La Cerisaie, Anton Tchekhov, Clément Hervieu-Léger, Comédie Française

© Brigitte Enguérand, coll. Comédie-Française

La Cerisaie, « comédie en quatre actes », écrivait Tchekhov : une comédie au goût très amer, car c’est un pari fou d’espérer faire rire avec des personnages nostalgiques ou dérangés et une action qu’on pourrait résumer à une expulsion pour dettes !

La Cerisaie, dernière pièce de Tchekhov, pièce « testament », créée par Stanislavski et le Théâtre d’Art de Moscou en 1904 ; montée pour la première fois en France par Jean-Louis Barrault en 1954, dans la traduction d'Elsa Triolet, La Cerisaie est ici mise en scène par le sociétaire de la Comédie française Clément Hervieu-Léger, dans la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan.

Comme dans toutes les pièces de Tchekhov, l’action se situe dans le milieu de la petite noblesse désargenté, dans la campagne russe, au tournant du XIX et du XXèmes siècles.

De retour de Paris, en pleine nuit, après cinq ans d’absence, la noble Lioubov retrouve la maison de son enfance : une grande maison dans une immense cerisaie en fleurs (nous sommes au mois de mai). Elle est accompagnée de sa plus jeune fille Ania, qui était partie la chercher, de Charlotta, sa préceptrice, et d'Yacha, son valet de chambre ; éreintés et émus, ils sont accueillis par Varia, la fille adoptive de Lioubov qui dirige le domaine, l’oncle Gaïev, le voisin désargenté Pichtchik, Firs, le vieux valet de chambre de la famille, Trofimov, étudiant et ancien précepteur du fils de Lioubov et Lopakhine, homme d’affaires. L’atmosphère de leurs retrouvailles est d’autant plus fébrile que la propriété doit être vendue aux enchères au mois d’août, pour dettes. Lopakhine leur rappelle cette réalité et leur donne même une piste pour « rentabiliser » le domaine :  le démanteler en parcelles et construire des datchas, des maisons de vacances, à louer aux premiers estivants. Malin… au premier acte, on ne lui répond carrément pas ; au second acte, on lui rétorque que cette idée est très vulgaire ; au troisième acte seulement on s’inquiète de l’issue des enchères ; au quatrième acte, les bagages sont faits : tout le monde est expulsé !  Décidément, l’histoire avance (« le temps passe »1) un peu trop vite pour certains. Lopakhine ne cesse de presser tout ce petit monde vers la sortie, leur rappelant d’abord la date des enchères puis l’horaire du train qu’ils ne doivent pas louper… Serait-ce du déni devant la catastrophe qui s’annonce (qui n’est pas sans rappeler la sidération et le déni climatique) ou la persistance de vieilles habitudes (le jeu, l’oisiveté) ? En tout cas, il y a un ancien monde qui ne veut pas mourir, et un nouveau monde pressé d’apparaître.

Pour remettre l’œuvre dans son contexte : Tchekhov est né en 1860 et mort en 1904 (quelques mois avant la révolution russe) et le servage en Russie a été aboli en 1861. Son père et ses grands-parents étaient d’anciens serfs. L’action dans son théâtre se situe toujours entre deux époques. Lui-même a connu une enfance très pauvre, le commerce de ses parents ayant fait faillite, ses frères et lui ont dû subvenir aux besoins de la famille alors qu’ils étaient encore étudiants (Anton, en médecine). Grâce aux éditions de ses articles et nouvelles, il a fait construire une maison pour sa famille (l’exercice de la médecine ne lui rapportant que peu de revenus). Il a vu une certaine noblesse perdre son pouvoir et d’anciens serfs devenir hommes d’affaires. Il a été sensible aux bouleversements et aux injustices de son temps (voir son voyage dans l’Extrême-Orient russe et son témoignage du bagne dans son essai L'Île de Sakhaline).

Dans la Cerisaie, l’ancien monde est celui des nobles Lioubov et son frère, qui sont restés deux grands enfants, assistés, dépensant sans compter « On prétend que toute ma fortune est partie en bonbons ! 2 », joueurs, inconséquents (« Je n’ai jamais rencontré de gens aussi légers, aussi peu pratiques, aussi étranges que vous ! 3 »), et leurs domestiques, puisque ceux-ci doivent se replacer ou mourir, quand les maîtres sont expulsés.
Le nouveau monde c’est celui des travailleurs indépendants (Varia), des hommes d’affaires (Lopakhine achète les terres de Lioubov, des Anglais exploitent le sous-sol de Pichtchik), du chemin de fer et de l’adaptabilité aux lois du marché. Il faut travailler, gagner sa vie, vendre ou louer, démanteler l’ancien pour offrir du nouveau.

Tout au long des quatre actes, Pichtchik quémande des prêts, en se plaignant du fardeau de ses dettes, un passant mendie quelques roubles, Lioubov emprunte de l’argent à Lopakhine qu’elle distribue aux moujiks, Varia qui gère la cuisine, traque le gaspillage et chasse les pique-assiettes, bref : tout tourne autour de l’argent. Étrangement moderne cette vision des relations humaines sous l’angle économique. A la même époque, Claudel écrit sa pièce L’Échange 4

A propos de modernité, je trouve quand-même incroyable que le sujet de cette pièce soit une cerisaie, un espace naturel menacé de destruction, qu’on voudrait dédier au tourisme, c’est-à-dire aux loisirs… à se demander si, dans une certaine actualisation, le lieu de l’action ne serait pas aujourd’hui (cela semble évident) une Zone A Défendre ? Notre-Dame-des-Landes, Bure en Moselle, la Cerisaie, même combat ? Dans ses didascalies, Tchekhov avait prévu qu’à la fin, après le départ de tous les protagonistes, après le monologue de Firs, qui marmonne et s’allonge seul (faisant là étrangement penser à la modernité de Beckett), des coups de hache résonneraient seuls : « on n’entend plus que des coups de hache contre les troncs d’arbre, loin dans le jardin. »

Heureusement, il y a aussi, dans ce texte, dans cette histoire implacable, de la place pour l’incertitude, pour le sentiment amoureux et pour la philosophie. Les personnages (les plus jeunes en tout cas) se cherchent et s’interrogent. Difficile de dire ce qui prime : l’abattement ou l’enthousiasme ? La nostalgie ou l’espoir en un monde plus juste et plus beau ? Si le mariage dont tout le monde parle ne se conclut pas, une autre union plus inattendue se révèle. On balance en effet d’une émotion à l’autre, balloté d’une lame de fond à l’autre, de la comédie au drame.  

A voir sans hésiter, pour découvrir ou redécouvrir Tchekhov, pour apprécier le talent d’acteurs chevronnés, pour se laisser porter par leur intelligence du texte, ses enjeux et ses mystères.

1 Lopakhine, acte I.
2 Gaïev, acte II, en plaisantant.
3 Lopakhine, acte II, s’adressant à Lioubov et à Gaïev.
4 Une première version de l’Echange date de 1894, une seconde de 1951. La seconde version est créée au Théâtre Marigny par la Compagnie Renaud-Barrault en 1951 (cette même compagnie créé La Cerisaie en 1954).

Jusqu'au 30 janvier 2023
La Cerisaie d’Anton Tchekhov - traduction André Markowicz et Françoise Morvan - mise en scène Clément Hervieu-Léger - avec la troupe de la Comédie-Française (Florence Viala, Eric Génovèse, Loïc Corbery, Michel Favory, Julie Sicard…) - Salle Richelieu, Comédie française, création 2021, reprise du 31/10/2022 au 30/01/2023.

Apprendre à se noyer, Jeremy Robert Johnson, 10/18

Bienvenue dans l’enfer vert! En 142 pages, le romancier Jeremy Robert Johnson nous entraîne dans un sinueux voyage mystique qui ne laisse pas indifférent.

Car le titre de la courte nouvelle résume assez parfaitement le style : apprendre à se noyer. Faire face à la douleur. Comprendre ce qui n’est pas compréhensible. L’humain face à la nature. Un père qui craint pour son fils. Des créatures qui décident de se prendre pour un destin…

Johnson ira de toute façon à l’essentiel. Son livre est d’un minimalisme qui finit par nous cogner très fort. C’est une littérature qui percute. Comme dans une rivière sauvage. Le lieu où va commencer le drame d’un homme qui perd son fils dans une dense nature. Il court vers l’inconnu pour retrouver sa descendance, mordu par une bestiole aquatique…

La sécheresse de ton n’empêche pas de toucher l’humanité. Rien de plus cruel que la disparition d’un enfant. Mais le voyage va virer vers un mysticisme assez fascinant. Les mots et la mise en page vont nous faire entrer dans l’esprit torturé du héros, mis en scène avec une énergie due au désespoir.

L’auteur est responsable d’un autre roman devenu culte, Skullcrack City ; Apprendre à se noyer continue de tracer cette route littéraire où la nature révèle bel et bien les pulsions de chacun. Les vertueuses comme les mauvaises.

L’aspect épuré de l’écriture, la singularité du conte, les démons qui se cachent dans la nature, le livre décrit une jungle aussi mystérieuse qu'inquiétante. Une vision primitive ou primaire de l’humanité. L’homme rentre peu à peu dans un chemin de violence puis de mort.

Cependant c’est intense et beau. Il y a une grâce dans ce paysage dangereux, vert et poisseux. On devine l’humidité se mêler à la transpiration. On finit par comprendre ce triste père perdu dans un grand nulle part. Sauvage et beau!

Paru le 20 octobre 2022
chez 10/18
Jeremy Robert Johnson
Jean-Yves Cotté (traduit par)
142 pages / 6,60€

Moustachus et musiciens : c’est possible !

Mes amis, nos lecteurs, les nostalgiques du cool, vous êtes les bienvenus à la compétition non officielle des musiciens qui ressemblent beaucoup à Francis Cabrel jeune. C’est dire s’ils sont au top de la hype.

Après une dure réflexion et une enquête très poussée, nous allons ici vous proposer trois gagnants aux cheveux longs et à la moustache affirmée. Certes, c’est un style mais il faut justement en avoir du style quand on fait de la musique ! Et les trois artistes choisis valent mieux que leur look véritablement retro et faussement ringard.

Commençons avec Drug Dealer et son album haut en couleurs, Hiding in Plain Sight. Il deale en effet avec les vestiges de la west coast et mélange habilement un cocktail fait de soul, de rock et de easy listening.

Si visuellement, on a certainement à faire à un clone de notre Francis Cabrel, musicalement on pense beaucoup à Billy Joel à ses débuts. Et ce n’est pas un défaut ; loin de là. Le groove est poli mais très élégant. Le tout est emmené par un piano de caractère.

La Californie transpire dans chaque morceau et Los Angeles hante les compositions de ce groupe pas si tripé que cela mais on se sent très bien dans ce soft rock ensoleillé, hors du temps. On devine tous les génies qui ont inspiré les chansons, des Eagles aux High Lamas en passant par les inusables Beach Boys. Bienvenue en Californie.

C’est bel et bien là bas que l’on rencontre les plus beaux sosies de notre troubadour d’Agen, fan de Neil Young. Michael Rault adopte aussi le look jusqu’à la chemise pelle à  tarte. Comme Cabrel à ses débuts, sa musique est pleine d’espoir, d’harmonie et d’une folk mélodique qui lorgne fort sur une pop ronde et caressante.

C’est le rock comme utopie qui vient inspirer ce Canadien qui se voit vivre dans une hacienda sous le soleil chaud de San Diego ou San Francisco. La voix est haute et suivie par des musiciens ravis de glisser sur des arrangements soft rock.

Ça pourrait être anecdotique mais c’est en fait joliment travaillé. Michael Rault a des rêves qu’il met en musique avec gourmandise. Il possède cette douceur de baba cool. Effectivement ça plairait énormément à notre Cabrel.

D’ailleurs il aimerait sûrement le travail de Danny Lee Blackwell. Texan, belle crinière et moustache prétentieuse, le bonhomme fait preuve d’une ouverture d’esprit en réussissant un album avec une autre artiste, coincée par le covid en Angleterre.

Il monte donc le groupe Abraxas avec l’ancienne guitariste, Carolina Faruolo, ancienne membre de Los Bitchos. Ensemble, ils fuient la pandémie avec des titres très exotiques où un rock très psychédélique se mélange à des rythmes chauds.

Le duo n’est pas un tigre de papier : la guitare miaule pour permettre la découverte d’un univers qui emprunte à la cumbia jusqu’au funk. Les emprunts sont multiples et font effectivement dresser les poils et défriser les moustaches. On a l’impression de se promener avec des Space Cowboys. Il y a même quelque chose de minéral qui n’est pas sans rappeler le chanteur des Murs de Poussière.

En pleine période movember, vous voici au courant : une moustache, c’est aussi beaucoup de talents!

L’Ile Haute, Valentine Goby, Actes sud

Vous vous souvenez du Grand Chemin, ce film où Richard Boringer s’engueulait avec passion avec une magnifique Anémone? Vous n’avez pas déjà vu ces films où des petits héros fuient en culottes courtes, le monde cruel des adultes, pressés de se battre à la guerre? Ça pourrait s’appeler les films Herta ! Comme cette bonne vieille publicité pour les saucisses où un enfant apprend à profiter du peu qu’offre l’admirable nature.

C’est un peu écœurant à force de répétitions et c’est devenu un genre à part entière. Ambiance sépia et discours du “c’était mieux avant” ! Pour son nouveau roman, Valentine Goby donnerait la sensation d’écrire un scénario un peu vieillot et stéréotypé.

Un jeune part pour les Alpes. Pour y respirer et fuir la guerre. Il quitte le quartier des Batignolles pour le charme rural de la montagne et ses cimes inspirantes. Dans une lointaine famille, le gamin asthmatique découvre qu’il peut vivre pleinement, observer les rustres mais justes mœurs des locaux et même rouler des patins à des jolies jeunes filles.

L’apprentissage de la vie, la découverte des sentiments, la dureté de l’existence… le récit initiatique est réellement prévisible. Valentine Goby ne semble pas vouloir sortir des sentiers battus. On pourrait être déçu si son talent ne transcendait pas son histoire adolescente.

Car tout autour il y a la nature. La romancière est sacrément douée pour nous faire découvrir ce petit coin de nature idéal pour vous présenter le Ch… pardon je retourne vers les références publicitaires!

Non justement elle décrit parfaitement la bienveillance de l’environnement, et l’ombre des montagnes ne cache pas que dangers et drames. Valentine Goby échappe aux facilités même si elle brosse un portrait assez gentillet d’une communauté finalement soudée et chaleureuse. Aidée par ce paysage quasi mystique, barrière aux souffrances et aux mauvaises nouvelles.

C’est finalement un livre sur l’éveil et une belle idée de la curiosité. L’isolement a du bon de temps en temps. 

John Williams, Indiana Jones

Pourquoi faut-il écouter du John Williams durant les vacances? Avant le long tunnel d’hiver et de fêtes de fin d’années, vous vous accordez j’espère quelques jours de vacances. Il est loin le bénéfice positif des longues vacances d’été.

Vous êtes redevenus ces machines attachées lourdement à la société de consommation. Vous ne faites plus qu’un avec vos objets de torture préférés. On vous donne des rendez vous en présentiel ou sur Teams. Vous courez après le temps et les transports en commun. Vous surveillez constamment votre téléphone ou votre ordinateur. On a bien du mal à s’évader lorsque le calendrier est une grande cavalcade…

Vous avez ronchonné devant une station service. Vous craignez la réaction d’un Poutine qui pourrait fêter ses 70 ans en faisant tout péter. Vous avez été scotché par le look intellectuel de Benzema devant son globe en or. Vous vous dites que tout cela n’a plus beaucoup de sens. Et vous avez sûrement raison.

Alors ouf, pour certains d’entre nous arrivent les vacances! On va faire une pause avant de foncer dans l’hiver et ses copieuses festivités. On va tout stopper. Et respirer. Et peut être se mettre à rêver.

Dans mon cas, je file à la montagne. Avec mes deux filles et toute leur imagination. On observe les forêts pour y chercher des hobbits. On regarde les sommets pour y voir Harry Potter sur son balai. On suit les rivières comme s’il s’agissait d’un torrent pour l’intrépide Indiana Jones.

D’ailleurs, la musique de cette mythique saga a tout du pansement pour le moral mis à rude épreuve. Je vous conseille vivement de débuter votre repos en vous lançant derrière Indiana Jones et les aventuriers de l’Arche Perdue. Comme le héros, lâchez le costume pour des vêtements plus décontractés…

Du Pérou jusqu’au Moyen Orient, l’orchestre provoque une belle envolée lyrique qui explose sûrement les limites de notre créativité. Comme Spielberg, John Williams aime bien transformer le quotidien par son art. Il reflète lui aussi par ses notes de musique, la fantaisie de l’enfance et la folie sans limite de nos souvenirs et nos mythes.

Face à la puissance divine, la bande son de ce premier film  affirme l’héroïsme et on voit alors dans chaque paysage, une aventure extraordinaire. On aimerait presque être poursuivi par des nazis…

Ou par une secte au fin fond d’une jungle indienne! C’est ce qui fait aussi l’exotisme de la seconde quête de Indiana Jones. Pour nous cette bande originale va nous ramener à l’âge où l’on adorait se perdre dans des bandes dessinées durant les vacances.

John Williams a déjà l’occasion de jouer avec son célèbre thème et en multiplie d’autres tout aussi galvanisants. Avec son talent symphonique, le pouvoir d’évocation de John Williams n’a pas d’équivalent. Pas étonnant de voir d’autres mythes modernes apparus sur ses orchestres débridées : Star Wars, Superman, Harry Potter ou des films catastrophes comme La Tour Infernale ou L’aventure du Poséidon.

Ici, la musique soutient l’image et lui donne une grandeur et une gloire incroyable. Et au-delà de la fiction, la musique du Temple Maudit nous arrache toute chose terre à terre. Elle vous bouscule et vous empêche de reprendre contact avec la réalité. Ça fait du bien.

C’est un peu moins le cas de Indiana Jones et la Dernière Croisade. Le troisième film s’ouvre sur une scène spectaculaire où un jeune scout affronte déjà des voleurs dans le désert américain.

Là encore, c’est sous la forme de motifs et rebonds que la musique nous attrape et nous retient dans un rythme fascinant. La complexité de l’écriture cache un magnifique tourbillon d’idées et d’inventivités. Dedans s’enferment nos souvenirs d’enfance, notre insouciance regrettée et notre facilité à s’extasier des belles choses et des récits épiques.

La Dernière Croisade est apparemment plus classique que les autres mais il y a une espèce de mélancolie qui perce et rend l’écoute assez touchante. Mais il y a toujours autant d’enthousiasme et d’espièglerie.

Cette trilogie (on ne parlera pas du quatrième épisode où la musique est un aimable best of) accompagne parfaitement le besoin d’ailleurs, l’envie de lever le pied, rêver d’un autre destin, imaginer les choses les plus folles.  Fortune et Gloire… rêvassait  Indiana Jones face au Temple Maudit. Faites pareil: évadez vous!

Algorithme, Emilie Génaédig, François Bourcier, Funambule Montmartre

Une pièce tout public, qui s’intéresse aux algorithmes qui dictent nos choix au risque de nous enfermer parfois dans une solitude connectée toute contemporaine.

De retour au Théâtre le Funambule, au pied de la butte Montmartre, nous (Merlin, 11 ans, et moi) retrouvons la pétillante et athlétique Barbara Lambert, de nouveau seule en scène. La dernière fois, c’était pour Loomie et les robots, où Barbara interprétait une jeune fille élevée dans un bunker par des intelligences artificielles.

Dans la pièce ALGORITHME, l’héroïne n’est plus une ado mais une jeune adulte, exemple de la « trentaine épanouie ». Max (c’est son nom) enchaîne les boulots alimentaires pour vivre sa passion de la danse. Son temps libre, elle le passe devant les écrans, en rencontres virtuelles, jeux, divertissements, chat sur les réseaux… Jusqu’au jour où ces fameux écrans dressent une véritable forteresse infranchissable autour de son lit.

Par quelle(s) force(s) s’est-elle laissée prendre au piège

Si c’était un cauchemar, elle pourrait vite s’en libérer. Elle devra d’abord perdre tout espoir avant de peut-être trouver une issue. Dans sa descente aux enfers, Max échange avec son système d’exploitation personnalisé, dénommé Léo. C’est au cours de cet échange que Max pense son statut d’humain et regagne sa liberté.

Le texte d’Emilie Génaédig est bien pensé et bien écrit, il offre une belle partition à Barbara Lambert, qui passe du rire aux larmes, danse, saute et se recroqueville dans le seul espace du lit.

Les dialogues sont inspirés de véritables réparties d’intelligences artificielles. C’est une nouvelle illustration des rapports homme-machine, déjà interrogés dans le génial film de Spike Jonze Her (une love-story entre un homme et un système d’exploitation).

Ce texte nous interroge sur notre rapport aux machines et en particulier sur le pouvoir que nous accordons à d’autres dans nos vies. Nous donnons délibérément à des algorithmes une place parfois primordiale, un certain pouvoir, alors que nous savons, comme de nombreuses enquêtes l’ont démontré*, que les algorithmes complexes, au fil de leur développement, échappent à leurs créateurs !

Cependant, le texte sait aussi souligner l’impact positif des technologies de l’information dans nos vies.

Ce n’est pas du tout un texte à charge contre les réseaux sociaux, au contraire. Peut-être qu’il appelle tout simplement à prendre de la distance, à faire un pas de côté, à adopter le recul nécessaire pour demeurer conscients de notre rôle dans l’évolution de la société.

Merlin témoigne que ce texte s’adresse à tout public ! Il a particulièrement apprécié l’ambiance musicale du spectacle et l’énergie de son interprète. Et évidemment, à peine sortis du Funambule, nous avons interpellé l’assistant personnel de mon téléphone, dans l’espoir d’une conversation passionnante. Peine perdue…

* https://www.lemonde.fr/pixels/article/2021/10/26/comment-l-algorithme-de-facebook-echappe-au-controle-de-ses-createurs_6099888_4408996.html

A partir du 12 septembre 2022
Au Funambule Montmartre, 53 rue des Saules, 75018
les lundis et mercredis soirs

Réservations au : 01 42 23 88 83
Par la compagnie Les 7 Fromentins
Interprétation : Barbara Lambert

texte : Emilie Génaédig

Morgane Cadignan, Thierno Thioune, l’Européen

Normalement, on remercie par un tonnerre d’applaudissements l’artiste qui pendant plus d’une heure nous a arrachés à notre quotidien et a décortiqué nos mœurs et habitudes avec humour et talent.

Morgane Cadignan, on aimerait l'applaudir au bout de deux minutes. Lorsqu’elle annonce tout de go qu’elle ne prendra pas les premiers rangs pour cible consentante et vannes efficaces. Elle évitera tous les passages obligés du stand up moderne et percutant.

Elle préfèrera parler d’elle. Et c’est un vrai sujet d’étude ce petit bout de femme qui est arrivé au one man show après un trajet professionnel éloigné de la scène. Mais son parcours est finalement une bonne leçon de vie car d’elle même, l’artiste va nous renvoyer un miroir déformant mais aussi charmant.

Le changement de carrière peut prêter à rire mais Morgane Cadignan a bien d’autres choses à nous raconter. Culottée, elle ira jusqu’à nous titiller sur la mort. Son cynisme se cache derrière une énergie sur scène assez impressionnante.

Elle transforme l’anxiété contemporaine en un joli bouquet de blagues d’une justesse redoutable. Elle joue donc notre copine, qui finit au petit matin dans un drôle d’état mais elle capte surtout tous nos doutes pour les transformer en une grande comédie humaine, rythmée, avec ce qu’il faut de gravité pour nous rappeler qu’un comique sait gérer son fond de tristesse et d’amertume.

A la fin, on l’applaudit plus que chaleureusement. Jeune et intrépide, Morgane Cadignan refuse toutes les facilités, nous venge de Manuel Valls et nous invite à un one man show qui sort très largement de l’ordinaire. Merci.

Morgane Cadignan
A l’Européen à partir du jusqu'au 21 décembre 2022, tous les mercredis.

Bowling Saturne, Patricia Mazuy, Paname Distribution

En période d’Halloween, si vous voulez de l’effroi et des sueurs froides, c’est dans ce sympathique bowling normand qu’il faut pénétrer. Plus terrifiant qu’un manoir hanté, une bête vous y attend!

Bowling Saturne est une œuvre sans concession. Un polar noir de chez noir. Avec une approche quasi naturaliste de la violence. Ce qui peut soulever le cœur à quelques reprises. Mais ici, il n’y a pas d’esthétisme autour du meurtre. C’est cru et donc malaisant.

Ce qui est souvent la marque de Patricia Mazuy, réalisatrice qui ne fait pas dans la concession et la tiédeur. Ici elle transforme un drame familial en thriller bestial et psychologique.

Lorsque Guillaume vient annoncer à son demi-frère Armand que leur père est mort, on devine une insurmontable animosité entre les deux hommes. Le premier est un flic respecté. Le second est videur et, surtout, meurtri par une place de bâtard dans une famille où le père, chasseur de passion, fut omniprésent et autoritaire.

Leur héritage? Un bowling dans un coin lugubre de Caen. Guillaume le vendrait bien mais préfère donner la gestion du lieu à son frère. Revanche sociale pour Armand, cette nouvelle responsabilité va lui donner un nouveau sentiment. Et réveiller d’étranges sensations…

Cela se devinera dans le regard d’Armand, candide capable de tout, désaxé perdu dans une société où la prédation est omniprésente. Nous sommes tous des chasseurs ou des chassés. La violence se trouve partout. Le discours n’est pas nouveau mais la réalisatrice fait cela à sa manière.

Ce qu’on aime effectivement chez elle, c’est cette douceur à observer la cruauté. Une contradiction qui fait la différence. Effectivement plusieurs fois, notre opinion va changer sur les protagonistes de ce film noir. Et on appréciera les moments de calme entre des scènes qui se chargent de la tension entre les deux frangins.

Comme une vraie bonne série B américaine, la lecture psy ne gène en rien un bel exercice de style où la Normandie n’a rien à envier aux villes urbaines des États-Unis. Mais la fiction en dit long sur l’humanité ou plutôt sa bestialité.

Servi par des comédiens nuancés, une photographie pertinente, un scénario ductile et un montage à la sécheresse étouffante, Bowling Saturne est une surprise qui hante longuement. Ce qui est souvent gage de qualité!

Sortie le 26 octobre 2022
Avec Arieh Worthalter, Achille Reggiani, Y Lan Lucas et Leila Muse
Paname Distribution
Durée 1h50

Machine de cirque, Vincent Dubé, La Scala

Cinq québecois au talent d’acrobate et de poète aussi stupéfiant que leur humour nous en mettent plein les yeux. Ils redonnent au cirque sa magie dans un esprit de troupe. Réjouissant !

Dans un décor digne d'une machine de Gulliver de bric et de broc, cinq acrobates, musiciens, clowns ont plus d'un tour dans leur sac. Entre haute voltige, jonglage, et pitreries, ils déjouent les lois de la pesanteur. Tantôt gaguesques, tantôt facétieux, ils se mettent à nu, enfin presque.

Les enfants dans la salle scandent "il est même pas tombé ", "t'as vu il a réussi" tant l'équilibre semble surréaliste.

Les plus jeunes ne saisiront peut-être pas toutes les subtilités comme la parodie du selfie, critique de notre monde narcissique. Mais ils s’émerveilleront, autant que nous des prouesses d'athlètes. On envie leur énergie, leur sourire affiché même dans l'effort.

Et j'ajouterais une qualité à leur Machine de cirque : loin de n'être qu'un enchaînement de numéros solo certes virtuoses, elle donne avant tout l'occasion d'une leçon d'entraide. On s'y encourage mutuellement, on se libère de ses embarras, on est là pour s'applaudir comme se relever. Clown des bons comme des mauvais jours.

Le spectacle vivant burlesque, invitation à dépasser le quant à soi. Bravo! 

du 28 octobre  au 6 novembre 2022
La Scala, Paris X
de 15€ à 52€
1h20 / A partir de 6 ans

Les Odyssées, Laure Grandbesançon, Théâtre Libre

En ce samedi après-midi, la salle du Théâtre Libre fourmille d'enfants tout excités à l'idée de rencontrer leur idole: la pétillante Laure Grandbesançon, l'autrice et l'interprète des Odyssées, le fameux et fantastique podcast de France Inter.

Si vous avez des enfants de sept à douze ans et que vous ne connaissez pas encore les Odyssées de France Inter, alors remerciez-moi car cette série d'émissions devrait occuper vos bambins pendant un bon moment ! Dans chacun des plus de quatre-vingt-dix épisodes, il s'agit de se plonger durant un quart d'heure, gros ou petit, dans la vie aventurière d'une grande figure historique. C'est totalement déjanté et bigrement intéressant. On pourrait qualifier cela d'aventurire !

Au théâtre, Charlotte Saliou met en scène quatre de ces récits : l'exploration de l'Amérique du Sud au XVIIIème siècle par Jeanne Barrot, une femme qui brave les interdits pour prendre la mer ; la découverte du tombeau de Toutankhamon par Howard Carter, un archéologue anglais et pugnace ; la vie romanesque de Jin, la grand-mère de Laure Granbesançon et, enfin, l'imprévu voyage dans l'inconnu de l'équipage de la fusée Apollo 11.

Je n'ai pas vraiment gouté la scène d'introduction survitaminée et bruyante, façon parodie de film d'espionnage. "Je n'aimais pas trop quand ils faisaient semblant de courir" (dixit Norma, 8 ans et demi). En revanche, j'ai beaucoup apprécié la scénographie et le décor que les deux comédiens (Laure Granbesançon et Baptiste Belaïd) font évoluer en un tournemain et qui les transporte en un instant d'un galion à une navette spatiale. "Le décor était impressionnant parce qu'il y avait plein de trappes" (dixit Norma, 8 ans et demi). Le spectacle vaut le détour rien que pour ça. Quelle beauté, c'est comme dans un rêve !

Bien sûr, il est difficile pour la pièce de se hisser au niveau de la création radiophonique. "J'ai bien aimé ce spectacle, même si je n'ai pas vraiment retrouvé l'esprit humoristique du podcast" (dixit Norma, 8 ans et demi). On a l'impression que la metteuse en scène a voulu rendre le spectacle accessibles aux plus petits ; et ça marche ! Les jeunes réagissent volontiers aux gags visuels et sont morts de rire.

Si vous êtes déjà fans du podcast, alors vous regretterez peut-être comme moi que Laure Grandbesançon joue les personnages plutôt que d'endosser le rôle de narratrice qui lui va si bien. Ses exclamations et ses jurons polis ("Pétard ! Mamma mia ! Mazette !" nous ont manqué, à ma fille et à moi).

Si vous découvrez les Odyssées par le biais de ce spectacle, je parie que vous serez conquis sans réserve car l'ensemble ne manque pas de charme ni de qualités malgré quelques tout petits ajustements à faire, (je précise que j'ai assisté à la première, ce qui a son importance).

En tout état de cause, Les Odyssées sont un spectacle intelligent, drôle et beau, qui ne prend pas les enfants pour des nouilles. C'est génial de voir une salle remplie de gamins enthousiasmés par un spectacle bien vivant !

du 22 octobre 2022 au 1er janvier 2023
(samedi et dimanche à 14h, et tous les jours à 14h durant les vacances de Noël)
Spectacle-enquête à partir de 6 ans - durée prévue 1h
Avec Laure Grandbesançon et Baptiste Belaïd
Mise en scène : Charlotte Saliou
Scénographie : Cirque Le Roux
Théâtre Libre, Paris Xème

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