Richard Jewell, Clint Eastwood

J’ai enfin pu voir l’excellent dernier opus de “ce bon vieux Eastwood” qui n’a rien perdu de sa lucidité et de sa capacité d’indignation contre les travers de son époque.


J’ai enfin pu voir l’excellent dernier opus de “ce bon vieux Eastwood” qui n’a rien perdu de sa lucidité et de sa capacité d’indignation contre les travers de son époque.

Travers qui affectent son pays depuis fort longtemps et le nôtre aussi, désormais sous contrôle de l’hypocrisie d’une bien-pensance mondialisée alliée naturelle d’une idéologie dominante anglo-saxonne partout répandue grâce à la puissance de médias chiens de garde zélés (et pour cause !) d’un monde soumis aux marchands. Il y a beau temps que le journalisme digne de ce nom n’existe plus aux USA. Logiquement, il est à l’agonie ailleurs, en voie de disparition.

Eastwood, dans son film, ne montre pas un emballement médiatique qui serait épisodique. Il montre ce que font les médias quotidiennement. Ce qu’ils font c’est ce qu’ils sont. Ils ne sont pas menteurs, ils font ce pourquoi ils sont grassement payés, raconter des histoires (comme le cinéma) quels qu’en soient les conséquences. Nul besoin de décrire un quelconque mécanisme pour éclairer la lanterne du spectateur sur les médias. Chacun les voit à l’œuvre, en est la victime même et surtout quand il s’imagine qu’il ne l’est pas. Ce qui est proprement consternant et hélas sans issue puisqu’accepté et justifié par le troupeau docile et confiant dont ils ont la charge. Troupeau dont fait partie ce pauvre Mr Jewell, soudain contraint de mettre en doute un système dans lequel il croit. Il va y être aidé par un avocat, looser sympathique revenu de tout, figure classique du cinéma américain généralement sous l’apparence désabusée du détective privé. C’est ce personnage qui osera balancer quelques vérités bien senties à la face de la journaliste qui sera bien en peine d’argumenter quoi que ce soit pour se défendre puisque l’irresponsabilité est son gagne-pain.

La retenue dans le traitement de l’émotion, signature du cinéma eastwoodien, ne se dément pas. Paul Walker Hauser est étonnant de justesse dans son rôle ingrat de benêt yankee amateur d’ordre, professant une foi naïve dans les institutions légales de son pays, voulant bien faire, bientôt trahi, maltraité, déconsidéré par cela même qu’il révérait. Kathy Bates, sa maman, est admirable de retenue dans ce bouleversement brutal de l’existence paisible qu’elle essaie de mener. Les larmes versées ne le sont jamais de trop, préserver sa dignité, cette dignité des pauvres gens tellement maltraitée de nos jours, et celle de son fils étant plus fort que tout. Le délicieux Sam Rockwell joue l’avocat avec décontraction, empathie et fatalisme, c’est à lui que l’on s’identifie volontiers, il nous fait du bien face aux affreux jojos. Ceux-là sont un couple : une journaliste qui ne sait pas écrire, reconnaissant elle-même qu’elle écrit comme un pied, mais qui sait dénicher un scoop (et on ne lui demande pas autre chose aujourd’hui), y compris en allant fouiller dans le pantalon d’un agent fédéral peu scrupuleux (ce qui n’a rien d’irréaliste eu égard à ce que l’on voit dans l’actualité), et celui-ci, affecté à la surveillance des festivités, qui s’y ennuie au lieu de faire le job dont il avait la responsabilité. Ce sont des types, évidemment, nous sommes au cinéma où la typologie est la règle en particulier aux USA. Sauf qu’il faut rappeler qu’il ne s’agit pas d’un conte, mais d’une histoire vraie où ces types de personnage ont existé et sévi. Les comédiens qui les incarnent sont impeccables, hypocrites y compris vis à vis d’eux-mêmes, normal puisque c’est l’image que l’on veut donner et se donner qui prime, veules, normal aussi, avides de reconnaissance (comme le dernier des peigne-culs aujourd’hui à la télé ou sur les réseaux dits “sociaux”), irresponsables revendiqués qui enverraient tranquillement un homme à la mort en murmurant la larme à l’œil “I’m sorry”…

Ce film est à rapprocher de “Sully” du même Eastwood. Mais tout son cinéma est de cette veine avec peut-être ces dernières années une mélancolie plus appuyée, l’âge sans doute, devant l’évolution de la société de son pays vautré dans un hédonisme nihiliste, le même qui nous détruit chez nous aussi puisque désormais, nous sommes comme tout le monde c’est-à-dire anglo-saxons… Nous fûmes gallo-romains, nous voici gallo-ricains pour reprendre l’expression pertinente de Régis Debray (un galopin !). 

La mise en scène de mon ami Clint est rigoureuse, limpide. Il s’agit d’exposer un cas de société significatif, pas de réaliser un exploit cinéphilique. En d’autres temps nous aurions pu évoquer le cinéma-vérité. Plus simplement et donc plus justement, Clint nous donne à voir le récit de cette histoire stupide qui aurait pu très mal tourner pour un homme innocent à tous les sens du mot. Il nous la donne avec le moins d’artifice possible (si d’aucuns sont venus pour voir une explosion mémorable, je recommande qu’ils choisissent la salle 1 où “Avengers : end game” les ravira !). Pourquoi donc à votre avis ? Pour nous faire mourir d’ennui ? Parce qu’il ne sait pas faire ? Que celles et ceux qui le croient passent leur chemin. Je vous le dit pourquoi, bien que ça saute aux yeux : pour faire réfléchir tant qu’on le peut encore sur nous-mêmes, sur la vie des hommes et des femmes dans nos sociétés occidentales, telle que nous l’avons bâtie. Et sur les valeurs que nous avons sciemment sacrifiées pour une telle vie de lucre et d’oubli du reste, ce reste qui reste en travers de la gorge des quelques êtres humains encore libres c’est-à-dire en éveil, l’œil sévère et la parole sans complaisance avec ce temps de la furie médiatique d’où toute intelligence critique est bannie. Ce temps où la morale du caniveau a pignon sur rue.

Eastwood, le vieil Eastwood, est le seul à faire ça aujourd’hui. S’adresser à des adultes lorsqu’on ne veut plus entendre parler d’adultes. Où l’injonction est de rester éternellement un gamin à épater. C’est tellement plus facile pour refiler toutes sortes de camelote qui rapportera gros. Eastwood, le vieil Eastwood, imperturbable, inactuel, intempestif, porte son regard sur les petites gens, ceux que l’on moque volontiers, les beaufs, qui n’ont pas encore compris (qu’est-ce qu’ils sont cons !) que la chasse a mauvaise presse, qu’insister sur le fait que tu n’es pas homosexuel pourrait être très mal interprété, que tu devrais bien t’excuser sur les ondes d’avoir jadis sifflé une femme à son passage tant elle te paraissait belle, que tu devrais aussi mettre à la déchetterie ta collection de Brassens, ce mec qui chantait des horreurs à pleins poumons, et tes bouquins écrits par d’odieux personnages, etc, etc, etc.

Aussi incroyable que ça puisse paraître, tout ça se trouve dans ce film de Clint comme aussi dans ses autres opus sous couvert d’autres histoires. Mais au fond ce ne sont sans doute que des histoires. Des histoires qui sont de la vie et la vie, quel cinéma !  

Voilà, mes amis, quel est mon sentiment à propos de ce film. Mon Cher Thibault, lorsque je suis allé le voir j’avais bien en tête tes reproches. J’ai identifié les éléments qui te les inspiraient et qui auraient pu être opérants dans le cas d’un film tel qu’un jeune réalisateur le concevrait aujourd’hui. Mais ils ne m’ont pas paru pertinent à l’endroit du travail d’Eastwood qui, en bon classique, et de plus en plus ne cherche qu’à exposer le plus clairement possible, sans complaisance ni affèterie, une situation qui l’a interpelée et qu’il juge insupportable.

Sans doute, mes amis, une longue fréquentation de la carrière d’Eastwood, parce qu’on l’aime, fait qu’on finit par le voir venir. Une familiarité se crée, on le comprend. Et lorsqu’on a compris, on n’a plus envie de juger. Ceci ne vaut pas que pour les artistes que l’on aime au cinéma mais pour tout domaine de l’Art. Enfin, c’est ainsi que je vois les choses. Je suis un bien piètre critique !  

J’espère ne pas avoir à vos yeux gagné le grand prix du “Parfait Raseur” sur plus de dix lignes !



Auteur: Gilbert Provaux

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