Machine de cirque, Vincent Dubé, La Scala


Cinq québecois au talent d’acrobate et de poète aussi stupéfiant que leur humour nous en mettent plein les yeux. Ils redonnent au cirque sa magie dans un esprit de troupe. Réjouissant !
Dans un décor digne d'une machine de Gulliver de bric et de broc, cinq acrobates, musiciens, clowns ont plus d'un tour dans leur sac. Entre haute voltige, jonglage, et pitreries, ils déjouent les lois de la pesanteur. Tantôt gaguesques, tantôt facétieux, ils se mettent à nu, enfin presque.
Les enfants dans la salle scandent "il est même pas tombé ", "t'as vu il a réussi" tant l'équilibre semble surréaliste.
Les plus jeunes ne saisiront peut-être pas toutes les subtilités comme la parodie du selfie, critique de notre monde narcissique. Mais ils s’émerveilleront, autant que nous des prouesses d'athlètes. On envie leur énergie, leur sourire affiché même dans l'effort.
Et j'ajouterais une qualité à leur Machine de cirque : loin de n'être qu'un enchaînement de numéros solo certes virtuoses, elle donne avant tout l'occasion d'une leçon d'entraide. On s'y encourage mutuellement, on se libère de ses embarras, on est là pour s'applaudir comme se relever. Clown des bons comme des mauvais jours.
Le spectacle vivant burlesque, invitation à dépasser le quant à soi. Bravo!
du 28 octobre au 6 novembre 2022
La Scala, Paris X
de 15€ à 52€
1h20 / A partir de 6 ans
Les Odyssées, Laure Grandbesançon, Théâtre Libre


En ce samedi après-midi, la salle du Théâtre Libre fourmille d'enfants tout excités à l'idée de rencontrer leur idole: la pétillante Laure Grandbesançon, l'autrice et l'interprète des Odyssées, le fameux et fantastique podcast de France Inter.
Si vous avez des enfants de sept à douze ans et que vous ne connaissez pas encore les Odyssées de France Inter, alors remerciez-moi car cette série d'émissions devrait occuper vos bambins pendant un bon moment ! Dans chacun des plus de quatre-vingt-dix épisodes, il s'agit de se plonger durant un quart d'heure, gros ou petit, dans la vie aventurière d'une grande figure historique. C'est totalement déjanté et bigrement intéressant. On pourrait qualifier cela d'aventurire !
Au théâtre, Charlotte Saliou met en scène quatre de ces récits : l'exploration de l'Amérique du Sud au XVIIIème siècle par Jeanne Barrot, une femme qui brave les interdits pour prendre la mer ; la découverte du tombeau de Toutankhamon par Howard Carter, un archéologue anglais et pugnace ; la vie romanesque de Jin, la grand-mère de Laure Granbesançon et, enfin, l'imprévu voyage dans l'inconnu de l'équipage de la fusée Apollo 11.
Je n'ai pas vraiment gouté la scène d'introduction survitaminée et bruyante, façon parodie de film d'espionnage. "Je n'aimais pas trop quand ils faisaient semblant de courir" (dixit Norma, 8 ans et demi). En revanche, j'ai beaucoup apprécié la scénographie et le décor que les deux comédiens (Laure Granbesançon et Baptiste Belaïd) font évoluer en un tournemain et qui les transporte en un instant d'un galion à une navette spatiale. "Le décor était impressionnant parce qu'il y avait plein de trappes" (dixit Norma, 8 ans et demi). Le spectacle vaut le détour rien que pour ça. Quelle beauté, c'est comme dans un rêve !
Bien sûr, il est difficile pour la pièce de se hisser au niveau de la création radiophonique. "J'ai bien aimé ce spectacle, même si je n'ai pas vraiment retrouvé l'esprit humoristique du podcast" (dixit Norma, 8 ans et demi). On a l'impression que la metteuse en scène a voulu rendre le spectacle accessibles aux plus petits ; et ça marche ! Les jeunes réagissent volontiers aux gags visuels et sont morts de rire.
Si vous êtes déjà fans du podcast, alors vous regretterez peut-être comme moi que Laure Grandbesançon joue les personnages plutôt que d'endosser le rôle de narratrice qui lui va si bien. Ses exclamations et ses jurons polis ("Pétard ! Mamma mia ! Mazette !" nous ont manqué, à ma fille et à moi).
Si vous découvrez les Odyssées par le biais de ce spectacle, je parie que vous serez conquis sans réserve car l'ensemble ne manque pas de charme ni de qualités malgré quelques tout petits ajustements à faire, (je précise que j'ai assisté à la première, ce qui a son importance).
En tout état de cause, Les Odyssées sont un spectacle intelligent, drôle et beau, qui ne prend pas les enfants pour des nouilles. C'est génial de voir une salle remplie de gamins enthousiasmés par un spectacle bien vivant !
du 22 octobre 2022 au 1er janvier 2023
(samedi et dimanche à 14h, et tous les jours à 14h durant les vacances de Noël)
Spectacle-enquête à partir de 6 ans - durée prévue 1h
Avec Laure Grandbesançon et Baptiste Belaïd
Mise en scène : Charlotte Saliou
Scénographie : Cirque Le Roux
Théâtre Libre, Paris Xème
Halloween ends, David Gordon Green, Universal


Le premier était un remake reboot du classique de Carpenter. Le second était un jeu de massacre jouissif. La conclusion est une chose bizarre, agaçante et culottée.
Le réalisateur de cette dernière trilogie consacrée au tueur masqué Michael Myers vient du cinéma indépendant. Ça ne se voyait pas forcément dans les épisodes précédents. Il filmait aimablement le plus dangereux des boogeymen, légende du cinéma, évocation du mal absolu, abrasif et aberrant.
David Gordon Green a tout de même soutenu au fil de son projet ambitieux un reflet politique et social autour de la figure du mal. Il continue très fortement dans cet épisode puisqu'il s'intéresse aux suites des meurtres abominables de Myers.
Quatre ans après le deuxième opus, les habitants de Hadonnfield sont toujours marqués par la violence extrême du tueur. C'est devenu une sorte de virus qui hante chaque habitant. Pour nous expliquer cela, le réalisateur va prendre son temps. Il fait le choix de s'échapper sur un autre chemin, plus psychologique.
On vous prévient : les affreux méfaits de Myers arrivent très tardivement. Avant cela, le réalisateur tente de décrire une société rongée par la haine, la paranoïa et totalement déconnectée de la réalité. Les rapports humains se réduisent à de constantes confrontations. Pas étonnant que de temps en temps, une personne pète les plombs.
Manque de bol, ce sera le petit ami de la petite fille de Laurie Strode, souffre douleur préférée de Michael Myers. Influencé par ce dernier, il va totalement vriller! Notre tueur préféré va retrouver du poil de la bête en fréquentant ce petit jeune étourdi par la malveillance.
Donc il faut une bonne heure avant que les choses se mettent en place. Le propos n'est pas inintéressant. La mise en scène est d'une sagesse faussement tranquille. Mais on est loin des codes habituels. On était quand-même venu pour notre indestructible tueur masqué.
Il se rattrape dans un final assez craspec. Et c'est tant mieux. Les auteurs de ce film ont néanmoins fait un pari audacieux avec ce dernier épisode assez maladroit mais aussi respectueux du mythe, cherchant à l'arracher aux stéréotypes de la série B voir Z. Ça pêche beaucoup par le rythme. Mais toujours, le film veut bien faire. La trilogie forme un ensemble logique, inégal mais très volontaire.
Sortie le 12 octobre 2022
avec Jamie Lee Curtis, Will Patton, Rohan Campbell et Andy Matichak -
Universal Pictures
Durée 1h51
Eighties forever : Simple Minds, A-ha, The Cult

En ce moment débute au musée des arts décoratifs de Paris, une exposition sur les années 80 et leurs délicieuses inventions comme le brushing surélevé et les épaulettes XXL. A la télévision, Stranger Things pille allégrement les trésors d’horreur de cette décennie. Cette semaine, trois disques renvoient directement à cette étrange période, entre expérimentations et mauvais goût. Trois vestiges subsistent et font encore des promesses.

On commencera par Direction of the heart, de ces vieux briscards de Simple Minds. Il est loin le temps de Breakfast Club mais ils tiennent le coup et ont cette capacité incroyable de ne pas dévier de ce qu’ils savent faire.
De la grosse pop pour RTL2 ou Chérie FM. Du line up original, il n’y a que Jim Kerr et Charlie Burchill. Le premier s’imagine toujours dans les stades du Monde entier et le second continue de faire glisser ses doigts sur sa guitare comme s’il s’agissait du Surfeur d’Argent.
Autour, il y a du synthétiseur caressant et une rythmique plus que classique. Est-ce ennuyeux? Pas du tout. Avec leurs déboires et leur honnêteté, Simple Minds est inattaquable sur sa conviction. Il a une formule. Elle fonctionne. Elle est appliquée. Ce n’est pas fou fou mais le titre de l’album souligne bien ce qu’il y a derrière: direction of the heart. Après des années d’existence, Simple Minds ne semble pas manquer de convictions… à défaut d’idées, c’est déjà beaucoup.

Autre symbole des années 80, heures heureuses du vidéo clip sur MTV, A-ha sort un nouvel album. Victime de leur incroyable clip du morceau Take on Me, le groupe norvégien a vraiment connu un destin compliqué par la suite. Et pourtant, le trio est toujours là.
Pour le trouver en 2022, il faut aller le chercher vers le Pôle Nord. C’est tout à coté du cercle polaire qu’ils ont enregistré ce onzième album avec un orchestre symphonique pour se réchauffer. Et ils nous préparent pour Noël : ils nous offrent presque de nouvelles chansons à écouter en période de fête ou de digestions de foie gras.
Attention ce n’est pas une critique. True North est plutôt une revanche sur les titres que l’on nous rabâche en fin d’année. Ici, c’est du tout nouveau et du tout beau. On oublie rapidement qu’il s’agit de A-ha groupe à minettes des eighties. Les titres sont complexes et d’un lyrisme assez impressionnant.
Ce n’est pas du Bjork, mais sur leurs terres natales, le trio est assez aventureux. Coldplay et Keane devraient y jeter une oreille. Car le groupe a une élégance pleine de fraîcheur malgré l’emphase d’un orchestre imposant. Il y a du hautbois, des violons, du synthé, une voix étrange et on n’étouffe même pas. Sur un équilibre, le groupe se rappelle vraiment à notre bon souvenir et propose autre chose…

Proposer autre chose, c’est ce qu’a fait constamment The Cult, groupe anglais qui a rêvé très fort d’Amérique. Mené par Ian Asturby et Billy Duffy, le groupe est passé en quarante ans de la New wave au rock sauvage puis a commencé à mixer les deux pour un résultat jamais fade.
Ce qui continue avec ce Under the Midnight Sun, court album où le chanteur creuse encore des paroles mystiques mais surtout complète absolument l’incroyable guitariste qu’est Billy Duffy. Les héros de la guitare ont la dent dure: Duffy triture sa guitare pour en tirer des riffs rugueux sans être tapageurs. Son style a du corps et cela s’entend encore sur ces huit nouveaux titres.
Le duo ne glisse pas dans le psychédélisme californien mais continue de hanter un rock sombre mais énergique. On est très loin de Nick Cave non plus mais leur rock ne laisse pas indifférent. Pour l’occasion, ils sont allés chercher leur vieux synthé pour se glisser dans leur symphonie rock et ténébreuse. Ce n’est pas une mauvaise idée.
Le duo continue son voyage vers la face cachée du rock. Ils ne dévient pas de leurs envies. A leur âge, on ne va pas les changer. Et c’est tant mieux. Bon, je vous laisse tout ça m’a donné envie d’aller au Musée des Arts décoratifs et peut-être me regarder la trilogie de Retour vers le futur…
La conspiration du Caire, Tarik Saleh, Memento films


Dans une Egypte au bord de la guerre civile, le politique et la religion s'affrontent. Un thriller malin qui mérite largement son prix du scénario à Cannes.
De rebondissements en révélations, le film vous embarque jusqu'à un final vertigineux qui en dit long sur l'état du pays. Mais le réalisateur est d'une habileté redoutable. Tarik Saleh est intelligent et il va lui aussi nous manipuler.
Tant mieux: cela fait souvent du bon cinéma. Tout commence sur une rivière où un père et son fils pêchent pour nourrir leur famille. Le fils, Adam, est accepté à l'université islamique de Al Azhar au Caire, prestigieux phare de l'Islam.
Le jeune homme découvre la ville, les us et coutumes mais aussi tous les courants qui secouent la religion. Il sympathise avec un jeune homme qui sera tué par des hommes armés de couteaux.
Durant l'enquête, l'étudiant rencontre un colonel qui travaille pour la sûreté de l'État. Sympathique, le militaire a en réalité une mission très précise: faire plier l'indépendance de l'université et faire élire un imam proche des idées de la présidence.
Et comme notre innocent héros, nous plongeons dans les coulisses du pouvoir où l'hypocrisie règne et les faux semblants se multiplient. Au milieu de ce repère de requins, il y a ce petit poisson pour qui on a peur.
Le réalisateur colle sa caméra derrière cette victime d'un complot qui va bien entendu nous faire perdre pied. On se rend compte des dangers mais le scénario nous cache quelques surprises.
Comme le personnage central, on se retrouve dans une atmosphère étouffante et les rues du Caire deviennent le labyrinthe d'une lutte d'influences scandaleuse et dévorante. Grâce au montage, les comédiens et même la musique, La Conspiration du Caire est un thriller effrayant qui coupe vraiment le souffle.
Efficace, politique et ludique, ce film est un acte fort et loin de tout manichéisme. Du cinéma. A voir au cinéma. Et vivre des vertiges d'ailleurs!
Sortie le 26 octobre 2022
Titre original: Boy from Heaven
Avec Tawfeek Barhom , Fares Fares , Mohammad Bakri
Memento - 1h59
Gotainer ramène sa phrase, Richard Gotainer , Lucernaire


S’il a pris un peu de bide, l’ami Gotainer n’a pas pris une ride ! Sa gouaille érayée et son accent reconnaissables entre mille n’ont pas changé, ni la qualité de sa plume. Car c’est qu’il écrit mieux qu’il n’y parait, ce grand gamin aux airs d’éternel chenapan !
Avec la complicité de Brice Delage, guitariste talentueux, Richard Gotainer ne chante plus mais récite les textes de ses chansons dont on réalise (si on ne l’avait pas déjà fait dans les années 80-90) qu’elles constituent autant de jolies petites histoires où pointe l’amour des mots et des sons.
Gotainer a un talent de nouvelliste. Il croque en quelques mots notre bêtise ordinaire et nous tourne gentiment en dérision lorsque nous nous transformons en gros con-ducteurs ou quand nous sommes gagas de notre chien.
Derrière la blague pointe parfois le sérieux. Certains textes vieux de trente ans sont encore d’une actualité étonnante : « Quéquette blues » (« je suis sa chose, elle dicte et j’obéis (…) depuis tout petit, je suis son obligé »), « Rupture de stock » (« On en a eu, y en a eu plein, de l’eau, on en a eu à l’époque. Mais là, rupture de stock, walou, tintin, on n’en a plus en magasin, de l’eau »).
En n’étant pas chantés mais dits, ses tubes de jadis se réincarnent en véritables fables. Revenir à l’épure permet de se focaliser sur la qualité des textes, qualité souvent dissimulée sous le fard de la farce. Allez, soyons honnêtes, ce n’est ni Ronsard ni Baudelaire, mais enfin il y a du Trenet dans la façon de jouer avec les sonorités, les allitérations ou autres virelangues.
Gotainer a indéniablement un amour des mots, y compris les gros, pour autant que le vocabulaire soit varié à défaut d’être châtié. Et c’est là que la grossièreté prend une forme d’élégance. La danse des gros mots est, à ce titre, assez irrésistible.
« Ne lâchons pas la main du gamin en nous », nous exhorte Gotainer, cet hurluberlu qui – en bon disciple de Marcel Gotlib - m’a fait retrouver mes dix ans le temps d’un spectacle. Qu’il en soit ici remercié !
Jusqu'au 31 décembre 2022
au Lucernaire, Paris
De et avec Richard Gotainer
Avec la complicité de Brice Delage
Durée 1h15
de 10€ à 28€
DEM, William Melvin Kelley, 10/18


Je vais essayer de ne pas trop vous en dire sur DEM, le livre de William Melvin Kelley, tout en tâchant de vous donner envie de le lire.
Il semble assez délicat de parler de ce roman sans divulgâcher l'histoire ; peut-être est-ce pour cela
que la quatrième de couverture révèle sans vergogne l'intrigue du chapitre intitulé "Les jumeaux", ruinant ainsi une bonne partie du bouquin...
DEM s'apparente davantage à un recueil de nouvelles qu'à un roman. Plusieurs histoires courtes se succèdent avec vivacité et énergie, avec pour nominateur commun Mitchell, un publicitaire qui lutte pour maintenir l'illusion de sa vie de famille alors qu'il vit une succession de mauvais rêves, mauvais rêves qui se transforment par moment en véritable cauchemar, comme par exemple dans la première partie ("Quand Johnny revient de guerre").
Le livre est assez étrange et il n'est pas toujours évident de distinguer la réalité des hallucinations de ce type blanc, plus blanc que blanc, dont "l'arrière-arrière... comment appelle-t-on ça... était l'un des trois cents hommes qui ont pris New Amsterdam aux Hollandais avec le colonel Nicolls" en 1664 (page 129). Toujours est-il que ces mésaventures - vécues ou fantasmées - vont faire toucher du doigt au personnage la réalité de la vie des noirs de son pays.
Car, en bon homme blanc des années 1960, Mitchell est ordinairement raciste et se rêve en bon maître chez lui. Mais ses ambitions de domination raciale et patriarcale vont se fracasser sur l'émancipation des femmes et des afro-américains dont certains ont "de vieux compte à régler" avec lui, "des comptes vieux d'il y a quatre-cents ans, du temps de son grand-père, de son arrière-grand-père." (page 228)
Parution le 18 août 2022
chez 10/18, Littérature étrangère
Traduit de l'anglais (USA) par Michelle Herpe-Voslinsky
240 pages / 7,90€
La légende du Saint Buveur, Roth, Malavoy, Lucernaire


Une fable de solitude, de dernière chance, baignée de mysticisme mais aussi de réalité crue et de peur au ventre. D’épisode en épisode, un sans-abri nous livre son passé peu glorieux, jonché d’erreurs et de malchance et l’on s’attache à son malheureux destin.
Si comme moi, de prime abord vous confondez entre eux les auteurs Philip Roth et Joseph Roth, ce récap’ est pour vous : Joseph Roth est un auteur et journaliste de langue allemande, né à Brody (actuellement en Ukraine) en Autriche-Hongrie en 1894. Son père disparut quand Joseph Roth était encore enfant. Il vécut avec sa mère et quitta sa ville natale pour poursuivre des études littéraires à Vienne. Pendant la première guerre mondiale, il s’engagea mais fut affecté au service de presse de l’armée austro-hongroise. Avec ses camarades il accompagna le cortège funèbre du dernier Empereur austro-hongrois (en 1916). Il chroniqua la chute de l’Empire austro-hongrois dans son œuvre majeure La Marche de Radetzky (1932). Il fut chroniqueur, journaliste et grand reporter pour des journaux de langue allemande, en Allemagne, en Autriche, en Hongrie, et même en Belgique et aux Pays-Bas. Il eut l’occasion de parcourir l’Union soviétique et divers pays du continent européen pour répondre aux commandes des journaux qui l’employaient. En tant que journaliste, il est reconnu comme un fin observateur de la vie politique et sociale de son temps. Le jour où Hitler est nommé chancelier du Reich, Joseph Roth s’exile à Paris et écrit à Stéphane Zweig : « À présent il vous sera évident que nous allons vers de grandes catastrophes. Abstraction faite du privé – notre existence littéraire et matérielle est déjà anéantie – l’ensemble conduit à une nouvelle guerre. Je ne donne pas cher de notre vie. On a réussi à laisser la Barbarie prendre le pouvoir. Ne vous faites pas d’illusions. C’est l’Enfer qui prend le pouvoir. »
Même si, au sujet de sa biographie, Joseph Roth a brouillé les pistes (était-il été communiste, socialiste ou libéral ? Juif ou catholique ? Officier ou simple correspondant de presse ?), le récit La Légende du saint buveur semble s’inspirer directement des dernières années de sa vie, qu’il passe à Paris, exilé, alcoolique, presque sans ressource et malade. Il meurt à Paris en 1939, l’année de parution de La Légende du saint buveur. Il a 44 ans.
Ceci étant dit, on ne fréquente pas le Lucernaire seulement pour découvrir des auteurs (classiques et contemporains), on y va aussi pour partager une expérience de spectacle vivant. Et avec La Légende du saint buveur, on est servi. L’espace scénique est serré et sobre : un petit plateau, un rideau de fond de scène qui suggère un espace à l’arrière, et à l’avant-scène, une table, un tabouret et un fauteuil en bois, au design épuré. Habitant le plateau, vibrant de chaque cellule de son corps, un acteur mûr, que l’on connaît bien au cinéma, qui a vieilli et ne s’en cache pas. Ses traits ont changé, ses cheveux sont grisonnants, il n’est pas à son avantage avec son chapeau mou qui a trop vécu, et son pardessus miteux. Mais quelle présence ! Christophe Malavoy nous émeut puisqu’il enlace ce personnage de looser magnifique avec une tendresse touchante. Il sert son texte avec dextérité et embrasse véritablement le destin de son héros. Il nous étonne avec son choix de chansons qu’il interprète a cappella et ses intermèdes musicaux (lui-même jouant du tuba ténor ou euphonium). Ces intermèdes ponctuent et font respirer le texte mais aussi lui donnent une atmosphère de Paris d’entre-deux-guerres, nostalgique et grave.
Malgré une fin un peu abrupte, ce seul-en-scène captivant est l’occasion d’un très beau moment de théâtre.
* Ouvrages les plus connus de Joseph Roth :
Hôtel Savoy (1924)
La Marche de Radetzky (1932)
La Crypte des capucins (1938)
La Légende du saint buveur (1939)
Jusqu'au 06 novembre 2022
La légende du Saint Buveur, de Joseph Roth
Adaptation, mise en scène et interprétation Christophe Malavoy
Au Lucernaire, Paris 6ème,
Durée 1h15
de 10€ à 28€
Mélopée Ezechiel Pailhès, Le jour la nuit le jour, Thomas Boudineau, The Real Thing Gaspard Royant

Cela fait déjà cinq ans que l’actrice Alyssa Milano, gloire de la télévision, a envoyé un #metoo qui allait changer la face du Monde. Des mois que les producteurs libidineux ne peuvent plus s’adonner à leurs plaisirs sombres. Des années que les femmes trouvent une nouvelle place dans le septième art, et pas seulement !
Les scandales se suivent dans tous les secteurs de la société. Les femmes prennent le pouvoir. C’est exactement le moment choisi pour vous parler de trois mecs, qui méritent autant de succès que Juliette Armanet ou Clara Luciani… ou Aloïse Sauvage… ou Angèle. Mais où sont passés les hommes dans la chanson française?

Il y en a un qui se cache derrière un synthétiseur et se nomme Ézéchiel Pailhès. Il connaît bien la musique contemporaine puisqu’il s’est fait connaître au sein du duo Noze et sa musique électronique. Mais les clichés réducteurs ne conviennent pas à cet auteur atypique.
Il n’est pas un simple bidouilleur. Il a un gout certain pour la poésie et pique des idées dans de vieux écrits. C’est ce qu’il fait sur Mélopée, son quatrième essai personnel. Un disque qui capte toute la chanson française pour un résultat moderne et heureux.
L’artiste a visiblement épluché ses classiques et garde le meilleur de chacun. Il sait donc utiliser par exemple les sons des années 80 sans être dans la posture. Mieux, chaque note et chaque instrument semblent choisis pour mettre en avant des paroles prenantes, assez poétiques.
Pour lui, la musique est une pause agréable. Un moment de détente. Une douce osmose. Il défend donc une pop sensorielle qui aspire notre attention et développe notre tendresse. Si vous êtes malheureux, ce disque est une vraie consolation.

Tout comme le calme apparent du flegmatique Thomas Boudineau (le flegmatic) qui pense nos âmes meurtries avec son disque Le Jour la nuit le jour et nous câline avec des chansons délicates. La première Vies Distraites vous attrape par la main et vous repose sur des harmonies simples et fortes.
C’est fou ce que l’on peut faire avec un simple “wouhou” quand on sait bien l’utiliser. Là encore, on est en face qu’un gars gentil qui nous veut que du bien. On craque assez rapidement pour sa guitare qui transforme les paysages du sud de la France en panorama américain.
La voix est feutrée et cajole aussi nos états d’âme. Sa pop n’est pas sophistiquée : elle est profondément sincère. Il y a des évidences dans sa création : il transcende le quotidien avec cette légèreté qu’on aime tant dans la chanson française. Une désinvolture qui cache des vérités!

Gaspard Royant ne nous cache rien de sa passion pour le rock’n’roll. Le vrai. celui qui vient du blues. Depuis ses débuts, son imitation parfaite d’un crooner américain est assez irrésistible et il continue avec la même ferveur dans son tout nouvel album The Real Thing.
Mais il semble avoir découvert le monde moderne. Son disque est une production chiadée et rutilante. Cette fois ci on est clairement dans la white soul. Il chante toujours en anglais mais clairement, le gars de Thonon-les-Bains veut vivre son rêve californien.
Jamais parodiques, ses nouvelles chansons sont aussi copieuses qu’elles nous régalent de sons que l’on pourrait imaginer dans un film d’espionnage des années 60. Gaspard Royant joue au beau gosse et il a tout à fait raison.
Son album est ensoleillé donc parfait pour vous aider à rentrer dans l’automne et apprécier toute la virilité contenu de cet homme orchestre qui continue de surprendre. Ces trois hommes vont loin des clichés sur la masculinité. Ils nous vengent des gros porcs. Ils nous appellent à être un peu meilleurs. Me too, je veux être un type bien!
Samourai Academy, Mel Brooks, SND


Le titre français est totalement débile. C’est dommage : le film a les qualités et les défauts d’un de ses auteurs. Discret, vieux et toujours aussi malicieux, Mel Brooks apporte son style à ce dessin animé parodique !
Ce qui nous donne des blagues crapoteuses et des petits éclats complices avec le spectateur. Producteur et scénariste, l’auteur de Frankenstein Jr a l’air de beaucoup s’amuser dans cette histoire destinée à toucher le public asiatique. Un bon gros dessin animé qui devrait tourner sur toute la planète.
Dans un Japon féodal où les chats règnent, un chien, Hank se voit confier la fonction de samouraï dans un village, Kakamucho. C’est bien entendu une combine d’un puissant chat qui rêve de faire du mal aux plus faibles et devenir le Maître du Monde ou un truc dans le genre. Hank, va se révéler plus à l’aise dans son rôle de justicier, aidé par un vieux chat aigri et un chat sumo.
Et c’est donc parti pour une heure vingt-huit de parodie des films asiatiques et des westerns américains entre chien et chats. Ce n'est pas nouveau mais il est vrai que l’on retrouve avec surprise les coups de coude de Mel Brooks adressés aux spectateurs.
Cela joue donc sur la mise en abime et un goût certain pour la scatologie. Ça va plaire aux petits comme aux plus grands. Le second degré est accompagné de tous les autres degrés ! Faut parfois suivre mais on se laisse prendre au jeu. Malgré une production contrariée car il aura fallu douze ans pour que le film soit fini. Cela se sent de temps en temps : ce n’est pas le budget de Disney mais dans l’ensemble, le rythme compense.
Ce n’est jamais parfait. Comme un film de Mel Brooks. Mais ce n’est pas ridicule non plus. On se laisse avoir et emporter par ses chamailleries. Pardon c’était trop tentant!
SND - 12 octobre 2022 - 1h28




