Neil Young, Dorothy Chandler Pavillion 1971 et Royce Hall 1971, Citizen Kane Blues


Joyeux Noël ! C'est comme ça avec Papa Neil Young. C'est tous les jours la fête. Quand il ne cogne pas sur le streaming et les politiques, le Loner se lance dans une belle rétrospective de sa propre carrière.
Il sort donc des nouveaux albums avec plus ou moins d'inspirations mais il conserve sa farouche volonté d'en découdre avec le Monde. On l'aime beaucoup pour ça. Ce sens de la détermination et de la nouveauté font de lui un artiste prolixe mais rare !
Il tente encore des explorations sonores. Il est curieux de tout et trouve dans son grenier des trésors que l'on ne pensait plus entendre. Il y a eu des disques - inaboutis selon lui - qui se sont révélés être des merveilles.
Il a retrouvé toute une série de concerts enregistrés qui montrent toutes ses périodes et expérimentations, électriques ou acoustiques. Le pape du grunge a une actualité permanente et nous le remercions de tous ces beaux cadeaux!
Cette fois ci il se montre facétieux avec trois sorties d'enregistrements de sets en solitaire. Lui et sa guitare. La même année quasiment. La même tournée. Et la même ambiance? C'est le petit jeu lorsque l'on écoute Dorothy Chandler Pavillion 1971 et Royce Hall 1971
De belles chansons du début de son répertoire. De la musique folk hantée par les tourments du musicien, ravi de se promener seul dans son répertoire. C'est aussi ce que l'on retrouve dans le délicat Citizen Kane Blues, encore une captation solitaire et solaire aussi. La voix et la guitare se rejoignent dans les vertes vallées du blues assez nuancé de Neil Young.
Ça sent la répétition. Et on a une grosse pensée pour les fans de l'artiste qui doivent encore casser leur tirelire, comme tous les trois mois dorénavant. Mais le son si particulier est vraiment une douce tempête dans le monde de la musique américaine. La générosité du gars est singulière. Peut-être pas besoin des trois disques pour le (re)découvrir mais franchement pour l'été, ces disques sont des bouffées d'air!
Là où vont les belles choses, Michelle Sacks, 10/18


La couverture et le titre ("Là où vont les belles choses") nous laissaient espérer un récit beau et nostalgique, c'est en réalité une bien triste histoire qui nous est contée par Michelle Sacks.
Dolly a sept ans. Elle joue tranquillement avec Clemesta (son poney en peluche affublé d'un nom qui sonne comme un antidépresseur) lorsque son père la saisit et la jette précipitamment dans sa jeep. Ils "partent à l'aventure" rien que tous les deux, lui annonce-t-il ; une aventure dont on sent dès le départ qu'elle recèle quelque chose de louche.
Ayant choisi une enfant comme narratrice de son roman, l'autrice tâche de restituer le phrasé, la langue et l'état d'esprit d'une pipelette de sept ans. A mon avis, ce procédé est légèrement casse-gueule et, d'ailleurs pas toujours très convaincant. A la longue, la lecture du livre est parfois un brin fastidieuse, d'autant qu'il faut attendre 175 pages pour que l'écrivaine cesse (enfin) de tourner autour du drame. Heureusement, les choses s'améliorent nettement dans la seconde moitié du livre. (Le dernier chapitre est bouleversant, bien que l'on ne soit pas totalement surpris par le dénouement.)
Tout au long du livre, la petite new-yorkaise découvre par la vitre de sa voiture un paysage ponctué de mobile-homes posés sur des parpaings, d'églises protestantes aux slogans accrocheurs et de drapeaux confédérés étendards de la fierté blanche. La description de l'Amérique proposée en filigrane est saisissante et vaut le détour.
Ainsi, à travers les yeux d'une enfant, ce livre témoigne de l'effondrement du rêve américain et de la peur du déclassement, avec pour obsession d'échapper à l'obésité, la crasse, la vulgarité et la bêtise. Le paysage défile et nous en apprend finalement beaucoup sur les États-Unis. J'ai été particulièrement saisi par l'image de l'aigle dont le dresseur a coupé les ailes pour l'empêcher de voler. Tout un symbole pour l'emblème de l'Amérique.
Paru le 16 juin 2022
Éditions 10/18, Collection Littérature étrangère
Traduit de l'anglais (Afrique du Sud) par Romain Guillou
309 pages / 8,20€
Hugo, l’Interview, Yves-Pol Deniélou, Charlotte Herbeau, Lucernaire


L'esprit du grand écrivain Victor Hugo répond aux questions posées par une journaliste de la radio que l'on ne voit à aucun moment. Yves-Pol Deniélou a su créer un merveilleux patchwork de textes à partir des poésies, des journaux intimes, des romans, des lettres de Hugo.
Un grand moment de théâtre.
Jusqu'au 26 juin 2022
"Hugo, l'Interview", de et avec Yves-Pol Deniélou, d'après des textes de Victor Hugo,
mise en scène et voix off Charlotte Herbeau.
Théâtre Le Lucernaire, Paris
Zai Zai Zai Zai, Fabcaro, Paul Moulin, l’Atelier


Zaï Zaï Zaï Zaï, on connaît tous la chanson. Tous ou presque.
Mais qui connaît la bande dessinée ?
Qui connaît Fab Caro, facétieux et précis observateur des tics et dérives de notre époque ?
Qui connaît cet univers de pince-sans-rire où l’auteur se place au premier rang de ceux dont il exagère traits et manies ?
Je crois que nous sommes de plus en plus nombreux. Il me semble que chaque fois que j’en recommande la lecture, tous, y compris les plus résistants, sont emportés dans la tourmente du rire.
C’était donc pleine d’espoir et d’appréhensions mêlés que je me rendais au Théâtre de l’Atelier pour y découvrir la transposition de Zaï Zaï Zaï Zaï au déroulé délicieusement absurde, subtil et drôlissime en spectacle. Pour la petite histoire, la dernière pièce que j’avais vue à l’Atelier -provinciale que je suis, j’y vais trop rarement- était « La Douleur » de Marguerite Duras avec Dominique Blanc, autant dire une autre extrémité de la diagonale.
Alors, comme j’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir le choix de mise en scène, très efficace à mon sens, je vous en laisserai la surprise - si toutefois elle peut être maintenue.
Les acteurs m’ont enchantée par leur engagement, leur précision, leur fantaisie, leur retenue jusqu’à l’excès.
Tout n’était que délice – exception faite du verre de Malbec consommé et non dégusté en terrasse avant la représentation.
Fab Caro était là qui dédicaçait sympathiquement quelques uns de ses opus. Évidemment, lectrice de son univers, je me suis abstenue de recourir à ses services. Trop de circonstances et remarques absurdes auraient envahi mon cerveau débridé. Avec l’amie chère qui m’accompagnait, à qui je dois la découverte de Fab Caro, nous nous sommes contentées de nos fictions respectives et mentales.
Qu’en est-il de la pièce pour ceux qui n’ont pas lu la bande dessinée ? Mystère.
Je peux simplement recommander de lire avant d’y aller ou de lire après avoir vu.
Si vous lisez avant de voir, peut-être apprécierez-vous autant que moi les quelques répliques spécialement glissées dans cette version actualisée.
PS: Cliquez ICI pour retrouver la critique d'une autre adaptation théâtrale de cette BD.
Prolongations jusqu'au 03 juillet 2022
Théâtre de l'Atelier, Paris XVIII
Durée 1h
de 17 à 33€
Mise en scène : Paul Moulin
Adaptation : Maïa Sandoz et Paul Moulin
Création sonore : Christophe Danvin
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Avec, en alternance :
Élisa Bourreau, Ariane Begoin, Serge Biavan, Maxime Coggio, Christophe Danvin, Aymeric Demarigny, Jean-François Domingues, Cyrille Labbé, Paul Moulin, Emmanuel Noblet, Maïa Sandoz et Aurélie Verillon
Avec la voix de Serge Biavan
La Fabrique, Simone Van der Vlugt, 10/18


Vu de l’hexagone, un récit sur l’évolution industrielle de la transformation laitière en technique fromagère de pointe semble un terrain connu. Ainsi qu’une narration sur la Grande Guerre dont chaque français garde les cicatrices d’aïeux brisés.
Pourtant Simone Van der Vlugt réussit à nous garder éveillé, grâce à l’attachement que l’on éprouve pour quelques-uns de ses personnages. Elle nous prend par la main pour nous guider aux travers vingt années, parcourant les mœurs néerlandaises, du monde paysan à celui de la haute bourgeoisie, signalant ici les castes infranchissables, là les règles immuables et intransgressibles des comportements, le combat des femmes pour une émancipation, le couvercle imposé par les hommes pour les maintenir dans leur rôle inférieur, jusqu’à ce que la guerre révèle leur indispensable présence, évènement qu’elle ne lâcheront plus jamais, une porte vient de s’entrouvrir, le monde figé vient de changer brutalement.
L’écriture est fluide, facile, agréable, un beau roman pour une fresque joliment peinte, riche en faits historiques, ou anodins mais pénétrant, offrant au récit une véracité bien ficelée. Dommage qu’aucune véritable surprise ne nous remue les tripes pour accélérer la lecture. Les différentes aventures sont devinées avant la narration, et la fin convenue. Un joli moment donc, mais souvent déjà lu.
Toutefois, la comparaison annoncée avec Jane Austen ou Emile Zola me parait osée.
Date de parution : 02 juin 2022
Chez 10/18, collection : Littérature étrangère
Guillaume Deneufbourg (traduit par)
Top Gun Maverick, Joseph Kosinski,


Rappelons nous un peu le monde d’avant: il y avait des super héros qui envahissent les écrans et les sommets du box office. Nombreuses furent les stars de cinéma à finir dans des séries B sans envergure. Hollywood ne veut plus des acteurs à l'ego surdimensionné. Finis, les films d’action old school avec de la grosse vanne et des méchants risibles. Les effets spéciaux ont terminé de remplacer les cascadeurs…
Le dernier résistant semblait être Tom Cruise, éternel sourire d’un âge d’or d’Hollywood, qui se joue, tel un Belmondo scientologue, des dangers, pour de vrai, dans la série des Mission Impossible.
Puis il y a eu la Covid 19. Les plateformes sont devenues la règle. Les cinémas ont supporté une fermeture sans fin et les blockbusters se dégustent sur petit écran. Mais Tom Cruise, qui a souvent fait preuve de ténacité, veut encore y croire. Il revient avec Top Gun, son égo et cette incroyable croyance dans le film populaire, simple et efficace.
A 60 ans bientôt, le comédien devient le dernier dinosaure d’un cinéma qui échappe au numérique, et conserve l’idée du grand spectacle. Il y a donc tout cela dans cette suite du film pompier de Tony Scott qui a plus d’une trentaine d’années tout de même.
Le célèbre Maverick n’a pas l’âme d’un carriériste mais possède le regard clair d’un homme qui défie la mort avec un certain plaisir. Il est donc un capitaine appelé à la rescousse pour former des petits jeunes afin de réaliser une mission délicate dans un état voyou.
Tom Cruise ressort les lunettes de soleil, la grosse moto, les sous textes homos (mais plus lights), les mâchoires carrées, la belle nana à séduire et les uniformes bien repassés. Ce n’est pas vraiment une suite mais presque un remake dans lequel s’incruste le vieux Tom Cruise face à des têtes à claques qui se prennent pour les meilleurs.
Il visite sa légende et prend conscience de l’exploit du premier film: les avions. Les scènes sont spectaculaires. Cruise prend les commandes et poursuit son obsession: jouer les trompe la mort. Embarquer son public avec lui.
Il le fait bien avec un réalisateur (Joseph Kosinski) qui fait dans la virtuosité et un certain réalisme. On devine que la star et les jeunes qui tentent de le seconder ont pris des risques et des poussées aux fesses assez extraordinaires.
Après la pandémie, le comédien semble être là pour sauver le cinéma fait pour grand écran. Les clichés pleuvent mais rassurent comme un gros doudou que l’on ne trouvait plus dans nos écrans multimédias. Cruise fait le lien entre l’ancien (très jolie scène avec Val Kilmer diminué) et le récent (les moustaches de Miles Teller). Il rechigne à se plier aux dictats du Hollywood d’aujourd’hui et le film semble même se révolter contre les nouvelles normes. On pourrait être pris nous aussi par un certain tournis.
Tom Cruise se voit en guide d’un cinéma bigger than life. Ultime dans tous les points, Top Gun Maverick a tout pour agacer à commencer par sa star omniprésente. Il n’en est rien: on trouve ça renversant, marrant et (presque) intelligent.
Sortie le 25 mai 2022
Action (2h11)
Paramount Pictures
De Joseph Kosinski
Avec Tom Cruise, Miles Teller, Jennifer Connelly
Au fin fond de la petite Sibérie, Antti Tuomainen, 10/18


Voilà une belle découverte !
Antti Tuomainen use de la première personne durant la rédaction de son récit, et ça change tout. La liberté d’écriture dans le texte hors des dialogues offre des compositions et des réflexions qu’interdit l’usage de la troisième. Le discourt est franc, direct, primesautier sans s’embarrasser des conventions. Du coup le ton est le bon.
Une écriture limpide, même si le style impose parfois une narration hachée, nous entraîne dans le sillon de la vérité, nous accompagne comme un acteur de la scène. Nous participons à l’élaboration de la pensée du héros et jugeons des décisions prises.
Ce village finlandais planté aux confins du nord du pays regroupe tout un tas de personnages ambigus aux environnements obscurs évoluant sous des températures glaciales.
Les flash-back - parfois trop présents et lourds dans certains récits - sonnent ici justes et offrent du corps à l’histoire.
Une belle intrigue, parfois tendre, d’autres fois dures, un beau style, un auteur à suivre.
Date de parution : 02 juin 2022
chez 10/18
Traduit par Anne Colin du Terrail (Finnois)
312 pages / 8,20€
L’octopus et moi, Erin Hortle, 10/18


Jadis, de grands écrivains – américains notamment – évoquaient la beauté des grands espaces avec un style tout en virilité. Avec Erin Hortle, c’est un genre de récit différent qui est proposé, celui de la relation d’une jeune femme cabossée à son environnement (la Tasmanie) ; une relation intime, mais aussi confuse et pleine de contradictions.
« Le monde est plein de sources d’anxiété, se dit Lucy : l’environnement qui se dégrade, le réchauffement climatique, et en plus elle n’a plus rien à se mettre. » (page 186)
La plume d’Erin Hortle se fait transformiste et imite la voix d’humains de genres et d’âges différents, mais aussi de phoques, d’oiseaux ou encore de pieuvres. C’est un livre actuel, qui traite de problématiques d’aujourd’hui telles que le rapport au genre, à l’environnement et aux êtres qui nous entourent, qu’ils soient humains ou non. Les bouseux qui ne sont jamais sortis de leur patelin et les néo-ruraux écolos aiment tout autant leur environnement mais se détestent mutuellement, chacun pensant que l’autre n’a rien compris à la Nature qui l’entoure.
« S’il te plaît, Flo, ne les tue pas, supplie Lucy. Tu sais que ce sont des femelles qui essaient de trouver un endroit pour pondre leurs œufs. Et puis elles sont intelligentes. Tellement intelligentes ! Plus qu’un chien ! Tu ne tuerais pas une chienne enceinte, quand même !
- Faut pas voir les choses comme ça, réplique simplement Flo.
- Et pourquoi pas, demande Lucy ?
- Mais parce que si on voyait les choses comme ça, on ferait plus jamais rien, non ? » (page 396)
Lucy, le personnage principal, est une battante, mais pas du genre agressif ; elle aime la vie et affronte les difficultés comme elle peut, elle se débrouille, tâtonne, doute, elle rit, elle pleure et on a envie de la suivre. Cerise sur le gâteau, je rechigne tout comme elle à manger un animal aussi fascinant et intelligent que le poulpe !
Le livre fait plus de 400 pages ; c’est un impressionnant travail, surtout pour un premier roman. L’écrivaine Erin Hortle sait faire monter l’intensité dramatique et créer une attente angoissée chez son lecteur. Et s’il est question d’une histoire d’amour et d’attirance adultérine, le propos du livre est bien plus riche et profond qu’une simple bluette. Et la fin, simple et émouvante, est très belle.
Date de parution : 05 mai 2022
Chez 10/18, collection Littérature Étrangère
8,80€ / 432 pages
Traduit par Valentine Leys (Langue d'origine : Anglais, Australie)
Je ne suis pas encore morte, Lacy M. Jonhson, 10/18

Le livre démarre par le récit échevelé de la fuite d’une jeune femme parvenant à s’échapper d’une pièce insonorisée où elle a été séquestrée et violée par son ex-compagnon.
« Je jaillis par la porte, les bras battant telles deux hélices désaxées, titubant comme une femme brûlée vive : les cheveux et les vêtements en flammes. Ou bien je ne titube pas. » (page 9)
Cette fuite n’est que le point de départ de l’histoire traumatique de Lacy M. Jonhson (le livre n’est pas un roman mais le récit d’une expérience vécue). La narratrice raconte combien cet homme soufflait le chaud et le froid sur son existence, alternant tendresse et violence physique pour mieux exercer son emprise, jusqu’à lui faire comprendre l’étendu de son droit sur elle, un droit absolu de vie et de mort.
Il est difficile d’admettre que l’on a été la victime de celui que l’on a aimé ; la raison s’y refuse et le cerveau n’hésite pas à reconstruire certains souvenirs pour rendre les choses moins insupportables. Les années passant, Lacy M. Jonhson tente de se reconstruire et tâche de bâtir une vie saine et équilibrée. Pourtant, malgré les kilomètres et les années, la distance entre Lacy M. Jonhson et son agresseur n’est pas abolie. Les thérapies et les pilules (qu’elles soient jaunes, bleues ou blanches) n’y changent rien : il est toujours là, tapi dans l’ombre de ses cauchemars et de ses angoisses.
Au fond, peu importe qu’elle ait été sa prisonnière pendant cinq heures (la durée du kidnapping) ou deux ans et demi (la durée de leur relation). Ce qui compte, c’est qu’il a tatoué son âme à l’encre de la peur et de l’angoisse, un traumatisme qui reste vivace même après une décennie. De ce point de vue, le témoignage est impressionnant.
La façon distanciée qu’a l’autrice de raconter son histoire est assez troublante. Les personnages n’ont pas de nom, elle les appelle Ma Grande Sœur, Ma Grande Amie, Mon Bel Ami ou encore, et surtout, l’Homme Avec Qui J’ai Vécu. Difficile de dire si cette distanciation rend le livre supportable ou encore plus glaçant !
Date de parution : 21/04/2022
chez 10/18, collection Littérature étrangère
Héloïse Esquié (traduit par)
Coupez, Michel Hazanavicius

Le film sur le cinéma est un genre à part entière. Et c’est le fond de commerce, ou l’obsession, de Michel Hazanavicius, cinéaste inégal mais toujours sincère dans ses intentions. Coupez est une œuvre heureuse et c’est déjà beaucoup.
Car Hazanavicius est d’une maladresse qui fait passer certains de ses films pour des productions cyniques et fades. Ce n’est pas le cas de Coupez, remake d’une série B japonaise fauchée et astucieuse.
C’est un autoportrait drôlatique, un peu prétentieux mais franchement sympathique de l’auteur. The Artist recyclait le charme du cinéma muet. Le redoutable faisait une révérence à Godard. On reconnaît une fois de plus cette volonté de célébrer le septième art en suivant le tournage perturbé d’un nanar gore et grotesque.
Sans dévoiler le film, on suit donc la vie dissolue d’un réalisateur français choisi pour réaliser un petit film gore en plan séquence. Il a l’ambition de réussir mais les catastrophes de plus en plus insurmontables vont s’accumuler…
Mais ce réalisateur ne baisse (presque) jamais les bras. Il a le cinéma comme religion, même s’il n’est pas un grand réalisateur. Il revendique même une certaine médiocrité (vite et pas cher) et il veut croire à ce projet invraisemblable qui met en scène les zombies les plus idiots du cinéma.
Au jeu de la comparaison avec l’original, le film du réalisateur d'OSS 117 a encore de la gueule, un esprit gentiment punk ou anar et cette énergie qui n’existe pas vraiment dans la comédie française. Parce qu’il peut dépeindre le monde du cinéma et ses artisans passionnés, Hazanavicius ne se renie jamais.
Audacieux et assez minimaliste, l’humilité va assez bien à l’auteur qui peut se consacrer à ses acteurs tous assez géniaux. Même quand on glisse vers la petite blague scatologique. L’humour se fait sur plusieurs étages. Le réalisateur s’amuse comme un petit fou et propose des degrés différents.
Il y avait là tout pour faire un film paresseux, mais Coupez est un ovni dans notre paysage franchouillard. Le ton est original. Le propos est atypique. L'optimisme est fêté. Le plaisir crève l’écran. On en oublie quelques longueurs. C’est le piège parfait pour plier tous nos préjugés et nos a priori. Malin, Coupez est une vraie bonne surprise. Celle qui nous font sortir du cinéma avec un sourire durable.
Sortie le 18 mai 2022
Comédie (1h51)
De Michel Hazanavicius
Avec Romain Duris, Bérénice Bejo, Grégory Gadebois






