Bob Roberts, Tim Robbins


C’est l’histoire d’un type qui s’est imposé dans l’entertainment américain. Il est populaire comme chanteur de country et apprécié par les médias. Donc il s’imagine être la voix du peuple et veut devenir sénateur. Arriviste, réactionnaire, capitaliste aux dents trop blanches, pathétique, il fera tout pour arriver au sommet du pouvoir. Cela vous rappelle quelqu’un ?
Bob Roberts est pourtant un personnage de fiction imaginé par l’acteur Tim Robbins. En 1992, le comédien profite du succès de L’échelle de Jacob, sombre et trouble évocation de la guerre et film culte depuis. Il vient de tourner dans le dernier long métrage de Robert Altman, consacré au cinéma, l’incroyable The Player qui lui vaudra le prix d’interprétation à Cannes. Il trouve alors les moyens de monter un petit film sur l’Amérique actuelle, obsédée par le capitalisme, le libéralisme et d’autres ismes qui nous font frémir de terreur.
Fan du faux documentaire Spinal Tap, de Bob Dylan et citoyen engagé, il imagine donc un reportage sur un chanteur de folk américain qui se vautre dans les archétypes du Républicain droit dans ses bottes et sûr que le monde va s’écrouler s’il ne prend pas le contrôle du pouvoir.
C'est filmé comme un documentaire et Tim Robbins parodie à cette époque l'avènement de George W. Bush et tous ces conservateurs aux idées bien bas du front. En 2018, il avouera que son premier film annonçait le règne surmédiatisé de Trump. Il y a peu, il sera obligé de s’expliquer sur la fameuse scène du faux attentat contre Roberts, qui ressemble bien évidemment à ce qu’il s’est passé l’été dernier durant la seconde campagne présidentielle de Donald Trump.
Mais le plus intéressant dans ce film qui a pourtant un certain âge, c’est l’obsession de la recherche de la réalité et de la vérité. Le film a bien des défauts et un certain manichéisme politique. Bob Roberts a un côté démonstratif. Tim Robbins enfonçait des portes ouvertes mais il le faisait avec un sens de l’humour qui perdure encore et une intelligence dans sa mise en scène, qui annonçait ses prochaines œuvres, La Dernière Marche et Broadway 39e Rue. On découvrait un artiste impliqué.
Nous expliquer que la politique américaine est devenue un grand cirque peuplé de clowns sans valeur est une chose assez basique. Et justifié par ce que l’on a vu depuis 30 ans chez les Républicains.
Ce qui fait de son film, une œuvre nécessaire, c'est le jeu de pingpong avec un journaliste qui, lui, essaie de chercher la vérité. C’est une attitude très américaine d’opposer politique et journalisme (Les Hommes du Président, Jeux de Pouvoir etc.). C’est d’ailleurs un combat qui devient de plus en plus flou de nos jours mais le film fait de cette démarche, le fonctionnement même du film. L’investigation est le vrai enjeu et le sujet que veut défendre le comédien des Evadés.
On voit un homme et ses rêves de grandeur s’établir sur les pires sentiments populistes et on entend constamment l’opposition fragile mais investie d'une voix dissonante mais qui semble être elle aussi une forme du fameux rêve américain.
Aidé par toute une bande de copains (Susan Sarandon, John Cusack, Alan Rickman, James Spader, Helen Hunt, le vétéran Gore Vidal ou le débutant Jack Black), Tim Robbins grossit la satire mais maîtrise son propos. Bob Roberts est un vrai divertissement. Les chansons honteuses du personnage principal auraient toute leur place dans un meeting de Trump. Les témoignages de ses fans ressemblent à un reportage d’actualité d’aujourd’hui. Les médias sont déjà dans un marasme idéologique qui annonce nos chaînes fières de défendre la liberté d’expressions. Les choses n’ont pas changé. Elles ont juste empiré.
Fini le January dry ! (Lions In the Street, Lendemain de veille, Lambrini Girls)

Alors que faire dans ces cas là ? Écouter de la musique. Pour oublier que l’on n’a pas besoin de boire un petit verre pour oublier la tristesse de janvier, en découvrant de nouveaux titres, des groupes qui naissent et des histoires abracadabrantes qui font tout le sel du rock, de la pop ou autre !
Pour lutter contre la cuite généreuse entre amis, voici trois petits conseils musicaux qui ne vous feront pas mal à la tête mais vous donneront le tournis. Ce sont les Canadiens qui visiblement ont le plus grand sens de la fête sonore. Chez nous le mauvais temps use notre moral ; là-bas ils affrontent le blizzard et Donald Trump. Nous sommes des petits joueurs à côté d’eux. Et pourtant, ils ne baissent jamais les bras.

Donc pour s’enivrer sans tomber dans un verre, voici les Lions In the Street et leur premier album, Moving Along. Le quatuor canadien a simplement pris le meilleur des Stones dans quelques chansons et réalisait un pur disque de soiffards !
Il y a de la guitare qui suinte du bourbon, de l’harmonica qui titube, un chanteur qui s’égosille comme un bluesman céleste et, heureusement, il y a de la batterie qui ne perd pas le rythme. Des tonnes d’effets nous rappellent les meilleures orgies de Jagger et Richards.
Bourlingueurs et galériens apprécieront ce gros rock qui tape du pied et joue habilement avec tous les excès du genre. Comme les Black Crowes, il y a deux frangins (anciens éboueurs) dans le groupe et leur rock a quelque chose de mythique et à la fois populaire. Doué pour faire revivre les grandes heures du rock écorché et nocif, les Canadiens offrent de jolies chansons pleines de fureur, de plaisir et de grosses gouttes de sueur !

Ils sont en cas plus nuancés que les gaillards de Lendemain de Veille (qui veut dire gueule de bois à Montréal), grosse blague musicale qui sent la vinasse et la poutine de Québec. Attention, si vous avez cessé l’alcool durant le mois de janvier, leur disque va être un pousse au crime inavouable !
On s’en vient ! est une célébration des plaisirs simples de la vie : la nature, les potes, la famille, le 4X4, la casquette militaire et des milliers de bières à picoler ! On pourrait taxer rapidement le groupe de gros beaufs arriérés mais ce sont de sacrés bons musiciens qui se prennent pour des stars du rock.
Et ils ont raison : ils sont assez irrésistibles ces homo-sapiens déchainés ! Leurs chansons sont tout à fait abordables et leur humour de fêteux a un certain charme. Si vous ajoutez l’accent canadien, difficile de leur en vouloir. Le disque nous fait doucement régresser, comme si on sentait les effets de l’alcool monter au fil des minutes.

Celles qui biberonnent certainement beaucoup, ce sont les héroïques musiciennes de Lambrini Girls. Là, nous venons de traverser l’Atlantique pour atterrir à Brighton, en Angleterre. Là-bas, la bière est une religion et l’abstinence, une hérésie. La musique en état d’ivresse ce n’est pas une faute de goût : c’est du punk nerveux, politique et artisanal !
Phoebe Lunny et Lily Maciera Bosgelmez sont donc tombées dedans quand elles étaient petites. Pour elles, le rock est simplement une grosse décharge électrique, un exutoire exubérant à toutes les injustices du monde. Elles crachent dessus avec une élégance particulière sur 11 titres particulièrement énervés. Ils font palpiter et chavirer. Ça déroule des compositions à cent à l’heure et la chanteuse disserte avec un aplomb que l’on admire vite. Sleaford Mods se sont trouvés des petites sœurs.
Ce n’est plus de la musique, c’est un acte de révolte ! Et c’est tant mieux ! D’ailleurs, on ne suit pas trop les modes sur ce site donc pour tout vous dire, le January Dry on s’en fout complètement. On lève nos verres et ses trois disques à votre santé et vous souhaitant de joyeuses soirées qui réchauffent et qui font chanter très fort !
Cosi fan tutte, Mozart, da Ponte, Opéra Éclaté Montansier Versailles


Cosi fan tutte, que je traduirais par "toutes les mêmes" est un drôle d'opéra de Mozart, sur un livret de Da Ponte. Une rocambolesque histoire pré meeto. Don Alfonso (Jean Gabriel Saint Martin) explique à deux amis qu'ils sont bien naïfs de croire en l'amour et aux serments de fidélité de leurs fiancées.
"Vous prétendez avoir trouvé des femmes fidèles ? J'admire cette naïveté !"
Et c'est ainsi que Ferrando (Blaise Rantoanina) et Guglielmo (Mikhael Piccone) font semblant de partir à la guerre et se déguisent ensuite en Albanais pour séduire leurs fiancées et mettre à l'épreuve leur fidélité.
A force de tentations et d'insistance de la part de Don Alfonso et de la servante Despina, cela prend moins d'une journée pour que les deux soeurs, Dorabella et Fiordiligi, trahissent leur amoureux.
"Crois-moi ma sœur, il vaut mieux céder."
La joie exagérée et exubérante de la musique de Mozart est fascinante, elle me fut d'un grand réconfort en cet hiver glacial qui n'en finit pas de geler.
Même si j'ai préféré la voix chaude d'Ania Wozniak (Dorabella), Chloé Jacob (Fiordiligi) impressionne par sa technique vocale qui lui permet de passer aisément d'une voix de tête à une voix de ventre dans la même phrase. Marielou Jacquard (Despina) impressionne également par son énergie et sa présence.
J'ai été moins convaincu par les hommes, que ce soit vocalement ou dans leur jeu d'acteur, à la notable exception de Jean-Gabriel Saint-Martin. Avec sa moustache et ses beaux yeux, il est charmant dans le rôle de Don Alfonso. Sa voix est belle, claire, grave, puissante, parfaitement intelligible, un vrai plaisir à écouter.
Pris séparément, les chanteurs et chanteuses ne déméritent pas du tout. C'est plutôt sur les ensembles que cela se complique, comme si leurs voix s'accordaient mal ou comme s'ils n'avaient pas suffisamment répété ensemble (le spectacle tourne avec une distribution qui peut évoluer, ceci pouvant expliquer cela). Il faut dire aussi que chanteurs et chanteuses ne sont pas aidés par un orchestre qui manque de précision (aie, les attaques ratées du corniste !).
Si vous voulez voir un opéra avec des grands décors, des chanteurs virtuoses et un orchestre carré, le Théâtre Montansier n'est peut-être pas l'endroit idéal. Mais si vous avez quelque indulgence, vous passerez une soirée délicieuse qui vous donnera envie d'aller à l'Opéra !
Et en plus, à l'entracte, on peut se régaler de gâteaux et de champagne à prix raisonnable, ce qui ne gâche rien.
les 28 & 29 janvier 2025
Théâtre Montansier, Versailles
de Mozart et Da Ponte,
direction musicale Gaspard Brécourt,
mise en scène Éric Perez assisté de Yassine Benameur,
lumières Joël Fabing,
décors Patrice Gouron,
costumes Stella Croce,
avec Chloé Jacob, Ania Wozniak, Marielou Jacquard, Blaise Rantoanina, Mikhael Piccone, Jean Gabriel Saint Martin
orchestre Opéra Éclaté, orchestration Jonathan Lyness
production Opéra Éclaté, coproduction Clermont Auvergne Opéra, Opéra de Massy
Il ne m’est jamais rien arrivé, Jean-Luc Lagarce, Vincent Dedienne, Johanny Bert, Théâtre Atelier


Pour ceux qui ne le connaissent pas, Jean-Luc Lagarce est un dramaturge français né en 1957 et mort du sida en 1995. De son vivant, il eut un certain succès notamment avec la célèbre pièce Juste la fin du monde, qui est jouée à la suite de celle-ci au Théâtre de l'Atelier. Trente ans après sa mort, Lagarce reste un auteur reconnu et régulièrement adapté au théâtre comme au cinéma. Toute sa vie, il écrivit son journal qui court sur plus de 800 pages adaptées au théâtre par Vincent Dedienne.
Au commencement résonne la voix de la mère de Jean-Luc Lagarce, qui explique avec son accent franc-comtois combien son fils, tout petit déjà était différent. Puis arrive sur scène Vincent Dedienne, tout de noir et de cuir vêtu, qui incarne le dramaturge. Il commence par expliquer que, tout petit déjà, il décevait ses parents : "Je n'étais pas un fils comme dans les livres. (...) Je lisais !"
Comme Vincent Dedienne a adapté et condensé les 800 pages de journal intime en une heure de spectacle, le spectacle est très bien rythmé ; les années passent vite : "A 22 ans, j'ai eu une voiture... et la syphilis!".
Dans un coin du plateau, en bord de scène, une jeune femme (Irène Vignaud) dessine sur sa tablette des images qui sont projetées sur un rideau lamellé noir. Ses dessins servent d'illustration et de décor en temps réel, au gré du récit. C'est la première fois que je vois un tel dispositif - les dessins font la scénographie - et je trouve cela très convaincant et efficace. Par contre, j'ai été nettement moins convaincu par le pantin qui représente Garry, l'un des amants de Lagarce).
Vincent Dedienne se tient debout, il dit le texte avec justesse, campe tout en finesse toute une série de personnages (parents, sœur, amants...). Il est pétillant, enjoué et si charmant qu'il peut débiter des choses crues avec élégance. Il nous fait rire, souvent, et peut aussi se faire plus grave en un instant.
Car à partir de ses 34 ans, Jean-Luc Lagarce a lutté avec acharnement contre une maladie terrifiante qui décimait particulièrement les homosexuels. La souffrance physique est épouvantable et décrite sans fard. La solitude est prégnante : impossible d'avoir une relation suivie, ou d'obtenir du soutien de la part de sa famille à qui il dissimule sa maladie... La mort rôde, mais l'instinct de vie est puissant. Face à l'horreur et la solitude, Lagarce cultive une sorte de joie résolue et déconcertante qui est bien restituée par l'élégance de Dedienne. On rit beaucoup plus qu'on ne pleure !
À partir du 23 janvier 2025
Théâtre de l'Atelier, 75018
A partir de 20€
Mise en scène, scénographie et direction d’acteur Johanny Bert
Assistante à la mise en scène Lucie Grunstein
Adaptation et interprétation Vincent Dedienne
Dessinatrice au plateau Irène Vignaud
Création lumières Robin Laporte
Création silhouette Amélie Madeline
Costumes Alma Bousquet
Article 353 du Code Pénal, Tanguy Viel, Emmanuel Noblet, Rond-Point


La pièce est une adaptation (par Emmanuel Noblet) d'un roman de Tanguy Viel que j'ai hâte de lire. Le texte est dense, il sonne juste. J'ai été agrippé dès les premières phrases : un homme en abandonne froidement un autre dans la mer glacée et s'en retourne paisiblement au port. La suite dépeint avec intensité le désarroi de ce meurtrier. Les phrases sont courtes, condensées. On est ému, révolté, embarqué. On rit aussi.
"On était assis sur un tas d'or recouvert de choux-fleurs !"
Trapu, désemparé, habité d'une rage difficilement contenue, un homme tourne sur lui-même comme un ours blessé. Face à son juge (Emmanuel Noblet), il raconte pourquoi il a balancé un homme par-dessus bord. Le meurtrier, c'est Martial Kremeur (Vincent Garanger), un bon gars du Finistère un peu frustre. Sa victime, c'est Antoine Lazenec, un promoteur immobilier véreux qui lui a volé ses économies et ses derniers rêves.
"On l'a pas vu arriver." "Les gens comme moi, ils ont besoin de logique. Ils ont besoin que les méchants soient méchants tout le temps. Pas seulement un tiers du temps !"
L'interprétation de Vincent Garanger est magistrale. Sa diction est remarquable, on comprend distinctement chaque parole prononcée alors qu'il n'adopte pas de phrasé théâtral. Le comédien joue juste. Il est totalement habité par un personnage qu'il incarne pleinement : il renifle, s'essuie le nez dans sa manche, se gratte la tête, se frotte les yeux.
Le rôle est exigeant : un quasi-monologue d'une heure quarante et un personnage à vif. L’intensité va crescendo, l’interprétation gagne en profondeur au fur et à mesure de la pièce et on se demande où Vincent Garanger va puiser cette énergie. D'ailleurs, à la fin de la représentation, on sent que le comédien est éprouvé, comme après une course de fond.
Vincent Garanger nous emmène où il veut, mais c'est loin d'être un travail solitaire. La mise en scène est sobre et intense, comme le personnage. L'étrange décor est beau et surréaliste comme une œuvre d'art : un terrain terrassé et boueux borde la scène ; Martial Kremeur est, littéralement, au fond du trou. L'utilisation de la vidéo est à propos : sur un écran en fond de scène sont diffusées des paysages marins, ce qui renforce l'ambiance. (Tout petit bémol : la scène filmée où le maire sort de sa voiture n'est pas à la hauteur du reste.) La bande-son n'est pas envahissante, elle concourt discrètement à l'ambiance et aux émotions.
C'est très théâtral et c'est pourtant très "convainquant "vrai" : j'ai ressenti, vécu, toutes les émotions du personnage, ses espoirs déçus, son sentiment d'avoir été trahi, sa honte, sa tristesse, sa colère salvatrice. C'est exactement pour ce genre de spectacle que j'aime tant le théâtre !
Jusqu'au 15 février 2025
Théâtre du Rond-Point, 75008
Durée 1h40
de 12€ à 31€
Roman de Tanguy Viel
Adaptation et mise en scène Emmanuel Noblet
Avec Vincent Garanger (Martial Kermeur) et
Emmanuel Noblet (Le juge)
Scénographie Alain Lagarde
Création lumière Vyara Stefanova
Création sonore Sébastien Trouvé
Vidéo Pierre-Martin Oriol
Costumes Noé Quilichini
Le premier sexe ou la grosse arnaque de la virilité, Mickaël Délis, La Piccola Strada


Que dire d'un spectacle que toute la salle a adoré, sauf moi ? Après m'être creusé la tête, j'ai trouvé une solution : comme c'est les soldes, je vais vous proposer deux chroniques pour le prix d'une !
La chronique (enthousiaste) de mon voisin
Ma copine et moi avons beaucoup aimé ce spectacle drôle et sensible. C’est pop, vivant et inspirant. Un délice ! 😉
La mise en scène est simple mais efficace : pas de décor, un tabouret, une craie blanche et un vêtement pour seuls accessoires, avec un très beau passage où le comédien est littéralement en apesanteur (au moment de son premier baiser, à un âge où ses copains ne sont plus puceaux depuis longtemps).
Mais ce qui nous a vraiment plu, c’est le talent de comédien de Mickaël Délis : pendant une heure et quart, il incarne avec énergie et brio toute une série de personnages, à commencer par sa mère, une sacrée bonne femme avec son franc-parler. Lorsqu’il lui demande comment son père avait attrapé la gale, elle lui répond : « Avec sa bite ! ». Trop drôle !
« Tu racontes bien les histoires, Maman.
- C’est parce que je parle librement ! »Dans ce spectacle, le comédien rejoue les dialogues qui ont marqué sa vie et sa construction en tant qu'homme jugé pas assez viril. Ah, ces poils qui tardent à pousser, cette voix qui ne veut pas muer, et ces copines qui préfèrent qu’ils restent amis. Le texte est intelligent mais surtout très drôle. On n’est pas là pour se prendre la tête mais pour se marrer un bon coup. Mon moment préféré, c'est quand sa mère lui dit : « On fait ce qu'on veut de son trou de balle, mais il est interdit de calomnier celui des autres ! »
Le public adore et finit en standing ovation. On en redemande, et ça tombe bien, car Le premier sexe ou l'arnaque de la virilité n'est que le premier volet d'une trilogie à venir. On a vraiment hâte de voir la suite !
Ma critique (nettement plus mesurée)
Avertissement : ce que je vais dire ci-après n'enlève rien aux qualités indéniables du spectacle telles que vantées par mon voisin.
Au tout début du spectacle, alors que la salle est encore plongée dans l'obscurité, on entend la voix de Mickaël Délis depuis les coulisses. Il nous annonce être coincé dans sa loge à cause d'une méchante diarrhée. Puis il explique que déjouer le piège de la virilité commence peut-être par ça : exprimer ses faiblesses et avouer qu'on se "chie dessus". Il ajoute quelque chose du genre : « Alors là, vous vous dites : ah ouais d'accord, le mec cite Simone de Beauvoir sur son flyer et il nous parle de ses coliques. »
En ce qui me concerne, le spectacle aurait presque pu s'arrêter là car tout était dit.Je dois dire que le titre à rallonge m'a induit en erreur. Je m'attendais à un spectacle érudit sur le genre, la masculinité et la domination, et j’ai vu une sorte de stand-up ou de remake de Les garçons, Guillaume à table ! En gros, Mickaël Délis ne parle que de lui, lui et encore lui, et aussi de sa mère et de son psy lacanien, se demandant s'il doit forcément être homo, puisqu’il n’est pas viril. Il livre des anecdotes personnelles qui ont un petit goût de déjà-vu. Il joue, surjoue et cabotine, pour le plus grand plaisir du public qui rit généreusement et ne peut s’empêcher d’applaudir entre les chapitres. L’auteur-comédien aime les dialogues où il joue les deux interlocuteurs, et surtout sa mère.
Franchement, j’ai trouvé ça sympathique mais un peu léger. J’ai ri parfois (j’ai un cœur, n’allez pas croire…) mais globalement, ce n’est pas mon truc.
Du 15 janvier au 30 mars 2025
La Piccola Strada
1H15 - de 15€ à 28€
De Mickaël Délis
Mise en scène Mickaël Délis et Vladimir Perrin
Avec Mickaël Délis
Collaboration artistique Elisa Erka, Clément Le Disquay et Élise Roth
Collaboration à l’écriture Chloé Larouchi
Lumières Jago Axworthy
En fanfare, Emmanuel Courcol, Agat Films, Ex Nihilo


Dans cette comédie sociale sur fond de prolétariat du Nord de la France, Emmanuel Courcol évite habilement les grosses ficelles et les gros clichés. Il signe un film délicat et respectueux des gens simples ("ceux qui ne sont rien", comme disait le Président Macron) et montre que ce n'est pas parce qu'on vient d'un coron qu'on ne peut pas avoir l'oreille absolue. (Si vous avez un doute, pensez donc à Sofian Pamart ou à Georges Prêtre !)
Dans ce film intelligent, les personnages sont, chacun à leur tour, faillibles, fragiles et ingrats. Mais ils ne sont pas caricaturaux ; il n'y a pas de critique sociale au gros sel. Le réalisateur marche sur un fil sans jamais tomber dans la facilité. Il met en valeur la beauté fruste mais réelle du Nord et de ses habitants. En fanfare est un feel good movie politique. Il n'y a ni condescendance ou misérabilisme ni haine facile du bourgeois. Emmanuel Courcol propose un regard tendre sur la France et offre une heure quarante de concorde qui fait du bien au moral.
Le film est servi par des comédiens tous excellents, qu'ils soient professionnels ou amateurs (attention, dans cette harmonie il y a des pièges : Jacques Bonnafé, par exemple, n'est pas un musicien comme les autres !).
Le casting et la direction d'acteurs sont remarquables. En grand professionnel qui maitrise parfaitement son interprétation, Benjamin Lavernhe - de la Comédie Française - est parfait dans le rôle Thibault, le musicien aussi talentueux que besogneux. Même adéquation avec le rôle du côté de Pierre Lottin dont le jeu, plus instinctif, colle bien au personnage de Jimmy, ce musicien taiseux au don inné. J'aime de plus en plus Pierre Lottin, un comédien ayant débuté au cinéma dans les Tuche et qui, depuis, ne cesse de se colleter avec des personnages complexes qu'il incarne toujours avec puissance. Sarah Suco, quant à elle, est touchante dans un beau rôle de jeune femme combative.
Le film est drôle, même s'il aborde les notions d'inégalité, d'ambition, de revanche... Et avec l'air de ne pas y toucher, il se fait presque philosophique lorsqu'il pose la question de savoir, au fond, ce que c'est que d'avoir de la chance dans la vie.
Au cinéma le 27 novembre 2024
103 minutes
Exposition Henri-Cartier Bresson, Landerneau


Depuis plusieurs années, les bretons - et les amateurs d’art en général – se réjouisssent de la qualité des oeuvres présentées en ce lieu. Car le fonds privé pour la culture d’Hélène & Édouard Leclerc (natif de Landerneau, où a démarré la chaîne de magasins) est devenu incontournable. Et ce lieu vaut bien certains de Paris ou des métropoles. Miro, Chagall, Ernest-Pignon Ernest : ces artistes et d’autres aussi talentueux ont été accueillis dans cet endroit magnifique et bien pensé.
Dans cette première rétrospective consacrée à Henri-Cartier-Bresson en Bretagne, on est d’emblée éblouis. Incroyable. Toutes les plus belles et célèbres photos de l’artiste sont à la portée des yeux. Trois cents œuvres exposées là et qui engendrent calme et silence tant le travail sur la géométrie, les hommes et les paysages nous atteignent au plus profond de nous. C’est l’avant, le nôtre et celui de nos ancêtres qui est là face à nous. Des paysages aujourd’hui saccagés par des tours modernes, bien après ces femmes portant leurs pains à la sortie d’une église. Sur un autre cliché, la sortie du métro parisien La Chapelle est presque vide, bien loin de la violence actuelle. Détail amusant : en 1932, il y avait déjà en bas des marches, à gauche, une charrette où l’on vendait des babioles ou des frandises.
Cartier-Bresson était aussi reporter, témoin de son temps : guerres, funérailles de Gandhi, Chine pas encore communiste, Mur de Berlin en 1962... En bas des tribunes, lors du couronnement de George VI, un homme dort dans la poussière et la saleté. Personne, parmi les spectateurs, ne le remarque, sauf le grand photographe qui capte le vivant avec discrétion et élégance.
A la fin de l’exposition, nous voici face à Irène et Frédéric Joliot-Curie. C’est très rare, un portrait de personnalités scientifiques aussi importantes. Mais Cartier-Bresson capte sur cette photo la fatigue, la douleur physique, de la timidité et une envie de fuir.
Vous n’avez aucune raison de rater cette exposition, si ce n’est qu’elle se termine, hélas, le 5 janvier 2025
Jusqu'au 05 janvier 2025
Pour la culture
Aux Capucins
Fonds pour la culture Hélène & Edouard Leclerc,
29800 LANDERNEAU (FRANCE)
Il était une fois… (tome 3) – Last action Hero, Aubry Salmon, RockyRama


Les petites publications de Rockyrama sont de grosses sucreries pour les amateurs d'un cinéma populaire et rigolard. Les rédacteurs de cette publication ont le bon goût de rappeler l'importance de la série B et son influence. Mais nous sommes au delà de la culture pop qui fait régner l'ordre. Chez Rockyrama, on étudie le fond et la forme pour en sortir une quintessence de jouissance. Celle d'aimer des films qui se laissent aller ou qui ne se doutaient pas de leur grande intelligence.
Ce qui fut le cas de Last Action Hero, bide mémorable dans la carrière de Arnold Schwarzenegger et bizarrerie dans la carrière du cultissime John McTiernan. Les deux hommes ont connu un grand succès avec Predator.
L'acteur a enchaîné les succès. Le réalisateur a totalement réinitialisé le cinéma d'action américain avec Piège de Cristal et L'Octobre Rouge. Et Predator reste encore un maître étalon en matière de série B totalement maitrisé et infalsifiable.
Tout est réuni en 1993 pour que le box office soit à la gloire de l'Autrichien qui continue de jouer de son image de gros bras. Hélas, Last Action Hero sortira la même année que Jurassic Park (et Les Visiteurs chez nous). Le plantage sera catastrophique. Le film sera méprisé. Il est jugé vulgaire et idiot.
Le temps fait son œuvre et Aubry Salmon rend enfin un hommage juste à une œuvre bancale mais totalement jouissive. Même les défauts du film deviennent touchants. McTiernan s'imagine réaliser un conte de fée et il est vrai que le film profite d'un concept simple et virtuose qui plaira à tout amoureux du cinéma: rentrer dans un film.
Woody Allen l'avait déjà fait mais ici, on est sur de la grosse locomotive. Le livre raconte comment le rêve de deux scénaristes un peu tendres va devenir un blockbuster cinglé, capable de fulgurances métaphysiques et de grosses blagounettes scatologiques. C'est à n'y rien comprendre.
Et c'est bien normal quand on découvre comment fut produit le film. Finalement, tous les artisans du film sont contents et un peu désespérés d'être là. Schwarzie adore le concept mais son égo le travaille. McTiernan s'emballe dans sa mise en scène ironique mais se prend pour un mercenaire. Et c'est tout le scénario, malaxé par un nombre incalculable d'auteurs qui se modifie vers un magma de compromis qui n'ont plus aucun sens.
Ce qui rend d'ailleurs le film très intéressant aujourd'hui. Car il est tiraillé par tout ce qui fait le charme et l'imbécilité d'Hollywood. Le film ressemble à une guerre d'égo avec des victoires et des défaites. Cela se lit comme un thriller qui va mal finir pour tout le monde. Bref, une lecture idéale en cette période de fêtes!
Paru le 24 septembre 2024
chez RockyRama
105 pages | 9,90€
Pearl Jam ou l’anti-Trump


Donald Trump est de retour et veut être la voix unique de l’Amérique. Bizarrement, à l’annonce de la victoire du Républicain, sur ma platine s’est installé naturellement le son de Pearl Jam. Et oui, il m'a fallu une musique sincère qui rappelle que l’Amérique, ce ne sont pas que des beaufs ratatinés par le soleil, la bière et les barbecues. Non, ils ne sont pas tous racistes, religieux, et crétins. Oui, à cela, la musique de Springsteen, Dylan ou Petty rappellent par exemple les valeurs plus humanistes de ce pays divisé.
Mais il y a chez Pearl Jam, cette rage qui a fait de leur premier disque, Ten, un sacré disque de rock. A Seattle, au début des années 80, les groupes furieux se défoulent sur toutes les scènes de la ville. Alice In Chains, Soundgarden, Nirvana…
Eddie Vedder et son groupe déboulent avec une musique personnelle où les guitares suivent comme elles peuvent les paroles torturées du chanteur. Il grogne toute la violence et les angoisses de la jeunesse américaine. Moins radical que Nirvana (ils se feront une guéguerre à la Oasis vs Blur), Pearl Jam transcende une énergie qui fonctionne encore. Ten est un disque de teenagers qui se voient grandir et qui refusent la misère, la médiocrité ou la petitesse.
Ecouter Ten en 2024, c’est observer une intelligence en marche (spectacle peu vu aux US ces dernières années). Les morceaux sont d’une habileté remarquable et les chansons se suivent avec une finesse rare pour du rock, influencé par du gros heavy. Pearl Jam dépouille le genre et en trouve l’essence et l'espérance. Avec deux guitaristes de génie et une osmose incroyable.
A la différence des groupes de cette période, Pearl Jam a dû vieillir. L’innocence du début est vite passée et Eddie Vedder a compris qu’il serait une rock star et rien d'autre. Mais le chanteur a des valeurs et ne lâche rien au star system.
Le groupe ira même s’attaquer au géant Ticketmaster. La fidélité de Pearl Jam rappelle celle qu'ont les fans de Bruce Springsteen. Pearl Jam a peut-être raté des disques mais ne se ménage pas pour produire des titres avec du sens et surtout de l’émotion. Leurs concerts sont légendaires et toujours complets : le groupe a toujours été authentique même lorsque cela n’allait pas entre les membres qui ont finalement peu changés. La batterie a connu des cogneurs différents mais ça a été vite réglé avec l’arrivée de Matt Cameron, ancien de Soundgarden.
En attendant, le groupe est devenu un groupe gonflé aux décibels mais tourné vers les autres. Au fil des années, le groupe a compris qu’il ne pourrait pas être un énorme barnum fait d’excès et le groupe a eu l’intelligence de se remettre en question plusieurs fois. Ça ne change rien à son envie de rage électrique. Ce sont les albums live les plus intéressants.
C’est bien là leur cœur de métier et surtout la générosité qui doit faire horreur à un type aigri comme Donald Trump. Eddie Vedder a de quoi faire peur aux Républicains car il connaît la nuance.

Sur scène, les efforts sont monstrueux (ce que démontre le mieux Live on two Legs en 1998) mais il y a de constantes respirations et une liberté qui s’affiche de façon sauvage. Cela s’enchaîne sans temps mort mais il y a toujours de belles virées vers quelque chose de plus transcendantale. Pas étonnant que Neil Young voulait réaliser un disque avec eux. Le mur de son chez eux n’est pas une prison, bien au contraire.
Ainsi Eddie Vedder est devenu une icône libre surveillant les injustices et récitant les vertus cachés d’un rock engagé. Il a le don d’agacer par son aspect parfois sentencieux mais il a réussi à se faire passer pour un héritier intrigant de Kerouac, Dylan et tous les autres artistes qui rêvent au bord des routes.

D’ailleurs il est bon de réévaluer sa bande son pour le film de son ami Sean Penn, Into the Wild. L’adaptation du livre de Jon Krakauer a connu un vrai succès grâce à sa musique et les titres du leader de Pearl Jam.
Là encore, on entend l’Amérique qui ne plait pas vraiment à Donald Trump. Celle des désaxés, des marginaux, des véritables amoureux de la liberté. Le disque est un dialogue avec le film. Vedder admire Neil Young au plus haut point mais il n’a jamais sa radicalité (la bo de Dead Man de Jim Jarmusch). Au contraire, on (re)découvre un type apaisé et trouvant les joies d’une certaine douceur lyrique.
Donc dans les quatre prochaines années, la bêtise aura le pouvoir mais mes oreilles (et peut être les vôtres) trouveront du réconfort du coté de Seattle et ses héros survivants à tout…




