La vie et la mort de J.Chirac, roi des français, Julien Campani, Léo Cohen-Paperman, Théâtre Belleville

« Qui est Jacques Chirac ? Que cache-t-il sous son masque grotesque, conquérant et populaire ? Et en quoi peut-il nous révéler quelque chose de notre démocratie ? »
Léo Cohen-Paperman et Julien Campani se sont lancés le pari un peu fou de peindre le portrait des huit présidents de la 5e République, de Charles de Gaulle à Emmanuel Macron. « La vie et la mort de J.Chirac, roi des français » est le premier volet de cette série intitulée « Huit rois ».
Nous avons tous un peu de Jacques Chirac dans notre imaginaire individuel et collectif. De l’opportuniste à la figure bienveillante, en passant par le « Super Menteur » de la marionnette des Guignols de l’Info, Jacques Chirac est un personnage connu, le réceptacle d’émotions puissantes parfois contradictoires.
Personnage mosaïque, il a été tour à tour : protectionniste et libéral, figure du peuple et ami des nantis, souverainiste et pro-européen…
Tout au long de la pièce, nous le suivons sur un demi-siècle de vie politique et intime, de 1967 à 2007, accompagné de son fidèle chauffeur. Le portrait de Jacques Chirac est aussi le prétexte pour « prendre le pouls de la démocratie » et suivre l’évolution des préoccupations des Français.
Dès le début de la pièce, le public est convié à prendre une part active au déroulé du spectacle, ce qui crée un sentiment de proximité avec les comédiens et la figure de Jacques Chirac. Nous sommes prêts à rentrer dans le cercle de ses intimes.
Julien Campani, Léo Cohen-Paperman, accompagnés par Clovis Fouin, réussissent leur premier pari en nous faisant redécouvrir la figure politique de Jacques Chirac avec une mise en scène résolument moderne, interactive et proposant des points de vue esthétique multiples (comme un clin d’œil au personnage principal). Nous avons déjà hâte de découvrir le portrait n°2 !
La vie et la mort de J.Chirac, roi des français
Texte : Julien Campani, Léo Cohen-Paperman
Avec : Julien Campani et Clovis Fouin
Théâtre de Belleville
Jusqu'au 31 mars 2022
Durée 1h20
Le petit terroriste, Omar Youssef Souleimane, Hervé van der Meulen, Montansier


Au lendemain des attentats de 2015, Omar Youssef Souleimane (un syrien réfugié en France) s'est rappelé sa jeunesse en Arabie Saoudite, où l'enseignement salafiste aurait pu le transformer lui aussi en terroriste. Il en a témoigné dans un roman qui est aujourd’hui adapté au théâtre.
Lorsqu'il était enfant, Omar Youssef Souleimane a vécu quatre ans en Arabie Saoudite, où ses parents, deux dentistes syriens, s'étaient installés. Son père religieux pratiquant s'épanouit dans ce pays berceau de l'Islam et souhaite faire de ses fils de bons croyants:
"Ordonnez à vos enfants de prier quand ils atteignent l'âge de sept ans et frappez-les s'ils la délaissent quand il atteignent l'âge de dix ans."
Oui mais voilà, le petit Omar fait rapidement la prière buissonnière ! La religion, pourtant omniprésente dans son pays d'adoption, ne l'intéresse pas vraiment, d'autant qu'il se rêverait plutôt poète ou Bruce Lee. Sans compter que les interdits religieux pèsent trop sur ses désirs (pré)adolescents.
Or voici que les choses changent avec les attentats du Onze Septembre. Le pays est en liesse tandis qu'Omar éprouve quelque difficulté à se réjouir de la mort d'innocents, fussent-ils américains. Certes, mais Omar entrevoit dans le djihadisme un facteur d'intégration dans une société raciste où il ne fait pas bon être syrien. Et puis, il suit l'exemple de ses parents qui vénèrent Oussama Ben Laden.
"Mange bien, pour devenir un grand djihadiste. Comme Oussama."
Omar se révélera finalement doté d'un esprit trop indépendant et rebelle pour suivre aveuglément un embrigadement religieux.
La pièce est un témoignage particulièrement intéressant et on lui pardonnera bien volontiers ses quelques défauts. (Le texte est assez décousu et tient davantage de la succession d'anecdotes que de la dramaturgie. Le comédien est charmant mais il butte régulièrement sur un texte peu naturel car truffé de passé simple.)
Ce spectacle est montré à des lycéens yvelinois dans le cadre du parcours de lutte et de prévention contre la radicalisation, et s'accompagne d'ateliers d'écritures. Omar Youssef Souleimane fait donc un gros travail d'accompagnement afin d'expliquer qu'il ne s'agit en aucune façon de stigmatiser l'Islam, mais plutôt de démontrer que la foi sincère (quelle que soit la religion) peut être dévoyée et instrumentalisée à des fins violentes. Au théâtre, cette pièce était suivie d'un débat et sympathique et éclairant.
Bravo au Théâtre Montansier qui a produit cette pièce salutaire, intelligente et non dénuée d'humour.
10 & 11 mars 2022
Omar Youssef Souleimane
mise en scène Hervé van der Meulen
son et vidéo Charles Leplomb, lumières Stéphane Deschamps
avec Elie Youssef
Théâtre Montansier Versailles
Connemara, Nicolas Mathieu, Actes Sud

Hélène est une quadragénaire du Grand Est. Douée pour les études, elle a fait une grande école de commerce, est montée à Paris pour tenter de réussir dans le consulting. De retour sur ses terres natales, après un burn-out, Hélène repense à (voire revit) ses quinze ans avec une nostalgie douce-amère.
Prenant le prétexte de la relation entre ses deux personnages principaux, Hélène et Christophe (l'ancienne star du lycée qui, lui, est resté au pays) Nicolas Mathieu entrecroise le présent et la jeunesse d'Hélène ; il alterne ainsi chapitre après chapitre les années 2017 et 1993.
Comme dans son précédent roman (Leurs enfants après eux, lauréat du Prix Goncourt 2018), Nicolas Mathieu raconte la France d'en-bas, ou plus précisément de la France du côté (de Nancy). Il reprend le thème de la vie des "vrais" gens et celui de l'adolescence dans les années 1990.
Nicolas Mathieu a un succès fou parce que ses histoires parlent à beaucoup de lecteurs, ces quadra provinciaux ayant grandi en périphérique d'une ville moyenne (la "France pavillonnaire"). Qu'ils soient restés dans leur province ou qu’ils l’aient quittée pour une métropole, ils sont aujourd'hui revenus de tout après avoir soit assisté impuissants au déclin de leur campagne soit sacrifié leur jeunesse à saisir des tableurs Excel ou à remplir des slides PowerPoint.
Nicolas Mathieu s'attache à démontrer que la vie passe vite. Hier encore tu avais quinze ans, des rêves (raisonnables) plein la tête, te voici aujourd'hui arrivé à la quarantaine sans avoir vu passer ni la vingtaine ni la trentaine, et demain il te faudra vieillir puis mourir. Vous l'aurez compris, Nicolas Mathieu a la nostalgie pas vraiment joyeuse ; il ne fait pas dans l'optimisme mais plutôt dans la désillusion, sans aller pour autant jusqu'à l'aigreur. Il raconte avec compatissance mais sans complaisance la vie de la génération X (cette génération mal définie, coincée entre les Baby boomers et les Millenials) : une adolescence aux allures grunges, une jeunesse professionnelle pleine d'optimisme, un présent assez merdique et un avenir pas vraiment riant.
Moi qui ai sensiblement l’âge de l'auteur, j'ai apprécié les multiples références à l'époque de mes quinze ans autant que le constat lucide sur notre société actuelle. L’écrivain maîtrise très bien son sujet, décrit avec acuité la morosité et l’ennui de la jeunesse et réussit même les scènes de sexe (sujet casse-gueule s’il en est).
J'ai aimé lire ce livre dont j'ai dévoré les 400 pages quasiment d'une traite. Oui mais voilà, lorsque je l'ai refermé, un je-ne-sais-quoi me turlupinait.
C’est qu’en arrière-plan, on devine tout le "métier" de Nicolas Mathieu, ses trucs d'écrivain. Ainsi, il choisit avec soin les noms de ses personnages. Il choisit aussi soigneusement son vocabulaire, qu’il soit opérationnel (EBITDA, k€, slides etc.) ou qu’il s’agisse d’un langage plus châtié ("pusillanime", "commensal", "l'orbe massif du crâne", "ses deux séides convinrent qu'il était temps de se replier sur le buffet", "zélotes", "enguirlander", "panoptique", "méphistophélique" etc.) ; ce n'est pas désagréable mais, comment dire, ça veut trop "faire" écrivain. La construction narrative est, quant à elle, presque trop parfaite techniquement pour que l'histoire nous émeuve en profondeur.
Connemara est presque trop bien écrit !
Nicolas Mathieu
EAN : 9782330159702
400 pages, 22€
Actes Sud (02/02/2022)
Belfast, Kenneth Branagh, Universal Pictures France

Belfast et sa guerre de religions. Un sujet difficile et traité avec une légèreté presque indécente par un cinéaste inégal mais tellement amoureux de son art !
On peut finalement beaucoup pardonner à Kenneth Branagh. Il a énormément de défauts mais il a une passion sans limite pour son art et cela se voit à l’écran. Il a eu des ratés. Il erre à Hollywood comme un Yesman assez sage. Mais il continue coûte que coûte à défendre son cinéma plein, énorme et généreux.
Il n’y a pas (ou peu) de cynisme chez ce cinéaste connu pour son admiration pour Shakespeare. Il lui emprunte l’emphase depuis son tout premier film, Henry V. Et depuis il déroule une carrière hésitante mais menée avec une fougue qui force le respect.
Il ne faut donc pas compter sur lui pour vous raconter frontalement le drame de l’Irlande du Nord. Branagh est un romanesque et un romantique. Il va donc s’en tenir à ses souvenirs et les sublimer dans un film d’une tendresse presque hors de propos par apport au conflit nord irlandais. Certains vont hurler devant tant de naïveté mais, dans notre époque, ce point de vue est assez vivifiant.
Car le réalisateur de Peter’s Friends s’applique à suivre Buddy, jeune garçon de huit ans, amoureux de la première de sa classe et complice de ses grands-parents, face au début de la guerre entre protestants et catholiques. C’est un enfant et Branagh restera à sa hauteur.
Ajoutons à cela un magnifique noir et blanc et nous fuirons ainsi les violences et les horreurs des troubles de Belfast. Face à l’histoire s’installe une chronique familiale douce, stéréotypée mais transcendée par une mise en scène qui colle aux idées d’un enfant qui va bientôt perdre son innocence.
Ici, c’est l’intime fantasmé plutôt que la grosse démonstration, mais toujours résiste ce goût pour l’image qui en dit plus que le simple scénario. Et toute la différence se fait ici ! Cette croyance semble absolue chez Branagh, visiblement heureux de se raconter. C’est un film terriblement sincère, vrai derrière ses artifices, et qui donne l’espérance là où il ne semble régner que le chaos. Ça fait du bien. Vraiment !
02 mars 2022
Kenneth Branagh
98mn
Universal Pictures France
Robert Plant, Beth Hart, Alisson Krauss, Hannah Merrick

Le roi lion, c’est un film d’animation de Disney. Ça se joue à Mogador sous la forme d’une comédie musicale mais, dans le monde du rock, le fauve ultime restera la démarche féline, la crinière blonde et la voix rugissante de Robert Plant. Il semble régner toujours sur ce bon vieux rock’n’roll et cela se vérifie avec trois disques féminins qui sont sortis tout récemment.
Raise the proof
Il n’a plus besoin de prouver sa majesté! Robert Plant, vieux félin du hardrock, ne veut plus vraiment rester dans son dirigeable qui l’a mené au sommet avec son trio de musiciens surdoués. Led Zep est très loin de son tout dernier effort: un deuxième disque avec la chanteuse Alisson Krauss et le producteur champion de l’américana, T. Love Burnett. Un blues venu d’un temps ancien.
Le Britannique se laisse donc guider dans le catalogue des vieux classiques de la country et des standards américains. Il a bien raison de rappeler Alisson Krauss, ravie de remettre le couvert après un magnifique premier essai en 2007. Les deux se séduisent une fois de plus et roucoulent des refrains rugueux et délicieux. Un disque pour voyager au fin fond des contrées mythiques de l’Amérique, s’approcher du légendaire crossroad de Robert Johnson. Et tout cela en très bonne compagnie.
Tribute to led zeppelin
Le chanteur de Led Zep a la côte avec les chanteuses américaines puisque Beth Hart rend un hommage au groupe dans un disque qui bien sûr va souffler fort dans vos enceintes. En gros, Beth Hart, c’est de la chanteuse élevée au grain, une hurleuse qui rivalise de virtuosité et d’énergie pour se démarquer dans l’univers impitoyable du blues rock
La demoiselle, complice récurrente de Joe Bonamassa, un ersatz de Jimmy Page, emprunte donc des titres forts du catalogue de Led Zeppelin pour nous montrer qu’elle peut se confronter aux plus grands noms de la musique. La tigresse se défend très bien et ses vocalises font vibrer les oreilles et percent les tympans. C’est terriblement efficace avec une production rutilante mais totalement inutile… si ce n’est que cela donne l’envie de replonger dans les vieux disques de Led Zeppelin.
I'm not sorry ! It Was just Being me
Question héritage, il faut bizarrement retourner en Angleterre du coté de Liverpool. C’est dans la ville des Beatles que l’on peut entendre l’intrigante Hannah Merrick. Elle est galloise et n’a pas du tout la voix pour roder sur les terres du blues ou du rock dur. Néanmoins, elle partage avec Plant, une enivrante capacité à nous dorloter. Sa voix est encore un instrument charmeur qui s'allie à une guitare vrombissante et magnifique. La technicité est moins importante que chez Led Zeppelin mais le système fonctionne à merveille et impose un charisme énorme à ce nouveau groupe, King Hannah.
La chanteuse ne fait pas dans le bling-bling. Son style, c’est le récit et monte directement sur un trône grâce à une musique qui se fait confession. C’est intime et imposant à la fois. L’héroïsme se contient dans une intense ambiance. Ça devrait faire plaisir au vieux roi et voir des lionnes défendre avec autant de fougue son territoire.
Les heures terribles et noires du royaume de Castille et l’affligeant secret des enfants perdus

Courez voir cette pièce audacieuse, qui réussit le pari de nous faire rire (beaucoup) et réfléchir ! Le spectacle Les heures terribles du royaume de Castille et l’affligeant secret des enfants perdus réussit un sans-faute en nous entrainant à travers l’Histoire avec brio tant par la qualité du jeu, que par la scénographie et l’histoire !
Face scène, le spectacle s’ouvre sur les déclamations de l’un des acteurs en vieux français. Le ton se veut tragique et engagé. Pris au dépourvu, le public oscille entre étonnement et rires…
Rapidement, cette scène d’ouverture laisse place à la découverte de la troupe du Radis Couronné qui répète Les Heures Terribles et noires du Royaume de Castille, sa nouvelle pièce dénonçant le fanatisme. La pression est à son comble pour cette troupe dynamique et fantasque car elle doit jouer son spectacle devant le grand Voltaire.
L’ambition initiale est de mettre en scène la reine Isabelle, qui a chargé sa cour de monter un spectacle sur Roland, trois jours après la prise de Grenade par les Rois Catholiques. Mais elle souhaite changer le destin de Roland à la bataille de Roncevaux : Roland ne peut pas mourir !
Mais c’était sans compter sur les personnalités hautes en couleurs de la troupe du Radis Couronné ! Chaque personnage fait sa « proposition » au reste de la troupe, et les ennuis commencent ! Il n’y a que le pauvre Roland dont le destin reste inchangé ; il finit toujours par mourir…
La pièce nous fait voyager d’une époque à une autre avec des propositions toujours plus audacieuses. Avec la troupe, nous explorons la chanson de Roland, la conquête de l’Amérique par Christophe Colomb, l’époque des Lumières et bien plus encore. Tout au long de la pièce, nous sommes entrainés dans une mise en abyme théâtrale où les comédiens nous invitent à nous interroger sur le processus créatif et notamment ses excès.
du 23 février au 20 mars 2022
Théâtre du Soleil
Par la Compagnie du Radis Couronné
Texte et mise en scène Charlotte Andres, David Levadoux
Avec Julie Autissier, Dan Kostenbaum, David Levadoux, Valérie Pangallo, Arthur Viadieu, Hélène Vitorge
Films d'animation Vergine Keaton | Musiques et sound design Sacha Mathelet |
Création Lumières Victor Arancio, Gautier Le Goff, Eliah Ramon | Costumes Pauline Yaoua Zurini assistée de Gwendoline Grandjean, Elsa Depardieu, Anaelle Leplus, Clémence Amand, Pauline Gauclain
The Batman, Matt Reeves, Warner

Qu’il est loin le temps où Tim Burton révolutionnait le film de super-héros avec son Batman fantaisiste et baroque. Une époque où Jack Nicholson dansait sur une (mauvaise) bande son de Prince. Puis il y a eu un grand film avec Batman le Défi et sa farandole de personnages fous et fascinants. On oublie ensuite la catastrophe hilarante due à Joel Schumacher et on en profite pour dire que Ben Affleck en milliardaire masqué, ce n’est pas vraiment une super idée. Reste la trilogie de Christopher Nolan, inégale mais respectueuse de l'ambiguïté du personnage et ses nemesis.
Super héros sans aucun super pouvoir, l’homme chauve-souris a ainsi eu droit à un traitement à part. Et cette fois-ci, il est trempé dans un décor si sombre que cela ressemble à un thriller avec un bon gros serial killer qui se prend pour le tueur machiavélique de Seven.
L’homme mystère devient donc un affreux sociopathe dérangé en cagoule. Catwoman sert des cocktails à de riches corrompus. Le Pingouin sera un intrigant et poisseux mafieux. Gotham rouille sous des trombes d’eau. La violence est omniprésente et notre super héros n’en est qu’à son bac +2 de super héros.
Il est donc un jeune homme tourmenté qui passe ses nuits à lutter contre le crime, pour exorciser la disparition tragique de ses parents philanthropes. Visiblement Bruce Wayne est traumatisé et pas loin de la folie lui aussi. Ce qui va très bien à Robert Pattinson, parfait pour jouer un type qui se déguise en chauve-souris pour défendre la veuve et l’orphelin dans une ville sans espoir.
Le film ressemble à du bizutage pour le comédien. Serré dans une combinaison encombrante, il traîne une sourde tension et un mutisme charismatique dans une intrigue un peu trop longue pour être parfaite. Les trois heures de métrage sont le principal problème.
Matt Reeves écrit et réalise. L’auteur de Cloverfield a trop écrit pour mieux mettre en scène le chevalier noir. Il le baigne dans une ambiance crépusculaire. Le film noir va vraiment bien à Batman, convoquant toute sa présence dans la mythologie américaine depuis des décennies. Tant de noirceur intrigue dans le monde insipide des héros masqués, où règne le sage studio Marvel.
Ici, c’est très sale et Reeves et son très long métrage sondent des âmes perdues. Cela s’étire inutilement dans la dernière heure mais cette façon de maltraiter Batman reste une expérience de cinéma grâce à une réalisation incroyable qui colle au personnage jusque dans une course poursuite en voitures assez impressionnante.
The Batman cherche réellement à être une interprétation et une incarnation d’un véritable mythe. Il y a arrive très souvent et on se souviendra certainement de cette fiévreuse visite en enfer, cette société qui craque sous toutes coutures, incapable de croire en la justice et s’en remet à un milliardaire névrosé. Noir c’est noir… il n’y a plus d’espoir
Sortie le 02 mars 2022
175 minutes
Warner Bros
Moonfall, Roland Emmerich

Uncharted fait un carton au box office et c’est un mauvais film. Moonfall ne fait pas recette alors qu’il s’agit d’un scintillant nanar.
La grosse différence entre les deux blockbusters, c’est sûrement l’envie. Et s’il y a bien un type dont on ne doute pas de la volonté et de l’énergie, c’est bien le sympathique Roland Emmerich, champion des destructions massives et des films catastrophes ou catastrophiques. C’est selon votre humeur.
Il a donc détruit la planète plusieurs fois. Dans Independance Day, ce sont des extraterrestres belliqueux qui voulaient nous réduire en cendres. Dans Le Jour d’Après, le cinéaste allemand gelait la Terre. Dans 2012, il passait la population mondiale au milk shake.
Et le type n’a peur de rien. Il a fait un film d’aventures préhistoriques ou une œuvre sur Shakespeare. Tout ça avec la délicatesse d’une serveuse bourrée à la fête de la bière de Munich.
Pour cet élan constant, il est difficile de totalement détester ce héros des années 90 qui continue, coûte que coûte, à défendre un cinéma popcorn, décérébré mais passionné. Ce que confirme Moonfall, son film le plus dingue et proche du grand nulle-part, le nawak le plus fou, le vide intersidéral mais qui reste malgré tout fascinant.
On a souvent dit que son cinéma était con comme la Lune et cela lui a donné la brillante idée de Moonfall. Le satellite quitte son orbite et fonce droit sur la Terre. Le réalisateur peut assouvir ses fantasmes : un raz de marée mondial, des trous gravitationnels et des villes qui explosent littéralement. On peut donc voir tout (et surtout n’importe quoi !) dans Moonfall. Comme dans tout bon film de Roland Emmerich.
Mais le gars n’est pas en manque d’idées saugrenues et décide que la lune est artificielle et cache bien des secrets. Un astronaute sur le retour, une pilote aguerrie de la Nasa et un mega structuriste (bah oui ça existe) vont tout faire pour sauver le Monde avec des vannes pourries mais assumées et des kilomètres de textes qui ressemblent à du gloubiboulga.
Les films d’Emmerich sont souvent de grandes comédies qui s’ignorent. Il faut donc être armé d’un solide second degré pour suivre ce film catastrophe qui gravite aussi autour de la science-fiction. Les effets sont très numériques. La direction d’acteurs est totalement approximative.
Le choix même des acteurs soulève des questions. Mais il faut le dire, c’est fait avec une croyance en la fiction qui défie le bon goût avec une espèce de bonne humeur qui transparaît.
Le seul adjectif qui aille bien à Moonfall, c’est réellement “lunaire”.
Février 2022
Zai Zai Zai Zai, Desagnat,

Est-ce facile d'adapter l'auteur à succès Fabcaro au cinéma?
Ça marche plutôt bien au théâtre avec des pièces qui rendent bien compte de la folie et de l'absurde du dessinateur. Mais au cinéma, c'est tout autre chose. François Desagnat tente de relever le défi avec l'adaptation de Zai Zai Zai Zai, portrait acide et burlesque de la société d'aujourd'hui.
Les médias, la police, la société de consommation, tout est présent comme dans la bande dessinée. Desagnat retranscrit ce goût du non-sens que l'on apprécie tant dans les bédés de Fabcaro.
Il a aussi la bonne idée de confier le rôle principal à Jean-Paul Rouve, habitué par son passage chez les Robins des Bois aux situations comiques et biscornues. Pour le rôle de Fabrice, Rouve - acteur dans des comédies françaises - se regarde presque dans un miroir. Le personnage est un alter ego qui, parce qu'il a oublié sa carte de fidélité d'un supermarché, devient du jour au lendemain l'ennemi public numéro un.
Se succèdent des sketchs que Desagnat cherche à maîtriser pour composer un vrai scénario. Les digressions dans la bédé ou la pièce avaient du sens mais ici, hélas, il faut toujours raconter une histoire solide avec un début, un milieu et une fin. C'est un peu la limite du projet. Le cinéma impose un récit là où l'éclatement délirant de Zai Zai Zai Zai faisait partie du projet "non-sensique" de Fabcaro.
Néanmoins, on s'amuse beaucoup dans ce film assez léger, qui n'a aucune prétention et réunit des acteurs heureux de se prendre les pieds dans une réalité moquée. C'est un peu pantouflard mais l'absurde dans la cinéma français est si rare qu'il ne faut pas bouder son plaisir.
Sortie le 23 février 2022
À la recherche du temps perdu, Proust, Contrescarpe

C'est pour moi un exercice bien compliqué que de parler de cette pièce que toutes les critiques encensent, parlant avec une admiration difficilement contenue du jeu de David Legras, de la puissance maîtrisée avec laquelle il nous transporte dans les plus belles lignes du monument Proust, admirablement agencées par le metteur en scène Virgile Tanase.
Tous s'accordent à dire que le culot de s'attaquer à une telle œuvre - seul sur scène, dans un décor simple et épuré - fonctionne à merveille. J'ai dû passer complètement à côté.
Commençons par dire que le costume, l'habit du comédien tout de blanc vêtu avec son chapeau est une réussite complète, le gramophone portable également. Un fort bel objet d'où provient néanmoins un son légèrement agaçant, dissonant à force de vrombissement...
Les lignes, le style, la prose de Marcel Proust valent ce qu'ils valent et chacun est libre de les considérer comme chefs-d’œuvre de la littérature et de l’écriture.
Mais avoir à écouter pendant une heure les mêmes passages entendus, réentendus à en souffrir de migraines depuis l'école, les passages les plus célèbres, de l'ouverture par "les chambres" - qui auront marqué le devenir de Proust et où l'on découvre son arborescente qualité narrative quand il s'agit de broder sur des rideaux - jusqu'au célèbre passage sur les madeleines (dont le souvenir aura hanté ses frugales soirées).
On ne découvre rien. On ne voyage pas. On est désespérément seul, assommé.
Je devrais peut-être dire, je n'ai rien découvert, je n'ai pas voyagé, je suis resté désespérément seul. Assommé.
Ce qui est d'ailleurs fort à propos quand je songe à Proust.
Si j'avais été réellement seul dans la salle, j'aurais sans doute fini par demander au comédien s'il s'adressait à moi ou s'essayait, pour voir, à différents types de voix ; s’il souhaitait me charmer ou me transmettre quelque chose.
Opinant, satisfait de lui-même, se souriant intérieurement à lui-même, extérieurement à nous. Modulant sa voix pour tel ou tel morceaux choisis (à mon sens pas toujours à propos d'ailleurs). A certains moments, j'en perdais le fil (que j'avais déjà du mal à garder...). La répétition des silences prolongés à souhait devient rapidement pesante. On se demande s'il a oublié son texte ou s'il s’apprête à nous dire quelque chose de fabuleux. Ni l'un ni l'autre. S'écoutant parler plus que cherchant à transmettre une quelconque émotion, la compréhension de ce qu'il déclame sans autre satisfaction apparente que l'évident jeu de séduction qui occupe une grosse partie son jeu de comédien.
J'en suis sorti ne me souvenant plus de ce que je venais de faire, avec l'impression de reprendre enfin haleine. Un peu hébété, pris du besoin de respirer, j'ai marché pour réfléchir… Rejoignant la Seine. Ça m'aide de marcher au bord de l'eau pour libérer dans les moments sombres des idées parfois lumineuses, les laissant me traverser sans les filtrer, sans m'arrêter sur aucune avant d'en voir une qui passe, un tant soit peu positive, même très lointaine, même de faible résonance. J'ai marché longtemps et rien n'est venu. J'ai attendu quelques jours. Prendre un peu de recul. Voir si, après coup, le vent d'une révélation ne viendrait pas attiser les braises - ne devant d'ailleurs pas exister - d'un feu qui n'a jamais pris. Aucune brise n'a soufflé.
Je revivais exactement ce que je décris plus haut - sans trop m’étendre, pour me préserver - et que je ne nommerai pas, mais qui peut bien facilement se deviner.
La bonne nouvelle (l'événement majeur de cette sortie au théâtre !) fut d'y avoir retrouvé mon stylo malheureusement égaré la semaine précédente et que je cherchais tristement depuis. J'avais alors vu une pièce dont je sortais réjoui, l'esprit travaillant au point d'en oublier un objet qui est aussi un symbole auquel je tiens. L'inversion des événements d'une semaine sur l'autre est intéressante à retenir.
Je n'ai donc pas tout perdu en allant voir " à la recherche du temps perdu "
J'y ai trouvé quelque ce que je cherchais, mon stylo et une coïncidence
humeur/conséquence des plus amusantes.
Je retourne à la Contrescarpe ce dimanche soir y voir une autre pièce et qui sait...
Une chose est certaine: si vous avez égaré quelque chose ou vous êtes perdu en chemin, foncez voir la pièce et peut-être y trouverez vous les mêmes coïncidences heureuses que moi.
Mais si vous souhaitez revivre les plus belles lignes d'un auteur que vous admirez, ou simplement le découvrir ou lui donner une quatrième chance, passez votre chemin en attendant la cinquième!
Tout ce qui précède n'engage bien évidemment que moi et reste le ressenti profond de ce que mon corps et mon esprit me transmettaient par vibrations, moments d’absence durant cette très longue heure.
Je ne remets pas en cause l’investissement de ceux, metteur en scène, ingénieur lumière et sons et acteur qui s’investissent et travaillent sur cette pièce. Je n'en ai pas compris le sens, n'en ai pas percé le message.
Jusqu'au 28 mars 2022
À la recherche du temps perdu
De : Marcel Proust
Avec : David Legras
Mise en scène : Virgil Tanase
Durée du spectacle : 1h15
de 11€ à 28€
Théâtre de la Contrescarpe













