocrites y compris vis à vis d'eux-mêmes, normal puisque
c'est l'image que l'on veut donner et se donner qui prime, veules, normal
aussi, avides de reconnaissance (comme le dernier des peigne-culs
aujourd'hui à la télé ou sur les réseaux dits "sociaux"),
irresponsables revendiqués qui enverraient tranquillement un homme à la mort en
murmurant la larme à l'œil "I'm sorry"...

Ce film est à rapprocher de "Sully" du même Eastwood. Mais tout son cinéma est de cette veine avec peut-être ces dernières années une mélancolie plus appuyée, l'âge sans doute, devant l'évolution de la société de son pays vautré dans un hédonisme nihiliste, le même qui nous détruit chez nous aussi puisque désormais, nous sommes comme tout le monde c'est-à-dire anglo-saxons... Nous fûmes gallo-romains, nous voici gallo-ricains pour reprendre l'expression pertinente de Régis Debray (un galopin !). 

La mise en scène de mon ami Clint est rigoureuse, limpide. Il s'agit d'exposer un cas de société significatif, pas de réaliser un exploit cinéphilique. En d'autres temps nous aurions pu évoquer le cinéma-vérité. Plus simplement et donc plus justement, Clint nous donne à voir le récit de cette histoire stupide qui aurait pu très mal tourner pour un homme innocent à tous les sens du mot. Il nous la donne avec le moins d'artifice possible (si d'aucuns sont venus pour voir une explosion mémorable, je recommande qu'ils choisissent la salle 1 où "Avengers : end game" les ravira !). Pourquoi donc à votre avis ? Pour nous faire mourir d'ennui ? Parce qu'il ne sait pas faire ? Que celles et ceux qui le croient passent leur chemin. Je vous le dit pourquoi, bien que ça saute aux yeux : pour faire réfléchir tant qu'on le peut encore sur nous-mêmes, sur la vie des hommes et des femmes dans nos sociétés occidentales, telle que nous l'avons bâtie. Et sur les valeurs que nous avons sciemment sacrifiées pour une telle vie de lucre et d'oubli du reste, ce reste qui reste en travers de la gorge des quelques êtres humains encore libres c'est-à-dire en éveil, l'œil sévère et la parole sans complaisance avec ce temps de la furie médiatique d'où toute intelligence critique est bannie. Ce temps où la morale du caniveau a pignon sur rue.

Eastwood, le vieil Eastwood, est le seul à faire ça aujourd'hui. S'adresser à des adultes lorsqu'on ne veut plus entendre parler d'adultes. Où l'injonction est de rester éternellement un gamin à épater. C'est tellement plus facile pour refiler toutes sortes de camelote qui rapportera gros. Eastwood, le vieil Eastwood, imperturbable, inactuel, intempestif, porte son regard sur les petites gens, ceux que l'on moque volontiers, les beaufs, qui n'ont pas encore compris (qu'est-ce qu'ils sont cons !) que la chasse a mauvaise presse, qu'insister sur le fait que tu n'es pas homosexuel pourrait être très mal interprété, que tu devrais bien t'excuser sur les ondes d'avoir jadis sifflé une femme à son passage tant elle te paraissait belle, que tu devrais aussi mettre à la déchetterie ta collection de Brassens, ce mec qui chantait des horreurs à pleins poumons, et tes bouquins écrits par d'odieux personnages, etc, etc, etc.

Aussi
incroyable que ça puisse paraître, tout ça se trouve dans ce film de Clint
comme aussi dans ses autres opus sous couvert d'autres histoires. Mais au
fond ce ne sont sans doute que des histoires. Des histoires qui sont
de la vie et la vie, quel cinéma !  

Voilà, mes amis, quel est mon sentiment à propos de ce film. Mon Cher Thibault, lorsque je suis allé le voir j'avais bien en tête tes reproches. J'ai identifié les éléments qui te les inspiraient et qui auraient pu être opérants dans le cas d'un film tel qu'un jeune réalisateur le concevrait aujourd'hui. Mais ils ne m'ont pas paru pertinent à l'endroit du travail d'Eastwood qui, en bon classique, et de plus en plus ne cherche qu'à exposer le plus clairement possible, sans complaisance ni affèterie, une situation qui l'a interpelée et qu'il juge insupportable.

Sans doute,
mes amis, une longue fréquentation de la carrière d'Eastwood, parce qu'on
l'aime, fait qu'on finit par le voir venir. Une familiarité se crée, on le
comprend. Et lorsqu'on a compris, on n'a plus envie de juger. Ceci ne vaut pas
que pour les artistes que l'on aime au cinéma mais pour tout domaine de
l'Art. Enfin, c'est ainsi que je vois les choses. Je suis un
bien piètre critique !  

J'espère ne pas avoir à vos yeux gagné le grand prix du "Parfait Raseur" sur plus de dix lignes !

Le Cirque invisible, Victoria Chaplin, Jean-Baptiste Thierrée, Rond-Point

Victoria Chaplin et Jean-Baptiste Thierée entrent en scène pour nous faire rire et nous émerveiller.

Jean-Baptiste Thierée est un papy
magicien et un peu clown aussi, qui enchaîne à rythme effréné les
tours de prestidigitation, les illusions et les blagues. Lorsqu'il
nous promet de faire apparaître un chien, c'est le lapin Jean-Louis
qui sort de la boîte, un running gag
en forme de petite peluche
qui sert de mascotte du magicien.

Lorsqu'elle entre en scène la première fois, Victoria Chaplin est vêtue d'une longue robe mordorée qui l'avale avant de se mettre à danser et à cabrioler toute seule. Ici, les objets – et en premier lieu les costumes – ont une vie qui leur est propre et un pouvoir infini de transformation. Les objets prennent vie : les tables se métamorphosent en charrette, les vélos en sculptures à la Jean Tinguely, les rocking-chairs en dragon etc. Tout est possible et tout est incroyable.

Les enfants - petits et grands voire
très grands - se régalent des gags idiots de ce clown malicieux qui
les fait rire aux éclats, tandis qu'ils restent bouche bée devant
les prouesses épatantes de Victoria Chaplin.

« Mais comment il fait ? » ne cessera de me demander ma fille de six ans, enthousiasmée et transportée par ce qu'elle voit.

Même s'il est impressionnant de
maîtrise, le Cirque invisible ressemble à un spectacle bricolé par
deux enfants malicieux. Ce côté naïf pourrait agacer mais il n'en
est rien. On est tout simplement conquis et émerveillé par ce que
l'on voit. Car quel que soit leur âge à l'état civil,
Jean-Baptiste Thierée reste un gamin, et Victora Chaplin une
demoiselle à la souplesse de jeune fille ; et leur plus grand
tour de magie, c'est de transformer tous les adultes du public en
enfants pendant toute la durée de la représentation.

Jusqu'au 05 avril 2020
Théâtre du Rond-Point

Dark waters, Todd Haynes, Mark Ruffalo

Rob Billot est un avocat du genre besogneux, de ceux qui se lèvent à l'aube pour préparer la salle de réunion mais qui ne sont pas conviés au déjeuner avec le client.

Même s'il vient d'être promu associé dans le cabinet où il travaille, Rob n'est manifestement pas du sérail : pas la bonne université, pas la bonne bagnole, pas le bon style. Au fond, il est resté un péquenot, comme ne manquera d'ailleurs pas de lui balancer, en public, le directeur juridique de DuPont de Nemours,

Car c'est à ce géant de l'industrie
chimique que va s'attaquer Rob, par loyauté à sa West Virginia
natale et à sa grand-mère qui lui a envoyé un éleveur bovin mal
dégrossi convaincu que la décharge jouxtant sa ferme, et qui
appartient à Dupont, fait crever ses vaches.

Jusqu'alors avocat spécialisé dans
l'environnement – du côté des pollueurs - Rob va basculer dans
l'autre camp, celui des victimes. Mais attention, notre héros n'est
pas flamboyant, ce n'est pas Erin Brokovitch ! L'interprétation
de Marc Ruffalo est fine et juste, et la sobriété générale du
film lui procure une puissance indéniable.

Tout commence comme un film d'horreur ;
l'on n'est jamais en sécurité, même lors d'une innocente baignade
tout nus dans un lac. Ici l'ennemi avance masqué, la pollution est
omniprésente mais savamment dissimulée par un industriel des plus
cyniques (pléonasme?!).

Si vous voulez vous remonter le moral
avec un combat à la David contre Goliath où les pauvres gentils
triomphent des méchants et où les vilains sont punis, ce n'est pas
la peine d'aller voir Dark Waters. Par contre, si vous êtes prêts à
affronter la réalité, y compris dans ce qu'elle a de plus noir,
alors vous ne devez pas louper ce très bon film.

Le cas Richard Jewell, Clint Eastwood

Richard Jewell est un loser même pas magnifique, un gros nounours trentenaire célibataire qui vit encore chez maman, qui aurait rêvé d'être flic et qui collectionne les armes.

Viré de la police municipale et même
de son poste de vigile, il se retrouve agent de sécurité aux Jeux
Olympiques d'Atlanta en 1996. C'est alors qu'il découvre un sac
piégé sous un banc et permet ainsi d'éviter un massacre.

Malheureusement pour notre héros, un
enquêteur du FBI s'acoquine avec une journaliste impitoyable pour
gâcher son heure de gloire et le transformer en suspect numéro 1.
La vie du pauvre Richard Jewel bascule alors dans un cauchemar
médiatique qu'il lui faudra affronter avec l'aide d'un avocat aussi
raté que lui et qui fut jadis son camarade de jeux vidéos.

Papy Eastwood saborde totalement cette
histoire vraie, et assez géniale, qui aurait pu (qui aurait dû !)
donner un très grand film. Certes, il est agréable de voir des
scènes à l'ancienne, avec des vrais figurants (plutôt que des
foules reconstituées par ordinateur) ; mais quelle lourdeur
dans la réalisation !

L'image est très laide : les
décors et les couleurs sont d'une pâleur dignes d'un mauvais
feuilleton télé. La scène de l'attentat est un modèle de
ringardise : ralentis appuyés, caméra subjective, gros plans
pathétiques sur la mère et la fille qui mourront justement au
moment où elles allaient partir etc.

Lorsqu'il veut nous tirer des larmes,
ce bon vieux Clint utilise systématiquement la bonne vieille
technique du gros plan progressif sur le visage, accompagné d'une
douce petite musique émouvante (trois notes jouées à deux doigts
au piano et puis envoyez les violons!).

Voilà pour la forme. Mais que dire du
fond, si ce n'est qu'on le touche ?

Le vétéran du cinéma se borne à
étirer sur plus de deux heures des scènes creuses et qui sonnent
faux. Il n'approfondit pas son sujet et ne propose ni psychologie du
personnage, ni réflexion sur la mécanique de l'emballement
médiatique, ni rien. Juste le spectacle d'un pauvre beauf gentil et
naïf qui est manipulé par un flic méchant et roublard. C'est trop
injuste, comme dirait Caliméro.

Après le dérangeant mais quand-même
moins raté American Sniper, Clint Eastwood continue de distiller
aussi subtilement qu'il le peut son discours Républicain et
pro-armes à feu : les fonctionnaires sont trop nombreux (police
municipale, gardiens du parc où a eu lieu l'attentat et autre FBI se
disputent la compétence du crime et semblent tous aussi nuls les uns
que les autres), avoir des armes à feu (et même des armes de
guerre) ce n'est rien tant qu'on est du côté des gentils, les
femmes sont fourbes et les médias sont vraiment rien que des
menteurs (Fake news!).

Pour nous résumer, ce Richard Jewell tient plus du navet que du joyau !

La voie de l’écuyer, Académie équestre de Versailles, sous la Direction de Bartabas, Opus 2020

(c) A. Poupeney

Je ne connais pas le monde du
cheval et nourris presque de la méfiance pour ce milieu qui me semble parfois
excluant et autoritaire.

Mais la curiosité et, avouons-le,
un brin de fascination, m’ont donné envie d’aller voir ce spectacle avec ma
fille de six ans.

« La tradition est la déformation d’un message à travers les multiples maillons de la chaîne. Il arrive un moment où il faut revenir à l’origine ». C’est avec cette citation de Pierre Boulez puis une séance de kyūdō - trois archères tirent des flèches dans des gestes lents et solennels - que débute la reprise de l’académie équestre de Versailles, dirigée par Bartabas.

Le contraste de l’enceinte :
la sobriété de la pierre, du sable, du bois brut structurant les gradins et
balcons, la majesté des miroirs immenses et des lustres aussi légers
qu’imposants.

Les portes s’ouvrent, les chevaux
entrent…

Les tableaux se succèdent,
entrecoupés du passage d’un cavalier sur un magnifique cheval noir se déplaçant
gracieusement, où la musique cède place à des citations sur l’art équestre et
la science de l’écuyer. Il est question de dialogue en tête-à-tête avec le
cheval, d’humilité, d’abnégation, de répartition harmonieuse du poids, d’équilibre,
de sentiments, de cœur.

Et en effet, l’on n’est point ici
pour assister à une démonstration de force ou à de spectaculaires prouesses techniques.
Le spectacle qui s’offre à nos sens est bien plus subtil.

Tout y est sobre et majestueux :
les costumes, le lieu, l’apparat des chevaux, la musique.

Le contraste encore entre la
maîtrise et la rigueur qu’impose la discipline et la légèreté et la joyeuse
liberté.

Quel tendre tableau que ces
jeunes poulains gambadant librement, se caressant les uns contre les autres, se
roulant dans le sable.

Le spectacle, accessible à tous
publics, semble imposer le respect : par miracle, nous n’avons pas aperçu un
seul smartphone s’éclairer ou se brandir.

Personnellement j’ai regretté un
peu l’omniprésent fond musical ; j’aurais voulu mieux « sentir »
la présence des animaux, leur odeur, le son des sabots sur le sable, le
cliquetis des mors, le bruit du souffle exprimé par les nasaux.

Qu’importe, on savoure tout de
même cette délicieuse parenthèse de reconnexion au sensible.

Bref, allez-y, c’est une thérapie
de laquelle on revient comme d’une balade en forêt.

Quant à ce qu’en a pensé ma
fille : « c’était trop bien ! »

A l’issue de la représentation, nous sommes invités à visiter les écuries.

A partir du 17 février 2020
« La voie de l’écuyer »,
Académie équestre de Versailles, Versailles
Les samedis à 18h et les dimanches à 15h.
Tarifs : 16 à 25€.
Réservation obligatoire.
www.bartabas.fr

V.I.T.R.I.O.L. – Théâtre de la Tempête – Elsa Granat – Roxane Kasperski

Un fantastique voyage au fin fond de la complexité humaine et des différents niveaux de réalité. "Chaosmique !"

Trois comédiens, trois musiciens. Il n’en faut pas davantage
pour entraîner le spectateur dans un vertigineux voyage aux frontières de la
folie. Lui 1, Olivier Werner, entre seul sur scène sur un plateau composé d’un hémisphérique
cyclo blanc en fond de scène, et de différents plans sur tréteaux qui viennent
délimiter l’arrière du plateau et surélever la scène. Un canapé comme seul
symbole évocateur d’un intérieur. Une table carrée en avant-scène jardin sur
laquelle, Lui 1, donnera vie à ses personnages, ses craintes, ses délires. Pour
cela, il use de poupées de bois représentant les personnages, son ex-femme,
Elle – Roxane Kasperski - et sa nouvelle jeune conquête, Lui 2, interprété par
Pierre Giafferi.

Après avoir cité Garouste en entrant sur le plateau, Lui 1 joue avec ses poupées qui prennent soudain vie sur scène, une mise en abîme du théâtre dans le théâtre qui vient mélanger plusieurs dimensions d’une réalité fictive. Le spectateur comprend rapidement que le texte et le jeu de Lui 1 aura une importance fondamentale dans le déroulement de la pièce. Le spectateur comprend rapidement que la pensée et la force d’un texte tentaculaire seront les outils d’expression de la folie et constitueront devant les yeux du spectateur un vaste tissu mental, une mise en réseau presque infinie du sens et du non sens.

Lui 1 entre progressivement dans la fable et n’en sortira
plus, prisonnier de ses projections mentales et de sa fertile imagination. Il a
invité pour ses retrouvailles avec son ex-femme trois musiciens, une
violoncelliste, un percussionniste et un guitariste flutiste qui l’accompagnent
dans son discours. La partition sonore est une détonation, un déclencheur de
situations poétiques souvent joyeuses. Dionysiaque.

Le texte, morcelé, superbe de lambeaux, en anglais, en
italien, intègre des textes de Gilles Deleuze, de Félix Guattari, de Ronald
Laing et de Franco Basaglia, défenseur des droits des individus psychiatrisés
dans les années 1960. La réintégration de la complexité des individus, même
dans la folie, fait entendre une autre musicalité contre la médicamentation
thérapeutique actuelle et rappelle avec bonheur que d’autres chemins issus de
la psychothérapie institutionnelle, il n’y a pas si longtemps, étaient encore
possibles. En Italie, Basaglia réussit à obtenir la fermeture des asiles en
1978 avec la loi 180 dite Basaglia.

On se réjouit de l’intelligence du texte et du jeu des
comédiens qui alternent moments de violence, situations comiques, danses, rires
et angoisses. On saluera le jeu spectaculaire et virtuose d’Olivier Werner, fou
magnifique qui emmène dans son sillage les autres comédiens. Un théâtre bâti et
pensé pour un Lui protéiforme.  V.I.T.R.I.O.L.
est l’acronyme de la locution latine : VISITA INTERIOREM TERRAE RECTIFICANDO INVENIES
OPERAE LAPIDEM, traduit ici par Explore tes entrailles et
découvre le noyau sur lequel bâtir une nouvelle personnalité. L’expérience est plus
que réussie. À voir.

Site du théâtre : https://www.la-tempete.fr/saison/2019-2020/spectacles/v-i-t-r-i-o-l-601

Jusqu'au 29 mars 2020.

De pierre et d’os

Voyage au pays des Inuit. Etrange récit et beau périple poétique.

Bérengère Cournut aime l'exotisme. Son premier roman nous faisait voyager chez les Amérindiens. Une immersion totale. Cela continue avec une nouvelle tribu dans le Grand Nord. Bienvenue chez les Inuit.

L'auteur ne va pas par quatre chemins. C'est une plongée radicale dans un univers si lointain et si proche de nous en même temps. Car l'âme des hommes est hantée par les mêmes démons. La civilisation ne cache pas nos misères existentielles qui se racontent ici de manière primitive.

Mais pas primaire. Bérengère Cournut suit le destin de Uqsuralik, une jeune eskimau qui va devoir survivre dans un monde froid et hostile. Loin de son clan, elle va apprendre la dureté du Monde et surtout elle cohabitera avec des hommes ambigus et une nature omniprésente jusque dans ses rêves et ses doutes.

Bérengère Cournut a visiblement fait des recherches et le récit d'une jeune femme perdue va s'entrecouper de poémes et de chants. Ils offrent un écho flamboyant et une profondeur étonnante à l'histoire. L'odyssée glisse vers une mythologie que l'on connaît peu et qui finit par nous charmer.

C'est totalement déroutant. Mais Cournut nous ouvre une porte sur l'inconnu. Et nous montre à quel point on peut en être proche.

219 pages - le tripode

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