J’ai sauvé la France, l’incroyable destin de Charles VII, Alain Peron, Rémi Mazuel

Le pouvoir isole

Voilà un spectacle bien rodé, joué par une troupe investie, passionnée et qui emporte le spectateur dans les méandres des souvenir et les turpitudes de la vie et du règne d’un roi méconnu, trop peu mentionné et qui aura pourtant fait pour la France plus que bien d'autre.

C’est sur le modèle de la « focalisation interne » qu'on découvre un homme au soir de sa vie, courbé par le poids des années et du devoir d'un rôle auquel il n’était nullement prédisposé mais qu'il acceptera tout de même de remplir… avec un brio qui échappera à beaucoup de ses successeurs pourtant davantage présents dans les mémoires et les livres d'histoire.

- ( CQFD !? ) je pourrais me lancer dans un truc sur la partialité et le manque d’objectivité de ceux qui sont responsables des programmes et manuels scolaires, mais cela n'a sans doute pas sa place ici –

Un peu suivant les traces de Marguerite Yourcenar dans ses « mémoires d' Adrien » , Charles VII « le victorieux, le Bien Servi » raconte - comme Adrien quelque douze siècles plus tôt - ce qui l'a mené à devenir ce qu’il était destiné à devenir : un grand monarque. Mais à quel prix ?
À la fois acteurs, spectateurs et narrateurs, Adrien et Charles VII posent tous deux un regard calme et lucide sur la période historique durant laquelle ils ont eu la charge du pouvoir.
Éclairant sur sa vision psychologique, sur la noirceur de l’âme humaine, évoquant les différents acteurs ayant participé à la création de l'empire qu'il laissera à son successeur - un empire territorialement étendu mais politiquement affaibli - on découvre comment il se résigne petit-à-petit à être seul. Le pouvoir isole plus que nul autre devoir. Adrien se livre à son scribe. Il lui raconte avoir perdu son « mignon », son amant, après neuf années de partage, d'amour et de confiance. Avec lui il avait découvert qu’à certain moments l’âme humaine peut être belle et magnifique. Dévasté par cette perte il y laissera un grande partie ce qu'il gardait comme capacité à voir le beau et à rêver.

On peut voir ici un parallèle avec ce qu'Alain Péron, l'auteur de la pièce, met en perspective au travers du décès de la Dame de Beauté, Agnès Sorel, morte en couches pour le plus grand désespoir du roi.

Passionné de lecture et de culture, Charles VII aurait sans doute préféré, s'il avait eu le choix, la vie d'un érudit à celle d'un roi guerrier au règne marqué par la guerre de cent ans et les instabilités politiques. Charles VII apportera de la cohérence à son royaume et veillera à la construction d'un pouvoir stable et ferme, souvent au détriment de ce qui lui aurait rendu la vie tolérable. Ainsi, il devra mettre de côté la sérénité, l'amour et l’amitié.

« Un roi n'a pas d'amis » 

La scène s'ouvre sur un décor où le metteur en scène - Rémi Mazuel, qui est aussi acteur dans la pièce - met habilement l'accent sur le noir. Il fait le choix de l’obscurité. Peut-être pour illustrer l’état d'esprit que l’on peut avoir lorsque l'on pose un regard sobre et objectif sur quarante ans d'un règne qui aura laissé nombre de cicatrices ? mais d’où la France sortira grandie, plus épanouie. Ou plus simplement lorsque l’on décide de s’observer en conscience ; certainement ce qu'il y a de plus compliqué et douloureux quand on le fait complètement, entièrement.

C’est sans doute ce qui importait le plus à Charles VII : la France qu'il laisserait derrière lui. On se rassure comme on peut... Le reste lui demeurait inaccessible, interdit.

La fin approche, il le sait. C'est à l’émissaire envoyé par son fils, le futur roi Louis XI, qu'il raconte les épisodes les plus marquants de son règne. 

On retrouvera dans les différentes portails ouverts son loyal Tanguy du Chastel (lui-même tel qu'il fut et deviendra), Jeanne (qui brûlera, abandonnée par les siens aux anglais en 1431) ou encore Agnès Sorel, son lumineux amour (c’est d'ailleurs sa robe flamboyante qui, avec la longue cape blanche irradiante de Tanguy, apporte les seules notes de couleur et de lumière sur scène). L'amour et l’amitié. (« un roi n'a pas d’ami ») lui seront enlevés. L’obscurité continue de prévaloir – Jacques Cœur le financier aux idées brillantes, Yolande d’Aragon belle-mère retorse et compliquée.

Ce qu’il y a de merveilleux, c’est que les comédiens - par l'harmonie de leur entente et leur façon d'habiter les personnages qu'ils incarnent - apportent la touche de lumière manquant volontairement au décor. Cohérence et cohésion sont les mots d'ordre au sein de cette troupe qui évolue - en symbiose et avec rythme - au travers différents tableaux brossés qui s’enchaînent parfaitement dans une pièce ou le texte, la mise en scène, l’enjeu de la compréhension de l’époque et du message sont parfaitement compris et interprétés par des acteurs qui nous font passer un délicieux moment. Enrichissante et captivante, c’est une pièce à aller voir, à faire découvrir et dont il serait bon de parler. Elle fait réfléchir, non seulement d'un point de vue historique (mais aussi et surtout sociologique et psychologique), sur la nature profonde de l'Homme et la solitude qui l'accompagne tout au long de sa vie, et ce quelle qu'en soit l’ampleur ou la magnificence.

Du plus illustre empereur au plus anonyme des êtres humains, quand vient la fin… on se retrouve seul et avec le temps va, tout s’en va… Alors vraiment…

Jusqu'au 26 juin 2022
Théâtre de la Contrescarpe

de 11 à 32€

Vieux con – Christophe Alévêque – Philippe Sohier – Théâtre du Rond-Point

Alévêque : la soupape nécessaire pour rire des nouveaux curés de la pensée !

Christophe Alévêque est de retour avec Vieux con, un spectacle dédié à la bien-pensance actuelle, au nouvel ordre moral, hygiéniste qui finirait pas nous faire perdre toute liberté d’expression, de peur de choquer, de blesser, de se faire attaquer, de manquer de respect, d’attraper un virus, un monde devenu totalement anxiogène pour le moindre mortel qui s’aventurerait au-delà de ces nouvelles règles de vie, de langage et de culture.

Alévêque, seul sur le plateau, avec une chaise, une table et de l’eau pour se ressourcer revient ainsi avec férocité et humour sur ce qu’on vit aujourd’hui au regard des quarante dernières années et s’interroge : comment apprendre à mon fils de deux ans à s’emparer du monde d’aujourd’hui si anxyogène et fataliste, pour construire celui de demain ? Comment se projeter et se protéger des alarmistes de tout poil ?

Les sujets s’enchaînent et les nouveaux extrémistes de l’individualisme en prennent pour leur grade, les personnes qui se présentent "en tant que"... féministes, animalistes, hindouiste, etc. en tant qu'écolo, en tant que... ne centrant leur vie en société qu’au milieu de leur seule tribu. Sans la nommer, Alévêque alerte en riant sur l’archipellisation de la France, dénoncée par Fourquet, avec toutes les dérives qu’elle implique en termes de privation de libertés dont celle qui est la plus prisée des Français : la liberté d’expression.

« Qu’est-ce qu’on se fait chier ! » « A-t-on encore le droit de faire n’importe quoi ? »  s’interroge Alévêque en vidéoprojetant un film de jeunesse dans lequel il jouait au Tiercé de Cochons ! Avec humour, il s’attaque ainsi au nouveau révisionnisme de la pensée, à ceux qui militent pour déboulonner les statues d’hommes qui n’auraient pas une vie d’homme linéairement parfaite – y en a-t-il ? - qui ont rebaptisé le Roman d’Agatha Christie Les 10 petits nègres en Ils étaient 10 et sont parvenus à faire retirer le visuel de l’Oncle Ben’s sur les boites de riz, accusées de racisme.

A ceux qui transforment la langue pour la rendre la plus douce possible et finissent par l’aseptiser sans en régler pour autant les problèmes de fond, voire les accroissent en mettant en avant des différences, en les cultivant dans un jeu d’équilibre démocratique dangereux et vain. Un « effet inverse ». Plus on restreint le champ des libertés de parole, grâce à la victimation, plus celui qui ose la prendre ensuite, provoque, parle, est entendu et adulé, quel que soit le contenu du discours. Un verbiage sans fin relayé par Internet au nom d’une compassion généralisée s’amuse Alévêque. De quoi s’inquiéter… Faut-il alors transformer les hommages en « femmages » au nom du principe d’égalité ?

En fin caricaturiste, avec le même esprit, il revient dans un mémorable passage sur le confinement et les changements systématiques de protocoles rendant les gens complètement asservis et dépendants pour certains et délateurs pour d’autres. Ces moments où les chiens ne sont jamais autant sortis en promenade avec leur maitre et où chacun remplissait son caddie de pâtes et de papier toilette… De quoi rire à défaut d’en pleurer.

En libre penseur rempli d’humour noir et provocateur, Christophe Alévêque présente un théâtre social salvateur qui éveille et réveille les consciences face à un empire du bien qui grignote peu à peu les libertés individuelles au nom du conformisme. Pour Alévêque, cette société construit de la castration, « couilles dans le formol » ou pas, un monde de l’autocensure, où tout le monde finit par avoir peur de tout le monde et à ne vivre qu’en repli sur soi.

En parvenant à pointer nos folies individuelles et en cherchant à nous réveiller, avec un texte ciselé frôlant l'absurde, un brin politique, Alévêque produit éclats de rires dans la salle. Des rires, comme des aveux dévoilés qui finissent par lui donner raison... Un sursaut humoristique qui fait du bien. A voir !

https://www.theatredurondpoint.fr/spectacle/vieux-con/

10 MARS - 3 AVRIL 2022

SALLE : RENAUD-BARRAULT
HORAIRES : DU MARDI AU DIMANCHE, 18H30 - RELÂCHE : LES LUNDIS
DURÉE : 1H30

Tournée :

6 AVRIL 2022 NOUZONVILLE (08)
9 AVRIL 2022 VILLEPARISIS (77)
28 AVRIL 2022 SÉRIGNAN (34)
29 ET 30 AVRIL 2022 MARSEILLE (13)
10 MAI 2022 VENDÔME (41)
25 JUIN 2022 HIRSON (02)

Albert Edelfelt, Lumières de Finlande, Petit Palais

Albert Edelfelt est un peintre finlandais du XIXème siècle (1854-1905). Installé en France, il garda toute sa vie un lien indéfectible avec sa terre natale et acquit en son temps notoriété et reconnaissance internationale.

Aujourd'hui injustement méconnu du grand public, cet immense artiste est mis à l'honneur au Petit Palais, jusqu'au 10 juillet prochain. L'exposition Albert Edelfelt, Lumières de Finlande, qui regroupe une centaine d’œuvres, est très bien faite et suffisamment bien agencée pour qu'on puisse se plonger dans la contemplation d'un tableau sans être gêné par les autres visiteurs.

Le talent me manque malheureusement pour décrire comme je le voudrais la joie qui fut la mienne de retrouver les œuvres de ce peintre que j'avais découvert lors de l’exposition Échappées nordiques, proposée en 2009 par le Musée des Beaux-Arts de Lille.

Portraitiste hors pair, Edelfelt a rencontré le succès et est devenu à son époque un peintre recherché. Il faut dire qu'avec lui, les sujets, comme la composition, sont simples (au sens d'exempts de toute prétention).

Ainsi, le fameux portrait de Louis Pasteur - qui illustre classiquement les manuels scolaires - témoigne de la parfaite compréhension qu'avait Edelfelt de ses modèles.
Lors du Salon de 1886, ce portrait - qui représente le savant au travail, à sa paillasse - a éclipsé celui proposé en même temps par François Lafon et qui était beaucoup plus "officiel" et académique. Le décalage était complet, et le génie d'Edelfelt a sauté aux yeux de tous !

Albert Edelfelt, Portrait de Louis Pasteur, 1885
Huile sur toile
Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, en dépôt au musée
d’Orsay. Photo © RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Martine Beck-Coppola

Heureusement, le finlandais ne se contenta pas du rôle de portraitiste pour gens fortunés. Car, en s'installant à Paris, l'artiste s'est, au contact de Jules-Bastien Lepage, "converti" au pleinairisme, ce courant privilégiant l'observation de la nature et l'étude de la lumière. Et quelle lumière! Les œuvres sont limpides, il n'y a pas d'autre mot.

Chaque été, Edelfelt se rendait en Finlande où il trouvait matière à des scènes de la vie "simple", "authentique" comme on dit. La vie au grand air.

La technique picturale est classique mais irréprochable, que ce soit les huiles ou les pastels. Coloriste virtuose, Edelfelt restitue comme personne la luminosité franche du nord. Il y a toujours un détail d'une infini beauté: un paysage magnifique en arrière plan ou un charmant bouquet de fleur.

Avec toute l'empathie dont il était capable, Edelfelt traduisait en images les émotions de ses sujets, leur peine, leur accablement, leur joie teintée de nostalgie tant le bonheur est fugace. Les peintures témoignent du grand respect que l'artiste avait à l'égard de ses modèles. Qu'ils soient des gens simples ou des personnalités, on sent toute la considération qu'il avait pour eux. Il saisit les regards de façon exceptionnelle. Ah, le regard de la petite Berta qui plante ses beaux yeux bleus droit dans les vôtres ! Et celui de la bonne au Jardin du Luxembourg, toute attendrie par le bébé qu'on lui présente.

A chaque tableau, l'émotion nous saisit. Et si ses toiles sont plus lisses, si la touche est moins épaisse, et si le rendu est plus réaliste que chez les Impressionnistes, Edelfelt n'a absolument rien à leur envier, pas même à Monet (le plus grand d'entre eux, à mon humble avis).

Je parie qu'à peine sorti de l'exposition, vous aurez, comme moi, la nostalgie d'Edelfet et l'envie de très vite le retrouver.

Jusqu'au 10 juillet 2022
Petit Palais
, Paris
Plein tarif : 11 euros
Tarif réduit : 9 euros
Gratuit : - 18 ans

Métropole, Vincent Farrasse, Arnaud Raboutet, Théâtre de Belleville

Métropole nous invite à suivre les trajectoires croisées de six personnages : Liane, Claire, William, Mehdi, Latifa et Xavier.

Sur fond de Grand Paris, ils se côtoient, ils se confrontent et partagent leurs rêves et désillusions...

Ces six personnages dévoilent leurs histoires en parcourant les lieux du Grand Paris. De la Défense au Plateau de Saclay, ils essaient de s’adapter à un environnement sans cesse en mutation et en mouvement.

Liane, Claire, William, Mehdi, Latifa, Xavier proviennent d’horizons différents mais ils sont tous citadins. Ils sont tous touchés par ces mutations urbaines. Traductrice sous-payée, chômeur, femme de ménage, étudiant, directeur d’une entreprise... On y découvre un vrai bouillon social.

Le Grand Paris est la toile de fond, mais c’est à travers la manière dont les comédiens parcourent la scène et l’écriture entrelacée que la “métropolisation” des individus est la plus visible.

Le spectacle Métropole nous invite à découvrir les histoires de ces personnages qui se trouvent au carrefour de leur vie, à la fois avec ingéniosité et en toute simplicité.

Jusqu'au 29 mars 2022
Théâtre de Belleville

Métropole
Texte : Vincent Farrasse
Mise en scène : Arnaud Raboutet
Distribution : Daniel Berlioux, Joséphine Thoby, Benoit Facerias, Elisa Hartel, Massyl Boudib, Camille Gélin

La villa des étoffes, Anne Jacobs, 10/18

J’ai choisi de lire ce livre à la lecture de la 4ème de couverture : après la 1ère guerre mondiale, en Allemagne, atelier de Haute Couture, saga familiale.

Après une étude approfondie du livre: SURPRISE ! ... J'ai le Tome 3 entre les mains ! 

Tant pis, je lirai, peut-être le premier et le deuxième plus tard….

L’histoire se déroule à la fin de la Première Guerre Mondiale.

L’Allemagne est acculée par la France, on découvre la vie d’une famille d’industriels allemands qui reprend le rythme d’une vie « normale » et la vie de leurs employés de maison.

On sent parfaitement l’évolution de cette société qui sort d’un XIXème siècle guindé avec ses protocoles et normes et qui entre dans ce XXème siècle qui va bousculer tout ce monde bien rangé.

La place des femmes va radicalement se modifier et et devenir proéminente.

Le peuple ouvrier va obtenir des avancées substantielles.

En fil rouge, une jolie histoire d’amour va illustrer tout ce changement.

J’ai dévoré ce livre, lequel peut se lire indépendamment des autres tomes.

C’est décidé : je vais me procurer les deux premiers tomes, bien sûr.

Sortie en poche le 02 février 2022
Éditions 10/08 Domaine Étranger
646 pages / 9,20€

Rien de sérieux, Naoise Dolan, 10/18

Rien de sérieux est le premier roman de Naoise Dolan, une irlandaise née en 1992. Aussi espéré-je en le lisant en apprendre davantage sur la jeunesse actuelle. On en a parfois assez de lire des livres écrits par des vieux !

Rien de sérieux conte l'histoire d'Ava, une irlandaise qui a vidé sa "cagnotte IVG" pour s'installer à Hong-Kong où elle enseigne l'anglais BBC à des enfants indigènes, ce qui est un comble pour celle qui parle l'anglais de Dublin et qui découvre certaines règles de la grammaire anglaises en même temps qu'elle les enseigne à ses élèves. Ava est assez solitaire ; elle snobe ses colocataires et ses collègues de travail.

"Mes jours de congé étaient le dimanche et le lundi. En salle de pause, je suis convenue avec mes collègues que travailler le samedi était catastrophique pour la vie sociale alors que je n'en avais pas, ou presque. Mais cela ne me dérangeait pas. J'aimais avoir du temps pour penser. En outre, la fréquentation du métro aux heures de pointe m'apportait une présence." (p. 124)

Ava rencontre Julian (un banquier anglais au flegme tout britannique), avant de faire la connaissance d'Edith (une jeune avocate Hong-kongaise). Alors s'installe la confusion des sentiments.

Certaines critiques nous vantent la "folle modernité (du roman) sur les relations amoureuses" (Madame Figaro), comme si le questionnement sur l'amour et sur le genre étaient l'apanage des Millenials. En réalité, force est de constater que les jeunes d'aujourd'hui n'ont, au fond, rien inventé.

"On peut très bien se passer de mecs dans la vie, j'y vois même une certaine forme d'élégance, mais la société est ainsi faite que j'ai du mal à assumer ce point de vue. Il faut faire semblant d'être déprimée lorsqu'on reste célibataire trop longtemps. Ça a le don de l'énerver. J'ai bien d'autres raisons de déprimer dans la vie." (p. 42)

Reste que la narration est bien menée et que l'écriture de Naoise Dolan est vive. Le livre est en outre truffé d’anecdotes intéressantes sur la situation peu enviable des femmes en Irlande, sur la domination occidentale, ou encore sur la grammaire anglaise. (Qui a dit que l'anglais était une langue facile ?)

"En Irlande, on écopait de cinq ans pour avoir violé une fille, de quatorze ans pour avoir avorté à la suite d'un viol, et de la perpétuité dans un couvent de la Madeleine pour avoir été violée, sachant qu'il en existait encore au moment de ma naissance. Rien de tout cela n'était la faute des hommes qui me sautaient, mais quand on était une fille, comme moi, cela pesait forcément sur l'état d'esprit lorsqu'il s'agissait de baiser" (p.83)

En décrivant la condescendance des anglais vis-à-vis des autres anglophones, l'autrice nous parle plus généralement de la domination des puissances coloniales (et des hommes blancs) sur le reste du monde, même si certaines réflexions sur les rivalités irlando-britanniques tiennent parfois de la private joke.

Le récit est assez amusant et le livre se lit très bien. A l'image de son héroïne, ce roman est séduisant. J'ai néanmoins fini par le trouver un peu lassant tant il ressasse le thème un brin éculé du je-t'aime-moi-non-plus et de la peur de s'engager.

Rien de sérieux
Roman
Naoise Dolan (Trad. Nathalie Peronny)
Sortie le 4 mars 2022 chez 10/18 Littérature Étrangère
336 pages / 8,20€

La vie et la mort de J.Chirac, roi des français, Julien Campani, Léo Cohen-Paperman, Théâtre Belleville

« Qui est Jacques Chirac ? Que cache-t-il sous son masque grotesque, conquérant et populaire ? Et en quoi peut-il nous révéler quelque chose de notre démocratie ? »

Léo Cohen-Paperman et Julien Campani se sont lancés le pari un peu fou de peindre le portrait des huit présidents de la 5e République, de Charles de Gaulle à Emmanuel Macron. « La vie et la mort de J.Chirac, roi des français » est le premier volet de cette série intitulée « Huit rois ».

Nous avons tous un peu de Jacques Chirac dans notre imaginaire individuel et collectif. De l’opportuniste à la figure bienveillante, en passant par le « Super Menteur » de la marionnette des Guignols de l’Info, Jacques Chirac est un personnage connu, le réceptacle d’émotions puissantes parfois contradictoires.

Personnage mosaïque, il a été tour à tour : protectionniste et libéral, figure du peuple et ami des nantis, souverainiste et pro-européen…

Tout au long de la pièce, nous le suivons sur un demi-siècle de vie politique et intime, de 1967 à 2007, accompagné de son fidèle chauffeur. Le portrait de Jacques Chirac est aussi le prétexte pour « prendre le pouls de la démocratie » et suivre l’évolution des préoccupations des Français.

Dès le début de la pièce, le public est convié à prendre une part active au déroulé du spectacle, ce qui crée un sentiment de proximité avec les comédiens et la figure de Jacques Chirac. Nous sommes prêts à rentrer dans le cercle de ses intimes.

Julien Campani, Léo Cohen-Paperman, accompagnés par Clovis Fouin, réussissent leur premier pari en nous faisant redécouvrir la figure politique de Jacques Chirac avec une mise en scène résolument moderne, interactive et proposant des points de vue esthétique multiples (comme un clin d’œil au personnage principal). Nous avons déjà hâte de découvrir le portrait n°2 !

La vie et la mort de J.Chirac, roi des français
Texte : Julien Campani, Léo Cohen-Paperman
Avec : Julien Campani et Clovis Fouin
Théâtre de Belleville
Jusqu'au 31 mars 2022

Durée 1h20

Le petit terroriste, Omar Youssef Souleimane, Hervé van der Meulen, Montansier

Au lendemain des attentats de 2015, Omar Youssef Souleimane (un syrien réfugié en France) s'est rappelé sa jeunesse en Arabie Saoudite, où l'enseignement salafiste aurait pu le transformer lui aussi en terroriste. Il en a témoigné dans un roman qui est aujourd’hui adapté au théâtre.

Lorsqu'il était enfant, Omar Youssef Souleimane a vécu quatre ans en Arabie Saoudite, où ses parents, deux dentistes syriens, s'étaient installés. Son père religieux pratiquant s'épanouit dans ce pays berceau de l'Islam et souhaite faire de ses fils de bons croyants:

"Ordonnez à vos enfants de prier quand ils atteignent l'âge de sept ans et frappez-les s'ils la délaissent quand il atteignent l'âge de dix ans."

Oui mais voilà, le petit Omar fait rapidement la prière buissonnière ! La religion, pourtant omniprésente dans son pays d'adoption, ne l'intéresse pas vraiment, d'autant qu'il se rêverait plutôt poète ou Bruce Lee. Sans compter que les interdits religieux pèsent trop sur ses désirs (pré)adolescents.

Or voici que les choses changent avec les attentats du Onze Septembre. Le pays est en liesse tandis qu'Omar éprouve quelque difficulté à se réjouir de la mort d'innocents, fussent-ils américains. Certes, mais Omar entrevoit dans le djihadisme un facteur d'intégration dans une société raciste où il ne fait pas bon être syrien. Et puis, il suit l'exemple de ses parents qui vénèrent Oussama Ben Laden.

"Mange bien, pour devenir un grand djihadiste. Comme Oussama."

Omar se révélera finalement doté d'un esprit trop indépendant et rebelle pour suivre aveuglément un embrigadement religieux.

La pièce est un témoignage particulièrement intéressant et on lui pardonnera bien volontiers ses quelques défauts. (Le texte est assez décousu et tient davantage de la succession d'anecdotes que de la dramaturgie. Le comédien est charmant mais il butte régulièrement sur un texte peu naturel car truffé de passé simple.)

Ce spectacle est montré à des lycéens yvelinois dans le cadre du parcours de lutte et de prévention contre la radicalisation, et s'accompagne d'ateliers d'écritures. Omar Youssef Souleimane fait donc un gros travail d'accompagnement afin d'expliquer qu'il ne s'agit en aucune façon de stigmatiser l'Islam, mais plutôt de démontrer que la foi sincère (quelle que soit la religion) peut être dévoyée et instrumentalisée à des fins violentes. Au théâtre, cette pièce était suivie d'un débat et sympathique et éclairant.

Bravo au Théâtre Montansier qui a produit cette pièce salutaire, intelligente et non dénuée d'humour.

10 & 11 mars 2022
Omar Youssef Souleimane
mise en scène Hervé van der Meulen
son et vidéo Charles Leplomb, lumières Stéphane Deschamps

avec Elie Youssef
Théâtre Montansier Versailles

Connemara, Nicolas Mathieu, Actes Sud

Hélène est une quadragénaire du Grand Est. Douée pour les études, elle a fait une grande école de commerce, est montée à Paris pour tenter de réussir dans le consulting. De retour sur ses terres natales, après un burn-out, Hélène repense à (voire revit) ses quinze ans avec une nostalgie douce-amère.

Prenant le prétexte de la relation entre ses deux personnages principaux, Hélène et Christophe (l'ancienne star du lycée qui, lui, est resté au pays) Nicolas Mathieu entrecroise le présent et la jeunesse d'Hélène ; il alterne ainsi chapitre après chapitre les années 2017 et 1993.

Comme dans son précédent roman (Leurs enfants après eux, lauréat du Prix Goncourt 2018), Nicolas Mathieu raconte la France d'en-bas, ou plus précisément de la France du côté (de Nancy). Il reprend le thème de la vie des "vrais" gens et celui de l'adolescence dans les années 1990.

Nicolas Mathieu a un succès fou parce que ses histoires parlent à beaucoup de lecteurs, ces quadra provinciaux ayant grandi en périphérique d'une ville moyenne (la "France pavillonnaire"). Qu'ils soient restés dans leur province ou qu’ils l’aient quittée pour une métropole, ils sont aujourd'hui revenus de tout après avoir soit assisté impuissants au déclin de leur campagne soit sacrifié leur jeunesse à saisir des tableurs Excel ou à remplir des slides PowerPoint.

Nicolas Mathieu s'attache à démontrer que la vie passe vite. Hier encore tu avais quinze ans, des rêves (raisonnables) plein la tête, te voici aujourd'hui arrivé à la quarantaine sans avoir vu passer ni la vingtaine ni la trentaine, et demain il te faudra vieillir puis mourir. Vous l'aurez compris, Nicolas Mathieu a la nostalgie pas vraiment joyeuse ; il ne fait pas dans l'optimisme mais plutôt dans la désillusion, sans aller pour autant jusqu'à l'aigreur. Il raconte avec compatissance mais sans complaisance la vie de la génération X (cette génération mal définie, coincée entre les Baby boomers et les Millenials) : une adolescence aux allures grunges, une jeunesse professionnelle pleine d'optimisme, un présent assez merdique et un avenir pas vraiment riant.

Moi qui ai sensiblement l’âge de l'auteur, j'ai apprécié les multiples références à l'époque de mes quinze ans autant que le constat lucide sur notre société actuelle. L’écrivain maîtrise très bien son sujet, décrit avec acuité la morosité et l’ennui de la jeunesse et réussit même les scènes de sexe (sujet casse-gueule s’il en est).

J'ai aimé lire ce livre dont j'ai dévoré les 400 pages quasiment d'une traite. Oui mais voilà, lorsque je l'ai refermé, un je-ne-sais-quoi me turlupinait.

C’est qu’en arrière-plan, on devine tout le "métier" de Nicolas Mathieu, ses trucs d'écrivain. Ainsi, il choisit avec soin les noms de ses personnages. Il choisit aussi soigneusement son vocabulaire, qu’il soit opérationnel (EBITDA, k€, slides etc.) ou qu’il s’agisse d’un langage plus châtié ("pusillanime", "commensal", "l'orbe massif du crâne", "ses deux séides convinrent qu'il était temps de se replier sur le buffet", "zélotes", "enguirlander", "panoptique", "méphistophélique" etc.) ; ce n'est pas désagréable mais, comment dire, ça veut trop "faire" écrivain. La construction narrative est, quant à elle, presque trop parfaite techniquement pour que l'histoire nous émeuve en profondeur.

Connemara est presque trop bien écrit !

Nicolas Mathieu
EAN : 9782330159702
400 pages, 22€
Actes Sud (02/02/2022)

Belfast, Kenneth Branagh, Universal Pictures France

Belfast et sa guerre de religions. Un sujet difficile et traité avec une légèreté presque indécente par un cinéaste inégal mais tellement amoureux de son art !

On peut finalement beaucoup pardonner à Kenneth Branagh. Il a énormément de défauts mais il a une passion sans limite pour son art et cela se voit à l’écran. Il a eu des ratés. Il erre à Hollywood comme un Yesman assez sage. Mais il continue coûte que coûte à défendre son cinéma plein, énorme et généreux.

Il n’y a pas (ou peu) de cynisme chez ce cinéaste connu pour son admiration pour Shakespeare. Il lui emprunte l’emphase depuis son tout premier film, Henry V. Et depuis il déroule une carrière hésitante mais menée avec une fougue qui force le respect.

Il ne faut donc pas compter sur lui pour vous raconter frontalement le drame de l’Irlande du Nord. Branagh est un romanesque et un romantique. Il va donc s’en tenir à ses souvenirs et les sublimer dans un film d’une tendresse presque hors de propos par apport au conflit nord irlandais. Certains vont hurler devant tant de naïveté mais, dans notre époque, ce point de vue est assez vivifiant.

Car le réalisateur de Peter’s Friends s’applique à suivre Buddy, jeune garçon de huit ans, amoureux de la première de sa classe et complice de ses grands-parents, face au début de la guerre entre protestants et catholiques. C’est un enfant et Branagh restera à sa hauteur.

Ajoutons à cela un magnifique noir et blanc et nous fuirons ainsi les violences et les horreurs des troubles de Belfast. Face à l’histoire s’installe une chronique familiale douce, stéréotypée mais transcendée par une mise en scène qui colle aux idées d’un enfant qui va bientôt perdre son innocence.

Ici, c’est l’intime fantasmé plutôt que la grosse démonstration, mais toujours résiste ce goût pour l’image qui en dit plus que le simple scénario. Et toute la différence se fait ici ! Cette croyance semble absolue chez Branagh, visiblement heureux de se raconter. C’est un film terriblement sincère, vrai derrière ses artifices, et qui donne l’espérance là où il ne semble régner que le chaos. Ça fait du bien. Vraiment !

02 mars 2022
Kenneth Branagh
98mn
Universal Pictures France

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