Le voisin de Picasso, Rémi Mazuel, Marie-Caroline Morel, Contrescarpe

Le temps d'un « épisode » 

La pièce démarre comme elle se termine, sur la même vision pour le public, la même image. Image que l'on comprend au fur et à mesure.

On suit les fulgurances, les pérégrinations, du cerveau « dérangé » , obnubilé par Joseph Alexis Mazerolle, et en plein épisode psychotique, en phase maniaque, d'Antoine, comédien « en pause » et gardien de musée.

Il fait le trafic entre une salle menant à Picasso et une autre à son idole: Mazerolle. Se désespérant de voir le public s'intéresser à autre chose qu'au grand Picasso, Rémy Mazuel à la fois auteur et acteur nous entraîne dans un voyage à la découverte d'un peintre tombé dans l'oubli malgré son succès retentissant de son vivant.

Antoine (Rémy Mazuel) redonne vie à Joseph Alexis Mazerolle, à son histoire. Il le porte de nouveau sur le devant de la scène, devenant tour à tour son professeur ou son assistant.

On le retrouve ainsi un jour de 1863 dans les ateliers de Charles Gleyne professeur aux beaux-arts. Une scène magique où Monet, Renoir, Basile, Sisley, décideront de quitter son atelier après une remarque de trop d'un Gleyne dépassé, en désaccord profond avec la vision nouvelle de ces artistes alors méconnus et qui compteront pourtant parmi les têtes de file du mouvement impressionniste. C'est d'ailleurs Monet qui mènera cette désertion.

On y est.

Antoine devient technicien en couleur et nous explique comment les mélanger pour obtenir les teintes désirées.
Pion improvisé - coincé malgré lui dans une salle qui doit rester silencieuse où il oriente des groupes de brésiliens colorés - il trouve le temps de nous raconter l'histoire du veau (poulet) Marengo et du chef napoléonien qui en est à l'origine.

On suit le cheminement interne d'Antoine admirablement joué par Rémi Mazuel qui, auteur de son propre texte, sait toujours avec justesse user de son corps, de sa gestuelle, de ses expressions pour accompagner et inciter au rire ou à l'écoute, au sérieux.

On vit la pièce, on l'accompagne partout où il se rend. C'est d'ailleurs parfois frustrant de voir un portail se fermer. Heureusement, un autre s’ouvre aussitôt sur une scène tout aussi captivante !
C'est une heure qui passe vite, très vite, trop vite. Bougeant sans cesse, dynamique jusque dans le tressautement de ses doigts quand il est le vieux professeur de Mazerolle , Rémy Mazuel habite complètement le décor simple, épuré qui correspond idéalement aux besoins de la pièce et à l'évolution de ses tableaux successifs. Le jeu des lumières et du son permet au spectateur de véritablement s'immerger. J’ai passé un excellent moment et je remercie ceux qui en sont à l'origine.

C'est la  seconde pièce que je vois dans ce théâtre. De nouveau s'y mêle rêve et réalité avec cette fois-ci, en plus, la composante psychiatrique bien mise en avant et qui apporte une interrogation supplémentaire à tout ce que la pièce porte déjà en elle.

Vérifiez le niveau de votre lithium avant de venir vous régaler !

Février 2022
Le voisin de Picasso
de Rémi Mazuel, mise en scène Marie-Caroline Morel
Théâtre de la Contrescarpe
, 75005

La Seconde Surprise de l’Amour, Marivaux, Françon, Montansier Versailles

(c) Jean-Louis Fernandez

La Marquise, jeune veuve ayant perdu l'Amour de sa vie, fait le serment de plus jamais aimer ("mon veuvage est éternel"). Lisette, sa servante dévouée et optimiste, fait pourtant tout son possible pour lui faire oublier son chagrin.

"LA MARQUISE.
Il est vrai que votre zèle est fort bien entendu ; pour m'empêcher d'être triste, il me met en colère.
LISETTE.
Eh bien, cela distrait toujours un peu : il vaut mieux quereller que soupirer
LA MARQUISE.
Eh ! Laissez-moi, je dois soupirer toute ma vie.
LISETTE.
Vous devez, dites-vous ? Oh ! Vous ne payerez jamais cette dette-là ; vous êtes trop jeune, elle ne saurait être sérieuse"

Le Chevalier lui aussi est en deuil ; sa bienaimée est entrée dans les ordres pour échapper à un mariage arrangé avec un autre. Lui aussi se voudrait inconsolable, mais c'est sans compter sur les intrigues de Lubin, son valet, qui se met en tête de marier son maitre à la Marquise afin de lui-même se rapprocher de Lisette.

Il saute aux yeux dès le départ que la Marquise et le Chevalier sont épris l'un de l'autre. Chacun, voyant l'autre inconsolable d'avoir perdu un amour, l'estime donc capable d'aimer d'une façon absolue... et ne l'aime que davantage pour cela. Mais comme avouer son amour reviendrait à démontrer qu'on ne sait soi-même pas aimer, puisqu'on est capable de passer outre son amour perdu, il ne faudrait en aucun cas (s')avouer ses inclinations.

Au cas où vous ne m'auriez pas suivi, je résume: le Chevalier et la Marquise s'aiment mais n'osent se l'avouer.

Il s'ensuivra évidement des quiproquos et des rebondissements cocasses et très amusants, le tout servi par une langue classique et riche. Les imparfaits du subjonctif fusent: "que vous fussiez, crussiez, honorâtes, connussiez, avant que vous n'arrivassiez, je souhaiterais que vous restassiez" etc.

La mise en scène d'Alain Françon est, elle aussi, très (voire trop) classique. Le décor est archétypique du théâtre, sans invention aucune, même s'il est aussi beau que simple. Le jeu des acteurs est, lui aussi, sans surprise. Les comédiens jouent toujours face au public, même dans les dialogues ou les soliloques. Nous sommes donc résolument au théâtre, et c'est tant mieux.

On passe un agréable moment. Les comédiens sont talentueux, avec une mention spéciale pour les servants : Suzanne De Baecke incarne une Lisette pétillante et Thomas Blanchard excelle dans le rôle du valet. Par contre, le Marquis joue si mal et il est si raide que cela ne peut être qu'un fait exprès ; étonnant parti-pris...

La Seconde Surprise de l'Amour telle que proposée par Alain Françon est en définitive une pièce d'une fort belle facture, très classique. Dommage qu'elle manque de sel.

Jusqu'au 18 février 2022
Durée 1h50 / de 5€ à 39€

texte de Marivaux
mise en scène Alain Françon assisté de David Tuaillon, dramaturgie David Tuaillon, décor Jacques Gabel, lumières Joël Hourbeigt, costumes Marie La Rocca, musique Marie-Jeanne Séréro, chorégraphie Caroline Marcadé, coiffures et maquillages Judith Scotto, son Léonard Françon

avec Thomas Blanchard, Rodophe Congé, Suzanne De Baecke, Pierre-François Garel, Alexandre Ruby, Georgia Scalliet

production Théâtre des nuages de neige
coproduction Théâtre du Nord-Lille Tourcoing, Théâtre Montansier-Versailles

Chirac, Dominique Gosset, Géraud Bénech, Marc Chouppart, Contrescarpe

« Une ultime séduction » …

Que dire de plus ! Cette phrase qui conclut la courte présentation en quatrième du texte de la pièce résume admirablement et en trois mots l’impression que l'on ressent en sortant du théâtre . Ça et un indéfinissable sentiment de légèreté malgré le sérieux soulevé par certains messages d'une pièce le plus souvent drôle et légère. Dans le meilleur des sens.

Sobrement mis en scène, deux chaises de jardin parisien, comme celles que l'on retrouve au Luxembourg ou aux Tuileries sur fond de projections et de quelques mélodies…c’est parfait.

Restent les acteurs qui remplissent, emplissent l'espace.

Marc Chouppart ressuscite et campe un Chirac plus vrai que nature, aussi charmeur que toujours. Pour moi, pour ceux de cette génération née dans les années 80, Chirac symbolise la France politique qui aura accompagné notre enfance, l'adolescence, le passage dans le 21ème siècle et l’arrivée à l’âge adulte…

photo tous droits réservés Fabienne Rappeneau. Toute utilisation, diffusion interdite sans autorisation de l'auteur.

Étonnamment (ré)incarné

Marc Chouppart se réapproprie jusque dans le port (haut, au dessus du nombril) du pantalon, les cheveux bien tirés avec l’inévitable épis le long du col, la gestuelle, le maintien, l'esprit, l'attitude, l’éloquence, l’élégance et le charme, l'esprit et le souvenir de l'image d'un Chirac qui aura laissé cette douce impression dans l'esprit de la majorité des Français. Déjà hier et encore aujourd’hui.

Amateur de beaux mots, joliment tournés, usant du verbe à propos avec brio et humour - toujours pour servir ses objectifs, pour désamorcer les possibilités d’attaques - Chirac qui disait "les promesses n'engagent que ceux qui les écoutent" me surprend au tournant avec cette phrase oubliée (pour moi) "je n'ai jamais trompé ma femme, je me suis seulement trompé de femme. Nuance." Récité à la perfection par l'acteur. On croirait à certain moment réellement entendre Chirac. C’est parfois troublant. Le voir revenir parmi les vivants (Valérie fait le lien entre les deux mondes. Celui devenu dématérialisé pour lui, ancré dans le réel pour elle) pour nous livrer quelques ultimes messages et recommandations. Un spectre. On se retrouve face au fantôme vivant et palpable du président. On aimerait qu’il reste encore un peu, pouvoir lui poser des questions, prendre le temps de discuter autour d'un verre. Puisqu’il s'agit d'un rêve, j'aurais voulu m'endormir pour pouvoir les rejoindre.

Lorsqu’il quitte la scène sur ces paroles émouvantes et pleines de bon sens : "Enfin, nous devons renouer avec la nature ce lien de respect et d'harmonie".

On ressent cette impression de vide qui accompagne le départ de ceux qui habitent les lieux où ils se trouvent. Surtout quand le questionnement qui résonne après est d'importance et d’actualité.

Pour ceux qui sont aimé , admiré Chirac, c’est l'occasion de le revoir une dernière fois.

Pour ceux qui ne l'ont pas ou peu connu, c’est l'occasion de le découvrir sous son meilleur profil.

Pour les autres, ce sera toujours un excellent moment. Au-delà de l’évident hommage à l'homme, à son côté profondément Humaniste, à celui plus méconnu, moins mis en avant du temps de son vivant de sa passion pour l’Afrique et de l'Asie, au poète muselé - statut oblige- la pièce est efficace, drôle, questionnante et dynamique de bout en bout. Peut-être un peu trop courte ; j'en aurais bien pris pour une heure de plus!

Les acteurs sont excellents. Ce soir la interprétée par Fabienne Galloux-Meurisse (Giscard, Pécresse….) ne se laisse nullement voler la vedette par le remarquable Chirac/Chouppart.

Toujours à propos, il y a notamment ce moment propre à donner des frissons (en tout cas qui m'en a procuré) me rappelant au souvenir de ce poème de Baudelaire qu’ils récitent ensemble puis de concert.

« L'homme et la mer
Homme libre toujours tu chériras la mer
[…]
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables « 

Voilà encore un aspect qui rend la pièce des plus agréable. Baudelaire, Rimbaud, le lien qui unit certaines figures politiques aux poètes et à la poésie…

C’est en définitive une pièce très joliment traitée,  un moment drôle et émouvant, un retour à un univers politique que l'on pourrait croire jovial, bon enfant. Une pièce qui retrace avec bienveillance une partie du parcours et de la vie d'un homme politique aimé vraiment (par nombre de français, ce fût peut-être le dernier), qui gardera une place à part chez ses "chers compatriotes" ainsi que dans une belle partie du paysage politique contemporain et de l’(H)histoire politique de France.

Certains en prennent pour leur grade.

M. Sarkozy pour ne citer que lui. Toujours avec intelligence et humour. Presque avec délicatesse.... mais avec conviction!

J'en suis ressorti ragaillardi (cela faisait dix ans depuis ma dernière fois au théâtre et je recommande chaudement, avec l'envie d'y retourner rien que pour entendre encore une fois M. Chouppart faire la liaison du  t"

Une pièce de Dominique Gosset & Géraud Bénech
Théâtre de la Contrescarpe – 9 février 2022 21h00
Marc Chouppart
Fabienne Galloux-Meurisse ( pour cette représentation)
Pour le même rôle également Laurence Cordier

Affamée, Raven Leilani, Nathalie Bru 10/18

Edie est une afro-américaine dans un monde de blancs. Elle vit dans une coloc' du genre taudis (avec les cafards qui vont avec...). Au boulot, elle multiplie les erreurs : trop noire, trop grosse, elle a fait une fac au rabais (avec les emprunts étudiants qui vont avec...), elle n'est pas assez motivée, et en plus elle a couché avec tous les mecs.

Lorsqu'elle fait la connaissance d'Eric sur une appli de rencontre, on ne peut pas dire que ce soit le grand amour mais bon, même s'il est marié, peu disponible et un peu tordu, Edie a trop la flemme pour entamer une relation avec un autre mec. Il n'empêche que cette histoire va peut-être ranimer quelque chose en Edie.

En attendant, elle est totalement blasée et elle (se) traine un peu (voire beaucoup). Pourtant, on a une envie irrépressible de la suivre dans cette vie d'échecs et de désillusions (même si, à vrai dire, sa lucidité mordante lui ait interdit toute illusion).

J'ai aimé ce livre et apprécié le personnage. Car si le thème est éculé (un adultère un peu foireux), l'écrivaine Raven Leilani parvient à raconter cette histoire d'une façon irrésistible.

"Nous nous retrouvons dans le noir, et toutes ces choses insipides et trop généreuses que les hommes sont sujets à proférer avant de jouir ont l'air troublantes et vraies. Des mots tendres, cucul la praline. un vocabulaire qu'on reçoit, belle joueuse, et qu'on renvoie à la volée les yeux fermés. Parce que lorsque c’est fini, lorsqu’il se penche pour ramasser son pantalon, de l'autre côté de la porte il y a un monde avec des embouteillages, la rougeole et nulle place pour ces mots optimistes et capiteux." (page 178)

L'autrice réussit à nous embarquer totalement dans la vie de cette drôle d’héroïne qui est plus battante qu'elle ne veut l'admettre. Toujours à la recherche de quelques dollars, la narratrice enchaine des expériences surréalistes, déshumanisées et désastreuses, que ce soit comme livreuse à vélo ou comme sexcameuse.

"Je laisse tomber les petites annonces et me rabats sur un site de cam-girl respectable, même si j'ai du mal à y connecter mon Paypal et malgré la rareté du trafic. Pendant une demi-heure, je reste assise en soutien-gorge devant la caméra et ne décroche qu'un seul client. Le type passe la majeure partie du temps à lire le journal, puis il le plie et m'envoie un message par le chat qui dit, Suicide-toi, sale pute de négresse. Je me déconnecte et pense au nez de clown." (page 129)

Mais qu'on ne s'y trompe pas, ce livre n'est pas un manifeste. C'est juste une description de ce à quoi peut ressembler la vie d'un looser magnifique dans le monde d'aujourd'hui.

"Je consulte mes mails: un message des pains Panera qui dit Aucun poste n'est à pourvoir dans la société pour l'instant, mais n'hésitez pas à nous recontacter prochainement, un message du Ministère de l’Éducation nationale, un message de la Bank of America, un message de ma proprio qui a de mauvaises nouvelles au sujet de ma caution,, un autre d'un prince nigérien et puis un dernier de mon assurance santé qui souhaiterait me rappeler par la présente qu'à la suite de mon licenciement, mes droits à une couverture médicale expireront dans onze jours." (page 159)

Même si ce n'est pas toujours l'éclate, bon sang ce que cela fait du bien de lire un roman de notre époque !

PS: retrouvez un autre regard sur ce livre en cliquant ICI

Cherche Midi Éditions
Paru en poche chez 10/18

le 03 février 2022
237 pages, 7,50€
Traduction Nathalie Bru

Licorice Pizza, Paul Thomas Anderson

Un adolescent qui veut grandir trop vite. Gary est sûr de lui. Il se dit acteur mais, en bon américain, il entreprend avec une candeur déconcertante. Le temps du film on le verra devenir vendeur de water bed ou encore gérant d’une salle de jeux. Gary se comporte comme un adulte. Mais il rêve d’amour.

Une adulte qui redoute de vieillir. A 25 ans, Alana ne veut pas rentrer dans le monde adulte. Pourtant les hommes, jeunes ou vieux, s'intéressent à elle. Mais elle s’accroche à ses manières d’adolescente naïve. Elle aussi rêve d’amour.

Alana et Gary se rencontrent et vont donc cheminer vers ce doux sentiment qui fait le sel de toutes les comédies romantiques. Elle a le visage rusé d'Alana Haim, connue pour faire partie du trio Haim, groupe pop qu'elle défend avec ses deux sœurs et souvent dirigé dans de jolis clips par Paul Thomas Anderson. Il a le visage poupon de Cooper Hoffmann, fils du regretté Philip Seymour Hoffman, acteur fétiche du réalisateur. De l'affection,il y en a donc dans ce nouveau film de Paul Thomas Anderson : comme d'habitude, ça ne va pas se passer comme on pourrait l’imaginer. Une fois de plus, l’auteur de Punch Drunk Love s’échappe des sentiers battus pour mieux nous surprendre et inventer un nouveau film monde.

C’est sa marque de fabrique: créer un véritable univers et nous immerger dedans. Comme Tarantino dans son dernier film, Paul Thomas Anderson ressuscite la Californie d’antan. Entre utopie et rudesse. Entre fantasme et réalité. Le cinéaste observe comme toujours des personnages aux rêves fous qui se cognent à la cruauté du réel.

Mais à la différence de la plupart de ses films précédents, il ne cogne pas fort. Au contraire, c’est une œuvre volontairement attendrie, qui prend tout son temps pour mettre en scène une histoire d’amour contrarié entre deux personnes bien différentes mais irrésistiblement fascinées l'une par l’autre.

C’est donc un film bavard, qui s’attarde sur cette adolescence qui petit à petit doit s’armer face à dureté du monde, illustrée ici par des personnages iconoclastes pour ne pas dire iconiques. Les apparitions saugrenues de Sean Penn, Bradley Cooper ou l’inusable Tom Waits sont autant de moments cultes avec de vraies idées de cinéma.

Car Paul Thomas Anderson sait y faire pour filmer les bizarreries de l’existence, les moments forts d’une vie, les choix déterminants. Il sait les rendre sexy et originaux avec sa mise en scène toujours ample (pour sonder l’intime), ses choix de musiques amusés et bien entendu des personnages secondaires toujours attachants pour ne pas dire importants. C’est ce gout des autres si exquis qui fait de ce nouveau film peut être sa plus éclatante réussite

Licorice Pizza est la meilleure des douceurs.

Sortie le 05 janvier 2022
Metro Goldwin Meyer

L’épouvantable meurtre du marquis de Fors, Jean d’Aillon, 10/18

J’avais déjà lu plusieurs livres de Jean d’Aillon (les chroniques d’Edward Holmes et Gower Watson, réinterprétation des héros de Conan Doyle sous le règne du Roi de France et d’Angleterre au XVème siècle) et j’avais adoré l’écriture, le style, la documentation du récit, l’ambiance.

C’est donc avec une certaine envie que j’ai choisi de lire « L’épouvantable meurtre du marquis de Fors ».

Le prologue de deux pages pose l’assassinat dudit marquis. Puis le livre démarre trois ans plus tard. Éperdu de justice, le héros va se décider à enquêter jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir afin de résoudre ce crime et d'éviter la peine capitale aux protagonistes accusés.

J’ai été rapidement perdue par le nombre de personnages, d’intrigues dans l’intrigue, de retours dans le passé. Malgré tout, je ne voulais pas « lâcher » mon livre et je me suis concentrée sur les personnages principaux.

Il faut bien avouer que je suis finalement allée au bout de la lecture de ce livre uniquement dans le but de rédiger ma chronique, l’intrigue n’étant pas parvenue à m’emporter pour les raisons précédemment citées.

Cette fresque peut être intéressante pour les passionnés d’Histoire et par cette époque (règnes de Louis XIII et Louis XIV) car il y a nombre descriptions des modes de vie, des relations entre les différentes strates de la société, de petites histoires dans la Grande Histoire.

Bien que Jean d’Aillon soit une des figures du roman historique et un important auteur de polars, je reste mitigée sur ce livre.

456 pages / 8,80€
10/18 collection Grands Détectives

Tartuffe, Molière, Yves Beaunesne, Montansier

A l’ouverture de la salle, les comédiens sont déjà sur scène, donnant au spectateur l’impression d’entrer dans le vif de leur vie. Il n’y a pas de décor, les murs noirs de la scène du magnifique théâtre Montansier sont nus. En revanche, meubles et accessoires abondent et occupent tout l’espace scénique, en particulier un magnifique et imposant billard français.

Lorsqu’ils ne jouent pas, les comédiens ne rejoignent pas les coulisses mais restent en arrière-plan du plateau. Le scénographe utilise en effet l’intégralité de l’espace disponible, y compris la salle d’où surgira un personnage.

Étant placé dans les premiers rangs, j’ai malheureusement loupé une bonne partie du jeu en arrière de scène ; il n’en demeure pas moins que l’absence de tableaux de décor fait gagner la pièce en fluidité. Ainsi, l’histoire se déroule en continu, sans interruption pour changer de décor. Nous pouvons donc entrer sans frein dans l’intrigue, comme si nous faisions nous-mêmes partie de la famille, et ce d’autant plus que la pièce est transposée à une époque relativement récente (les années 1960).

Pas de costumes d’époque donc, mais de beaux et élégants vêtements de tweed, très gentleman-farmer. Seul Damis (le fils d'Orgon) fait exception et détonne volontairement avec son milieu social en portant les cheveux gras et une atroce chemise orange. Les lumières tout en clair-obscur renforcent le côté cosy de l’ensemble.

Cette opulence un rien baroque illustre parfaitement la richesse mâtinée de décadence d’Orgon (Jean-Michel Balthazar), le maître de maison, un homme riche et gras jusqu’à l’obésité, qui rêve d’ascèse. Son idéal se matérialise en la personne de Tartuffe, un dévot qu’il admire jusqu’à l’adoration, devenant totalement aveugle à la fausseté et à la rouerie de l’infâme hypocrite qui tente de séduire sa femme de son bienfaiteur.

« Pour être dévot, je n’en suis pas moins homme »

Les comédiens sont talentueux et parviennent à rendre fluide et naturelle leur déclamation d’un texte pourtant ancien et en vers. Les comédiens se donnent sans compter : ils se jettent par terre, se dénudent, se malmènent, se battent et ils chantent (fort bien !). D’une façon générale, le son est soigné ; les voix ne sont pas amplifiées (ça tombe bien, je déteste ça !) et les micros sont uniquement utilisés pour créer des ambiances.

L’ensemble de la distribution est talentueuse (J’ai juste regretté que Johanna Bonnet - alias Dorine - adopte parfois une gestuelle trop moderne, faisant des gestes de rappeur lorsqu’elle se lance dans une joute verbale). L'excellent Nicolas Avinée tient le rôle Tartuffe avec maestria ; avec son charme trouble et sa folie qui affleure juste ce qu’il faut, il transpire le cynisme de façon presque effrayante. Le fait que Tartuffe soit un imposteur n'étant une surprise pour personne dans la salle, le metteur en scène prend le parti, réussi à mon avis, de ne pas montrer comment l'imposteur manipule Orgon. Nicolas Avinée incarne ainsi un Tartuffe chétif et plaintif, au comble de la manipulation, qui hypnotise Orgon sans avoir l'air d'y toucher, presque de façon subliminale.

Scénographie, son, lumière, costumes, interprétation, tout est parfaitement maîtrisé dans ce Tartuffe digne de la Comédie Française. Le metteur en scène respecte la pièce de Molière, il la met à notre portée sans chercher un « truc » pour se l’accaparer et la dénaturer. C’est un très beau spectacle !

Jusqu'au 05 février 2022
Théâtre Montansier-Versailles
de 5 à 39€

de Molière, mise en scène Yves Beaunesne assisté de Pauline Buffet et Louise d’Ostuni

dramaturgie Marion Bernède, scénographie Damien Caille-Perret, lumières César Godefroy, musique Camille Rocailleux, costumes Jean-Daniel Vuillermoz, chef de chant Hugues Maréchal, chorégraphie des combats Emilie Guillaume, maquillages et coiffures Marie Messien

avec Nicolas Avinée, Noémie Gantier, Jean-Michel Balthazar, Vincent Minne, Johanna Bonnet, Léonard Berthet-Rivière, Victoria Lewuillon, Benjamin Gazzeri-Guillet, Maria-Leena Junker, Maximin Marchand et Hughes Maréchal (claviers)

production Compagnie Yves Beaunesne

coproduction Théâtre de Liège, les Théâtres de la ville de Luxembourg, CDN de Poitiers-Nouvelle Aquitaine, Théâtre Montansier-Versailles, Albi-Scène nationale, Théâtre de Nîmes, Théâtre Molière-Scène nationale archipel de Thau, L’Azimut-Antony-Châtenay-Malabry

Les vivants, les morts et les marins, Pia Klemp, 10/18

Pia Klemp est capitaine de navire. Pas n'importe quel navire: un bateau de sauvetage qui vient au secours de migrants partis de Libye sur des rafiots d'infortune pour tenter de rejoindre une Europe qui les rejette, voire qui facilite leur naufrage.

La quatrième de couverture nous vante "un roman engagé, à la langue éblouissante et acérée, dans lequel elle raconte tout". Une langue éblouissante? Jugez plutôt :

"Notre mission est la rébellion enflammée qui monte du cadavre pourri d'une société jadis promesse de justice. Notre engagement est un dernier sursaut d'humanité de ce zombie qui a trahi ses valeurs et s'est trahi lui-même. Les graisses fermentées de sa décomposition deviennent l'huile jetée sur notre feu. La déchéance nous fait avancer, que nous le voulions ou non."

Pour ma part, je vois dans ce livre une collection fort mal écrite de diatribes digne d'une adolescente parlant davantage de son absence de pénis et de sa rébellion que du principal, c'est-à-dire de ceux à qui elle vient en aide. Elle qui n'aime (presque) personne, préfère ne pas voir en eux des êtres humains, d'autant qu'ils ne sont probablement même pas végans.

" Je me demande de temps en temps si ma misanthropie est vraiment compatible avec le travail humanitaire." (p.23)

Qu'on ne s'y trompe pas : je critique ici un objet littéraire et une autrice, pas le travail en mer de la capitaine Pia Klemp à qui je tire mon chapeau (chapeau d'homme blanc favorisé, c'est dire si je suis mal placé pour critiquer).

Pour rendre son personnage de rebelle plus crédible, et choquer le bourgeois, Pia Klemp surjoue la misanthropie, la grossièreté et la vulgarité. Je pense pour ma part qu'elle est, de ce point de vue, une sacrée poseuse.

"La nuit dernière, j'ai poursuivi pendant une heure un bidon en plastique à la dérive. Quoi que ce soit, c'est à huit milles de nous. Ça me laisse amplement le temps de prendre un café et d'aller chier." (p.62)

Lorsque l'autrice nous raconte ses soirées - arrosées et enfumées - passées en compagnie de ses potes végan-rebelles-punk-à-chien, on s'ennuie autant qu'eux. Très donneuse de leçons avec les autres, Pia Klemp n'est pas avare en contradictions avec elle-même. Fustigeant le couple, elle rêve du grand amour et nous saoule avec son histoire de fesses bien cucul ; anarchiste, elle ne tolère qu'un chef à bord: elle-même ; végan, elle aimerait posséder un chien et picole et fume tout ce qui lui passe sous la main (sans trop se poser de questions sur l'origine de ses drogues) etc, etc.

Il faut attendre la page 180 pour qu'elle évoque le vif du sujet et raconte, en quelques pages à peine, une effroyable scène de sauvetage qui prend aux tripes et vous retourne l'âme. C'est sans doute sa pudeur de bonhomme qui lui interdit de s'épancher davantage.

" La tristesse est indéfinissable, elle vient de partout. La vérité honteuse, c'est que je pleure sur moi-même et sur personne d'autre. Il s se sont pitoyablement noyés sous mes yeux, et pourtant je ne pleure que sur moi. Pas pourtant - à cause de ça. Si je m'autorisais à les laisser m'atteindre, je ne pourrais plus être là pour eux. Je ne suis pas asse forte pour ça. Est-ce froid? Déprimant? Peu importe. Je suis un outil, je dois fonctionner." (p.194)

240 pages / 7,50€
Traduction Céline Maurice
10/18

Un visiteur inattendu, Agatha Christie, Frédérique Lazarini, Artistic Théâtre

Un inconnu, dont la voiture s’est abimée dans le brouillard, vient demander de l’aide dans une demeure voisine et tombe sur le cadavre d’un homme dont la femme s’accuse du meurtre…

On ne présente plus Agatha Christie, la reine du crime, qui serait la plus lue chez les Anglo-Saxons après la Bible et le théâtre de Shakespeare ! Avec Un visiteur inattendu, elle propulse les lecteurs de manière instantanée et inattendue dans l’intrigue.

Michael Stocker s’est perdu dans le brouillard et sa voiture est dans le fossé. Il frappe à la porte des Warwick en espérant trouver de l’aide et se retrouve en plein meurtre. La sublime meurtrière Laura Warwick vient d'assassiner son méchant mari qui a tué jadis un enfant sans aucun scrupule et s’amusait à tirer sur les chats. Le visiteur inattendu tombe sous son charme et met tout en œuvre pour fabriquer un alibi.

L’enquête semble être déjà conclue puisque l’assassin s’accuse dès l’ouverture de la pièce. Mais l’évidence du début de l’enquête sera vite démentie et de multiples coupables apparaissent au fur et à mesure du déroulement de l'intrigue.

En reine absolue du crime, Agatha Christie fait succéder les alibis, et de nouvelles suspicions transforment chacun des personnages en un coupable potentiel.

L'investigation sera menée par un inspecteur plein de charme et de nonchalance, accompagné par une galerie de personnages hauts en couleurs. Le jeu volontairement excessif ferait presque passer cette pièce pour une représentation grandeur nature du Cluedo.

La mise en scène de Frédérique Lazarini ajoute une touche de fantaisie à la narration et offre un spectacle tout public.

Un visiteur inattendu
Agatha Christie
Mise en scène par Frédérique Lazarini
Artistic Théâtre
Du 24 janvier 2022 au 3 avril 2022

Le Tartuffe ou l’hypocrite, Van Hove, Comédie Française

Célébrer Molière en sa Maison par une œuvre jamais jouée par la Troupe paraît inimaginable et, pourtant, avec Le Tartuffe ou l’Hypocrite Ivo van Hove nous entraîne à la découverte de la version originelle, interdite dès après la première représentation de 1664.

Cette version a pu être reconstituée grâce au travail de l’historien Georges Forestier. A l’époque, Louis XIV ne pouvait pas laisser Molière représenter les dévots dans une telle satire alors que lui-même se faisait le fidèle supporteur des catholiques.

La programmation de Molière à la Comédie Française s’ouvre donc avec une mise en scène sulfureuse et radicale d’un Tartuffe proposé par le metteur en scène belge Ivo van Hove.

Le Tartuffe ou l’Imposteur est la deuxième version, en cinq actes, de la pièce que nous connaissons, quand la première ne comprenait que trois actes. Cette version est donc plus courte et percutante que celle que l’on a l’habitude de voir.

Le changement est perceptible dès le titre puisque cette version s’intitule Le Tartuffe ou l’hypocrite, et non plus Le Tartuffe ou l’imposteur.

Ivo van Hove explore les zones d’ombre et joue sur toutes les ambiguïtés des personnages, orientation sexuelle comprise. Cette mise en scène est énergique, violente même, concentrée sur la tension que l’arrivée de Tartuffe provoque dans une riche famille, en ruines.

Elle est concentrée sur la relation intime de Tartuffe avec la deuxième et jeune épouse du riche Orgon, le conflit entre le père et le fils ainsi que l’opposition entre une vision progressiste et libertine du monde portée par Cléante et celle conservatrice d’Orgon et de sa mère.

Cette mise en scène se révèle explosive et d’une modernité étonnante qui met tous nos sens sous tension.

Le Tartuffe ou l’hypocrite
de Molière
Mise en scène Ivo van Hove
La Comédie Française
du 15 Janvier au 24 Avril 2022

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F.A.I. 2009 / BERTRAND BELIN et TATIANA MLADENOVICH

Et la laïcité bordel !

Diamond Dogs / David BOWIE / (EMI – 1974/ Rééd.2004)

Qu’est ce qu’on a fait au bon dieu?