Abattre la Bête, David Goudreault, 10-18

Grâce au talent de son avocat, celui que l'on surnomme La Bête échoue en hôpital psychiatrique plutôt que d’atterrir en prison. Celui qui (se) trouve toujours une bonne raison de commettre des agressions sauvages n'est pas responsable ; c'est officiel. ("C'est documenté" comme il le dirait lui-même.)

"La psychiatrie, c'est comme la prison, en plus désinfecté. On joue sur les termes pour mettre la main sur des subventions spécifiques, mais au fond c'est pareil. Le trou s'appelle pièce consacrée à l'isolement, la cellule se nomme notre chambre, les menottes s'appellent médication et la détention s'appelle thérapie, mais faut pas se tromper, c'est la même violence psychologique, la pire: l'enfermement de l'homme par l'homme." (page 24)

La Bête rêve de s'évader car il est persuadé que retrouver sa mère lui apporterait la stabilité. La première scène, celle où il s'échappe de l’hôpital, est très rythmée et assez tordante. Le reste du livre continue sur le même mode.

"Rares sont les occasions de se divertir à l'Institut universitaire de psychiatrie ¨Philippe-Pinel. Privé d'alcool, de drogue et de pornographie, faut se rabattre sur la médication et la violence. L'humain est créatif de nature, et je suis très humain." (page 11)

David Goudreault aligne aphorismes, zeugmas et saillies aussi drôles que de mauvais goût. On croirait lire une chronique radio qui s'étirerait sur près de 200 pages. L'auteur manie avec délice l'argot québecois, une langue mêlée d'anglais (les couples qui se frenchent dans la rue...) et ponctuées de jurons religieux (tabarnak, crisse, ostie etc. ; un glossaire figure à la fin du livre si vous êtes perdus).

Avec son débit de mitraillette, La Bête tire sur tout le monde : les femmes, les noirs, les asiatiques, les homosexuels, les flics bien sûr. "De toute façon, je ne suis pas sexiste ni raciste, moi, je méprise tout le monde égal." (page 124) C'est savoureusement politiquement incorrect, même si l'auteur n'ose pas franchir la limite de certains tabous. Si vous aimez l'humour trash et le second degré, vous rirez à chaque page.

"Tout s'emboîtait, comme des poupées russes ou des échangistes." (page 96)

C'est amusant, c'est réjouissant, ça se lit rapidement ; c'est donc un livre parfait pour un voyage en train vers votre lieu de vacances. Pour autant, si les cent premières pages se lisent facilement, le récit devient un peu longuet. Sincèrement, cet opus ne m'a pas donné envie de lire l'entière trilogie que vient clore Abattre la Bête.

Paru le 16 juin 2022
chez 10-18
192 pages / 7,60€

The Sadness, Rob Jabbaz

De l’huile bouillante sur la tête, un doigt coupé puis avalé, un œil crevé avec un parapluie… ce n’est qu’un (tout petit) avant gout de ce film d’horreur qui a bien décidé de vous mettre mal à l’aise… mais pas que !

C’est l’histoire d’un Canadien perdu à Taïwan. Il réalise des publicités puis arrive le covid qui lui donne des idées, noires, gores et nombreuses. Dans son imagination, le réalisateur Rob Jabbaz a décidé d’en découdre avec le monde qui l’entoure et son déclin certain vers la maladie et la folie.

Cela donne au final The Sadness. Un film d’horreur comme on n’en fait plus. Le genre de produit qui a trouvé refuge sur les plateformes et qui ne trouve plus le chemin des grands écrans. Hé bien quel plaisir de retrouver du grand guignol dans une salle obscure.

Le film est vraiment crade et ne doit pas être vu par tous, mais il est généreux dans l’effort. On retrouve le charme sanglant des productions de Brian Yuzna (Re-animator, Society) dans les années 80 et 90. La petite série B veut choquer le bourgeois. Intelligemment (c’est là que se trouve le kiff), le film ne vous retourne pas uniquement l’estomac mais vous interroge sur les limites du supportable.

Après une pandémie liberticide, The Sadness nous baigne dans une ambiguïté crapoteuse et virulente. La vraie bonne idée du réalisateur c’est d’éviter au maximum le second degré. Il y a de l’humour dans son film. Étonnement c’est un film très bavard qui ne manque pas d’ironie ou de cynisme.

Il y a du culot à nous faire apprécier des héros pas spécialement agréables effrayés par une explosion de haine et de rage. Il y a de l’amertume à faire dire des choses sensées par le pire personnage du film. Mais une orgie de violence c’est une orgie de violence. Et cela ne lésine pas sur l’hémoglobine et les meurtres totalement déviants.

Le cinéaste a des idées percutantes et plus d’une fois, il décide de dépasser les bornes. Et cela fait combien de temps que l’on n’avait pas vu une telle volonté féroce de boxer les spectateurs ? De le stimuler dans ses tripes mais aussi son cerveau. L’impolitesse du film est sa première qualité. Avec le décor de Taïwan – une jungle urbaine au milieu d’une forêt luxuriante -  The Sadness est une œuvre franchement exotique.  Parfait pour la saison estivale!

Avec Regina Lei,  Berant ZhuTzu-Chiang Wang - ESC Films - 1h40

Rolling Stones

Les Stones sont en concert ce mois-ci. Ils roulent depuis 50 ans. Pour quelques dollars de plus, Mick, Keith et Ron sillonnent l'Europe pour un grand karaoké géant où les foules reprennent leurs tubes. On a le droit de rester dubitatifs mais la longévité du groupe force le respect.

D'autant que le groupe a connu tellement de crises, de folies et de drames. Il y a eu la gloire et la satisfaction. Ils ont connu aussi des tristes moments avec de mauvais disques qui aujourd'hui mériteraient une oreille attentive. Voici trois disques des Stones qui sont bien meilleurs que leur vilaine réputation.

Dans l'ordre chronologique, on commence avec la tentative psychédélique du groupe, le très allumé Their Satanic Majesties Request. Cette fois-ci, on est sûr: les Stones prennent de la drogue. Beaucoup de drogues. Sous toutes ses formes. Sur la pochette, pour la première fois, le groupe se déguise en bardes colorés. Les regards sont lourds, presque assommés. On dirait des santons défoncés. Immobiles et fatigués. On devine un Brian Jones sur le déclin.

Musicalement, les Stones semblent être dans l'ombre des Beatles. Les effets spéciaux se multiplient. Des instruments nouveaux apparaissent. Le contour blues du groupe se fissure et laisse fuir des vapeurs de mélodies. Ainsi les solides et teigneux Stones font leur cosmic trip. Jusqu'à la caricature. Même le discret Bill Wyman profite de l'occasion pour placer une chanson rien qu'à lui. Pas mal d'ailleurs. Le reste est éthéré mais jamais désagréable. Il y a des fulgurances mais là, en plus de nombreux problèmes avec la police, on ne reconnaît pas trop le groupe, pas très à l'aise avec une musique ouatée et délurée. Cela reste un moment à part dans leur carrière!

En 1976, les Stones sont désormais un vieux groupe de briscards. Mick Taylor s'en va. Il n'en peut plus de la vie dissolue des Rolling Stones. Ron Wood arrive par la petite porte. Black & Blue ne comprend que huit titres et a tout pour être un album de feignasses.

Keith Richards aime la musique exotique: le funk et le reggae. Il fait tomber le groupe dedans. Des morceaux inhabituels mais joués avec une gourmandise troublante. En huit titres dont une reprise, les Stones testent de nouveaux guitaristes et on aperçoit enfin la silhouette de corbeau de l'intrépide Ron Wood, compagnon idéal pour un groupe qui vit désormais sur une autre planète. Son style s'allie parfaitement à celui de Keith Richards et Black & Blue ressemble encore à disque de groupe et pas de superstars azimutés. 

Il y a quelque chose de crasseux dans ce blues bariolé. C'est ce qu'on aime chez les Stones: détraquer les règles du blues. Ce disque ressemble beaucoup à son guitariste et compositeur. C'est de la piraterie électrique. Richards réalise un cocktail irrévérencieux avec du rhum, du whisky et un nouvel ami de soulographie. Black & Blue est mal aimé, pourtant il résonne aujourd'hui comme un jour de fête pour un guitar hero vraiment à part!

Richards impose aussi les meilleures chansons sur l'album Voodoo Lounge, en 1994. C'est le premier album sans Bill Wyman, le Buster Keaton de la basse. Le groupe ne le remplace pas mais confie l'instrument à un fidèle complice de Richards, Daryl Jones. La voix de Keith entrecoupe un album qui se veut résolument rock mais c'est toujours lui qui impressionne le plus. The Worst et Thru & thru sont des chansons incroyables.

Les Stones sont désormais des papys revenus d'outre tombe. Après une séparation douloureuse dans les années 80, le groupe s'est reformé avec succès et devient l'archétype du groupe à stade avec barnum gonflable, pyrotechnie imposante et hymnes irréprochables. 

Le côté créatif est clairement mis de coté et les musiciens gèrent leurs comptes bancaires avec une sagesse étonnante. Pourtant Voodoo Lounge confirmait à cette époque l'amitié retrouvée entre Jagger et Richards, surnommé désormais les Glimmer Twins. Tout n'est pas bon. L'album est trop long parce que très généreux et certains riffs sont laborieux. Poussif, certains morceaux vieillissent mal, mais il y a clairement quelque chose d'unique dans ce disque: un petit éclair d'espièglerie qui apparaît dans chaque titre. Les corps se raidissent. Le temps a rongé leur inventivité. Mais le disque revisite leur longue carrière et les Stones semblent s'en amuser, conscient que le meilleur est derrière eux et que désormais, ils sont des gestionnaires d'une industrie qui sait très bien rentabiliser la nostalgie. Sorte de disque somme, jamais parfait, Voodoo Lounge fait partager la lucidité d'un groupe sur son statut de stars pas encore momifiés mais pas loin.

En ce mois de juillet 2022, l'état d'esprit semble être le même. Les Stones n'osent même plus sortir de disque. Mais ils roulent encore et encore et encore...

Blackwood, Michael Farris Smith, 10/18

La scène d'ouverture est tout simplement époustouflante. L'un des meilleurs premiers chapitres qu'il m'ait été donné de lire. Une scène entre un père et son fils, Colburn, dans le Mississippi en 1956. Une scène sinistre et dure, d'une dureté de diamant. Froide et choquante. Il ne faut pas plus de quatre pages à Michael Farris Smith pour nous saisir à la gorge.

Vingt ans plus tard, Colburn reviendra dans ce bled du Mississippi où il a passé une partie de son enfance et où son destin croisera celui d'un gamin qui y a atterri par hasard. Le deuxième chapitre nous propulse en effet en 1976, avec un couple de paumés accompagnés de leur fils d'une dizaine d'années, leur fils devenu unique après qu'ils ont littéralement laissé leur bébé sur le bord de la route, sans le moindre scrupule.

Par certains côtés, Blackwood tient du polar. La noirceur y est. Le shérif aussi, un shérif aussi attachant qu'il est peu causant, et qui forme un vieux couple épatant avec sa femme. Le personnage inquiétant y est. L'ambiance y est, une ambiance très particulière, celle d'une ville noyée sous le kudzu, une plante grimpante et envahissante qui recouvre les collines et la vallée et sous laquelle disparaissent les maisons. Ajoutez à cela des souterrains oubliés et des voix intérieures, et vous comprendrez que le drame n'est pas loin d'y être, lui aussi.

On a parfois du mal à savoir s'il y a vraiment des fantômes dans le coin. En tout cas, il ne fait aucun doute que les personnages sont hantés. Hantés par leurs démons, hantés par leurs traumatismes, hantés par leurs amours impossibles.

"Il mangeait rarement. Il dormait rarement. Une créature de la vallée. Le roi de son propre royaume sous les vignes. Il était dans un état de constante exploration, se demandant s'il y avait d'autres secrets. D'autres réponses. Car c'était ce qu'il croyait avoir découvert. Sa vie jusqu'au moment où il avait commencé à entendre la voix rien qu'un grand vide de question." (page 94)

Le style de Michael Farris Smith est sobre, une écriture à l'épure. Mais si les chapitres sont courts, le livre est d'une densité telle qu'il ne se lit pas en deux minutes ; il requiert une certaine concentration. L'auteur a un talent fou pour ramasser tout un tas d'images en à peine quelques mots. Ainsi, par exemple, lorsqu'un personnage fait le tour des fermes pour récupérer de la ferraille, Michael Farris Smith résume tout un monde en moins de dix lignes:

"Vous pouvez le prendre, mais je le regretterai un jour. Les différentes pièces et parties étaient toujours plus que simplement du métal et du fer. Plus que des surfaces couvertes de rouille et de crasse. Pour les hommes, c'était des souvenirs de jours meilleurs ou les suggestions d'un avenir possible dont ils étaient désormais certains qu'il n'arriverait pas. Il emportait leur passé et leurs espoirs, ficelés à l'arrière de la camionnette." (page 41)

On peut dire que Michael Farris Smith a écrit un livre de taiseux !

Date de parution : 19 mai 2022
chez 10/18, collection Littérature étrangère

Fabrice Pointeau (traduit de l'anglais par)

Zombie Zombie, Bastien Lallemant, Glenn Jones

Vous allez avoir droit à tous les tubes de l'été! La radio va ressortir tous les hits rabâchés, les chanteurs du samedi soir et des DJs vont se prendre pour les sauveurs de la bonne humeur. 

Mes amis, un autre monde est possible! Un univers plus nuancé, plus aventurier et capable de vous envoyer dans un ailleurs qui ne sent pas forcément la crème solaire et le cerveau réduit en bouillie par la chaleur!

Zombie Zombie, Vae vobis

Fans de John Carpenter et sa musique électronique minimaliste, le duo Zombie Zombie a persévéré dans le son vintage avec des explorations pour le moins osées et des prises de risques souvent inspirées.

Leur style est devenu de plus en plus fumeux mais on a bel et bien affaire à des aventuriers qui n'ont pas peur de surprendre leur auditoire et surtout de tendre des pièges sonores de fort belle facture.

Donc le duo est devenu trio pour nous présenter un disque en latin. Voilà voilà: ça nous rappelle le collège et les longues et laborieuses déclinaisons. Avec de la musique derrière, ça a forcément plus d'intérêt. Et quand un grand illustrateur comme Philippe Druillet s'intéresse au projet, on peut être sûr qu'il s'agit d'un projet culotté et ambitieux.

Voilà ce que l'on aime chez Zombie Zombie: ils ne se laissent pas aller à la facilité. C'est dansant, remuant, planant mais c'est surtout réfléchi. Les musiciens grignotent notre imaginaire. L'ambiance n'est pas forcément joyeuse et positive. Elle est certainement envoûtante et ce disque cultive avec intelligence nos angoisses. 

Bastien Lallemant Les Micro Siestes Acoustiques Vol.1

Mais bon nous sommes dans l'obligation de nous reposer et de nous amuser puisque c'est l'été ; on peut s'installer à l'ombre d'un arbre, se plier aux ordres d'un hamac ou s'affairer longuement autour d'un barbecue et écouter autre chose que Clara, Juliette, Hoshi  et leurs amies...

Suivre le conseil complice de Bastien Lallemant. Ce musicien a inventé il y a quelques années, un spectacle où l'auditeur s'allonge et savoure les improvisations du musicien qui cherche des idées reposantes, avec des invités.

A l'heure de la sieste, il amène un style détendu et surtout une envie certaine de faire plaisir à chacun. Ce n'est pas paresseux. Il compile sur ce premier volume quelques rencontres avec des artistes comme BabX ou Albin de la Simone. Cela donne une œuvre bienveillante et chaleureuse. L'album mérite le titre de Disque de saison!

Glenn Jones Vade Mecum

Retour au latin avec Glenn Jones et sa guitare délicate. Le bonhomme nous invite au voyage et pas au passé élitiste. Sa musique s'inspire des paysages. Sa guitare a quelque chose de minéral et de naturaliste. Ce type est tout simplement un génie. Ce n'est plus un musicien mais un guide de campagne et peut être plus!

Ce n'est pas un cours de latin, son nouvel album! Non, ce serait plutôt une invitation à la peinture ou à l'esquisse. C'est d'un raffinement inouï que certains jugeront vieillot. Mais en période de vacances, on se laisse transporter par la délicatesse du guitariste.

La puissance d'évocation des morceaux est incroyable. Glenn Jones tricote de jolies mélodies entre mélancolie et éblouissement. On avait un peu peur de s'ennuyer avec ce vieux monsieur qui se met à méditer en latin et puis il nous séduit en quelques notes, capables de nous renvoyer à ce qu'il y a de plus beau autour de nous et même à l'intérieur. Moments calmes et subtilités musicales, Vade Mecum peut vous inviter au farniente mais en plus finira par vous rendre heureux. Du bonheur, de la tendresse, de l'inventivité et des idées... ça annonce de belles vacances tout ça!

Elvis, Baz Lhurmann, Warner Bros

Baz Lhurmann (et son sens inné du mauvais goût) se confronte à un monument de la culture pop (mais aussi du mauvais goût vestimentaire): Elvis Presley.

Cela donne évidemment une grosse bouillie filmique qui nous rappelle à quel point le fil est tendu entre qualité inventive et diarrhée visuelle. A ce petit jeu, le cinéma de Baz Lurhmann est devenu un objet identifiable mais pas très net.

Il aime prendre des classiques et les passer à la moulinette de sa réalisation musclée ou tout simplement dévastatrice. Ça peut marcher. Ça peut lasser. En tout cas, il est le metteur en scène idéal pour décrire la folie que fut la vie d’Elvis Presley, première idole d’un nouveau monde qui allait connaître tous les excès.

Les premières minutes de ce biopic font plutôt peur avec un trop plein de tout en quelques scènes. Trop de musiques, trop d’écrans, trop de bidouillages, trop de maquillages, trop d’artifices. On se dit que l’on ne se remettra pas des prothèses pour grossir Tom Hanks puis arrive, heureusement, le jeune comédien Austin Butler.

Un peu d’humanité dans tout ce grand barnum, mot qui va si bien pour décrire l’ambiance des films du réalisateur de Moulin Rouge. Il a trouvé son incarnation du King et ce dernier a une énergie incroyable pour montrer qu’il est bien vivant ce légendaire Elvis, fils malheureux, héros de l’Amérique maltraitée, chanteur de plus en plus mal fagoté et artiste frustré.

Il y a donc des effets de style dans tous les sens et sur tout l’écran mais il y a un drame humain qui, par miracle, survit aux envies du réalisateur. Le film se passionne pour le combat sourd que se livre le chanteur populaire avec son producteur: deux visions du rêve américain qui vont finir par se détruire.

Le destin d’Elvis catalyse les angoisses d’une société américaine qui n’aime pas les changements de mœurs. La morale est évidente mais totalement noyée dans la réalisation quasi cocaïnée de Lhurmann. Un peu de simplicité aurait été salutaire dans certains passages mais il faut avouer que le style va bien au dévorant succès d’Elvis Presley, de ses folies à ses dépressions en passant par ses succès.

Moins réfléchi qu’un Scorsese, Lurhmann se met à imaginer une sorte de Casino mais en version comédie musicale. Nous irons de la gloire à la déchéance avec une virtuosité constante. Luhrmann n’a pas du tout les nuances de Martin Scorsese mais il aime aussi les lumières de la ville et les êtres qui se laissent éblouir. Ce n’est pas fin mais c’est aussi fascinant. A l’image du King finalement!

Avec Austin Butler, Tom Hanks, Oliva Dejonje et Richard Roxburgh - Warner Bros - 2h30

Sommeil de cendres, Xavier Boissel, 10/18

L’affaire démarre rondement, les ingrédients d’un bon suspense sont installés.

Un cadavre sur un périphérique, la nuit, la pluie, un flic désabusé qui en a vu d’autres.

On lit aussi un historique, une tranche récente de l’engagement politique de la jeunesse de l’après soixante-huit, des groupuscules acharnés, le Vincennes des années 70.

Cette décennie est aussi celle de l’organisation du trafic de drogue au niveau mondial, de la French connection au milieu parisien.

L’auteur poursuit dans son sillage vers une exploration de la guerre de Corée jusqu’au Kibboutz en passant par le SAC.

Tous ces évènements se doivent d’être liés pour nous offrir une intrigue de choix, et pourtant, ça ne marche pas.

L’histoire est décousue, la narration aléatoire. Le texte serait-il écrit à deux mains ?

Quelques belles pages, entrecoupées d’hésitations où règne en maitre une pauvre conjugaison. Les avoir, être, pronoms, se répètent à profusion, et finissent par agacer.

Dommage, les condiments sont judicieux et nombreux, mais la part d’épices est effacée par une bonne dose de maladresse.

Paru en poche le 16 juin 2022
Chez 10/18
282 pages / 14,90€

Ladies Football Club, Stefano Massini, 10/18

Le Ladies Football Club est la nouvelle itération de Stefano Massini, auteur des Frères Lehman, essai multi-récompensé et dont l’adaptation sur Broadway a été un très grand succès salué par la critique.

Massini reprend le système narratif particulier de son précédent ouvrage … des phrases courtes qui ne couvrent pas l’entière largeur de la page.

Le Ladies Football Club est un livre très court, idéal pour un long week-end.

L’auteur nous plonge dans l’Angleterre de la Première Guerre Mondiale, dans une usine d’armement où l’intégralité des postes, hormis la direction, est confiée à des femmes.

Lors d’une pause déjeuner, onze ouvrières s’évadent de leur quotidien en initiant une partie de football.

Cette partie en entrainera d’autres devant un public de plus en plus nombreux avec des enjeux de plus en plus grands.

Onze ouvrières, onze personnages ayant chacune des caractéristiques propres.

Onze personnages c’est beaucoup.

Le livre étant très court, le lecteur n’a pas vraiment le temps de s’y attacher et de retenir les caractéristiques de chaque joueuse.

Il en résulte un sentiment de flou et on ne retient que les actions principales sans retenir l’histoire profonde des joueuses.

En conclusion, il se passe peu de chose dans ce livre : trois ou quatre matchs.

Par sa concision, ce livre laisse un sentiment d’inachevé puisque l’action de ces femmes qui parait révolutionnaire a priori, retombe finalement comme un soufflet.

Paru en poche le 02 juin 2022
chez 10/18,
trad. Nathalie Bauer (italien)
168 pages / 7,10 €

Jurassic World, le monde d’après, Colin Trevorrow, Universal

On les aime beaucoup les dinos de Steven Spielberg et de feu Michael Crichton mais là, on est vraiment dans une maison de retraite hollywoodienne qui fait franchement mal au cœur. C'est Geriatric park !

Ce qui est bien, il faut l’avouer: retrouver le regard étincelant de Sam Neill, la dégaine élancée de Laura Dern et la silhouette rock’n’roll de Jeff Goldblum. Comme toute saga, la nostalgie a un fort intérêt commercial et retrouver les principaux protagonistes de Jurassic Park est un pur plaisir coupable. Le trio semble bien s’amuser devant des créatures de plus en plus belliqueuses. On s'inquiète un peu pour leurs hanches quand ils tombent mais ils sont certainement la meilleure attraction de Jurassic World, troisième du nom.

Le premier reprenait les thèmes du chef d’œuvre de Spielberg et n’arrivait pas à gommer la dénonciation sourde du mercantilisme et le capitalisme à tout prix. Intéressant. Tout comme le second volet qui devenait au fil des minutes un conte moral et horrifique aux accents gothiques. Pour ce troisième épisode, la production va à l’essentiel: une déferlante de dinosaures… et de sauterelles.

C’est à cause d’elles que les anciens reprennent du service. Des sauterelles préhistoriques ravagent les champs de blé et une société de génétique semble avoir les clefs du problème. Mais elle n’a pas de souci d’éthique pour collectionner les monstres d’un autre temps et semble prête à tout pour embêter les héros de la saga.

Donc cela court dans tous les sens à la recherche d’un sens à tout ça. Les dinosaures ont envahi la Terre mais les auteurs du film ne préfèrent pas s’attacher à cet événement mais plutôt aux micro événements qui vont emmener les personnages des déserts du Nevada jusqu’aux Dolomites en Italie en passant par l’île de Malte.

Le scénario est ridicule. C’est affligeant. On a droit à un joli bestiaire mais aussi à une histoire indescriptible qui tourne en rond. On a l’impression d’être pris dans un mauvais James Bond ou un ersatz de Indiana Jones. Avec des dinos pour emballer des scènes d’action que l’on a déjà vues mille fois. Certains plans sont dignes d’une bonne grosse série z réalisée par des cousins dégénérés, séchés par le soleil et la bière. C’est d’une mollesse inattendue.

Les comédiens se font bouffer par les effets spéciaux qui se font plumer par les vieux briscards du premier film, qui semblent se marrer d'être dans un nanar ultra coûteux qui se veut écologique et responsable. Ils vont se payer une retraite dorée. Mais est ce bien raisonnable de faire encore des blockbusters qui durent inutilement et qui n’ont franchement rien à dire? On espère que l’extinction de ce genre de produit est pour bientôt.

Sortie le 06 juin 2022
Avec Bryce Dallas Howard, Sam Neill, Laura Dern et des dinos avec des dents pointus - Universal - 2h25

Les hommes ont peur de la lumière, Douglas Kennedy, Belfond

Vous vous souvenez de Taxi Driver et son conducteur fou? Imaginez qu’aujourd’hui il pourrait presque apparaître comme la personne la plus raisonnée dans le monde post Donald Trump!

Le monde est taré, malade, en surchauffe, violent ou ce que vous voulez, mais il existe certains endroits où le constat est implacable. Prenez Los Angeles. Les illusions sont perdues depuis longtemps dans la chaude Californie. La ville vomit les inégalités et les folies américaines.

Le soleil cogne sur le système, et les âmes tourmentées deviennent maudites. En tout cas Brendan se sent un peu à l’abri dans sa voiture Uber. Il rumine ses échecs et devine ceux des personnes toujours pressées qui rentrent dans son véhicule.

Puis un jour, il assiste à une explosion. Un attentat contre une clinique qui pratique l’avortement. Sa vie sera bouleversée à tout jamais. Et Douglas Kennedy, auteur inégal mais sincère, appuie sur le champignon pour nous faire plonger dans nos enfers contemporains.

De l’uberisation des vies au fanatisme religieux, le romancier retrouve une écriture sèche, rapide et percutante. Pas de grands effets mais comme son héros, le style donne un air de gueule de bois à ce thriller suffocant.

Los Angeles est un piège poisseux. Les radicalités diverses et variées forment un crépuscule du rêve américain. Il sait être romanesque, mais ici Douglas Kennedy affronte sans fioriture une Amérique divisée et qui finit toujours par nous fasciner par son énormité.

Bien mené, sans temps mort, ce livre se lit rapidement et nous fait froid dans le dos tellement sa résonance avec l’actualité est impressionnante.

Paru le 05 mai 2022
chez Belfond
256 pages / 22€

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