Les Aventures de China Iron, Gabriela Cabezon Camara, 10/18

Martin Fierro est un grand classique de la littérature argentine ; un poème épique écrit par José Hernandez (1834-1886) et paru en 1872.

Là comme ça, je fais le malin, mais en réalité je n'avais jamais entendu parler de Martin Fierro avant de lire la quatrième de couverture des Aventures de China Iron, un roman signé Gabriela Cabezòn Camara, qui vient de paraître en poche chez 10/18 et qui revisite le mythe de façon farouchement féministe.

China, une orpheline indienne, est recueillie par un couple de noirs. Un soir, elle est donnée en paiement d'une dette de jeu par le mari à Martin Fierro (le fameux, donc).

"Ce vieux fils de pute m'a jouée au truco, Fierro a gagné et à eux deux ils m'ont emmenée par les cheveux à l'église, deux chevaux ont galopé jusqu'à l'exténuation, et ils m'ont mariée. J'ai cessé de parler. Je ne pouvais rien y faire." (page 92)

La voici, à quatorze ans à peine, mère de deux enfants. Par chance, la conscription passe par là et la libère de son mari. S'étant délestée de ses enfants, mais pas de son chien nommé Estreya, China part sur les routes où elle rencontre Elizabeth, une anglaise au port aristocratique qui l'accueille dans une charrette digne du sac de Mary Poppins.

"Quelques jours de charrette, de poussière et d'histoires auront suffit à faire de nous une famille." (page 42)

China est ignorante et Liz lui permet de s'émanciper. Elle lui donne un nom, lui ouvre les frontières du monde et lui offre un horizon, un idéal même.

"Chaque chose que je touchais, ou presque, connaissait davantage le monde que moi et était nouvelle pour moi. " (page 68)

Le récit est servi par une langue riche et complexe, l'autrice alterne des phrases longues - si longues qu'il faut parfois les relire pour les bien comprendre - avec des rafales de phrases courtes et percutantes. Elle mêle également sans vergogne les langues anglaise et espagnole.

" Soudain, tout se calmait, les herbages suspendaient leur va-et-vient - dans les pampa, l'herbage se berce comme les flots -, le silence tombait pesamment sur chaque chose, un nuage noir qui semblait lointain nous couvrait en quelques instants avec ses volutes de gris presque obscur et de gris clair brouillées et gonflées d'imminence, malgré la douce texture qu'elles montraient à nos yeux, nous qui marchions sur la terre, et en peu de temps, celui qu'il nous fallait pour ranger la future viande séchée dans la charrette, elles s'effondraient violemment sur nous, elles éclataient avec véhémence en grillant les arbres et parfois les animaux." (page 65)

Gabriela Cabezòn Camara est sans conteste une écrivaine d'une grande exigence et d'un certain talent (y compris pour les scènes de sexe qui sont assez réussies). Les Aventures de China Iron n'est pas un de ces romans vite écrit et aussitôt oublié. D'ailleurs, l'autrice finit son récit dans une extase exotique, blasphématoire et poétique, à grand renfort de vocabulaire botanique et entomologique (parfois aussi assez indigeste).

"C'est ainsi qu'on a un brugmansia au goût de narã et de mûre, les arbres fruitiers poussent comme des mauvaises herbes à Y pa'û, un thé qui commence par t'aveugler et te plonge aussitôt au plus profond de ton âme, un thé qui t’emmène au centre de l'éclair divin et qui de là te laisse voir que le monde entier est un seul animal, nous et les feuilles d'ypya et les surubis et les kamichis et les girafes et les mantes mamboretà et la passiflore mburucuyà et le jaguar et les dragons et l'opossum micuré et la guêpe camuati et les montagnes et les éléphants et le Paranà et même les chemins de fer anglais et les prairies gigantesques que les Argentins ravagent." (page 205)

Dans ce roman qui tient autant de l'épopée féministes que du western, Gabriela Cabezòn Camara s'attaque joyeusement aux formes classiques de la domination (machisme, colonisation, destruction de l'environnement, genre, tabous sexuels...) et laisse entrevoir qu'un autre monde aurait été possible, eut-il été confié aux femmes.

Je comprends bien le plaisir qu'il peut y a avoir à déconstruire le mythe, que j'imagine volontiers machiste, de Martin Fierro ; mais… Mais quitte à écrire un roman féministe, je ne comprends pas pourquoi Gabriela Cabezòn Camara s'est appuyé sur une histoire ancienne. Pourquoi faire une relecture de Martin Fierro à la sauce LGBTQ+ ? J'aurais préféré que l'autrice raconte, tout simplement, le monde d'aujourd'hui sans ces références que je n'ai pas !

Évidemment, je suis un homme, blanc de surcroit, et c'est donc plein de scrupules et avec un sentiment coupable que je rechigne à aimer cette ode à la diversité. Reste que c'est une drôle d'idée, à mon avis, que de s'appuyer sur une autre œuvre pour écrire un roman.

En tout cas, j'ai hâte de lire un livre 100% Gabriela Cabezòn Camara !

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Guillaume Contré,
Édition L’Ogre et 10/18 pour l'édition en poche

Paru le 7 avril 2022 chez 10/18
216 pages / 7,60€

La quête de l’Orphanus, Viviane Moore, 10/18

Si vous croisez la Quête de l’Orphanus dans un rayon, ne vous fiez pas à votre première impression ; vous dévorerez ce “pavé” aussi rapidement qu’il vous fera voyager … de l’an 960 à nos jours !

Pour le premier tiers ne perdez surtout pas des mains l’Orphanus : le mystérieux fil rouge - disons plutôt ardent - de ce roman historique détient des pouvoirs qui ne vous décevront pas !

Pour la suite, laissez-vous emporter par le charme et les drames d’un « hameau perdu au cœur des Alpes » où la découverte d’un corps superposera époques et générations. Vous entrez maintenant dans un polar aux intrigues et personnages parfois convenus mais indéniablement entraînants et même un peu casse-cou ! Cette fois suivez bien vos guides, ils vous récompenseront avec de merveilleux paysages.

« Le temps de la pierre n’est pas celui des Hommes », certes ! Mais c’est précisément grâce à Viviane Moore que nos lectures parviennent quelquefois à nous rendre intemporels.

Paru le 03 mars 2022
Éditions 10-18
432 pages / 14,90€
EAN : 9782264076328

Zai Zai Zai Zai, Nicolas et Bruno, Fabcaro, Comédie de Paris

Entre deux tours de l’Élection Présidentielle, la lecture vivante de Nicolas et Bruno, les créateurs du cultissime Message à caractère informatif, prend une démesure qui n’empêche pas le rire.

Car les deux auteurs ont plus d’un tour dans leur sac pour actualiser la célèbre BD de Fab Fabcaro. Bien entendu, leurs voix provoquent le rire poli. La lecture de la BD leur permet de transcender les bulles et les cadres de la bande dessinée: l’humour des trois créateurs se conjuguent dans une espèce de magma "non-sensé" qui joue sur tous les tableaux.

Il y a donc cet ennemi public Numéro un en France (pour avoir oublié sa carte de fidélité du magasin dans son pantalon mis au sale) qui a désormais une voix et découvre un rythme à son intrépide cavalcade jusqu’en Lozère. Nicolas et Bruno sont futés: ça va vite et ils respectent avec une vraie gourmandise le matériel d’origine.

Mais ils trouvent aussi leur ton bien à eux et on retrouve tout l’esprit de la Cogip et des Messages. Ils ne sacrifient jamais leur univers. Ils avaient fait la comédie La Personne aux deux Personnes, ils font une pièce à trois auteurs (et il ne faut pas oublier le talent de leur musicien sur scène). On voit sur scène un vrai enrichissement réciproque.

Mais effectivement, comme dans leurs messages, le sens critique se cache derrière le non sens. Il y a toujours quelque chose de politique derrière leurs envies de faire rire et par les temps qui courent, Zai Zai Zai Zai est un objet culturel qui permet de rappeler l’importance de l’art dans la société.

On ne s’attarde pas sur le sujet mais il y a une subtilité que l’on ne trouve pas sur toutes les planches de Paris. L’adaptation nous arrache à nos habitudes et ressemble à miroir déformant de notre époque, toujours croqué avec la bonne humeur et une énergie délirante des deux humoristes, qui enfin se mettent en scène avec une originalité rare.

Rien ne prête à rigoler en ce moment, alors dépêchez-vous de vous faire cueillir par un humour unique en son genre!

Jusqu’au 13 juillet 2022
A la Comédie de Paris

Numéro deux, David Foenkinos, Gallimard

David Foenkinos est un écrivain habile, un auteur reconnu (il a remporté, notamment, le Renaudot et le Goncourt des lycéens, et plusieurs de ses livres ont été adaptés au cinéma). Dans son dernier bouquin, intitulé Numéro deux, David Foenkinos imagine la vie de Martin Hill, un garçon qui passa à un cheveu d'incarner Harry Potter au cinéma lorsqu'on lui préféra Daniel Radcliffe en finale du casting.

Manifestement, David Foenkinos cherche à surfer sur la vague Harry Potter et, sans doute espère-t-il ainsi récupérer quelques lecteurs de J. K. Rowling, ce qui n'est pas idiot si l'on a pour ambitionner de figurer dans la liste des meilleures ventes. Il se murmure d'aussi qu'une adaptation au cinéma serait à l'étude. A mon avis, c'est une rumeur infondée qui sert uniquement à la promotion du livre.

Certes, l'idée de départ, l'intrigue, (le pitch comme on dit quand on se veut aussi branché que Thierry Ardisson) est séduisante. Sauf qu'une fois passée la mise en place du personnage - qui est fort bien menée et qui nous accroche agréablement - l'histoire a tendance à tourner en rond.

Certes, ce roman se lit tout seul et n'est pas déplaisant. En vieux roublard de la littérature, David Foenkinos multiplie les accroches (les fameux cliffhangers, comme on dit pour ce genre de bouquin) afin de piquer la curiosité de son lecteur et de le pousser à tourner les pages.

"Il avait raison d'y croire: une solution existait quelque part. il lui faudrait encore du temps, mais il allait la trouver ; et elle serait pour le moins inattendue." (page 162) / "Il comprendrait plus tard pourquoi." (page 172) / "Il lui faudrait attendre encore un peu avant de trouver la solution." (page 205)

L'auteur s'essaie aussi à des formules qui se veulent spirituelles et drôles ("Karim apporta de l'alcool fort histoire d'être plus rapidement faible.", page 206) et nous gratifie de ses considérations mièvres et au ras des pâquerettes sur l'amour:

"Martin avait simplement oublié un élément: il est bien connu qu'il faut arrêter de chercher l'amour pour le trouver." (page 187) / "Sophie devait attendre que Martin fasse le premier pas, sans imaginer qu'en matière amoureuse il n'avait connu que du surplace." (page 208)

S'il était allé un peu plus loin que la simple idée de départ "inspirée de faits réels", David Foenkinos aurait pu écrire un livre bouleversant, un vrai drame. Au lieu de cela, il signe avec Numéro deux un livre divertissant, paresseux et malheureusement peu intéressant. Vous avez sûrement mieux à faire avec 19,50€ que d'acheter ce roman peu inspiré.

Paru le 06/01/2022
Éditions Gallimard, collection Blanche
240 pages / 19,50€

French Touch: Kavinsky, Carpenter Brut, Lewis Ofman

Le peuple français aime la politique. Il n’aime pas les politiciens. Mais il refait le Monde et surtout c’est un peuple qui aime bien se plaindre et jouer la carte décliniste. Pourtant, on est des champions. Pas qu’au foot. Et pas qu’en matière de partis racistes. On a peut-être oublié, mais on est la French Touch.

Daft Punk n’est plus. Il y a encore de solides artisans de l’Électro qui réussissent au delà de nos frontières. C’est le cas du rare et discret Kavinsky. Au hasard d’un film, Drive, l ‘artiste de Seine Saint-Denis a connu un fulgurant succès.

Au point de se cacher durant neuf ans et revenir avec un second disque qui s’annonce comme une suite directe de Outrun. Une fois de plus, l’écriture est très cinématographique et le musicien continue de piller, avec un certain talent, les années 80.

Cela donne des chansons kitsch, entre groove lancinant et célébration de la mythique décennie. Le rythme est nonchalant. Kavinsky n’a pas trop l’envie de faire danser son auditeur mais plutôt de le baigner dans une atmosphère de série B. Ça fonctionne. Synthétique mais efficace.

Dans le genre, on préfèrera l’excellent mauvais goût de Carpenter Brut, fan du grand cinéaste américain et véritable passionné de la série B voire Z avec des expériences visuelles très marrantes et surtout audacieuses.

Il poursuit ici son concept de trilogie musicale en suivant les pérégrinations d’un serial killer. Des nappes de synthétiseurs. Des boucles hypnotiques. Des riffs agressifs. La formule est connue mais Carpenter Brut possède un impressionnant sens du récit. Il confirme tout le bien que l’on peut penser de ce solide artisan de l’Électro teinté d’indus.

On a bel et bien l’impression de se promener au milieu des premiers films d’Abel Ferrara et tous ses polars horrifiques qui prenaient comme décor le New York ruiné du début des années 80. Le musicien de Poitiers ne ménage pas ses efforts pour nous faire goûter le crapoteux, le sordide mais aussi le fascinant.

Moins installé mais plus lumineux, Lewis Ofman a de fortes chances d’être la révélation de l’année. Producteur, il sort son premier disque dont on apprécie obligatoirement la fraîcheur et l’espièglerie. Pourtant ce n’était pas gagné.

Lewis Ofman connaît tous les sons qui accompagnent nos achats dans les grandes enseignes de vêtements. Il a fait de la musique de défilés de mode. Il aurait tout de la petite tête à claques mais le jeune homme fait preuve d’une subtile élégance sur un album qui ne choisit pas entre pop et Électro.

Moins radical que les deux précédents, il réalise de sages chansons mais elles sont douces, amères et très bien réalisées. Les poèmes soniques ne sortent pas des sentiers battus mais ils ont l’aspect rétro qui fait tout le charme de la French Touch. On a donc des airs sortis tout droit d’une comédie romantique des années 70 puis des choses beaucoup plus urbaines.

Lewis Ofman s’offre une liberté en assumant une très grande légèreté, recyclant des modèles éculés. Ses poèmes sont amusants et habiles. On se surprend à apprécier un style souvent caricatural. Les fêtes aux Baléares seraient-elles de nouveau fréquentables?

La French Touch survit donc à ses fondateurs et ses glorieux aînés. Y a tout ce qu’il faut pour oublier le catastrophisme qui hante nos contemporains, des piliers de comptoir jusqu'aux candidats à la Présidence de la République!

Les Bad Guys

Le grand méchant loup en a marre d’être le plus rusé des voleurs. Ce qui va surprendre sa petite bande : un serpent fielleux, une tarentule geek, un piranha taré et un requin chagrin. Pourtant cette équipe de cambrioleurs va devoir changer… ou pas !

La première scène est clairement un hommage à Tarantino. C’est bavard et très cool. Le loup et le serpent dissertent sur les petits riens de la vie puis s’attellent à leur boulot : un braquage de banque. Les Bad Guys débutent sous le soleil californien et ça fait du bien dans cette grisaille d’avril.

C’est assez rare ce genre de référence dans un dessin animé pour enfants. Les parents apprécient et ça montre un peu l’ambition du metteur en scène, Pierre Perifel, un petit frenchy qui visiblement s’épanouit parfaitement à Hollywood.

Car il a visiblement compris l’essence même du lieu. Le film se passe en Californie. On ressent dans les décors, le rythme et la lumière, l’esprit du coin entre jemenfoutisme élégant et lieu de tant de mythologies modernes.

Cela pourrait être un hommage. Mais c’est surtout un spectacle pour enfants et ça fonctionne très bien avec ses anti-héros qui découvrent les vertus de la gentillesse et de la bonté. Le scénario n’est pas aussi corrosif que les personnages, petits démons perdus dans un monde trop sage, où les apparences sont une obsession ou un piège !

Mais le réalisateur Pierre Perifel semble ravi de son gros jouet et des gentils monstres. Il soutient un récit mené sans temps mort et avec des idées souvent drôles (la police de L.A. rappelle les pirates de Porco Rosso). Les Bad Guys est un produit bien calibré pour plaire à tous, petits et grands, mais il faut l’avouer : c’est bien fait ! Une idée du rêve californien en quelque sorte !

Sortie le 06 avril 2022
DreamWorks, Univesal Pictures

100 min.

Nous, on vote pour Chapelier Fou, La Maison Tellier & Fabulous Sheep

Dans quelques jours, ça ne vous aura pas échappé, on vote. On va dans l’isoloir et on met un petit papier dans une enveloppe en espérant un monde meilleur, mais on a comme un gros doute. Car nos candidats à l’élection ne sont pas très ouverts. Bien fermés sur nos petits problèmes. Nombrilistes ou fascistes, on a le choix!

Merci aux musiciens français de nous montrer le chemin pour sortir de nos angoisses hexagonales et de notre ethnocentrisme souvent ridicule.

C’est le cas de Chapelier Fou, dingue de l'électro qui retrouve des contours classiques.

Au top du modernisme, Chapelier Fou se calme en cherchant le dépouillement avec des instruments : harmonium, violon, piano, clarinette et alto. Il a monté un ensemble de musiciens et revu son catalogue. Le résultat est fascinant, entrainant et apaisant. On devinait souvent la singularité de cet artiste de l’électro: il confirme son atypie avec ce disque d’une élégance subtile, une bande son inspirante pour aimer les jours meilleurs.

De mieux en mieux, ce sont les albums de La Maison Tellier, bande de Normands qui regardent loin et ailleurs. Ils regardaient souvent vers les États-Unis et toute leur mythologie en défendant une folk française teintée de country.

Atlas, un titre qui évoque une autre région du Monde, montre que leur maison est grande ouverte à tous les courants et cela nourrit des chansons souvent magiques, d’un lyrisme éloquent (Feu Chatterton a un sérieux concurrent) et d’une poésie qui nous plonge dans un univers minéral et terriblement humain. Au-delà de l’Atlas, les musiciens de la Maison Tellier nous emmènent dans un ailleurs rassurant… car il existe sur ce disque plus que réussi.

Avant de voter, collez votre oreille sur le disque des biterrois Fabulous Sheep. Attention, ça pourrait vous surprendre. Un bon gros rock enragé tout droit hérité du punk anglais. Il y a de la colère dans les compositions de ce quintet venu d’un autre temps.

Le groupe a surtout un sacré talent qui leur permet de rivaliser avec leurs aînés anglo-saxons. Ça dérouille sévère. Ça sent fort la testostérone et cela canalise tout l’enfer d’une jeunesse dans le monde d’aujourd’hui. Cela donne des morceaux forts qui doivent avoir une ampleur incroyable sur scène. Ces petits jeunes nous donnent de l’espoir. Nos musiciens ont bien raison d’aller voir ailleurs, trouver l’inspiration chez l’autre, remercier l’étranger de sa richesse… ça pourrait presque être une consigne de vote!

Lumières de Finlande, Albert Edelfelt, Petit Palais

Avec sa grille dorée gigantesque et sa collection permanente joliment vieillotte, le Petit Palais n’est pas vraiment le lieu de l’avant-gardisme et de la folie créatrice. Son joli café exotique. Ses salles calmes. Son public capricieux parce qu’un peu vieux. Ses gardiens endormis. Bref, ça ronfle du côté du Petit Palais.

Et pourtant.

Ça commence assez mal en réalité. Les œuvres du finlandais Albert Edelfelt sont entassées sur quelques mètres carrés. On devrait encore jouer du coude pour apercevoir le talent de ce portraitiste hors pair qui a connu la gloire et la reconnaissance en répondant à une commande: faire le portrait de Louis Pasteur.

A partir de cette réussite, ce finlandais a joué de sa notoriété pour continuer son métier mais aussi retourner dans son pays et tenter d’autre chose. Ce qui donne finalement une collection de peintures très différentes.

On a même du mal à concevoir que tout sort du même esprit. Albert Edelfet est un brillant technicien. Par son jeu sur la couleur et son étude de la lumière (si différente entre les salons parisiens et les bords de mer baltique), son art est d’une précision redoutable. Son art nous happe dans des univers variés entre vie parisienne et mœurs de pêcheurs finlandais.

L’immersion est son domaine. Puis en vacances, sur la cote finlandaise, le prestigieux artiste se fait plus léger avec ses pinceaux. On devine effectivement l’influence de l’impressionnisme mais les paysages de la Finlande lui offrent une très grande liberté artistique qui réveille des genres abstraits qui arriveront plus tard.

Edelfelt est un artiste de renommée. Aux tableaux établis et impressionnants. Ça fonctionne encore. Mais l’exposition montre le besoin de liberté d’un peintre curieux de tout et qui s’essayait à tout. Au Petit Palais, vous pouvez donc vous laisser bercer avec la rétrospective d’un homme ouvert qui visiblement n’aimait pas s’assoupir sur ses lauriers. 

PS: pour retrouver un autre regard sur cette exposition, cliquez ICI !

Jusqu'au 10 juillet 2022
Exposition Albert Edelfelt, Lumières de Finlance
au Petit Palais

Abdomen, Clémentine Maubon, Bastien Lefèvre, Théatre l’Étoile du Nord

Du 10 Mars au 22 Avril, plusieurs compagnies de danse s’installent sur le plateau du Théâtre de L’étoile du Nord pour créer, expérimenter, redécouvrir une pièce, inviter d’autres artistes…  

Sur les dix dates prévues, nous avons assisté au plateau #4 animé par Clémentine Maubon & Bastien Lefèvre.

Dans une performance musclée, l’abdomen a été questionné sous toutes ses formes : « Les abdominaux comme moteur, comme parti-pris pour parler du ventre, de ce qu'il y a dedans, de ce qui en naît, de ce qu'on y cache. »

Clémentine Maubon & Bastien Lefèvre proposent à la fois une danse animale et imprévisible, teintée de notes d’humour.

Le ton est lancé pour les autres plateaux !

Abdomen
Clémentine Maubon & Bastien Lefèvre
L’étoile du Nord (75018)
Festival Immersion Danse
du 10 Mars au 22 Avril

Dans le cœur de George, Livane, Xavier Berlioz, Théâtre de dix heures

Pour cette deuxième première, la salle est pleine, pas une place de libre. La moyenne d’âge, quoiqu' élevée, n’empêche pas quelques jeunes, voire tout jeunes, d’être présents. C’est déjà réjouissant…

L’idée est bonne, la pièce cohérente, la mise en scène simple et efficace.

La comédienne, l'artiste, Livane se met dans la peau de Joha Heiman (mieux connue sous le surnom de Püppchen) et raconte une partie de l'histoire de celle qui partagera la vie de Brassens qu'elle aime et accompagnera pendant trente-quatre années.

Trente-quatre années qui auront vu Georges devenir un chanteur populaire admiré. De ses premiers pas avec Patachou qui, au départ, chantera ses chansons avant de réussir à le convaincre de monter sur scène. Jusqu’à son ascension dans le cœur de ceux qui l’écoutent où il se fixera durablement, ainsi que dans leurs esprits, elle sera à ses côtés. C’est la mort de Brassens qui les séparera.

L’ année 2021 aurait vu Brassens fêter son centième anniversaire. Il nous quittera en effet en novembre 1981 âgé de soixante ans tout juste (né un 22 il meurt un 29). Libération titrera “Brassens casse sa pipe". Ce spectacle participe de la mise à l'honneur bien méritée de Brassens dans les écoles comme dans les parcs. Brassens est désormais un monument de la chanson et, pour moi, de la poésie, française. Mais cette fois-ci, c’est à l’intérieur du cœur de Brassens que nous plongerons.

Le choix des chansons est bon et suit la logique du spectacle. L'orage, l'auvergnat, saturne, supplique pour être enterré à la plage de Sète et bien d'autres.

“Le bulletin de santé” les “trompettes de la renommée” sont pour moi les grandes absentes de ce spectacle. “Le testament” aussi. Je dis de “ce spectacle" parce que je trouve qu'elles y auraient eues leur place.

Je voudrais féliciter Livane pour son admirable appropriation de “la Jeanne". Je me suis laissé complètement emporter à redécouvrir une chanson que j'aime énormément et c’est à mon avis le point culminant du spectacle. “je me suis fait tout p'tit” est vraiment bien aussi.

Petite interrogation : un autre texte parlant de Brassens par Brassens - “la mauvaise herbe” ou “je suis un voyou” - ne serait-il pas révélateur et ne n'aurait-il pas permis de le découvrir encore un peu plus en profondeur ?

L’utilisation du “looping" musical est plutôt réussie mais n'apporte en définitive pas grand-chose à la chanson. Je pense que les chansons de Brassens n’ont pas besoin d’être touchées, retouchées. Maxime le Forestier le fait très bien quand il chante les cahiers. Certaines mélodies m'ont parues ici desservir les chansons.

Pourtant j'ai été comblé. J'ai cru ressentir à quel point l'artiste pouvait aimer et respecter Brassens, jusqu’à l'admirer sans doute.

Ses yeux, son sourire quand elle chante le montrent bien. On y retrouve parfois la même espièglerie que celle qu'on lisait sur le visage de Brassens lorsqu'en concert il chantait les phrases de son répertoire les plus grivoises, tendancieuses ou simplement prêtant le plus à sourire .

Se sachant dépassant les limites, bon enfant, il en souriait avec dans les yeux toute la beauté d'un sourire combiné avec celui de la bouche. Seule manière de véritablement sourire, il gardait ce côté pudique et espiègle que j'ai été heureux de retrouver sur scène et de pouvoir partager avec la personne qui m’accompagnait.

Nous avons ensuite regardé le tour de chant mythique filmé en public à Bobino en 1972. (Il existe un coffret de trois DVD en édition limitée mais qui peut encore se trouver je suppose “Elle est à roi cette chanson Georges Brassens").

J'aime bien que l'on traite bien Brassens et j'ai passé un excellent moment en compagnie de quelques-unes de ses plus jolies chansons interprétées par une artiste qui lui rend un bel hommage. Très personnel, mais un bel hommage.

On découvre en plus des chansons revisitées sur le plan musical quelques informations pertinentes, offrant à ceux qui iront voir ce spectacle sans bien savoir le genre de personne qu’était Brassens, une belle ouverture sur son approche de la vie.

Entendre sa voix en ouverture est une brillante idée. C'est sur l'un des conseils ou plutôt l'une de ses réflexions les plus avisés (que je vous laisse le plaisir de découvrir) que s'ouvre le spectacle… Ça m'en a donné un frisson de contentement et de gratitude pour ceux qui ont fait ce choix.

Le spectacle est fluide, dynamique, les chansons s’ enchaînent bien, s'imbriquent dans le fil de l'histoire avec à-propos.

J'aurais tout de même aimé pouvoir chanter un peu plus. Même si à deux reprises le public, pourtant enthousiaste, s'est vu invité à participer, le mouvement a été trop peu suivi. La chanson n’était pas, je pense, celle que les gens connaissent le mieux.

En rappel j’aurais été curieux d' entendre chanté par l'artiste (on a le droit de rêver) le poème de Richepin “les oiseaux de passages" mis en musique par Brassens…

Merci pour ce bel hommage. À l'homme et au chanteur. Je redoutais ce que j’allais voir, j'ai été agréablement surpris, étonné même par l'admiration, la sincérité et la justesse de l'artiste comédienne/chanteuse/musicienne.

Je recommande chaudement à tout le monde, en famille, en couple, seul, peu importe… allez-y ! Mais aussi, et surtout, prenez le temps d’écouter, de comprendre le sens des chansons et du message et, peut-être, de vous en approprier le contenu.

Cela permettrait  sans aucun doute de diminuer le nombre de “cons” dénoncés par Brassens et qui nous entourent (ou dont nous sommes). Même si pour lui “le temps ne fait rien à l'affaire" Livane nous offre un moment drôle et fort agréable par son interprétation de cette chanson. Libre à vous de participer (ou non ;-))

Dans le cœur de George
Jusqu'au 25 avril 2022
Théâtre de dix heures
Lundi 28 Mars 20h00
Auteur et interprète: Livane
Metteur en scène : Xavier Berlioz
Durée : 90 minutes

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