Le Cirque invisible, Victoria Chaplin, Jean-Baptiste Thierrée, Rond-Point


Situons-les d’abord dans leur lignée, puisque leur lignée familiale et leur lignée artistique sont alignées. Elle est la quatrième enfant de Oona et Charlie Chaplin ; il est fils d’ouvrier parisien. Elle étudie la musique classique et la danse. Il est comédien pour Peter Brook et Federico Fellini avant de se tourner vers le cirque. Ils se rencontrent en 1969. Ensemble, ils créent en Avignon le cirque Bonjour (40 artistes, fauves, orchestre et cavalerie) et renouvellent le genre. Ils ont deux enfants, James et Aurélia, et créent pour eux et avec eux Le Cirque imaginaire. En 1990, le Cirque imaginaire devient le Cirque invisible.
En résumé, en 30 ans, ils créent 3 spectacles et depuis 1990 tournent autour du monde Le cirque invisible, le renouvellent et le parachèvent sans cesse. En parallèle, Victoria crée les costumes des spectacles de James (Thierrée) : La Symphonie du hanneton et La Veillée des abysses et met en scène les spectacles d’Aurélia (Thierrée) : L’Oratorio d’Aurélia, Murmures des murs, et Bells and spells.
Entre eux, point de hiérarchie : elle est plutôt contorsionniste et transformiste et s’amuse à créer des monstres à partir des costumes et des décors. Lui est clairement clown et magicien et s’amuse à nous surprendre des apparitions sortis de ses valises plus originales les unes que les autres. Chacun se met au service du rêve de l’autre.
Le spectacle alterne entre drôlerie et songe, entre numéros d’illusionniste classiques et revisités (lapin sorti du chapeau, femme coupée en deux, jeu de bonneteau) et apparitions inquiétantes d’animaux de contes fantastiques...
Entre prestidigitation et illusion, entre bestiaire transformiste et escamoteur de foire, le duo donne vie à des images inédites, tandis que le public alterne entre rire et étonnement.
On pourrait aussi dire d’eux que ce sont des orfèvres de la scène, qui affinent ce spectacle depuis 20 ans. Pour illustrer la passion, le travail d’artisans qui les anime, Jean-Baptiste Thierrée déclare : « En 30 ans, nous n’avons produit que 3 spectacles (…). J’aurais aimé n’en faire qu’un seul, et le peaufiner sans cesse… ». Jusqu’à l’épure.
Vous l’aurez compris, c’est drôlement fin, merveilleusement beau et inquiétant, aussi envoûtant qu’inventif !
A découvrir ou à revoir en famille, au Théâtre du Rond-Point, jusqu’au 11 juillet.
Du 29 JUIN au 11 JUILLET 2021 à 18h30
Un spectacle de et avec : Victoria Chaplin et Jean-Baptiste Thierrée
Lumières : Nasser Hammadi
Durée : 1h15
Théâtre du Rond-Point, salle : Renaud-Barrault
Billetterie au 01 44 95 98 21
Adieu les cons

Adieu les cons… Bonjour le navet !
« Intégré dans un monde de tarés, je suis pas sûr que ce soit une réussite ». Si la phrase prononcée par le personnage de Dupontel est juste, elle s’applique malheureusement à ce dernier dont le film a raflé 7 César (meilleur film, meilleur réalisation et meilleur scénario entre autres). Il fut un temps où Dupontel pratiquait un humour punk saignant mais jouissif. Avec Adieu les cons, il signe une bluette gentiment contestataire, suffisamment peu corrosive pour pouvoir être diffusée sur TF1.
Dupontel voudrait mettre en scène une fable mais ne parvient qu’à réaliser un film kitsch et laid, sans parler des hommages lourdingues à Brazil (participation exceptionnelle de Terry Gilliam, personnage qui s’appelle Tuttle, scène dans les archives etc.). Dupontel dénonce la toute puissance de l’informatique qui contrôle désormais tout. Lorsque le héros prend le contrôle des choses grâce à son ordinateur tout puissant, on se croirait dans un James Bond ou un Mission Impossible du début des années 2000…
Bien sûr il y a des choses à sauver, comme ces seconds rôles qu’on aime tant (Nicolas Marié, Michel Vuillermoz, Laurent Stocker, Bouli Lanner et surtout Jackie Berroyer qui incarne avec douceur un médecin sénile), mais l’on comprend mal comment ce film très très moyen (visuellement très moche et dont le scénario est indigent) a pu rencontrer un tel succès tant critique que populaire.
Sortie le 21 octobre 2021
Manchester Films
87 minutes
5ème set


Ayant terminé mes études il y a très longtemps, cela devait bien faire au moins 20 ans que je n’avais pas vu un match de Roland Garros.
Autant vous dire que je me fous complètement du tennis, et que je ne suis pas allé voir « 5ème set » pour son sujet, mais plutôt pour son interprète, Alex Lutz. Et grand bien m’en a pris car le comédien porte le film avec le talent qu’on lui connait.
L’histoire: Thomas Edison (Alex Lutz, donc), un ancien petit prodige du tennis français rêve, à 37 ans et alors qu’il a un genou en vrac, d’accéder à la finale de Roland Garros qu’il avait laissé échapper sur une balle de match lorsqu’il avait tout juste 18 ans. Personne ne croit en lui et l’on se demande bien où il trouve la force, ou la folie, ou l’abnégation, de continuer à se battre. Quand tout le monde autour de lui se résigne à abandonner la compétition, lui pense qu’il n’en a pas fini avec les tournois.
Avec qui ou avec quoi a-t-il des comptes à régler ? Avec son impitoyable mère ? Avec sa femme protectrice ? Avec le jeune homme qu’il fut jadis et qui trébucha ? Avec son corps vieillissant qui le lâche ?
Tout cela, et plus encore, se mêle pour donner un film sobre mais prenant. Alex Lutz est extrêmement juste et suscite chez le spectateur une véritable empathie avec son personnage. On souffre avec lui et l’on a envie d’y croire, tout en n’y croyant pas (mais Thomas Edison y croit-il vraiment, au fond ?).
Le film ne tiendrait pas sans Alex Lutz, c’est sûr. Mais il faut aussi saluer les seconds rôles qui nous font croire à cette histoire aussi improbable qu’émouvante : Ana Girardot (Eve, sa femme), Kristin Scott Thomas (Judith, sa mère), Quentin Reynaud (son entraîneur, qui est aussi le réalisateur du film) ou encore Tariq Bettahar (un chauffeur compatissant mais pas téméraire).
La réalisation est honnête et parfois même trop didactique (le gros plan sur la cicatrice au tout début du film…). La direction d’acteurs est bonne (sauf pour Jürgen Briand qui appuie un peu trop le côté prétentieux et arrogant du jeune rival de notre héros). Le réalisateur (ancien tennisman) se fait plaisir en donnant un voir un match « comme à la télé ». J’ai l’air de critiquer comme ça, mais j’avoue que je me suis laissé prendre avec plaisir à cette rencontre épique qui m’a presque donné envie de regarder Roland Garros l’année prochaine. J’espère juste qu’Alex Lutz sera qualifié !
Sortie le 16 juin 2021
Un film de Quentin Reynaud
Durée 105 minutes
UN POYO ROJO, TEATRO FISICO, Hermes Gaido, Théâtre du Rond-Point


Un Poyo Rojo, Un coq rouge, se joue à guichets fermés depuis plus de 10 ans en Argentine.
Découvert en Avignon en 2015, il a depuis fait le tour du monde, et revient, apparemment pour la dernière fois à Paris, au Théâtre du Rond-Point : ne le manquez pas !
Quelques images ou un bref descriptif peuvent laisser penser que ce spectacle propose une forme hybride entre cirque et théâtre, mais pas du tout : il s’agit d’un duo de danseurs, des danseurs très athlétiques et talentueux. Il est vrai qu’Alfonso Barón et Luciano Rosso ont une présence scénique forte et ancrée, en cela ce sont d’excellents acteurs. Ils font appel au comique de répétition et jouent du contraste entre les deux personnages, créant un véritable duo de clowns.
Mais avant tout, ils dansent ! Démonstration de hip-hop, emprunts au langage corporel de la mode, explorations k-pop, le duo de danseurs burlesque multiplie les citations populaires et reflète son époque. Bien que créé depuis plus de 10 ans, la chorégraphie se renouvelle sans cesse et laisse la part belle à l’improvisation.
La scène se passe dans un vestiaire masculin, où nos danseurs s’échauffent et se jaugent. Ils explorent à peu près toutes les façons pour deux êtres humains d’aller à la rencontre l’un de l’autre. Un peu comme les deux personnages de la pièce de Bernard-Marie Koltès, Dans la solitude des champs de coton. Ils s’observent, se tournent autour, se provoquent, se séduisent, se regardent crânement et se défilent… Les fiers coqs perdent quelques plumes dans la bataille et le machisme en prend pour son grade.
Le duo d’Un Poyo Rojo impressionne par son brio, mais encore plus par sa créativité. J’ai vu ce soir-là des images jamais vues, j’ai assisté à des expériences corporelles inédites ! Et en même temps, le duo s’adresse à tous les publics, sans choquer les plus jeunes ni les plus prudes.
Il fallait en effet s’éloigner du duo de danse pour créer un spectacle visuel hybride étonnant à ce point. Mes yeux ne s’étaient pas écarquillés si grand depuis longtemps !
Vous aussi, laissez-vous étonner avec plaisir !
Jusqu’au 3 juillet 2021
Théâtre du rond-point
Soy de Cuba – Viva la vida ! – Casino de Paris


Un rythme endiablé sous le soleil de Cuba !
Rien de tel pour fêter l’arrivée de l’été et la sortie du confinement !
La compagnie cubaine Soy de Cuba revient à Paris pour fouler le parquet de la scène du Casino de Paris en ce mois de juin 2021. Dehors, ce soir du 22, il pleut sur les toits en ardoise parisiens. Parapluies. Le public attend à l’extérieur, d’autres patientent sous une terrasse abritée sur le trottoir d’en face. Puis les spectateurs entrent, s’installent par groupe, un fauteuil entre chaque groupe pour respecter le protocole. Un masque sur la bouche. Quand cela s'arrêtera-t-il ? Puis cela démarre.
BAM ! BAM ! Percussions ! BAM ! BAM ! BAM ! Piano ! Trompette, trombone ! Basse, percussions, congas ! Claves, claves ! Des sonorités cubaines bien connues depuis le succès mondial des Compay Segundo. Cuba arrive... La musique latine se lance. Et c’est parti pour un festival explosif de couleurs et de joie sous le toit du Casino de Paris. Il peut pleuvoir dehors, vous pouvez raconter ce que vous voulez avec vos protocoles, les spectateurs du Casino de Paris ont plongé dans un autre monde. Y a plus personne ! Tout le monde est à Cuba ! Décollage réussi !
Des chanteuses, un pianiste, une contrebassiste côté cour, un trompettiste, une tromboniste, un percussionniste chanteur, un batteur, un choriste côté jardin. Un immense cyclo en fond de scène qui projette des rues de la Havane, des murs colorés tannés par le soleil, les murs d’une salle de boxe, une quinzaine de danseurs et danseuses. Il n’en faudra pas davantage pour mettre le feu au Casino de Paris. La recette est assez efficace. Si l’histoire est sans doute un peu trop simpliste, celle d’un boxeur et d’une danseuse amoureux, digne d’un Disney, la très grande qualité musicale et des ballets vaut largement le coup d’œil et quelques déhanchés sur les fauteuils du Casino.
Le duo, Ayala Yanetsy Morejon et Jesus Bruzon San Juan, accompagné de l’ensemble des danseurs enflamme la scène. Salsas, mambos, cha-cha-cha, toutes les dansent défilent dans des tableaux remplis de vie. Impressionnante scène de percussions avec des tambours métalliques et des claquettes, émouvant morceau du trompettiste sur des compositions de Rembert Egües, belles scènes de danses à deux, joli solo d’Osmany Montero Hernandez. Les chorégraphies sont particulièrement réussies. La sensualité, largement mise en avant avec un parti pris volontairement muy caliente et charismatique, est servie par des danseurs techniquement irréprochables. On frôle la syncope devant des danseuses en équilibre sur leurs talons jouant avec humour dans une ambiance "cabaret Baker" la carte de la séduction, on admire les prouesses des danseurs les accompagnant et se lançant dans une capoeira ou une succession de chorégraphies acrobatiques. Une intensité assumée et fluide qui fait du bien.
Spectaculaire et accessible à tous, Viva la vida de la Compagnie Soy de Cuba est à voir. Un plaisir de la danse communicatif qui vous remplira d’énergie et vous donnera à coup sûr l’envie de vous déhancher… avec ou sans talons !
jusqu'au 30 juin 2021
Soy de Cuba, « Viva la vida »
au Casino de Paris,
16 Rue de Clichy, 75009 Paris 1.
Quand je serai un homme – Catherine Hauseux et Stéphane Daurat – Théâtre de l’Essaïon à Paris


" C'est quoi un homme ? Comment devient-on un homme ? "
Elle est seule en scène devant son ordinateur écrivant les témoignages d’hommes interrogés sur la problématique de la masculinité. Auteure mise en abîme et comédienne sur scène, Catherine Hauseux articule ainsi chaque récit de vie, chaque témoignage joué par Stéphane Daurat.
Interprétés avec justesse, les cinq personnages masculins au travers de plusieurs générations se succèdent et tentent de répondre par des récits de vie aux questions « c’est quoi être un homme ? Comment devient-on un homme ? Le comédien enchaîne ainsi les témoignages et par la multiplicité des points de vue et des paradoxes approche ainsi, parfois en posant des problèmes, parfois des anti-problèmes et des stéréotypes, la définition de ce que pourrait être un homme aujourd’hui, ou plutôt ce qu’il n’est plus.
Avec sincérité et simplicité, les personnages soulèvent le questionnement des hommes dans leurs relations avec les femmes, dans la gestion des tâches au quotidien, dans leurs relations avec d’autres hommes, sexuellement et socialement, dans leurs relations avec leur père, leurs enfants, leurs animaux et démontrent avec humanisme que les catégorisations, les cases dans lesquelles on essaie de les ranger sont poreuses. Qu’une forme d’universalité transcende bien les genres.
Didactique, humble, réaliste et assez efficace dans sa forme comme sur le fond, le spectacle peut se voir en famille et ne manquera pas de susciter des débats intergénérationnels, de faire grincer des dents ou de faire sourire. Chaque spectateur se reconnaîtra et pourra mesurer l’écart entre le représenté et son vécu dans un monde en pleine transformation sur le sujet. Le débat reste encore ouvert et des chemins à parcourir. Un spectacle d’utilité publique.
Du 17 au 31 juillet 2021,
les jeudis et samedis à 19h15
Théâtre de l'Essaïon
Scènes conjugales, désirs et liberté – Ariane Pick Prince


Ils sont deux sur le plateau, Sabine Lenoel et François Pick, pour emprunter tout à tour les traits des personnages de Shakespeare, Molière, Courteline, Ibsen, Ingmar Bergman, jouer avec des textes de Lacan et plus récents d’Ariane Pick Prince. Deux pour travailler la relation de couple et mettre en tension la place de la femme dans la relation amoureuse, deux pour mettre en scène la résistance à la domination masculine.
La forme se veut légère. Un plateau nu, un portique en fond de scène pour y suspendre des costumes, quelques chaises, des éclairages habilement placés et la matière texte prend forme. Le fond l’est beaucoup moins. Le parti pris est clair, laisser entendre les mots scandés par ces femmes qui évoluent dans leur rôle avec leur part de liberté du XVIe siècle à aujourd’hui. On les sent rebelles, résistantes, en rupture avec les conventions sociales, amères parfois mais toujours en mouvement pour avancer et aller au-delà.
On sourit devant la lâcheté d'un mari, on rit devant une drague contemporaine excessive sur fond de réflexions philosophiques, on écoute les vers de Molière et de Shakespeare. On se tend devant le désamour explicité de Nora envers son mari abasourdi dans La maison de poupée d’Henrik Ibsen ; un extrait interprété face public, glaçant, juste après La Peur des coups de Courteline.
La continuité des textes et la variété des styles d’écriture fait voyager le spectateur dans le kaléidoscope complexe des relations amoureuses, des désirs, tout en usant de libertés et de ruptures assumées. Le texte de Courteline est volontairement coupé en fin de scène afin de ne pas laisser le mari reprendre le dessus, les didascalies sont dites en aparté par les comédiens afin de d’écarter un jeu vaudevillesque et toute gesticulation inutile. En contrepoint, des textes sur le contexte sanitaire et les privations de libertés viennent prolongés en transition ces appels à la vérité des sentiments.
Le duo Sabine Lenoel et François Pick fonctionne à merveille, avec froideur, avec tendresse, avec complicité. Des interprétations sensibles, justes et raisonnées d’extraits de la littérature classique dans une valse de sentiments humains et de paradoxes au service de l'émancipation de la femme et de sa liberté.
Le spectacle sera joué du 6 au 31 juillet 2021 à l'Espace Roseau Teinturiers dans la cadre du Festival Off d'Avignon : EspaceRoseauTeinturiers.fr #off21
Je te pardonne (Harvey Weinstein), Pierre Notte, Théâtre du Rond-Point


Peut-être que l’humour est la chose au monde la moins partagée ? Peut-être qu’ « on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui » selon les mots de Pierre Desproges…
Pour la réouverture du Théâtre du Rond-Point, Pierre Notte, auteur associé, investit la grande salle Renaud-Barrault avec 3 acolytes : 2 comédiennes chanteuses (Pauline Chagne, Marie Notte) et 1 comédien-pianiste (Clément Walker-Viry) pour un spectacle musical pensé comme un cabaret foutraque, censé interroger l’Affaire Weinstein et la guerre des sexes.
L’enjeu est double : synthétiser le mouvement Me too, et montrer que l’on peut rire de tout.
Au fil du cabaret-procès, Weinstein se sent pousser des seins tandis que le public est appelé à voter « pour » ou « contre » le grand pardon de l’ancien producteur-prédateur sexuel.
Projet sympa sur le papier ; n’empêche que le ton de ce spectacle m’a laissé un goût amer. Sa fin particulièrement, qui fait rimer « mitraillettes » avec « Alep », en convoquant sur scène la détresse d’un peuple exsangue après 10 ans de guerre civile… On s’éloigne du sujet il me semble et je n’arrive pas à rire malgré les mines et la musique enjouée. On me rétorquera que c’est de l’humour noir, bien entendu, et que le théâtre n’a pas vocation à nous rassurer. Je suis d’accord sur tout. N’empêche que cette fin décalée est symptomatique d’un spectacle qui ne veut pas finir, qui hésite entre plusieurs fins (vous reprendrez bien un peu de « Moi aussi je suis Catherine Deneuve* », pour les intimes…), plus proche du tour de chants ou du puzzle que du grand procès populaire qu’il nous promet.
Aussi, c’est toujours ambitieux de prétendre synthétiser une guerre des sexes éternelle : on convoque Peau d’âne, Adam et Eve, Simone de Beauvoir, on analyse les spécificités biologiques des genres, on brasse des théories… et on perd un peu le fil.
Ceci dit, il y a dans cette troupe un talent incontestable et visiblement un bonheur à partager la scène et à retrouver son public. Le bonheur pour moi, ce soir de reprise, c’est de découvrir la chanteuse et comédienne Pauline Chagne. Elle a été harpiste avant de suivre les parcours comédie et comédie musicale des cours Florent. Elle est l’instigatrice de « Moi aussi je suis Barbara », adapté de la pièce de Pierre Notte, qui devrait reprendre en septembre 2021 au Théâtre du Lucernaire. Ici en robe laminée noire, cheveux longs et sourire épanoui, elle nous offre de beaux moments d’émotion suspendue et d’interprétation musicale.
Si vous aimez l’humour noir et danser sur un volcan ; si l’idée de célébrer les pieds dans la boue – voire dans le sang – ne vous effraie pas, alors venez fêter le déconfinement et la fin de la guerre des sexes, jusqu’au 26 juin au Théâtre du Rond-Point.
*Pièce et grand succès de Pierre Notte, qui lui a valu le Molière du meilleur spectacle privé en 2006.
Jusqu"au 26 juin 2021
Théâtre du Rond-Point
Texte, musique et mise en scène : Pierre Notte
Avec : Pauline Chagne, Marie Notte, Pierre Notte, Clément Walker-Viry
Costumes : Alain Blanchot
Arrangements musiques : Clément Walker-Viry
Création lumières : Antonio de Carvalho
Son : Adrien Hollocou
Assistanat à la mise en scène : Jeanne Didot
Le Lac des cygnes, Angelin Preljocaj, Chaillot


D’abord, une danseuse vient délicatement jouer avec une bulle de savon virtuelle. C’est très simple et très beau. Immédiatement l’émotion m’étreint : après de longs mois sans danse dans ma vie, je mesure à quel point cet art m’est précieux.
Malheureusement, la danse classique est trop souvent considérée comme intimidante, démodée voire un peu ridicule. Je comprends très bien qu’on puisse lui trouver un côté tarte à la crème rose-bonbon un peu indigeste (tutus, chaussons, pantomimes etc.). Mais avec Angelin Preljocaj, le ballet est dépoussiéré ; c’est, en somme, le parfait alliage entre la rigueur technique du ballet classique et la liberté de la danse contemporaine. Le Lac des cygnes proposé par ce chorégraphe de génie offrira une belle entrée en matière à ceux qui n’y connaissent encore rien. Ma fille de 7 ans, par exemple, n’a âs rechigné devant les presque deux heures du spectacle. Elle a apprécié la beauté des gestes, même si elle n’a pas toujours très bien compris l’histoire (qui est, il faut bien l’avouer, assez alambiquée).
Angelin Preljocaj transpose l’action du ballet à notre époque et, fidèle à l’air du temps, nous propose un Lac des cygnes teinté d’écologie, le tout assez lourdement appuyé par les vidéos. Pour résumer l’intrigue: à tout juste 18 ans, la mère du prince Siegfried (Clara Freschel qui réalise la performance de danser enceinte!) lui enjoint de trouver une épouse. Alors qu’il cherche le calme après une fête donnée en son honneur, il trouve l’amour au bord d’un lac en la personne d’Odette (Isabel García López), une ravissante princesse qui fut jadis métamorphosée en cygne blanc par le sorcier Rothbart (l'impeccable Antoine Dubois). L’horizon s’assombrit cependant bien vite. D’abord, le père de Siegfried (Baptiste Coissieu) autorise l’exploitation d’un gisement pétrolier sur le lac des cygnes, promettant celui-ci à la destruction. Ensuite, Rothbart et ses sbires battent le prince Siegfried qu’ils laissent pour mort. Enfin, parce qu’il tombe amoureux d’un cygne noir (sosie d’Odette envoyé par Rothbart), Siegfried condamne Odette à rester cygne (blanc) pour l’éternité.
Oscillant entre tradition et modernité, Preljocaj reste majoritairement fidèle à la musique de Tchaïkovski mais ne s’interdit pas quelques insertions de musique électro voire techno. Ainsi, lors de la fête d’anniversaire de Siegfried, danse et musique adoptent des rythmes jazzy pour se faire sensuelles. Puis, tout-à-coup, l’on se croirait dans West Side Story : l’explosion de couleurs et d’allégresse nous fait un bien fou et nous fournit quelques réserves de bonheur avant que le ballet ne sombre inéluctablement dans une noirceur désespérée (et aussi, il faut bien le dire, formellement moins intéressante).
Ce ballet n’est peut-être pas la meilleure chorégraphie de l’artiste (cf. le magnifique Blanche-Neige) ; mais tout de même, quel chorégraphe! La qualité des ensembles et l’exécution rigoureuse offerte par les membres du Ballet Preljocaj sont impressionnantes. Et il y a tant de choses magnifiques que l’on aimerait fixer dans sa mémoire : ce ballet millimétré des 25 danseurs qui se croisent mécaniquement sans se percuter, les corps relâchés dans une scène de boîte de nuit à la Grande Bellezza, les 16 cygnes en diagonale comme dans un paradis où les danseuses auraient avantageusement remplacé les anges, la tête aimantée par la main de l’être aimé, les quatre danseuses bras-dessus bras-dessous entremêlées en losange…
Au fait, le spectacle dont il est question ici est actuellement visible sur France.tv. C’est bien pour se faire une idée mais il me semble nettement préférable de franchir la porte du Théâtre national de la danse à Chaillot, tout comme il vaut mieux aller au restaurant que regarder des émissions de cuisine (en mangeant des chips !). Mais si cela peut vous donner faim de danse, j'en serais ravi !
Jusqu’au 26 juin 2021
Chorégraphie Angelin Preljocaj
Extraits musicaux Piotr Ilitch Tchaïkovski
Costumes Igor Chapurin
Vidéo Boris Labbé
Lumières Éric Soyer
ODETTE - ODILE Isabel García López
SIEGFRIED Leonardo Cremaschi
MÈRE DE SIEGFRIED Clara Freschel
PÈRE DE SIEGFRIED Baptiste Coissieu
ROTHBART Antoine Dubois
Tarif C — de 8€ a 43€
Exécuteur 14, Adel Hakim, Swann Arlaud, Rond-Point


Rituel païen pour la paix:
Vendredi 16 octobre, la veille du couvre-feu et le jour de l’assassinat de Samuel Paty - Paix à son âme - j’ai retrouvé les fauteuils en rangs serrés de la petite salle du Théâtre du rond-point (la salle Jean Tardieu), pour un seul en scène, dont la forme est toujours un défi pour l’acteur, mais j’y reviendrai, ce qui m’a permis de renouer avec un rituel que j’avais depuis longtemps abandonné.
D’abord, j’ai lu cette phrase au fronton du théâtre : « Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud ont fait de ce lieu un théâtre. » Une brèche s’ouvre, une profondeur apparaît vers le passé: ce lieu n’a pas toujours été un théâtre. Sous-entendu il ne le sera peut-être plus dans 10 ou 100 ans, il faut le soutenir. Et aussi: il faut rendre hommage aux créateurs et aux passeurs, il a fallu en déployer de la volonté et de la passion pour transformer un « lieu » en espace de culture et de démocratie, et le transmettre jusqu’à nous, spectateurs de 2020. Je continue mon pèlerinage en flânant dans la librairie, où l’on a intelligemment disposé, du moins à l’entrée, des livres « par couleurs ». Quelques étagères de couvertures « jaunes » pour répondre à ceux qui cherchent « je ne sais plus quel titre mais la couverture était jaune! ». Est-ce que ce n’est pas un exemple de pensée disruptive? Peut-on imaginer une bibliothèque entière classée par couleurs? Une autre brèche s’ouvre: on pourrait changer nos habitudes en donnant les rênes à l’imagination... À la librairie, on offre des carnets de note: un cadeau, merci! Je tombe sur un livre depuis longtemps recherché : Just kids de Patti Smith, et je commence à dévorer le petit livre de Pierre Notte: L’Effort d’être spectateur, qui m’offrira un réconfortant sentiment d’appartenance. Je ressors les poches pleines comme j’aime de livres et de carnets et je m’apprête à descendre l’escalier. Mais avant, je lève la tête, comme mon professeur bien aimé de Latin-Musique-Français me l’a appris au collège. C’est important de lever le nez aussi souvent que possible. Ça permet de sortir la tête du sable, et accessoirement de rêver...
Si on lève la tête avant de descendre l’escalier, on aperçoit un vestige de l’époque Renaud-Barrault: un morceau de charpente qui semble finement ouvragée et monumentale à la fois. Je pense à la salle du Théâtre du Vieux Colombier où la charpente dessine la coque d’un bateau retourné. Celle du rond-point semble tout à fait ronde, comme le miroir d’un parquet de bal. C’est peut-être un détail pour vous, mais c’est exactement le genre de détails qui décuple mon plaisir et semble enrichir mon expérience de spectateur.
Je pénètre dans la petite salle, il y a encore peu de monde, je laisse un siège d’écart de chaque côté; je m’étale un peu: les genoux touchent le dossier du siège devant moi, qui est occupé, c’est contrariant, mais d’après Pierre Notte, c’est ainsi, sous la contrainte, qu’on reste éveillé! J’accepte donc cette contrainte de bonne grâce...
L’ouvreuse descend au premier rang et nous adresse ses recommandations concernant téléphone portable et covid. Parmi les préliminaires au rituel théâtral, c’est celui que j’aime le moins. On est à un moment incertain où le spectacle n’a pas encore commencé mais où, cependant, quelqu’un s’adresse aux spectateurs rassemblés. C’est donc un entre deux, mi annonce officielle, mi entrée dans le jeu, que je ne comprends pas. Bien malin celui qui réinventera cette entrée en matière apparemment obligée !
Enfin trêve de bavardages : lentement l’obscurité tombe dans la salle. Avant que la scène ne s’éclaire, je savoure ce moment de suspense unique. Que va-t-on me raconter ce soir?
Quand la scène s’allume, Swann Arlaud est apparu, il trône sur un échafaudage côté jardin. Il trône comme un enfant sur les ruines. Au début, je me demande: «D’où jaillit cette parole? » surtout parce que le récit est à l’imparfait. Je me demande: « A quoi a-t-il survécu ? ». A ce stade, j’ai porté un jugement : j’ai pensé que l’acteur, à force de chercher une voix différente de celle de Jean-Quentin Châtelain, avait cherché trop loin du côté d’une certaine neutralité, ce qui me gênait un peu. J’ai pensé qu’il incarnerait « mieux » son personnage si je pouvais sentir, par exemple, de l’ironie, dans sa voix. Mais l’histoire m’a montré que d’ironie, il ne peut pas y en avoir sous les bombes, dans la survie, dans la ruine. Alors, je me suis dit que je devais faire confiance à l’acteur, c’est lui qui conduisait ce soir. On a vanté l’accompagnement sur scène du musicien Mahut. Je l’ai trouvé original et plutôt bien fondu dans l’ensemble. Mais je retiens aussi le travail de la lumière. C’est un huis clos. Si on est parfois en extérieur, ce n’est qu’en imagination! Alors comment varier les atmosphères sinon en inventant des lumières nouvelles ? J’aime quand Swann Arlaud est assis, affalé contre un dossier, aux trois-quarts tourné vers le fond de scène, face à un miroir en pied, tout sale. La lumière semble émaner du miroir, ou reflétée par lui, elle trace un rayon jaune poussière jusqu’à l’acteur assis.
Les cinq dernières minutes forment une apothéose. Comme dans l’eucharistie, l’offrande de l’acteur met tout le monde d’accord: les plus sceptiques sont comblés, les tousseurs sont pardonnés, la salle tendue boit les paroles et s’émeut comme un seul homme. Globalement la forme du spectacle est un lent crescendo. Je ne pense pas que ça s’accélère, je pense que ça monte lentement en intensité pour exploser à la fin. Ça, ça me plaît beaucoup. Ça m’a cueillie.
Swann Arlaud est un canal assez pur pour faire entendre la langue nouvelle de Adel Hakim (ça aussi c’est un prodige : cette pièce éditée en 2005 fait jaillir une langue toujours neuve!), mais en plus, il atteint un sommet d’émotions dans un abandon total. Il semble littéralement s’embraser dans l’œil de la poursuite.
C’était très beau. J’étais venue pour des retrouvailles, j’ai été gâtée.
Jusqu'au 23 octobre 2020
Théâtre du Rond-Point
Faites vous plaisir: les théâtres ont révisé leurs horaires, c’est encore possible de sortir avant le couvre-feu!
Exécuteur 14, de Adel Hakim, avec Swann Arlaud, mise en scène de Tatiana Vialle, au Rond-point c’est fini mais surveillez la tournée!
Prochainement au Théâtre du Rond-point : Madame Fraize, avec Marc Fraize (du 28 octobre au 28 novembre) et Départ volontaire, de Rémi de Vos, avec notamment Micha Lescot (du 3 au 29 novembre).




