Satomimagae, Heilung, Asa

Marre de l’Angleterre! On vient de passer nos derniers jours autour du cercueil de la Reine et celui de la politique britannique qui n’en finit plus de se ridiculiser. Heureusement il y a encore le rugby et la musique pour nous offrir de grands frissons Outre Manche. En tout cas, il est tant d’aller voir ailleurs pour prendre l’air !

Pour cela un petit voyage folklorique au Japon ferait le plus grand bien. Sorti l’année dernière, Hanazono nous réconcilie avec la douceur de vivre. La musicienne Satomimagae vous prend dans ses harmonies délicates et vous berce pour vous consoler de tout.
C’est de la musique brumisateur. Ce n’est pas une vanne. Les mélodies se déposent avec douceur. Ça devient au fil des notes épidermiques et on se met rapidement à aimer l’ambiance matinale de cette musique sans compromis qui navigue entre le spleen d’un Nirvana et un sens de l’aventure à la Nick Drake.
Pour les cotillons et les paillettes, faudra repasser mais offrez vous un thé, devant un déluge de pluie, vous verrez cela fait son effet et ça nous change des marches militaires que l’on voit à la télé depuis des jours et des jours.

Si vraiment vous en avez marre d’un monde qui tourne en boucle autour de trois sujets et que vous voulez réellement vous échapper, mettez vous dans les oreilles le son primitif de Heilung, le succès de la rentrée et l’étonnante réussite de ce groupe pour le moins atypique.
Il s’agit par exemple du premier groupe à cornes ! Né chez un tatoueur spécialisé dans la tradition nordique, Heilung tente de ressusciter la musique viking dans une ambiance un peu moyen-âgeuse. Ça pourrait plaire autant aux fans de metal que ceux de new age.
C’est Era qui rencontre le 13e Guerrier! Le groupe de rock doit probablement venir d’une forêt elfique du Seigneur des Anneaux. C’est pour le moins planant et assez vertigineux. C’est donc de la musique viking contemporaine: les musiciens déguisés et maquillés reprennent des traditions d’une autre époque, enfouie sous des mystères, des poèmes et une radicalité très dépaysante. A ce niveau ce n’est plus de la musique mais un rituel. C’est parfois prenant. Parfois ridicule. Mais ça ne laisse jamais indifférent.

Autant fuir au soleil avec ce début d’automne et on appréciera tout particulièrement l’évolution d’Asa et son album V. Vivace! C’est un concentré de musiques vivantes et l’artiste continue de s’implanter comme une musicienne importante du Nigeria
Asa a une envie d’en découdre avec le monde et c’est réjouissant. On comprend son évolution au fil de ses albums. On est désormais loin des débuts folk et sa musique est beaucoup plus actuelle. Sans jamais se renier.
On croise donc dans ses disques, des stars comme Wizkid mais la chanteuse ne perd jamais pied. Court et précis, V est une belle aventure dans un afrobeat qui se laisse aller avec une fausse nonchalance à une pop commerciale qui ne choisit pas la facilité, un r&b chaloupé ou une soul du Monde d'aujourd'hui.
Il y a plus d’effets electro mais la voix d’Asa est toujours un fil conducteur agréable à suivre et entendre. Ces trois disques en tout cas nous emmènent là où personne ne regarde en ce moment et c’est de toute façon une grande et belle qualité.
Toute l’histoire de la peinture en moins de deux heures, Hector Obalk, Théâtre de l’Atelier


Voilà un petit moment que je n'étais allé à Montmartre. Quelle laideur et quelle désolation ont apporté dans leurs valises les touristes de masse ! Heureusement, certaines choses du quartier des Abbesses sont immuables, comme le Théâtre de l'Atelier qui trône si joliment sur une petite place arborée.
La laideur environnante sera totalement oubliée dès que vous franchirez la porte du théâtre pour assister à une représentation de Toute l'histoire de la peinture en moins de deux heures, d'Hector Obalk. Car j'espère bien vous convaincre de ne pas passer à côté de ce spectacle aussi drôle qu'édifiant.
Le critique d'art Hector Obalk s'est lancé le défi de nous expliquer en moins de deux heures toute la peinture, du XIIIème au XXème siècle. Dès le départ, il désamorce les bombes sexiste et wokiste ; oui, il ne parlera que de peintres mâles et occidentaux, non par choix mais parce que c'est là que cela se passe.
Pendant (un peu moins de) deux heures, Hector Obalk évoquera avec le même entrain les primitifs italiens (qui "ne savent pas faire les décors, alors (qui) font des fonds or" !) jusqu'aux contemporains qui ont déconstruit la peinture. Il isolera quelques œuvres, les agrandira, les comparera et les disséquera grâce à un mur d'images allant de Giotto à Yves Klein, une mosaïque de chefs d’œuvres picturaux projetée sur le fond de la scène.
Hector Obalk laisse une large part à l'improvisation et adopte un ton léger (voire parfois grossier), ce qui nous met à l'aise. Ma fille de bientôt neuf ans était morte de rire, comme le reste du public. Parfois, cet érudit décontracté a même l'élégance de faire semblant d'hésiter sur certains noms de peintres, comme pour se mettre à notre niveau. Il est très agréable de ne pas avoir l'impression d'être écrasé sous le poids des connaissances du conférencier ; c'est comme une discussion de bistrot.
A un rythme effréné seront évoqués Giotto, Corègge, Parmigianino, Fra Angelico, Leonardo da Vinci, Le Greco, Bronzino, Rubens, van Ruisdael, Le Caravage (un immense merci à Monsieur Obalk de me l'avoir fait découvrir !) et tant d'autres... sans que cela soit pesant.
Hector Obalk ne cherche pas le sens de l’œuvre, il ne s'attarde pas sur sa place dans l'Histoire mais, sans faire montre d'autorité, il cherche à nous donner envie d'ouvrir les yeux et nos cœurs à la poésie d'une œuvre. Il nous donne des clefs pour regarder attentivement, analyser et apprécier un tableau. En osant dénigrer certains grands peintres, le conférencier (ou devrais-je plutôt dire le showman!) désacralise la Peinture en même temps qu'il la célèbre. En affirmant qu'on a même le droit de ne pas trouver Van Gogh génial, il rend l'Art (avec un grand A) beaucoup moins intimidant pour le profane. Cela me touche car, pour moi, une œuvre doit pouvoir se suffire à elle-même - vous prendre aux tripes ! - sans avoir besoin d'explications.
Toute l'histoire de la peinture en moins de deux heures est un spectacle que l'on aimerait revoir (ce que l'on pourra faire aisément car il se décline en deux versions, A comme Alpha, et B comme Bravo). Surtout, c'est un moment que l'on a envie de partager avec ceux qu'on aime, c'est pourquoi je vous le recommande chaudement !
Spectacle vu le 18 septembre 2022
au Théâtre de l'Atelier, Paris 18
Retrouvez toutes les informations sur les différents spectacle en cliquant ici
Le parcours A (comme ALPHA)
PRIMITIFS ITALIENS (Dormition de la Vierge de Giotto)• ANGELICO (Dormition de St François) • VAN EYCK (Vierge au Chevalier Rolin) • LÉONARD (Annonciation) • MICHEL-ANGE (Le Serpent d'Airain) • CORRÈGE (Léda et le cygne) • BRONZINO (Triomphe de Vénus) • CARAVAGE (L'Amour vainqueur) • RUISDAEL (Paysages hollandais) • VERMEER (Dame écrivant une lettre) • WATTEAU (Voulez-vous triompher des belles) • CHARDIN (Le Gobelet d'argent) • CÉZANNE (Allée du Jas de Bouffan)… et enfin un peintre contemporain (surprise du jour).
Spirou est mort, Schwartz, Guerrive, Abitan, Dupuis


De mieux en mieux! Spirou en one shot c'est impressionnant. La série régulière continue de nous épater. Aujourd'hui on porte le deuil ; pas pour une reine mais un personnage vraiment hors pair de la bande dessinée.
Car le titre ne cache pas la triste destinée du groom le plus célèbre de Belgique. Spirou est mort. Vive Spirou. Olivier Schwartz avec son dessin vintage avait réussi à faire oublier des aventures un peu laborieuses de Spirou, Fantasio et Spip. Depuis quelques numéros ça se confirme: À 80 ans, Spirou est en grande forme ! Pas pour longtemps.
Mais ce sont ici visiblement ses dernières pages. La modernité est une obsession et les auteurs en jouent avec une habileté rare. Le duo de journalistes vit dans un monde qui leur échappe et malgré leurs efforts, ça semble aller un peu trop vite pour eux. Malgré leur courage et leur humour.
Mais cette fois, ils se font déborder par une enquête qui revisite une fois de plus des lieux mythiques de leurs précédentes aventures. Jamais nostalgiques, les trois auteurs de la bande dessinée nous emmènent vers un destin funeste mais palpitant.
C'est rythmé, coloré et spectaculaire. C'est un album qui se dévore et surtout qui ouvre un champ des possibles assez incroyables. La fin est triste mais semble marquée par la résignation. Comme Superman, on se dit que c'est une mort bien temporaire et que les pirouettes pour un retour sont innombrables mais l'histoire joue le jeu jusqu'à la dernière case. L'espièglerie de l'écriture nous monte à la tête et on se demande bien ce qu'il va se passer dorénavant... Une si vieille série qui regarde vers l'avenir, c'est franchement une excellent nouvelle!
Les aventures de Spirou et Fantasio - tome 56
Paru le 26 août 2022 chez Dupuis
dessin de Olivier Schwartz, scénario de Sophie Guerrive et Benjamin Abitan
64 pages / 11,90€
Tom Chaplin, Jonathan Jeremiah, Hot Chip


Tom Chaplin a retrouvé le sourire. Chanteur du groupe Keane, le chanteur a évidemment accumulé des addictions et des soucis. Il est revenu de tout cela mais en dehors de son excellent groupe (qui poursuit son petit bonhomme de chemin avec une modestie étonnante), il se réalise en embrassant une mélancolie qui n’ennuie jamais.
C’est le petit miracle de son second album solo. Souvent en mid tempo, il constate tout ce qui lui est arrivé dans sa vie tumultueuse et le fait avec une élégance qui met en avant sa voix assez impressionnante. Dans les meilleurs moments du disque, Tom Chaplin rivalise avec Elbow.
Tom Chaplin compose des mélodies douces mais entêtantes et on se penche vers lui comme pour écouter les confidences d’un ami intime. Son état des lieux est agréable et trouve une légèreté qui bascule nos emmerdes à la poubelle le temps d’un disque.

Autre agent musical au service de sa majesté à nous renverser dans une autre dimension: Jonathan Jeremiah. Le musicien du nord de Londres n’est pas un contemporain. Lui, semble apprécier le son de Marvin Gaye et tous les héros de la soul américaine. Il ne vit pas vraiment dans son époque.
Mais on pense aussi à Scott Walker pour les orchestrations puissantes et un assortiment complet de cordes et de chœurs pour accompagner des compositions qui oscillent entre folk et soul. On retrouve tout le charme des années 60 avec les utopies musicales qui vont avec.
En ses temps de douleur, sa musique console. Elle nous rend un peu nostalgique mais ce gardien du temps a assez de talents pour ne jamais faire dans la redite.

Peut être le meilleur moyen de rendre hommage à la reine est de faire la fête et c’est toujours le but que se sont donnés les membres de Hot Chip. Après vingt ans de carrière, les Londoniens n’ont toujours pas la gueule de bois.
Au contraire, leur disque est une pure merveille d’electro pop qui peut plaire à tout le monde. Ils piquent leurs idées un peu partout à toutes époques et s’en vont tout mixer avec leur énergie toujours aussi juvénile.
Leur nouvel opus est un disque à tiroirs. Il y a des petits trésors cachés. Les sons s’empilent mais jamais n’importe comment. C’est un album d’une densité incroyable et surtout il s’adresse autant aux neurones qu'à notre envie primaire de danser jusqu’à l’extase.
Bon on va rester calme le temps du deuil et de l’arrivée de Charles III mais malgré l’absence d’une grande figure, en Angleterre, the show must go on !
Everything everywhere all at once, the Daniels, Pathé


On commence par le défaut du film: deux heures dix neuf. Il faut être vigilant: un clignement d'œil et on peut être perdu dans l’intrigue la plus dingue. Le film de Daniel Kwan et Daniel Scheinert est d’une frénésie palpitante et un peu fatigante sur la distance.
Voilà c’est dit. Passons aux qualités nombreuses de ce long métrage qui a visiblement mis les doigts dans la prise. Une œuvre barrée qui ne s’interdit rien. Il y a de la grosse blague à deux balles et des moments d’une tendresse exquise. Les auteurs respectent le concept du titre : ils mettent tout dans leur film et tout doit tenir dans un budget pas énorme mais qui n’empêchera pas les idées les plus folles.
C’est irracontable mais c’est surtout étonnant. Une famille chinoise se dépatouille dans des problèmes “normaux” : la mère est débordée, le père veut divorcer, la fille vit mal son homosexualité que l’on cache au reste de la famille. En plus, le fisc s’intéresse à leur petit commerce. Rien de folichon jusqu’au moment où les univers parallèles se mélangent dans leur petit quotidien.
On devine bien entendu le conte philosophique. Le fantastique devient un révélateur de nos existences mais le film va aussi raconter autre chose. Parce que tout est possible ici : un film d’action, de la SF (avec un bagel malfaisant), une chronique sociale, une parodie des films de Wong Kar Wai, et bien d’autres choses. Ça part dans tous les sens pour former un tout baroque et bariolé. On sort vidé du film mais comme dans un grand huit, on a eu droit à des sensations fortes.
La mécanique des deux réalisateurs ne vient jamais gêner le tendre regard sur cette famille en souffrance mené par une Michelle Yeoh en grande forme et suivi de près par Ke Huy Quan, acteur connu dans les années 80 pour être le Demi Lune d’Indiana Jones et le Temple Maudit et Data dans Les Goonies. Une fois de plus, on le retrouve quelques décennies plus tard dans un film sûrement culte.
Culte, il le sera à cause de sa sincérité et de son amour pour le cinéma. Celui qui aime les pas de côté et les surprises incessantes. C’est ce type de films qui feront revenir les gens au cinéma. Car on y apprend des choses en s’amusant. On voit ce que l’on vit mais avec une envie constante de divertir, amuser et attendrir. Jusqu’à l’extrême, le film transcende le réel et franchement ça fait du bien complètement fou!
Sortie le 31 août 2022
Avec Michelle Yeoh, Ke Huy Quan, Jamie Lee Curtis et Stephanie Hsu
Pathé
2h19
Dictionnaire amoureux de la Belle Epoque et des Années folles, Benoît Duteurtre, éditions Plon


Benoît Duteurtre est plus qu’un écrivain. C’est une voix de la littérature française. Chacun de ses livres aborde un thème différent, mais avec toujours un regard original, parfois ironique et souvent lucide. Qu’il s’agisse d’évoquer son arrière-grand-père René Coty, président de la Quatrième République durant les années cinquante dans Les Pieds dans l’eau, ou l’intolérance glaçante de notre époque dans La petite fille et la cigarette, chaque ouvrage, parodique, curieux et parfois perplexe, souligne la différence de cet auteur. Journaliste, producteur et critique musical né dans les années 1960, il nous replonge dans les années 1980 dans A nous deux, Paris!, époque faite de futilité et de paraître. On sourit en imaginant le général De Gaulle vivant aujourd’hui. Bref, Benoit Duteurtre est un univers à lui tout seul, fait d’observation et d’attention, avec une plume toujours alerte. Ses personnages sont happés par cette société qui leur échappe, ce monde qui ne va plus et se transforme bien malgré eux.
L’écrivain s’est également intéressé à la Belle Époque et il confirme dans ce Dictionnaire amoureux son attrait pour cette période. Ouvrage savant et clair à la fois, ce livre nous rappelle les dates précises de la Belle Époque et des Années folles, deux périodes séparées par la grande boucherie de 1914-1918.
Quand il aborde la sexualité et les maisons closes, les cafés, la mode des bains de mer ou les hommes politiques, M. Duteurtre fait preuve tout à la fois d’érudition et de concision. On se plonge avec délices dans les mésaventures de Félix Faure et Paul Deschanel. On rêve à la lecture des portraits des « grandes » : Liane de Pougy, Émilienne d’Alençon, Mistinguett, Sarah Bernhardt, mais aussi l’ineffable Pauline Carton quelques décennies plus tard. Hélas, Danielle Darrieux et Arletty, bien présentes pourtant dans les années trente, comptent parmi les oubliés de cet ouvrage.
La passion des faits divers, les fêtes à Montmartre puis à Montparnasse, Dranem, Mayol, Joséphine Baker, Charles Trenet ou Tino Rossi, tout cela suscite aujourd’hui un regain d’intérêt.
Ce livre de 600 pages, foisonnant, jamais didactique et toujours vivant, est à lire et à relire. Une mine d’or. Seul bémol : certes, l’auteur est critique et producteur musical, mais pourquoi écrire des pages et des pages sur chaque grand musicien et parfois à peine une pour les autres ? Un peu lassant.
Dictionnaire amoureux de la Belle poque et des Années folles
Benoît Duteurtre
éditions Plon
656 pages, 25€
Kompromat, Jérôme Salle, SND


Mathieu Roussel (Gilles Lellouche) est directeur de l'Alliance Française à Irkoutsk, en Sibérie. Tout va (presque) bien dans sa vie, jusqu'à ce qu'il soit brutalement arrêté par les services secrets russes et jeté en prison au prétexte d'une accusation bidonnée (un "Kompromat"). Pendant tout le film, le héros tentera d'échapper au FSB qui le poursuit après qu'il a réussi à s'enfuir.
Gilles Lellouche met toute son énergie dans ce film et c'est toujours un plaisir de voir cette bête de cinéma évoluer à l'écran. L'acteur n'a pas ménagé sa peine, que ce soit en apprenant de longues phrases en russe ou en s'en prenant plein la gueule dans les prisons russes ou dans les forêts glacées.
Les paysages de Sibérie sont beaux et il y a des choses assez réussies dans ce film épique. J'ai, par exemple, bien aimé les noms de ville qui apparaissent sur un plan aérien, transformant l'écran en une grande carte routière. Tout le monde joue bien, avec une mention spéciale pour Louis-Do de Lencquesaing qui excelle en ambassadeur écœurant d'ambition et de veulerie.
Mais, malgré ses qualités, le film multiplie les défauts. On s'y vautre assez volontiers dans le cliché (les brutes russes sont un peu caricaturales...), les décors sonnent globalement faux et vous rappelleront furieusement la quatrième saison du Bureau des Légendes, et il y a de grosses invraisemblances, notamment téléphoniques. Il faut dire que le réalisateur/scénariste Jérôme Salle n'est pas connu pour sa finesse: on lui doit l'improbable série des Largo Winch avec Tomer Sisley, c'est dire...
Le vrai gros défaut du film tient à son scénario. A trop vouloir créer du suspense et incorporer au forceps une romance dans le drame, les scénaristes Jérôme Salle et Caryl Ferey décrédibilisent totalement cette histoire qui est pourtant inspiré de faits réels.
Sortie le 07 septembre 2022
Production Super 8 et SND
127 minutes
Le temps de l’indulgence, Madhuri Vijay, 10/18


Quand Shalini était petite, sa mère - une femme peu commode à l'humour corrosif, "qui passait de la joie à la méchanceté d'une minute à l'autre (page 169) - ne faisait aucun effort pour se lier aux autres. Seul trouvait grâce à ses yeux Bashir Ahmed, un vendeur ambulant cachemiri, un brin flagorneur et à qui elle n'achetait jamais rien, malgré ses visites rituelles et régulières.
"Je voyais qu'il parlait, et qu'elle lui répondait comme elle ne répondait à personne d'autre. Je voyais qu'une lumière et une joie grandissaient en elle quand il était dans la pièce, et s'éteignaient quand il repartait. Et pour moi, c'était suffisant pour commencer à l'aimer." (page 142)
Shalini n'a qu'une vingtaine d'années lorsque meurt sa mère. Elle décide alors sur un coup de tête de quitter Bangalore pour partir à la recherche de Bashir Ahmed, le cachemiri qu'elle n'a pas revu depuis six ans. Peut-être sera-t-il capable de lui donner quelques clefs pour mieux comprendre sa mère ? Et peut-être trouvera-t-elle auprès de lui un peu de réconfort ?
Vous l'aurez compris, Le temps de l'indulgence est un roman initiatique. La narratrice - en héroïne à la Françoise Sagan - est une jeune femme privilégiée qui ne sait pas trop où elle en est. Elle va se chercher (et se trouver?) en quittant son cocon pour partir à la découverte de son propre pays.
L'autrice passe assez vite sur le voyage en lui-même, pour mieux se concentrer sur les points de départ et d'arrivée, sur le contraste qui existe entre Bangalore et le Cachemire indien. A Bangalore, grande ville hindouiste, Shalini traine son spleen et vit à l'occidentale. Au Cachemire, elle découvre la vie pauvre et rude des paysans des montagnes de l'Himalaya, dont elle ne partage ni la langue ni la religion. Elle aborde les personnes qu'elle rencontre assez naturellement, sans préjugés, et comprend peu à peu combien l'armée joue un rôle trouble dans leur vie.
A l'image de son héroïne un peu naïve, la jeune autrice indienne Madhuri Vijay aborde des sujets graves sans avoir l'air d'y toucher. En évoquant la vie quotidienne des cachemiris, elle met le doigt sur la situation générale dans la région - située au croisement de l'Inde, du Pakistan et de la Chine - où l'armée indienne fait disparaitre des musulmans pour des broutilles, sans que le reste du pays ne s'en émeuve.
Sans prétendre donner de clefs de compréhension, Madhuri Vijay ramène une problématique géopolitique à l'échelle de l'individu, à taille humaine. Elle décrit des situations choquantes qui interpellent et nous donne subtilement envie de nous renseigner sur la situation de cette région.
Si le voyage est parfois éprouvant, c'est un réel plaisir de partir à l'aventure en compagnie de Shalini !
Paru le 18 août 2022
en poche chez 10-18 (éditeur originel: Faubourg Marigny)
552 pages / 9,60€
Traduction Typhaine Ducellier (anglais)
Why Bonnie, Jonathan Personne, Silvain Vanot

Alors mes petits cocos, c’est la fin de l’abondance. De l'insouciance. Fini les frigos remplis de cartons. Les pleins d’essence, c’était Byzance. Le vinyle à 15 balles ça n’existera plus jamais. Voilà c’est comme ça! Dépense et tais toi !
Vous trouviez que la pandémie, c’était dur? Attendez de voir ! Heureusement, le monde politique est toujours un peu en retard et il est vrai que les artistes souvent n’ont pas cette candeur déplacée des politiciens. Généralement, ces lugubres pisse-froids de l’art critiquent la société même quand elle est faite d’abondance et d’insouciance.

Toujours en train de voir les petits malheurs et les grandes misères, l’artiste peut faire la tronche et il en fait aussi une attitude. C’est le cas par exemple de Why Bonnie, un petit groupe américain qui traîne son spleen post adolescent sur des guitares qui semblent surgir du passé.
Leur album se nomme 90 in November et effectivement, la chanteuse et son groupe nous rappellent la rage à peine contenue de Liz Phair ou des Breeders dans les années 90. Du Texas, le groupe est parti à New York et l’indie sound de Brooklyn leur va bien. C’est un disque un peu brisé car triste mais au lyrisme prudent et étudié. Court et fin, cet album ne respire pas la joie mais ne désespère jamais totalement, profitant de mélodies envoûtantes et d’une voix inspirante.

On apprécie tout autant la voix du Canadien Jonathan Personne, un musicien qui transforme sa tristesse et ses mornes pensées en chansons fortes et marquées par la country et la folk d’Amérique. Mais en version française.
Son album précédent, Disparitions, était marqué par le western. Ses sujets sont d’un classicisme presque vieillot : la mort, la solitude et toutes les joyeusetés de l’existence. Heureusement il a le sens de la mélodie et le verbe haut.
La fin de l’innocence rassemble les huit nouveaux morceaux assez différents les uns des autres pour former un disque séduisant et toujours marqué par les inspirations du sud des États-Unis et les sixties. Mais la nostalgie n’empêche pas une écriture contemporaine, un peu baroque, un peu loufoque et profondément originale.

Silvain Vanot, lui, n’a jamais beaucoup connu l’abondance et l'insouciance. C’est un solide artisan qui compose dans son coin, avec un talent reconnu mais pas assez bankable. C’est le genre de découverte que l’on a envie de garder pour soi. Un songwriter à la française. Un héros trop discret.
Son nouvel album - Il fait soleil - possède une douceur durable. C’est ciselé et précis. Les arrangements sont gourmands et Vanot ne surjoue jamais. Ses chansons ont une amertume toute mesurée. Pour reprendre un de ses titres, il nous vide la tête, avec bienveillance et un goût certain pour les cordes et les guitares.
Avec lui, le quotidien devient une inspiration prenante et enveloppante. Les chansons sont légères mais entêtantes. L’abondance serait une notion presque abstraite ou même vulgaire. Pas besoin de beaucoup pour être heureux. Juste un bon disque par exemple!
Mots et illusions, quand la langue du management nous gouverne, Agnès Vandevelde-Rougale


Peut-être, comme moi, travaillez-vous dans une entreprise moderne et performante où l'on vous bassine avec la bienveillance, l'agilité, le leadership emphatique et ce genre de joyeusetés ? Peut-être, parfois, vous dites-vous que les entreprises font exactement le contraire de ce qu'elles disent (par exemple lorsqu'un Plan de Sauvegarde de l'Emploi vise en réalité à virer des gens, lorsqu'on confond qualité et Respect des procédures ou encore lorsque des sociétés aux actions délétères se targuent de Responsabilité Sociale et Environnementale). Peut-être aimez-vous les mots et avez-vous remarqué qu'un vocabulaire particulier fleurit chez certains de vos collègues ? Peut-être vous-mêmes utilisez-vous ce sabir, sans vous en rendre compte, en y croyant à moitié (le "demi-croire", page 39) ou encore sciemment voire cyniquement.
Quoi qu'il en soit, je ne saurais trop vous recommander la lecture de ce passionnant petit ouvrage rédigé par Agnès Vandevelde-Rougale (Docteure en anthropologie et sociologie), qui traite de la novlangue maniée par les managers du privé comme des administrations.
Lorsque j'observe la vie en entreprise, j'ai parfois l'impression d'avoir la berlue, de me faire des idées ou d'avoir décidément trop mauvais esprit. Aussi trouvé-je salvateur de m'en remettre à des personnes sérieuses qui analysent, décortiquent et étudient la sociologie du travail. Malheureusement, la rigueur scientifique rend parfois les ouvrages assez indigestes pour qui n'est ni un chercheur, ni un intellectuel.
A l'inverse, ce court livre se dévore rapidement et est d'une clarté remarquable, chaque idée force étant mise en exergue visuellement. En lisant cet essai, vous n'aurez plus de doute sur le fait que l'utilisation du vocabulaire "corporate" est loin d'être innocente, que "le prêt à parler accompagne le prêt à penser" (page 15) et que "le langage managérial est indissociable de l'idéologie de la gestion et de la croissance qui a accompagné le développement du capitalisme industriel puis financier et néolibéral" (page 19).
Ainsi, en mettant l'accent sur la responsabilité (et la réussite) individuelle, on rend les personnes comptables de ce qui ne fonctionne pas, ou mal, quand il faudrait plutôt interroger les failles du système organisationnel (notamment en cas de harcèlement au travail). Or, il n'y a "pas de bien-être sans bien faire", et ce ne sont pas les massages, cours de yoga et autre babyfoot qui changeront cette vérité, pas plus que d'appeler un chat un chien !
"Nous avons tendance à parler avec les mots qui nous entourent, qui semblent "couler de source", ce qui renforce le pouvoir des discours dominants. Ainsi, nous "optimisons" nos vacances, nous "gérons" notre temps, nos émotions et nos enfants, nous "investissons" dans des relations ou des apprentissages..." (page 82).
Il est grand temps de reprendre la parole !
Parution le 15 septembre 2022
chez 10/18 Grands reporters
112 pages / 6€




