Bruce Springsteen, Only the strong survive

Bruce Springsteen sort un disque de reprises. Juste avant les fêtes de fin d’année. Comme par hasard, le boss met son plus beau costard cintré et se prend pour un chanteur de soul des années 50. Il est venu avec des beaux violons coulants et les cuivres de son mythique groupe le E Street Band. Ça pourrait être un disque de Noël.

Il reprend donc les titres de son adolescence. Il se plie aux règles du genre. Il se prend pour un malicieux crooner. A 73 ans, avant de reprendre la route pour une immense tournée, Bruce Springsteen semble se laisser aller… et vous savez quoi, ça fonctionne à merveille.

Depuis quelques temps, les albums étaient anecdotiques et cet album de reprises ressemble d’abord à un véritable disque de Bruce Springsteen. Le style est plus velouté évidemment mais les nappes de synthés et la voix du boss trouvent leur place dans des morceaux soul et rétro. Springsteen semble jubiler à reprendre ses classiques rien qu’à lui.

L’exercice de l’album de reprises est souvent jugé comme un effort plus commercial qu’autre chose mais ici, on ressent à chaque refrain un vrai plaisir de jouer et faire découvrir des morceaux incroyables. Le tout est conforté par des arrangements soignés. Bien souvent, ces chansons parlent de premier amour et on devine qu’il s’agit de ça dans cet album hors du temps.

Seul le fort survit ! Le boss le prouve une fois de plus en réussissant brillamment un exercice peu aimé des mélomanes et des fans. D’ailleurs profitons de cette chronique pour saluer deux albums mal aimés du boss qui pourtant avec le temps, distillent un certain charme.

Évidemment il s’agit de l’album Human Touch en 1992. Sorti avec un autre disque du boss, Lucky Town, Human Touch fut un succès commercial mais tout le monde en voulait au boss d’avoir mis de coté le E Street Band.

Pourtant le disque est de très bonne facture. Le soleil californien brille dans ce disque. Cela change du New Jersey mais ça n’empêche pas le boss de parler de sa petite Amérique, celle qui fait sa gloire, son succès et son inspiration.

On voit bien que notre boss n’est plus au sommet du rock’n’roll. Le Grunge vient grattouiller le vernis des productions des années 80. Metallica rend le metal commercial et les Guns font du grabuge sur le reste du Monde. Alors, aujourd’hui, écouter Human Touch c’est un peu écouter un échantillon de la formule Springsteen.

Il y a du rock et de l’introspection. Il y a de la tendresse et du muscle. Il y a des synthés et des guitares. Il y a un homme qui visiblement est très heureux de chanter. On est sérieusement dans le cliché springsteenien. Le chanteur se rassure comme il peut en recomposant son destin artistique (les meilleurs disques sont passés, on peut le dire désormais). Tout semble un peu forcé dans ce disque, qui se révèle extrêmement attachant au fil des écoutes et des années.

L’artiste est nettement plus révolté en 2012, sur Wrecking Ball, un effort balaise dans sa carrière. Il ne faut s’étonner d’y croiser son nouvel ami, Tom Morello, guitariste de Rage Against the Machine. Après la disparition du saxophoniste Clarence Clemons, le boss fonctionne à la colère et l’énervement. Ce disque est abordable en surface mais le ton est monté, ce qui a déplu à certains.

Le disque ne renie jamais cette hargne et en fait son énergie. Qui part un peu dans tous les sens. On trouve des notes hip hop à côté d’un folklore irlandais. Une fois de plus, Springsteen gronde pour tout le monde et la diversité américaine. Il cogne sur le gouvernement et Wall Street. Comme Born in the USA, on pourrait confondre son humanisme avec un certain nationalisme.

Comme tout disque de Springsteen, il faut y revenir de temps en temps. Comme Human Touch, il y a une sensibilité nerveuse qui fait la différence au fil du temps. Du temps, le boss n’en a plus tant que ça et réalise aujourd’hui son rêve de gosse : être un chanteur de soul ! Quelle bonne idée : son disque est sûrement l’un des meilleurs de cette année !

Arnaud Adami, Espace Richaud Versailles

Il ne vous reste que quelques jours pour découvrir la belle exposition de peintures d'Arnaud Adami, à l'Espace Richaud de Versailles. Ne la manquez pas ! (L'entrée est libre, vous n'avez vraiment aucune excuse.)

S'il n'a pas encore terminé son parcours académique - Arnaud Adami est actuellement étudiant aux Beaux-Arts de Paris - le jeune homme de 27 ans fait déjà preuve d'une impressionnante maîtrise des techniques picturales. La filiation avec la peinture classique est assumée, si ce n'est revendiquée. Dans ses œuvres, Arnaud Adami rend hommage aux Primitifs italiens comme aux peintres de la Renaissance. Un réalisme tel qu'on pourrait presque se croire devant des photographies.

De la peinture figurative ? C'est du déjà vu me direz-vous, c'est ringard, pour ne pas dire kitsch.

Pourtant, Arnaud Adami est bel et bien moderne. Sa peinture est en prise directe avec le réel de notre époque. Les thèmes abordés sont résolument modernes. L'artiste portraiture les forçats de notre Société : les livreurs, les soignants, les ouvriers d'abattoirs, ces premiers de corvée qu'on a oubliés à peine passée la crise Covid. Il les peint avec précision et respect. Avec lui, vous ne serez pas étonné qu'un livreur se transforme en prince.

Le travail d'Arnaud Adami m'évoqué les « Raboteurs de parquet » de Gustave Caillebotte. Quant à son portrait d'un réanimateur du SMUR en train d'intuber un patient, il m'a fait penser au portrait de Louis Pasteur, du peintre Albert Edelfelt que j'aime tant.

De sacrés références pour un jeune peintre prometteur !


Jusqu'au 20 novembre 2022
Espace Richaud, Versailles
http://arnaudadami.fr/

Entrée libre

Ezra Collective, Loyle Carner, Kokoroko : le vent chaud de London !

Le mois de novembre amène bien souvent son lot d’idées noires qui s’évaporent dans des vents gris et frais. Ce n’est pas la joie, le mois de novembre. Heureusement il existe une solution pour lutter contre la morne humeur : l’enthousiasme.

Écouter et entendre de l’enthousiasme, ça fait un bien fou. On peut trouver cela dans les concerts. On peut aussi découvrir cela dans les disques qui viennent nous surprendre. C’est le cas d’Ezra Collective par exemple qui revient avec l’album Where I’m meant to Be.

Un groupe qui mêle les styles en partant d’une base jazzy. Mais ils dépassent tous les genres avec une fougue surprenante pour une formation londonienne. Quand on écoute leur musique, on n’entend pas Big Ben mais une ouverture énorme sur les autres musiques.

Multiculturel, leur jazz mange à tous les râteliers mais a surtout une féroce faim. Il a envie de nous faire danser et c’est beaucoup. Réellement il s’agit d’une musique joyeuse, urbaine et sans limite. Un vrai bonheur à découvrir quand il pleut dehors !

Ils ont d’ailleurs déjà croisé le chemin de l’excellent rappeur anglais Loyle Carner, qui sort ces jours ci son troisième album. Aussi pertinent et agréable que les autres. L’accent est typiquement british mais le flow est incroyable, accessible et fascinant.

Il n’a pas besoin de gonfler les muscles pour nous impressionner avec ce sens de la mélodie assez unique dans le genre. On a clairement à faire à un mélomane et c’est beaucoup. On dépasse le stade du beat pour de véritables chansons, qui piochent dans la culture urbaine, le gospel et même le rock.

Le gars est cool mais pas nonchalant. Tout est maîtrisé dans cet album aux sons travaillés. Il ne s’attarde pas pour sa démonstration. En une trentaine de minutes, il fait le tour de la question rap contemporain. Répond avec une virtuosité lyrique. Droit dans son style, Loyle Carner confirme qu’il est bien un artiste important et son nouvel album donne un élan incroyable à se promener dans les brumes du mois de novembre.

Autre groupe de la capitale anglaise, Kokoroko fabrique dans les clubs de la ville, une musique ensoleillée et qui réchauffe durablement. Could we Be More est une couverture chauffante qui vous prépare aux jours meilleurs..

Le groupe est composé de musiciens venus d’univers différents. C’est ce qui fera la richesse de cet album fait de soutien et d’entente. Mieux qu’une publicité des années 80 pour la marque italienne Benetton.

Pour résumer simplement, on pourrait parler de jazz afro caribéen mais c’est un peu plus que ça tant les musiciens savent se servir de palpitantes nuances. C’est moderne et traditionnel. Ça ressuscite les vieux beats d’antan et le collectif ne s’interdit aucune idée courageuse. On tient là une des pépites de l’année. Le nom du groupe veut dire Sois fort ! Ce disque est impressionnant.

Tous ces groupes venus de Londres ont su trouver la solution pour contrer les tristes moments de novembre. Les Anglais, en matière de déprime, sociale, économique ou morale, ont pris des coups cette année ; leur musique semble être un excellent remède et un élan nécessaire.

Je t’embrasse de toute ma ferveur révolutionnaire, Ernesto Che Guevara, 10/18

Ce petit livre bien rouge comme il faut est une sorte d'exposition surprenante sur le révolutionnaire devenu symbole d'un communisme guerrier et un poil excessif.

C'est ce qu'on aime dans son courrier. Le jeune homme de 18 ans est d'un enthousiasme renversant. Les voyages forment la jeunesse : ils fabriquent ici un homme en colère et un médecin qui décide de soigner la politique par les armes et la guérilla.

Le livre est soigneusement chapitré. La famille. Le combat. La politique. Les doutes. Tout y passe avec une verve incroyable. Il faut piocher dans ce courrier : le ton est différent selon le correspondant. Tout lire à la suite ne serait peut-être pas savoureux ; il faut faire comme lui : se porter vers la curiosité et l'inconnu.

Il a le ton solennel. Il a la confidence familiale. Le Che est découvert par tous ses écrits, souvent rédigés à la hâte. Le voyage curieux d'abord, puis dans les jungles et les combats. 

En tout cas, on admire l'homme sincère. Il s'amuse autour de ses faiblesses (amoureuses) et passe en surchauffe dès qu'on entre dans le domaine de la politique. Mais le livre rend hommage surtout à l'écriture et son importance dans l'existence.

Faire le récit de sa vie. Au-delà de l'ego, Ernesto Che Guevara rappelle que cet effort a bel et bien quelque chose de vital (du moins au 20ème siècle), surtout quand la vie est tumultueuse comme celle de ce révolutionnaire forcené. L'intimité du personnage est multiple et on s'étonne des tons employés, différents et radicaux.

Parution le 03 novembre 2022
chez 10/18, Littérature étrangère

Éditeur originel Au diable vauvert
Antoine Martin (traduction)
504 pages / 10,50€

La Cerisaie, Anton Tchekhov, Clément Hervieu-Léger, Comédie Française

© Brigitte Enguérand, coll. Comédie-Française

La Cerisaie, « comédie en quatre actes », écrivait Tchekhov : une comédie au goût très amer, car c’est un pari fou d’espérer faire rire avec des personnages nostalgiques ou dérangés et une action qu’on pourrait résumer à une expulsion pour dettes !

La Cerisaie, dernière pièce de Tchekhov, pièce « testament », créée par Stanislavski et le Théâtre d’Art de Moscou en 1904 ; montée pour la première fois en France par Jean-Louis Barrault en 1954, dans la traduction d'Elsa Triolet, La Cerisaie est ici mise en scène par le sociétaire de la Comédie française Clément Hervieu-Léger, dans la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan.

Comme dans toutes les pièces de Tchekhov, l’action se situe dans le milieu de la petite noblesse désargenté, dans la campagne russe, au tournant du XIX et du XXèmes siècles.

De retour de Paris, en pleine nuit, après cinq ans d’absence, la noble Lioubov retrouve la maison de son enfance : une grande maison dans une immense cerisaie en fleurs (nous sommes au mois de mai). Elle est accompagnée de sa plus jeune fille Ania, qui était partie la chercher, de Charlotta, sa préceptrice, et d'Yacha, son valet de chambre ; éreintés et émus, ils sont accueillis par Varia, la fille adoptive de Lioubov qui dirige le domaine, l’oncle Gaïev, le voisin désargenté Pichtchik, Firs, le vieux valet de chambre de la famille, Trofimov, étudiant et ancien précepteur du fils de Lioubov et Lopakhine, homme d’affaires. L’atmosphère de leurs retrouvailles est d’autant plus fébrile que la propriété doit être vendue aux enchères au mois d’août, pour dettes. Lopakhine leur rappelle cette réalité et leur donne même une piste pour « rentabiliser » le domaine :  le démanteler en parcelles et construire des datchas, des maisons de vacances, à louer aux premiers estivants. Malin… au premier acte, on ne lui répond carrément pas ; au second acte, on lui rétorque que cette idée est très vulgaire ; au troisième acte seulement on s’inquiète de l’issue des enchères ; au quatrième acte, les bagages sont faits : tout le monde est expulsé !  Décidément, l’histoire avance (« le temps passe »1) un peu trop vite pour certains. Lopakhine ne cesse de presser tout ce petit monde vers la sortie, leur rappelant d’abord la date des enchères puis l’horaire du train qu’ils ne doivent pas louper… Serait-ce du déni devant la catastrophe qui s’annonce (qui n’est pas sans rappeler la sidération et le déni climatique) ou la persistance de vieilles habitudes (le jeu, l’oisiveté) ? En tout cas, il y a un ancien monde qui ne veut pas mourir, et un nouveau monde pressé d’apparaître.

Pour remettre l’œuvre dans son contexte : Tchekhov est né en 1860 et mort en 1904 (quelques mois avant la révolution russe) et le servage en Russie a été aboli en 1861. Son père et ses grands-parents étaient d’anciens serfs. L’action dans son théâtre se situe toujours entre deux époques. Lui-même a connu une enfance très pauvre, le commerce de ses parents ayant fait faillite, ses frères et lui ont dû subvenir aux besoins de la famille alors qu’ils étaient encore étudiants (Anton, en médecine). Grâce aux éditions de ses articles et nouvelles, il a fait construire une maison pour sa famille (l’exercice de la médecine ne lui rapportant que peu de revenus). Il a vu une certaine noblesse perdre son pouvoir et d’anciens serfs devenir hommes d’affaires. Il a été sensible aux bouleversements et aux injustices de son temps (voir son voyage dans l’Extrême-Orient russe et son témoignage du bagne dans son essai L'Île de Sakhaline).

Dans la Cerisaie, l’ancien monde est celui des nobles Lioubov et son frère, qui sont restés deux grands enfants, assistés, dépensant sans compter « On prétend que toute ma fortune est partie en bonbons ! 2 », joueurs, inconséquents (« Je n’ai jamais rencontré de gens aussi légers, aussi peu pratiques, aussi étranges que vous ! 3 »), et leurs domestiques, puisque ceux-ci doivent se replacer ou mourir, quand les maîtres sont expulsés.
Le nouveau monde c’est celui des travailleurs indépendants (Varia), des hommes d’affaires (Lopakhine achète les terres de Lioubov, des Anglais exploitent le sous-sol de Pichtchik), du chemin de fer et de l’adaptabilité aux lois du marché. Il faut travailler, gagner sa vie, vendre ou louer, démanteler l’ancien pour offrir du nouveau.

Tout au long des quatre actes, Pichtchik quémande des prêts, en se plaignant du fardeau de ses dettes, un passant mendie quelques roubles, Lioubov emprunte de l’argent à Lopakhine qu’elle distribue aux moujiks, Varia qui gère la cuisine, traque le gaspillage et chasse les pique-assiettes, bref : tout tourne autour de l’argent. Étrangement moderne cette vision des relations humaines sous l’angle économique. A la même époque, Claudel écrit sa pièce L’Échange 4

A propos de modernité, je trouve quand-même incroyable que le sujet de cette pièce soit une cerisaie, un espace naturel menacé de destruction, qu’on voudrait dédier au tourisme, c’est-à-dire aux loisirs… à se demander si, dans une certaine actualisation, le lieu de l’action ne serait pas aujourd’hui (cela semble évident) une Zone A Défendre ? Notre-Dame-des-Landes, Bure en Moselle, la Cerisaie, même combat ? Dans ses didascalies, Tchekhov avait prévu qu’à la fin, après le départ de tous les protagonistes, après le monologue de Firs, qui marmonne et s’allonge seul (faisant là étrangement penser à la modernité de Beckett), des coups de hache résonneraient seuls : « on n’entend plus que des coups de hache contre les troncs d’arbre, loin dans le jardin. »

Heureusement, il y a aussi, dans ce texte, dans cette histoire implacable, de la place pour l’incertitude, pour le sentiment amoureux et pour la philosophie. Les personnages (les plus jeunes en tout cas) se cherchent et s’interrogent. Difficile de dire ce qui prime : l’abattement ou l’enthousiasme ? La nostalgie ou l’espoir en un monde plus juste et plus beau ? Si le mariage dont tout le monde parle ne se conclut pas, une autre union plus inattendue se révèle. On balance en effet d’une émotion à l’autre, balloté d’une lame de fond à l’autre, de la comédie au drame.  

A voir sans hésiter, pour découvrir ou redécouvrir Tchekhov, pour apprécier le talent d’acteurs chevronnés, pour se laisser porter par leur intelligence du texte, ses enjeux et ses mystères.

1 Lopakhine, acte I.
2 Gaïev, acte II, en plaisantant.
3 Lopakhine, acte II, s’adressant à Lioubov et à Gaïev.
4 Une première version de l’Echange date de 1894, une seconde de 1951. La seconde version est créée au Théâtre Marigny par la Compagnie Renaud-Barrault en 1951 (cette même compagnie créé La Cerisaie en 1954).

Jusqu'au 30 janvier 2023
La Cerisaie d’Anton Tchekhov - traduction André Markowicz et Françoise Morvan - mise en scène Clément Hervieu-Léger - avec la troupe de la Comédie-Française (Florence Viala, Eric Génovèse, Loïc Corbery, Michel Favory, Julie Sicard…) - Salle Richelieu, Comédie française, création 2021, reprise du 31/10/2022 au 30/01/2023.

Apprendre à se noyer, Jeremy Robert Johnson, 10/18

Bienvenue dans l’enfer vert! En 142 pages, le romancier Jeremy Robert Johnson nous entraîne dans un sinueux voyage mystique qui ne laisse pas indifférent.

Car le titre de la courte nouvelle résume assez parfaitement le style : apprendre à se noyer. Faire face à la douleur. Comprendre ce qui n’est pas compréhensible. L’humain face à la nature. Un père qui craint pour son fils. Des créatures qui décident de se prendre pour un destin…

Johnson ira de toute façon à l’essentiel. Son livre est d’un minimalisme qui finit par nous cogner très fort. C’est une littérature qui percute. Comme dans une rivière sauvage. Le lieu où va commencer le drame d’un homme qui perd son fils dans une dense nature. Il court vers l’inconnu pour retrouver sa descendance, mordu par une bestiole aquatique…

La sécheresse de ton n’empêche pas de toucher l’humanité. Rien de plus cruel que la disparition d’un enfant. Mais le voyage va virer vers un mysticisme assez fascinant. Les mots et la mise en page vont nous faire entrer dans l’esprit torturé du héros, mis en scène avec une énergie due au désespoir.

L’auteur est responsable d’un autre roman devenu culte, Skullcrack City ; Apprendre à se noyer continue de tracer cette route littéraire où la nature révèle bel et bien les pulsions de chacun. Les vertueuses comme les mauvaises.

L’aspect épuré de l’écriture, la singularité du conte, les démons qui se cachent dans la nature, le livre décrit une jungle aussi mystérieuse qu'inquiétante. Une vision primitive ou primaire de l’humanité. L’homme rentre peu à peu dans un chemin de violence puis de mort.

Cependant c’est intense et beau. Il y a une grâce dans ce paysage dangereux, vert et poisseux. On devine l’humidité se mêler à la transpiration. On finit par comprendre ce triste père perdu dans un grand nulle part. Sauvage et beau!

Paru le 20 octobre 2022
chez 10/18
Jeremy Robert Johnson
Jean-Yves Cotté (traduit par)
142 pages / 6,60€

Moustachus et musiciens : c’est possible !

Mes amis, nos lecteurs, les nostalgiques du cool, vous êtes les bienvenus à la compétition non officielle des musiciens qui ressemblent beaucoup à Francis Cabrel jeune. C’est dire s’ils sont au top de la hype.

Après une dure réflexion et une enquête très poussée, nous allons ici vous proposer trois gagnants aux cheveux longs et à la moustache affirmée. Certes, c’est un style mais il faut justement en avoir du style quand on fait de la musique ! Et les trois artistes choisis valent mieux que leur look véritablement retro et faussement ringard.

Commençons avec Drug Dealer et son album haut en couleurs, Hiding in Plain Sight. Il deale en effet avec les vestiges de la west coast et mélange habilement un cocktail fait de soul, de rock et de easy listening.

Si visuellement, on a certainement à faire à un clone de notre Francis Cabrel, musicalement on pense beaucoup à Billy Joel à ses débuts. Et ce n’est pas un défaut ; loin de là. Le groove est poli mais très élégant. Le tout est emmené par un piano de caractère.

La Californie transpire dans chaque morceau et Los Angeles hante les compositions de ce groupe pas si tripé que cela mais on se sent très bien dans ce soft rock ensoleillé, hors du temps. On devine tous les génies qui ont inspiré les chansons, des Eagles aux High Lamas en passant par les inusables Beach Boys. Bienvenue en Californie.

C’est bel et bien là bas que l’on rencontre les plus beaux sosies de notre troubadour d’Agen, fan de Neil Young. Michael Rault adopte aussi le look jusqu’à la chemise pelle à  tarte. Comme Cabrel à ses débuts, sa musique est pleine d’espoir, d’harmonie et d’une folk mélodique qui lorgne fort sur une pop ronde et caressante.

C’est le rock comme utopie qui vient inspirer ce Canadien qui se voit vivre dans une hacienda sous le soleil chaud de San Diego ou San Francisco. La voix est haute et suivie par des musiciens ravis de glisser sur des arrangements soft rock.

Ça pourrait être anecdotique mais c’est en fait joliment travaillé. Michael Rault a des rêves qu’il met en musique avec gourmandise. Il possède cette douceur de baba cool. Effectivement ça plairait énormément à notre Cabrel.

D’ailleurs il aimerait sûrement le travail de Danny Lee Blackwell. Texan, belle crinière et moustache prétentieuse, le bonhomme fait preuve d’une ouverture d’esprit en réussissant un album avec une autre artiste, coincée par le covid en Angleterre.

Il monte donc le groupe Abraxas avec l’ancienne guitariste, Carolina Faruolo, ancienne membre de Los Bitchos. Ensemble, ils fuient la pandémie avec des titres très exotiques où un rock très psychédélique se mélange à des rythmes chauds.

Le duo n’est pas un tigre de papier : la guitare miaule pour permettre la découverte d’un univers qui emprunte à la cumbia jusqu’au funk. Les emprunts sont multiples et font effectivement dresser les poils et défriser les moustaches. On a l’impression de se promener avec des Space Cowboys. Il y a même quelque chose de minéral qui n’est pas sans rappeler le chanteur des Murs de Poussière.

En pleine période movember, vous voici au courant : une moustache, c’est aussi beaucoup de talents!

L’Ile Haute, Valentine Goby, Actes sud

Vous vous souvenez du Grand Chemin, ce film où Richard Boringer s’engueulait avec passion avec une magnifique Anémone? Vous n’avez pas déjà vu ces films où des petits héros fuient en culottes courtes, le monde cruel des adultes, pressés de se battre à la guerre? Ça pourrait s’appeler les films Herta ! Comme cette bonne vieille publicité pour les saucisses où un enfant apprend à profiter du peu qu’offre l’admirable nature.

C’est un peu écœurant à force de répétitions et c’est devenu un genre à part entière. Ambiance sépia et discours du “c’était mieux avant” ! Pour son nouveau roman, Valentine Goby donnerait la sensation d’écrire un scénario un peu vieillot et stéréotypé.

Un jeune part pour les Alpes. Pour y respirer et fuir la guerre. Il quitte le quartier des Batignolles pour le charme rural de la montagne et ses cimes inspirantes. Dans une lointaine famille, le gamin asthmatique découvre qu’il peut vivre pleinement, observer les rustres mais justes mœurs des locaux et même rouler des patins à des jolies jeunes filles.

L’apprentissage de la vie, la découverte des sentiments, la dureté de l’existence… le récit initiatique est réellement prévisible. Valentine Goby ne semble pas vouloir sortir des sentiers battus. On pourrait être déçu si son talent ne transcendait pas son histoire adolescente.

Car tout autour il y a la nature. La romancière est sacrément douée pour nous faire découvrir ce petit coin de nature idéal pour vous présenter le Ch… pardon je retourne vers les références publicitaires!

Non justement elle décrit parfaitement la bienveillance de l’environnement, et l’ombre des montagnes ne cache pas que dangers et drames. Valentine Goby échappe aux facilités même si elle brosse un portrait assez gentillet d’une communauté finalement soudée et chaleureuse. Aidée par ce paysage quasi mystique, barrière aux souffrances et aux mauvaises nouvelles.

C’est finalement un livre sur l’éveil et une belle idée de la curiosité. L’isolement a du bon de temps en temps. 

John Williams, Indiana Jones

Pourquoi faut-il écouter du John Williams durant les vacances? Avant le long tunnel d’hiver et de fêtes de fin d’années, vous vous accordez j’espère quelques jours de vacances. Il est loin le bénéfice positif des longues vacances d’été.

Vous êtes redevenus ces machines attachées lourdement à la société de consommation. Vous ne faites plus qu’un avec vos objets de torture préférés. On vous donne des rendez vous en présentiel ou sur Teams. Vous courez après le temps et les transports en commun. Vous surveillez constamment votre téléphone ou votre ordinateur. On a bien du mal à s’évader lorsque le calendrier est une grande cavalcade…

Vous avez ronchonné devant une station service. Vous craignez la réaction d’un Poutine qui pourrait fêter ses 70 ans en faisant tout péter. Vous avez été scotché par le look intellectuel de Benzema devant son globe en or. Vous vous dites que tout cela n’a plus beaucoup de sens. Et vous avez sûrement raison.

Alors ouf, pour certains d’entre nous arrivent les vacances! On va faire une pause avant de foncer dans l’hiver et ses copieuses festivités. On va tout stopper. Et respirer. Et peut être se mettre à rêver.

Dans mon cas, je file à la montagne. Avec mes deux filles et toute leur imagination. On observe les forêts pour y chercher des hobbits. On regarde les sommets pour y voir Harry Potter sur son balai. On suit les rivières comme s’il s’agissait d’un torrent pour l’intrépide Indiana Jones.

D’ailleurs, la musique de cette mythique saga a tout du pansement pour le moral mis à rude épreuve. Je vous conseille vivement de débuter votre repos en vous lançant derrière Indiana Jones et les aventuriers de l’Arche Perdue. Comme le héros, lâchez le costume pour des vêtements plus décontractés…

Du Pérou jusqu’au Moyen Orient, l’orchestre provoque une belle envolée lyrique qui explose sûrement les limites de notre créativité. Comme Spielberg, John Williams aime bien transformer le quotidien par son art. Il reflète lui aussi par ses notes de musique, la fantaisie de l’enfance et la folie sans limite de nos souvenirs et nos mythes.

Face à la puissance divine, la bande son de ce premier film  affirme l’héroïsme et on voit alors dans chaque paysage, une aventure extraordinaire. On aimerait presque être poursuivi par des nazis…

Ou par une secte au fin fond d’une jungle indienne! C’est ce qui fait aussi l’exotisme de la seconde quête de Indiana Jones. Pour nous cette bande originale va nous ramener à l’âge où l’on adorait se perdre dans des bandes dessinées durant les vacances.

John Williams a déjà l’occasion de jouer avec son célèbre thème et en multiplie d’autres tout aussi galvanisants. Avec son talent symphonique, le pouvoir d’évocation de John Williams n’a pas d’équivalent. Pas étonnant de voir d’autres mythes modernes apparus sur ses orchestres débridées : Star Wars, Superman, Harry Potter ou des films catastrophes comme La Tour Infernale ou L’aventure du Poséidon.

Ici, la musique soutient l’image et lui donne une grandeur et une gloire incroyable. Et au-delà de la fiction, la musique du Temple Maudit nous arrache toute chose terre à terre. Elle vous bouscule et vous empêche de reprendre contact avec la réalité. Ça fait du bien.

C’est un peu moins le cas de Indiana Jones et la Dernière Croisade. Le troisième film s’ouvre sur une scène spectaculaire où un jeune scout affronte déjà des voleurs dans le désert américain.

Là encore, c’est sous la forme de motifs et rebonds que la musique nous attrape et nous retient dans un rythme fascinant. La complexité de l’écriture cache un magnifique tourbillon d’idées et d’inventivités. Dedans s’enferment nos souvenirs d’enfance, notre insouciance regrettée et notre facilité à s’extasier des belles choses et des récits épiques.

La Dernière Croisade est apparemment plus classique que les autres mais il y a une espèce de mélancolie qui perce et rend l’écoute assez touchante. Mais il y a toujours autant d’enthousiasme et d’espièglerie.

Cette trilogie (on ne parlera pas du quatrième épisode où la musique est un aimable best of) accompagne parfaitement le besoin d’ailleurs, l’envie de lever le pied, rêver d’un autre destin, imaginer les choses les plus folles.  Fortune et Gloire… rêvassait  Indiana Jones face au Temple Maudit. Faites pareil: évadez vous!

Algorithme, Emilie Génaédig, François Bourcier, Funambule Montmartre

Une pièce tout public, qui s’intéresse aux algorithmes qui dictent nos choix au risque de nous enfermer parfois dans une solitude connectée toute contemporaine.

De retour au Théâtre le Funambule, au pied de la butte Montmartre, nous (Merlin, 11 ans, et moi) retrouvons la pétillante et athlétique Barbara Lambert, de nouveau seule en scène. La dernière fois, c’était pour Loomie et les robots, où Barbara interprétait une jeune fille élevée dans un bunker par des intelligences artificielles.

Dans la pièce ALGORITHME, l’héroïne n’est plus une ado mais une jeune adulte, exemple de la « trentaine épanouie ». Max (c’est son nom) enchaîne les boulots alimentaires pour vivre sa passion de la danse. Son temps libre, elle le passe devant les écrans, en rencontres virtuelles, jeux, divertissements, chat sur les réseaux… Jusqu’au jour où ces fameux écrans dressent une véritable forteresse infranchissable autour de son lit.

Par quelle(s) force(s) s’est-elle laissée prendre au piège

Si c’était un cauchemar, elle pourrait vite s’en libérer. Elle devra d’abord perdre tout espoir avant de peut-être trouver une issue. Dans sa descente aux enfers, Max échange avec son système d’exploitation personnalisé, dénommé Léo. C’est au cours de cet échange que Max pense son statut d’humain et regagne sa liberté.

Le texte d’Emilie Génaédig est bien pensé et bien écrit, il offre une belle partition à Barbara Lambert, qui passe du rire aux larmes, danse, saute et se recroqueville dans le seul espace du lit.

Les dialogues sont inspirés de véritables réparties d’intelligences artificielles. C’est une nouvelle illustration des rapports homme-machine, déjà interrogés dans le génial film de Spike Jonze Her (une love-story entre un homme et un système d’exploitation).

Ce texte nous interroge sur notre rapport aux machines et en particulier sur le pouvoir que nous accordons à d’autres dans nos vies. Nous donnons délibérément à des algorithmes une place parfois primordiale, un certain pouvoir, alors que nous savons, comme de nombreuses enquêtes l’ont démontré*, que les algorithmes complexes, au fil de leur développement, échappent à leurs créateurs !

Cependant, le texte sait aussi souligner l’impact positif des technologies de l’information dans nos vies.

Ce n’est pas du tout un texte à charge contre les réseaux sociaux, au contraire. Peut-être qu’il appelle tout simplement à prendre de la distance, à faire un pas de côté, à adopter le recul nécessaire pour demeurer conscients de notre rôle dans l’évolution de la société.

Merlin témoigne que ce texte s’adresse à tout public ! Il a particulièrement apprécié l’ambiance musicale du spectacle et l’énergie de son interprète. Et évidemment, à peine sortis du Funambule, nous avons interpellé l’assistant personnel de mon téléphone, dans l’espoir d’une conversation passionnante. Peine perdue…

* https://www.lemonde.fr/pixels/article/2021/10/26/comment-l-algorithme-de-facebook-echappe-au-controle-de-ses-createurs_6099888_4408996.html

A partir du 12 septembre 2022
Au Funambule Montmartre, 53 rue des Saules, 75018
les lundis et mercredis soirs

Réservations au : 01 42 23 88 83
Par la compagnie Les 7 Fromentins
Interprétation : Barbara Lambert

texte : Emilie Génaédig

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