Black Keys, Radiohead, Lyle Lovett

On le sait en France: les Routiers sont sympas. On ne va pas vous dire que c’est dans les vieux pots que l’on prépare les meilleures recettes. Cependant les artistes qui ont de l’expérience ont désormais une espèce de sagesse musicale qui leur évite le faux pas ou le disque honteux. On attend plus grand chose d’eux mais ils continuent dans leur sillage, souvent loin des modes et des préjugés.
Le nouveau disque des Black Keys ressemble donc à un disque des Black Keys. Le duo américain a creusé son style dans le vintage et cela s’entend à nouveau avec un virulent disque de blues.
Les deux musiciens ne sont pas les crasseux surdoués des débuts. Désormais ils ont le respect de tous et des productions attendues. Dropout Boogie, douzième album, fait une fois virevolter toute la mythologie du rock yankee.
On entend de bonnes chansons. Le rock vient à manquer dans le paysage, donc leurs efforts font forcément plaisir. Mais on est beaucoup moins sensible à leur héroïsme qu’à leurs débuts fracassants.
Néanmoins ils sont toujours aussi sympas à fréquenter.
Même chose avec The Smile, super groupe avec deux membres de Radiohead et le batteur jazzy expérimental, Tom Skinner. Le trio est forcément sympathique. On a bel et bien l’impression de retrouver le célèbre groupe britannique avec des idées baroques pour un rock qui refuse la facilité.
Thom Yorke et Jonny Greenwood reviennent à leurs débuts. Le style est beaucoup moins vaporeux que les derniers épisodes de Radiohead. On est presque dans un genre terre à terre mais téméraire. Yorke a toujours des propos tristounets mais le reste est très vivant.
On pense donc au jeune Radiohead. Une partie du groupe s’offre ainsi une cure de jouvence. La surprise, c’est cette simplicité mais le trio n’a rien oublié de sa complexité dans ses mélodies et ses idées orchestrales. Ce n’est pas du free jazz mais c’est un rock bien barré et évidemment très sympa.
Ce qui est le plus sympa, c’est surtout le retour que l’on n’attendait pas. Ou plus. Les vieux briscards aiment faire des retours pour dire qu’ils sont toujours vivants et récupérer quelques dollars de plus. Mais certains sont vraiment heureux de prolonger leur discographie.
C’est le cas du mystérieux Lyle Lovett. Avec son visage étrange et sa démarche de félin, le crooner fait un retour éclatant. Son nouvel album est une pure merveille d’americana, entre traditions sincères et ironies mordantes.
12th of June est un album rafraîchissant. Il nous fait sourire dès le début par un instrumental enlevé puis le musicien change constamment de costumes avec une aisance délicate et souriante. Il est toujours ce crooner un peu clown triste, totalement protéiforme. En quelques instants, on le devine taper la discut’ avec Nat King Cole et Randy Newman.
Il raconte sa paternité et d'autres petits tracas avec une délicatesse qui n’existe plus. L’ex mari de Julia Roberts est presque un homme du passé. Mais son message aujourd’hui par sa joliesse et sa droiture devient un moment plus que sympathique… un disque essentiel. Les vieux routiers ont encore du gaz…
Léonce et Léna, Georg Büchner, Loïc Mobihan, Montansier Versailles

Le Prince Léonce s'ennuie. Désespérément. Enfant gâté devenu grand, il est revenu de tout et blasé. Son valet, Valério, lui est fier d'être "encore pucelle dans le travail". Il savoure l'oisiveté lorsqu'elle se présente à lui et apprécie plus que tout de ne rien faire. "Le sol n'a pas encore bu une seule goûte de sueur de mon front".
Tandis que Léonce fuit le palais afin d'échapper à un mariage arrangé par son père, sa promise (la princesse Léna) prend elle-aussi la route pour échapper à l'inconnu qu'on voudrait lui faire épouser. Évidemment, les chemins de ces deux-là vont se croiser, et Léonce et Léna vont tomber amoureux l'un de l'autre, réconciliant ainsi l'amour et la raison (d'état).
Si je me suis permets de divulgâcher le dénouement de cette comédie, c'est parce que ce n'est pas vraiment une surprise. Ce importe dans ce drôle de texte de Georg Büchner, où l'oisiveté est le maître mot, c'est de réfléchir à la meilleure façon de remplir sa vie autrement que par le travail.
Les comédiens les plus âgés, s'ils ne tiennent pas les rôles principaux, sont néanmoins excellents. Jean-Paul Muel est impeccable en un vieux roi en pleine confusion, monarque réduit à faire un nœud à son mouchoir pour ne pas oublier son peuple."Quand je parle à haute voix comme ça, je ne sais plus qui parle, moi ou un autre". Et Marc Susini excelle dans le rôle du Président, mutique, raide comme un piquet, et qui prend grand soin de ne jamais contrarier les monarques.
Maxime Crescini (le prince Léonce) et Sylvain Debry (Valério, le valet) tiennent fort bien leur rôle. Quel plaisir de voir ces jeunes comédiens talentueux sur scène; quelle fraîcheur dans la façon dont ils jouent ! Et quel injustice que le public ne fut pas plus nombreux ce douze mai !
Loïc Mobihan, signe ici une première mise en scène dont il n'a pas à rougir. En la quasi absence de décor et d'accessoires, il fait le pari de revenir à l'épure de ce texte drôle et désabusé et de s'en remettre au talent de ses comédiens. Pari gagné !
Les 11, 12 et 13 mai 2022
Au Théâtre Montansier Versailles
de Georg Büchner, traduction Bernard Chartreux, Eberhard Spreng, Jean-Pierre Vincent (L’Arche),
mise en scène Loïc Mobihan, dramaturgie Françoise Jay, scénographie Clémence Bezat, costumes Marjolaine Mansot, lumières Anne Terrasse, musique et création sonore Arthur de Bary, mouvement Maxime Thomas, coiffures et maquillages Cécile Larue, masques Célia Kretschmar
avec Maxime Crescini, Sylvain Debry, Jean-Paul Muel, Isis Ravel, Roxanne Roux, Marc Susini
Par une mer basse et tranquille, Donal Ryan, 10/18

Lorsqu'on découvre le titre et l'illustration en couverture du roman, Par une mer basse et tranquille, on s'attend à un récit sur le sort des migrants. En réalité, le livre est tout à la fois plus, et moins, que cela.
Ce livre raconte les histoires assez courtes de trois hommes : Farouk, le Syrien contraint de quitter son pays en guerre, Lampy, un jeune looser irlandais et John, un horrible personnage, corrupteur et diffuseur de fausses rumeurs.
Chacun des personnages est, à sa façon, confronté à la mort. Mais l'écrivain tient l'émotion à distance, il suggère les drames vécus par ses personnages plus qu'il ne les décrit ; on est plus dans le registre de l'évocation que dans celui de la description.
A chaque protagoniste son ton, son phrasé ; la plume de Danal Ryan se fait caméléon avec un brio certain, le tout servi par une traduction fluide et pertinente. Les styles sont si différents que chacune des trois histoires, racontées l'une à la suite de l'autre, pourrait être une nouvelle à part entière.
L'on comprend donc que, dès lors qu'il s'agit d'un roman et non d'un recueil de nouvelles, les destins des protagonistes qu'a priori tout oppose devront en définitive se croiser, s'emmêler et s'imbriquer. Pour parvenir à relier les trois histoires, l'auteur va subitement accélérer le rythme dans un final véritablement haletant.
Même si je reconnais les qualités d'écrivain de Danal Ryan, j'ai été - moi qui aime les narrations au long court - un peu déçu par la brièveté des récits. C'est très bien fichu au plan littéraire… mais, finalement, les histoires m'ont semblé assez artificielles.
Paru le 07 avril 2022
Editions 10/18
Traduction Marie Hermet
216 pages / 7,60€
Dr Strange in the Multiverse of Madness, Sam Raimi, Marvel

Marvel a transformé la production hollywoodienne à tous les points de vue. Elle n’a même plus peur d’engager un vrai cinéaste pour mettre en scène un super héros qui a le mérite d’être sceptique sur sa mission dans le Monde.
Et c’est ce qu’on aime chez Dr Strange : sa prétention qui le rend humain, amusant et atypique dans l’univers propre de Marvel. Les responsabilités d’un grand pouvoir, il s’en moque un peu. Il cherche juste un sens à sa vie et le trouve dans les arts mystiques.
Bon évidemment, il est fortiche dans son domaine qui pousse un peu à l’imagination, éloignée des standards de plus en plus plombants de la célèbre firme de comics. Pour cela, les producteurs sont donc allés chercher Sam Raimi, le père fondateur de la mode des films de super héros depuis le succès il y a vingt ans de Spider-Man, premier du nom et des deux suivants d’ailleurs.
Un cinéaste au talent graphique, adroit et rythmé, influencé par la bande dessinée depuis son tout premier film, Evil Dead, autre mètre étalon du genre horrifique. Raimi n’a peut-être plus la flamme comme avant mais ses réalisations sont facilement identifiables grâce à des idées souvent surprenantes et ludiques.
C’est ce que l’on remarque tout de suite dans ce nouvel épisode qui se concentre sur le bon docteur qui doit gérer les multiverses, idée folle que l’on avait déjà vu dans le dernier Spider Man. Il doit donc se balader dans des univers parallèles pour aider une jeune fille à échapper à une méchante sorcière…
C’est aussi simple que cela, malgré de nombreuses sous intrigues et des références d'exégètes mais la mise en scène va nous emberlificoter pour que l’on passionne pour un conte moderne qui commençait mal avec une introduction d’une rare laideur mais petit-à-petit le réalisateur du Le Monde Fantastique d’Oz nous attire dans ses filets et réussit à pervertir avec tendresse le sage paysage des super héros.
Il cite ses anciennes œuvres. Il renoue avec un vrai enthousiasme à certains moments et on jubile de voir cette énorme production glisser vers un projet beaucoup plus baroque, entre film d’aventures et d’horreur. Presque à l’ancienne. Et la surprise est au rendez vous. Un exploit car ça fait bien longtemps que les super héros ont bien du mal à nous étonner.
Avec Benedict Cumberbatch, Elizabeth Olsen, Rachel McAdams et Benedict Wong
Marvel Studios - 2h20
Les Animaux Fantastiques: Les Secrets de Dumbledore, David Yates, Warners Bros

Magnifiques décors! Costumes élégants! Musique prenante! Comédiens confirmés! Et scénario famélique! Un peu de magie, c’est justement ce qu’il manque à ce produit de consommation trop sage!
Grâce aux deux magiciennes qui me servent de filles, j’ai eu le droit de replonger dans l’univers d'Harry Potter. Et récemment nous avons revu le troisième volet, Le Prisonnier d’Azkaban, réalisé par le virtuose Alfonso Cuaron.
Un film flamboyant où l'adolescence se mélange à l’apprentissage de la magie avec une belle mise en scène. Des années plus tard, la comparaison est assez difficile avec Les Animaux Fantastiques: Les Secrets de Dumbledore.
Solidement accroché à son poste de réalisateur, David Yates continue de ripoliner l’univers qui fait la fortune de J.K. Rowling, l’heureuse romancière et la scénariste des films dérivés d’Harry Potter.
Les deux créateurs se sont visiblement endormis sur leurs lauriers. Ce troisième volet est d’une mollesse assez incroyable. Pourtant tout est là pour une vraie réussite. La production est particulièrement soignée. La reconstitution des années 30 est sublime. Les détails sont foisonnants et l’élégance est réelle.
Il y a aussi un casting incroyable avec un beau duel entre Jude Law qui décidément vieillit bien et Mad Mikkelsen, heureux de jouer le bad guy, l’impitoyable Grindelwald. Ce dernier a donc l’occasion de se lancer dans la politique et diriger le monde tourmenté des magiciens et des sorciers.
Le fameux Dumbledore et Norbert Dragonneau vont tout faire l’en empêcher. Mais ils vont vraiment prendre leur temps. Et surtout agir sans plan puisque le méchant peut voir l’avenir donc il faut lutter sans aucune organisation. A moins que…
En attendant, les héros et leurs amis (ainsi que nous, spectateurs) subissent plus le récit qu’autre chose, en attendant la confrontation finale. Il y a bien deux ou trois moments spectaculaires pour justifier les effets spéciaux et le budget mais cette rutilante production est étrangement statique.
Yates a visiblement un cahier des charges trop lourd désormais. Les comédiens sont même un peu paumés dans d’énormes défis techniques et les décors numériques. Le film ne prend aucun risque et redoute la moindre saveur qui pourrait déranger le spectateur. C’est drôlement trop sage alors que l’on doit découvrir les secrets d’un personnage crucial de la saga.
Le seul mystère qui résiste à tout ce long métrage: comment a-t-on fait pour ne pas s’endormir devant ce film joli mais trop ennuyeux pour nous offrir un peu de magie?
Sortie le 13 avril 2022
Avec Jude Law, Eddie Redmayne, Mad Mikkelsen et Ezra Miller
Warner Bros - 2h20
Jewel, Blossoms, Bakar

Bon après toutes les sueurs froides de ces dernières semaines, on peut un peu se laisser aller. On a joué les farouches, les républicains, les progressistes (ou tout l’inverse) mais maintenant on peut avouer nos petits plaisirs coupables et se faire plaisir…
Donc, quand vous en avez marre de tous les gens sérieux qui viennent nous expliquer leur monde d’après, je vous conseille de jeter une oreille du coté du dernier album de Jewel Freewheelin' Woman. Vous vous souvenez de cette jolie blonde qui dans les années 90 avait volé notre cœur…
Non, ce n’est pas grave. Les années sont passées et on l’avait oubliée. Ce qui rend la rencontre encore plus heureuse: elle est devenue une chanteuse de blues assez épanouie. Elle raconte les maux du cœur avec un sens du groove assez impressionnant. On visite cela comme un saloon. Mais celui-ci n'est pas aussi vieux qu’à l’habitude. La voix vibre mais avec des influences jazz ou soul qui font du bien. La midinette surdouée est devenue une chanteuse qui donne le sourire.
Tout comme le dernier disque de Blossoms, Ribbon around the Bomb, qui montre que l’inconséquence peut avoir du bon. Voici donc encore un groupe anglais qui sait vous coller un refrain dans le cerveau en quelques notes. Un de plus. Celui-ci n'a pas réussi à sortir de ses frontières mais cet album va peut être les aider à avoir plus de dates en dehors du Royaume-Uni.
Parce que le disque compile de chouettes chansons. On a vraiment l’impression de les connaître. Elles pourraient être futiles. Mais en jonglant avec les genres typiquement british, de la new wave à la brit pop. les musiciens de Blossoms conservent cette saveur si particulière, entre savoir-faire rustre et justesse lyrique totalement affolante.
Cela donne un disque sautillant qui rend soutenable notre légèreté de l’être. Il n’y a pas de mal à se faire du bien. C’est ce que cache ce ruban pop sorti d’une autre époque au style intemporel.
Plus contemporain est la musique du très relax Bakar. Un rappeur qui vous prend par la main et vous propose de chiller sous le soleil de printemps. Le flow n’est pas trafiqué. Il chante, discute et se prête presque à la confession. C’est du rap encore une fois britannique. On pense beaucoup à Loyle Carner pour ce rap authentique.
L’agressivité n’existe pas ou peu. Le rappeur diffuse ses sentences dans une musique mélodieuse qui emprunte à l’esprit jazzy. Par son humilité, le disque devient assez spectaculaire. L’urbanité du genre ne l’empêche pas de sentir quelques refrains assez réussis et des rythmes plus sophistiqués qu’à l”accoutumée. En tout cas, lui aussi, comme les deux autres, nous entraîne en toute simplicité loin de tout ce qui nous taquine ces derniers temps. Merci à eux! Vraiment!
Ogre, Arnaud Malherbe

Le film de genre en France c’est un peu comme un Vegan au marathon de la dégustation d’andouillette… contre nature. On ne compte plus les tentatives qui donnent lieu à de grandes déceptions et des nanars parfois inoubliables. Mais de temps en temps, il y a un peu d’espoir.
C’est bien l’impression que laisse Ogre, film d’ambiance plus que d’horreur qui joue bien avec les codes et les clichés. Une jeune institutrice débarque dans un petit village français bucolique avec son fils de 8 ans. Ils fuient le souvenir d’un père violent.
Tout le monde est charmant sauf quelques chasseurs qui s’inquiètent d’une vilaine bestiole qui s’en prendrait aux moutons. Le médecin de campagne est plutôt beau mec. Tout semble être parfait. Mais une présence mystérieuse semble effrayer l’enfant…
Et la mère va mettre pas mal de temps à comprendre qu’il y a dans la forêt, une créature étonnante. Arnaud Malherbe va prendre son temps pour créer une atmosphère mouvante. Il prend les images d’un petit village bien de chez nous pour en faire un lieu inquiétant et assez cinématographique. Dans ce sens, le film est réussi: la fiction aspire une image d’Epinal pour un faire un objet horrifique qui a plutôt de la gueule.
Hélas, les meilleures intentions se fracassent sur un final assez décevant qui tarde à arriver. Malherbe se laisse bercer par l’ambiance de son film et oublie de nous guider. Les images sont aussi magnifiques que l’actrice principale mais on s’ennuie assez poliment. Malgré son monstre, le village de Ogre est encore trop tranquille pour réveiller le cinéma de genre bien de chez nous!
Sortie avril 2022
En corps, Cédric Klapisch

Cedric Klapisch est le mal aimé de la critique française. On lui reproche un trop grand sentimentalisme. Un penchant pour l'image trop léchée. Une certaine insincérité dans sa mise en scène. Le réalisateur de L'Auberge Espagnole est rarement épargné.
Il faut le dire: de temps en temps, c'est mérité. Mais il y a d'abord chez Klapisch, un truc que peu de cinéastes ont: le goût des autres. Son cinéma est généreux jusqu'à la nausée. C'était le cas de son précédent film, Deux Moi, grosse niaiserie parisienne.
Ici, il y a une nette amélioration. Il a toujours cette passion d'un Paris de carte postale mais il a une surtout un sujet qui accapare tout de suite l'attention: la belle Marion Barbeau, danseuse et actrice. Jeune, délicate, touchante, elle charme en un clin d’œil et deux entrechats.
Elle est donc Élise, danseuse à l'opéra qui se blesse gravement après une chute et doit repenser son avenir. Un moment difficile que Klapisch prend à la légèreté. Il ne sait pas faire autrement et cela va se révéler payant. C'est du quasi jemenfoutisme qui fait bien en ce moment. Voilà un film qui appelle au lâcher prise, à la remise en question par la fête, les amis et l'abandon à l'art.
Ce n'est pas d'une grande subtilité mais Cédric Klapisch semble vouloir mettre de l'ordre dans nos têtes. Il balaie à grandes eaux les amertumes et les drames de l'existence. Il faut voir comment il maltraite les amoureux transis et les pères perdus. Les soucis, il faut les ignorer et se recentrer sur la joie, le plaisir mais aussi les autres.
Un discours qui a donc sa place au cinéma mais pas du tout en politique, sujet omniprésent qui sèche sous nos chaussures. En Corps nous fait revenir à l'essentiel. Klapisch sait faire cela: donner vie à un groupe, entrecroiser les rêves et les désillusions, trouver le rire dans les rapports humains. Savoir sourire. A défaut de savoir danser, c'est déjà pas mal!
Sortie 10 février 2002
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Les Aventures de China Iron, Gabriela Cabezon Camara, 10/18

Martin Fierro est un grand classique de la littérature argentine ; un poème épique écrit par José Hernandez (1834-1886) et paru en 1872.
Là comme ça, je fais le malin, mais en réalité je n'avais jamais entendu parler de Martin Fierro avant de lire la quatrième de couverture des Aventures de China Iron, un roman signé Gabriela Cabezòn Camara, qui vient de paraître en poche chez 10/18 et qui revisite le mythe de façon farouchement féministe.
China, une orpheline indienne, est recueillie par un couple de noirs. Un soir, elle est donnée en paiement d'une dette de jeu par le mari à Martin Fierro (le fameux, donc).
"Ce vieux fils de pute m'a jouée au truco, Fierro a gagné et à eux deux ils m'ont emmenée par les cheveux à l'église, deux chevaux ont galopé jusqu'à l'exténuation, et ils m'ont mariée. J'ai cessé de parler. Je ne pouvais rien y faire." (page 92)
La voici, à quatorze ans à peine, mère de deux enfants. Par chance, la conscription passe par là et la libère de son mari. S'étant délestée de ses enfants, mais pas de son chien nommé Estreya, China part sur les routes où elle rencontre Elizabeth, une anglaise au port aristocratique qui l'accueille dans une charrette digne du sac de Mary Poppins.
"Quelques jours de charrette, de poussière et d'histoires auront suffit à faire de nous une famille." (page 42)
China est ignorante et Liz lui permet de s'émanciper. Elle lui donne un nom, lui ouvre les frontières du monde et lui offre un horizon, un idéal même.
"Chaque chose que je touchais, ou presque, connaissait davantage le monde que moi et était nouvelle pour moi. " (page 68)
Le récit est servi par une langue riche et complexe, l'autrice alterne des phrases longues - si longues qu'il faut parfois les relire pour les bien comprendre - avec des rafales de phrases courtes et percutantes. Elle mêle également sans vergogne les langues anglaise et espagnole.
" Soudain, tout se calmait, les herbages suspendaient leur va-et-vient - dans les pampa, l'herbage se berce comme les flots -, le silence tombait pesamment sur chaque chose, un nuage noir qui semblait lointain nous couvrait en quelques instants avec ses volutes de gris presque obscur et de gris clair brouillées et gonflées d'imminence, malgré la douce texture qu'elles montraient à nos yeux, nous qui marchions sur la terre, et en peu de temps, celui qu'il nous fallait pour ranger la future viande séchée dans la charrette, elles s'effondraient violemment sur nous, elles éclataient avec véhémence en grillant les arbres et parfois les animaux." (page 65)
Gabriela Cabezòn Camara est sans conteste une écrivaine d'une grande exigence et d'un certain talent (y compris pour les scènes de sexe qui sont assez réussies). Les Aventures de China Iron n'est pas un de ces romans vite écrit et aussitôt oublié. D'ailleurs, l'autrice finit son récit dans une extase exotique, blasphématoire et poétique, à grand renfort de vocabulaire botanique et entomologique (parfois aussi assez indigeste).
"C'est ainsi qu'on a un brugmansia au goût de narã et de mûre, les arbres fruitiers poussent comme des mauvaises herbes à Y pa'û, un thé qui commence par t'aveugler et te plonge aussitôt au plus profond de ton âme, un thé qui t’emmène au centre de l'éclair divin et qui de là te laisse voir que le monde entier est un seul animal, nous et les feuilles d'ypya et les surubis et les kamichis et les girafes et les mantes mamboretà et la passiflore mburucuyà et le jaguar et les dragons et l'opossum micuré et la guêpe camuati et les montagnes et les éléphants et le Paranà et même les chemins de fer anglais et les prairies gigantesques que les Argentins ravagent." (page 205)
Dans ce roman qui tient autant de l'épopée féministes que du western, Gabriela Cabezòn Camara s'attaque joyeusement aux formes classiques de la domination (machisme, colonisation, destruction de l'environnement, genre, tabous sexuels...) et laisse entrevoir qu'un autre monde aurait été possible, eut-il été confié aux femmes.
Je comprends bien le plaisir qu'il peut y a avoir à déconstruire le mythe, que j'imagine volontiers machiste, de Martin Fierro ; mais… Mais quitte à écrire un roman féministe, je ne comprends pas pourquoi Gabriela Cabezòn Camara s'est appuyé sur une histoire ancienne. Pourquoi faire une relecture de Martin Fierro à la sauce LGBTQ+ ? J'aurais préféré que l'autrice raconte, tout simplement, le monde d'aujourd'hui sans ces références que je n'ai pas !
Évidemment, je suis un homme, blanc de surcroit, et c'est donc plein de scrupules et avec un sentiment coupable que je rechigne à aimer cette ode à la diversité. Reste que c'est une drôle d'idée, à mon avis, que de s'appuyer sur une autre œuvre pour écrire un roman.
En tout cas, j'ai hâte de lire un livre 100% Gabriela Cabezòn Camara !
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Guillaume Contré,
Édition L’Ogre et 10/18 pour l'édition en poche
Paru le 7 avril 2022 chez 10/18
216 pages / 7,60€
La quête de l’Orphanus, Viviane Moore, 10/18

Si vous croisez la Quête de l’Orphanus dans un rayon, ne vous fiez pas à votre première impression ; vous dévorerez ce “pavé” aussi rapidement qu’il vous fera voyager … de l’an 960 à nos jours !
Pour le premier tiers ne perdez surtout pas des mains l’Orphanus : le mystérieux fil rouge - disons plutôt ardent - de ce roman historique détient des pouvoirs qui ne vous décevront pas !
Pour la suite, laissez-vous emporter par le charme et les drames d’un « hameau perdu au cœur des Alpes » où la découverte d’un corps superposera époques et générations. Vous entrez maintenant dans un polar aux intrigues et personnages parfois convenus mais indéniablement entraînants et même un peu casse-cou ! Cette fois suivez bien vos guides, ils vous récompenseront avec de merveilleux paysages.
« Le temps de la pierre n’est pas celui des Hommes », certes ! Mais c’est précisément grâce à Viviane Moore que nos lectures parviennent quelquefois à nous rendre intemporels.
Paru le 03 mars 2022
Éditions 10-18
432 pages / 14,90€
EAN : 9782264076328


















