Tartuffe, Molière, Yves Beaunesne, Montansier

A l’ouverture de la salle, les comédiens sont déjà sur scène, donnant au spectateur l’impression d’entrer dans le vif de leur vie. Il n’y a pas de décor, les murs noirs de la scène du magnifique théâtre Montansier sont nus. En revanche, meubles et accessoires abondent et occupent tout l’espace scénique, en particulier un magnifique et imposant billard français.

Lorsqu’ils ne jouent pas, les comédiens ne rejoignent pas les coulisses mais restent en arrière-plan du plateau. Le scénographe utilise en effet l’intégralité de l’espace disponible, y compris la salle d’où surgira un personnage.

Étant placé dans les premiers rangs, j’ai malheureusement loupé une bonne partie du jeu en arrière de scène ; il n’en demeure pas moins que l’absence de tableaux de décor fait gagner la pièce en fluidité. Ainsi, l’histoire se déroule en continu, sans interruption pour changer de décor. Nous pouvons donc entrer sans frein dans l’intrigue, comme si nous faisions nous-mêmes partie de la famille, et ce d’autant plus que la pièce est transposée à une époque relativement récente (les années 1960).

Pas de costumes d’époque donc, mais de beaux et élégants vêtements de tweed, très gentleman-farmer. Seul Damis (le fils d'Orgon) fait exception et détonne volontairement avec son milieu social en portant les cheveux gras et une atroce chemise orange. Les lumières tout en clair-obscur renforcent le côté cosy de l’ensemble.

Cette opulence un rien baroque illustre parfaitement la richesse mâtinée de décadence d’Orgon (Jean-Michel Balthazar), le maître de maison, un homme riche et gras jusqu’à l’obésité, qui rêve d’ascèse. Son idéal se matérialise en la personne de Tartuffe, un dévot qu’il admire jusqu’à l’adoration, devenant totalement aveugle à la fausseté et à la rouerie de l’infâme hypocrite qui tente de séduire sa femme de son bienfaiteur.

« Pour être dévot, je n’en suis pas moins homme »

Les comédiens sont talentueux et parviennent à rendre fluide et naturelle leur déclamation d’un texte pourtant ancien et en vers. Les comédiens se donnent sans compter : ils se jettent par terre, se dénudent, se malmènent, se battent et ils chantent (fort bien !). D’une façon générale, le son est soigné ; les voix ne sont pas amplifiées (ça tombe bien, je déteste ça !) et les micros sont uniquement utilisés pour créer des ambiances.

L’ensemble de la distribution est talentueuse (J’ai juste regretté que Johanna Bonnet - alias Dorine - adopte parfois une gestuelle trop moderne, faisant des gestes de rappeur lorsqu’elle se lance dans une joute verbale). L'excellent Nicolas Avinée tient le rôle Tartuffe avec maestria ; avec son charme trouble et sa folie qui affleure juste ce qu’il faut, il transpire le cynisme de façon presque effrayante. Le fait que Tartuffe soit un imposteur n'étant une surprise pour personne dans la salle, le metteur en scène prend le parti, réussi à mon avis, de ne pas montrer comment l'imposteur manipule Orgon. Nicolas Avinée incarne ainsi un Tartuffe chétif et plaintif, au comble de la manipulation, qui hypnotise Orgon sans avoir l'air d'y toucher, presque de façon subliminale.

Scénographie, son, lumière, costumes, interprétation, tout est parfaitement maîtrisé dans ce Tartuffe digne de la Comédie Française. Le metteur en scène respecte la pièce de Molière, il la met à notre portée sans chercher un « truc » pour se l’accaparer et la dénaturer. C’est un très beau spectacle !

Jusqu'au 05 février 2022
Théâtre Montansier-Versailles
de 5 à 39€

de Molière, mise en scène Yves Beaunesne assisté de Pauline Buffet et Louise d’Ostuni

dramaturgie Marion Bernède, scénographie Damien Caille-Perret, lumières César Godefroy, musique Camille Rocailleux, costumes Jean-Daniel Vuillermoz, chef de chant Hugues Maréchal, chorégraphie des combats Emilie Guillaume, maquillages et coiffures Marie Messien

avec Nicolas Avinée, Noémie Gantier, Jean-Michel Balthazar, Vincent Minne, Johanna Bonnet, Léonard Berthet-Rivière, Victoria Lewuillon, Benjamin Gazzeri-Guillet, Maria-Leena Junker, Maximin Marchand et Hughes Maréchal (claviers)

production Compagnie Yves Beaunesne

coproduction Théâtre de Liège, les Théâtres de la ville de Luxembourg, CDN de Poitiers-Nouvelle Aquitaine, Théâtre Montansier-Versailles, Albi-Scène nationale, Théâtre de Nîmes, Théâtre Molière-Scène nationale archipel de Thau, L’Azimut-Antony-Châtenay-Malabry

Les vivants, les morts et les marins, Pia Klemp, 10/18

Pia Klemp est capitaine de navire. Pas n'importe quel navire: un bateau de sauvetage qui vient au secours de migrants partis de Libye sur des rafiots d'infortune pour tenter de rejoindre une Europe qui les rejette, voire qui facilite leur naufrage.

La quatrième de couverture nous vante "un roman engagé, à la langue éblouissante et acérée, dans lequel elle raconte tout". Une langue éblouissante? Jugez plutôt :

"Notre mission est la rébellion enflammée qui monte du cadavre pourri d'une société jadis promesse de justice. Notre engagement est un dernier sursaut d'humanité de ce zombie qui a trahi ses valeurs et s'est trahi lui-même. Les graisses fermentées de sa décomposition deviennent l'huile jetée sur notre feu. La déchéance nous fait avancer, que nous le voulions ou non."

Pour ma part, je vois dans ce livre une collection fort mal écrite de diatribes digne d'une adolescente parlant davantage de son absence de pénis et de sa rébellion que du principal, c'est-à-dire de ceux à qui elle vient en aide. Elle qui n'aime (presque) personne, préfère ne pas voir en eux des êtres humains, d'autant qu'ils ne sont probablement même pas végans.

" Je me demande de temps en temps si ma misanthropie est vraiment compatible avec le travail humanitaire." (p.23)

Qu'on ne s'y trompe pas : je critique ici un objet littéraire et une autrice, pas le travail en mer de la capitaine Pia Klemp à qui je tire mon chapeau (chapeau d'homme blanc favorisé, c'est dire si je suis mal placé pour critiquer).

Pour rendre son personnage de rebelle plus crédible, et choquer le bourgeois, Pia Klemp surjoue la misanthropie, la grossièreté et la vulgarité. Je pense pour ma part qu'elle est, de ce point de vue, une sacrée poseuse.

"La nuit dernière, j'ai poursuivi pendant une heure un bidon en plastique à la dérive. Quoi que ce soit, c'est à huit milles de nous. Ça me laisse amplement le temps de prendre un café et d'aller chier." (p.62)

Lorsque l'autrice nous raconte ses soirées - arrosées et enfumées - passées en compagnie de ses potes végan-rebelles-punk-à-chien, on s'ennuie autant qu'eux. Très donneuse de leçons avec les autres, Pia Klemp n'est pas avare en contradictions avec elle-même. Fustigeant le couple, elle rêve du grand amour et nous saoule avec son histoire de fesses bien cucul ; anarchiste, elle ne tolère qu'un chef à bord: elle-même ; végan, elle aimerait posséder un chien et picole et fume tout ce qui lui passe sous la main (sans trop se poser de questions sur l'origine de ses drogues) etc, etc.

Il faut attendre la page 180 pour qu'elle évoque le vif du sujet et raconte, en quelques pages à peine, une effroyable scène de sauvetage qui prend aux tripes et vous retourne l'âme. C'est sans doute sa pudeur de bonhomme qui lui interdit de s'épancher davantage.

" La tristesse est indéfinissable, elle vient de partout. La vérité honteuse, c'est que je pleure sur moi-même et sur personne d'autre. Il s se sont pitoyablement noyés sous mes yeux, et pourtant je ne pleure que sur moi. Pas pourtant - à cause de ça. Si je m'autorisais à les laisser m'atteindre, je ne pourrais plus être là pour eux. Je ne suis pas asse forte pour ça. Est-ce froid? Déprimant? Peu importe. Je suis un outil, je dois fonctionner." (p.194)

240 pages / 7,50€
Traduction Céline Maurice
10/18

Un visiteur inattendu, Agatha Christie, Frédérique Lazarini, Artistic Théâtre

Un inconnu, dont la voiture s’est abimée dans le brouillard, vient demander de l’aide dans une demeure voisine et tombe sur le cadavre d’un homme dont la femme s’accuse du meurtre…

On ne présente plus Agatha Christie, la reine du crime, qui serait la plus lue chez les Anglo-Saxons après la Bible et le théâtre de Shakespeare ! Avec Un visiteur inattendu, elle propulse les lecteurs de manière instantanée et inattendue dans l’intrigue.

Michael Stocker s’est perdu dans le brouillard et sa voiture est dans le fossé. Il frappe à la porte des Warwick en espérant trouver de l’aide et se retrouve en plein meurtre. La sublime meurtrière Laura Warwick vient d'assassiner son méchant mari qui a tué jadis un enfant sans aucun scrupule et s’amusait à tirer sur les chats. Le visiteur inattendu tombe sous son charme et met tout en œuvre pour fabriquer un alibi.

L’enquête semble être déjà conclue puisque l’assassin s’accuse dès l’ouverture de la pièce. Mais l’évidence du début de l’enquête sera vite démentie et de multiples coupables apparaissent au fur et à mesure du déroulement de l'intrigue.

En reine absolue du crime, Agatha Christie fait succéder les alibis, et de nouvelles suspicions transforment chacun des personnages en un coupable potentiel.

L'investigation sera menée par un inspecteur plein de charme et de nonchalance, accompagné par une galerie de personnages hauts en couleurs. Le jeu volontairement excessif ferait presque passer cette pièce pour une représentation grandeur nature du Cluedo.

La mise en scène de Frédérique Lazarini ajoute une touche de fantaisie à la narration et offre un spectacle tout public.

Un visiteur inattendu
Agatha Christie
Mise en scène par Frédérique Lazarini
Artistic Théâtre
Du 24 janvier 2022 au 3 avril 2022

Le Tartuffe ou l’hypocrite, Van Hove, Comédie Française

Célébrer Molière en sa Maison par une œuvre jamais jouée par la Troupe paraît inimaginable et, pourtant, avec Le Tartuffe ou l’Hypocrite Ivo van Hove nous entraîne à la découverte de la version originelle, interdite dès après la première représentation de 1664.

Cette version a pu être reconstituée grâce au travail de l’historien Georges Forestier. A l’époque, Louis XIV ne pouvait pas laisser Molière représenter les dévots dans une telle satire alors que lui-même se faisait le fidèle supporteur des catholiques.

La programmation de Molière à la Comédie Française s’ouvre donc avec une mise en scène sulfureuse et radicale d’un Tartuffe proposé par le metteur en scène belge Ivo van Hove.

Le Tartuffe ou l’Imposteur est la deuxième version, en cinq actes, de la pièce que nous connaissons, quand la première ne comprenait que trois actes. Cette version est donc plus courte et percutante que celle que l’on a l’habitude de voir.

Le changement est perceptible dès le titre puisque cette version s’intitule Le Tartuffe ou l’hypocrite, et non plus Le Tartuffe ou l’imposteur.

Ivo van Hove explore les zones d’ombre et joue sur toutes les ambiguïtés des personnages, orientation sexuelle comprise. Cette mise en scène est énergique, violente même, concentrée sur la tension que l’arrivée de Tartuffe provoque dans une riche famille, en ruines.

Elle est concentrée sur la relation intime de Tartuffe avec la deuxième et jeune épouse du riche Orgon, le conflit entre le père et le fils ainsi que l’opposition entre une vision progressiste et libertine du monde portée par Cléante et celle conservatrice d’Orgon et de sa mère.

Cette mise en scène se révèle explosive et d’une modernité étonnante qui met tous nos sens sous tension.

Le Tartuffe ou l’hypocrite
de Molière
Mise en scène Ivo van Hove
La Comédie Française
du 15 Janvier au 24 Avril 2022

Nouveau clip d’ALBA – Les Mots

'Après un premier EP (2015) et un album sorti en 2016, ALBA vient de terminer l’enregistrement de son nouvel album Les Mots, dont on peut déjà écouter quatre extraits : Range-Toi, Préface, Mirador et le titre phare de l'album, Les Mots.

Artiste-peintre, auteure, compositrice et interprète franco-mexicaine, ALBA a de multiples activités. Elle est en charge de la musique de l’émission Game of Roles diffusée sur Twitch.

Elle vient également  de signer chez Dupuis pour la production d’un webtoon musical - ACA - qui sera diffusé sur WebtoonFactory en 2022. Elle y apparaît comme co-scénariste, compositrice et en charge du sound design. En parallèle de l’univers d’ACA, la communauté soutient le projet sur la plateforme Patreon.

Elle publie également régulièrement des covers pour « Le jour de la reprise » sur sa chaîne YouTube. De formation artistique, elle a commencé par la sculpture sur métal et la peinture et expose chaque année. ALBA est aussi une artiste NFT.

L'album Les Mots prévu pour le 04 février 2022 est la première production du label Sound and Vision Music.'

Les Mystérieuses Cités d’Or, Ely Grimaldi, de Chaille, Nebot, Variétés

Les parents – du moins ceux qui sont assez vieux pour avoir connu la série d’animation des années 80 –  auront un réel plaisir, mêlé de nostalgie, à accompagner leur(s) enfant(s) à ce spectacle.

On y retrouve avec bonheur les personnages centraux de cette épopée de la conquête du Nouveau Monde : les enfants (Estéban, Zia et Tao, acompagné du cacatoès Pichou) bien sûr mais aussi les gentils imbéciles Pedro et Sancho et l’ambigu Mendoza.

Et il faut dire que tout cela fonctionne plutôt bien : les décors sont chouettes, les tableaux successifs sont convaincants ; il y a un bon équilibre entre chants, chorégraphies et usage de la vidéo.

"Il y avait un rideau qui se baissait et qui faisait comme un écran sur lequel ils projetaient des images (la mer, le château du Colonel…) et quand il se relevait on voyait les acteurs." (dit Norma, 8 ans)

Moi-même - qui avais quelques doutes sur la possibilité de mettre sur scène cette aventure - avoue avoir été agréablement surprise.

Ma fille de 8 ans était ravie de voir des enfants sur scène ; il faut dire qu’ils sont assez épatants. L’ensemble des artistes le sont d’ailleurs et on ressent un réel plaisir de leur part à jouer.

"J'ai beaucoup aimé que des enfants soient sur scène et que ce ne soient pas des adultes qui jouent le rôle d'enfants. Ça donne de l'enthousiasme. On voyait que les comédiens étaient contents d'être sur scène." (dit Norma, 8 ans)

L’humour est bien présent mais reste délicat, jamais lourd ni trivial, et s’agrémente de quelques clins d’œil et références actuels (la place des femmes : « Mendoza : Voyez-vous cela : une femme avec un pistolet ! – Zia : « C’est peut-être cela le nouveau monde ! », l’arrivée de la 5G attendue des Olmèques).

L’ensemble est très bien rythmé, ne laisse aucune place à l’ennui et c’est avec entrain que l’on fredonne le générique final.

Bref, nous avons passé, ma fille et moi, un très bon moment (mon seul regret est la vente un peu trop appuyée de goodies avant le début du spectacle).

A partir d'octobre 2021
Théâtre des variétés

Distribution

Esteban (en alternance) : Marvin Stucin et William Salbot
Zia (en alternance) : Manon Le Bail et Valentina Escobar
Tao (en alternance) : Durel Nkounkou Loumouanou et Joao-Philippe Oshoffa
Mendoza : Sebastiao Saramago 
Sancho : Romain Tomas
Pedro : Olivier Grandclaude
Pizzaro/ Le Grand Prêtre : Lauri Lupi
Alvarez : Guillaume Pevée 
Ménator : Bastien Gabriel
Dolores : Gaëlle Gauthier 
Esperanza : Eka Kharlov

Neil Young, Paul Weller, Miles Kane

Alors comme ça on maltraite nos vieux dans des résidences où le profit aurait pris le pas sur la santé et la bienveillance?? Il ne fait pas bon vieillir dans nos contrées? Le grand capital n’a donc pas de sensibilité et de cœur?

Pourtant un vieux - au delà de sa richesse pécuniaire - a de l’expérience, du talent et des qualités. Ses forces ne sont plus les mêmes, mais le vieux peut toujours surprendre. Et se révéler encore et encore…

C’est le cas par exemple de Neil Young. Il a échappé la mort il y a quelques années. Il a pris un vrai coup de vieux mais cela n’a jamais cessé de produire de la musique. C’est peut être un peu plus hirsute qu’avant mais le Loner Canadien continue de sortir des disques, preuve qu’il continue de rire face à la mort qui avance vers lui.

Il a ressorti aussi ses excellentes et vieilles archives. Cela a prouvé qu’il n’était pas juste une mémoire du rock mais un authentique artiste attachant, rigoureux (des albums entiers étaient cachés), heureux de ses multiples facettes entre folkeux incandescent et père du grunge.

Dans Barn, son tout dernier opus, on retrouve un peu tout cela. Il retrouve encore une fois le Crazy Horse, formation abrasive qui contient comme elle peut les furies électriques de Neil Young.

Le quatuor s’enferme dans une grange et joue la nuit. Il en sort une série de titres, entre country élégante et rock de brigands. Young y parle de sa jeunesse et de ses espoirs à venir. Hors des modes, sa voix continue de se nourrir d’une inspiration moderne, il semble encore être dans son époque, soucieux de ce qui se passe autour de lui. Il y a toujours cette fraîcheur dans son écriture sans fioriture et interprétée avec un enthousiasme post adolescent.

Autre papy à accélérer la cadence pour défier le temps qui passe: Paul Weller. Comme son cousin d’Amérique, le guitariste britannique sort le plus vite possible des albums gourmands, remplis d’idées et d’envies.

Pour cet hiver, après deux albums originaux en une année, il se prend pour un chef d’orchestre et se verrait bien Burt Bacharach avec ce live symphonique qui pourrait ressembler à de la facilité et de l’ennui poli de la part de l’ancien leader des Jam.

Pourtant ce gros live de dix-huit morceaux rappelle aussi que Weller aime vraiment se confronter à tous les styles, les genres et les situations. Il se prend donc pour le James Bond de la Pop, invite des copains presque ringards et fait tourner en bourrique un orchestre qui retranscrit parfaitement l’énergie créatrice de Paul Weller.

On entend ses petits classiques comme l'indétrônable Wild Wood puis on redécouvre ses dernières folies entendues dans ses disques les plus récents. L’homogénéité est incroyable. Tout est d’une cohérence fascinante et le disque fait oublier le côté nouveau riche de la démarche pompeuse et institutionnelle. En héros vieilli de la pop anglaise, Weller assume son âge et tout son héritage!

On aurait pu vous parler du dernier Bowie, mais on parle de nos vieux… vivants. Mais Bowie ne mourra visiblement jamais. Et pas besoin de ressortir désormais de vieilles choses du dandy du rock. Il inspire toujours et encore. A commencer par le méticuleux Miles Kane, grand copain des Artic Monkeys et fin connaisseur de la musique populaire.

Son dernier album, Change the Show, ne changera rien de la face du rock ou de la pop. Il va juste rappeler les bases fondamentales d’un son élégant et spectaculaire. Le musicien est revenu de tout: de son rêve américain et de son succès angoissant.

Son petit dernier revient aux bases de sa passion: une pop qui emprunte essentiellement à Marc T.Rex Bolan et bien entendu David Bowie. Le tout sera saupoudré d’une touche Beatles. On entend aussi des ambiances très swingin’ London et white soul. Miles Kane a tout piqué aux vieux. Et lui il ne tape pas au portemonnaie et ne les met pas en danger. Dans son ephad musical, les vieux sont très bien traités. Tant mieux. 

King Lear Syndrome ou les Mals élevés – Elsa Granat – Théâtre Gérard Philipe

Quand théâtre et humanité se rejoignent... Formidable !

Très rapidement le spectateur comprend que la mise en scène se jouera des codes théâtraux et de la juxtaposition des temporalités entre un passé élisabéthain, shakespearien, et notre contemporanéité. Le plateau s’ouvre sur un monologue à la bougie interprété par une personne âgée racontant la rencontre en le théâtre et l’humanité avec quelques anachronismes assumés qui font sourire le spectateur. Puis c’est au tour du futur King Lear d’assister à son propre enterrement. De quoi piquer la curiosité du spectateur.

L’intrigue principale est relativement réduite. Un père bascule subitement dans une maladie mentale, le King Lear Syndrome, le jour du mariage d’une de ses trois filles. Comme Lear, il a des bouffées délirantes mégalomanes. Comme dans l’intrigue de Lear, il est question d’héritage et de relations familiales. C’est à peu près tout. Et pourtant la pièce dure pas loin de trois heures, et pourtant on ne voit pas le temps passé et pourtant on se réjouit d’une mise en scène pleine de vie et d’audace qui sait se jouer des correspondances entre le texte classique et les langages de notre temps.

King Lear Syndrome est une adaptation explosive et bien vivante d’une partie de la pièce de Shakespeare. L’écriture, la mise en scène jouent avec la multiplicité des genres, les mises en abîmes théâtrales, les anachronismes. Une hybridation de textes classiques et contemporains pour aborder frontalement la problématique sociale de la vieillesse, « toute cette expérience mise sous silence »… dans des Ehpad.

L’interprétation de Bernadette Le Saché, organisatrice de mariage puis pensionnaire âgée de l’Ehpad, ainsi que celle de Laurent Huon dans le King Lear, apportent incontestablement une couleur magnifique à la représentation par l’énergie qu’ils déploient, par la dignité et l’intelligence de jeu qu’ils imposent sur la plateau par leur présence. Une maturité de jeu en contrepoint de la fougue déployée par les trois filles de Lear interprétées par Hélène Rencourel, Edith Proust, et la metteure en scène Elsa Granat.

Les Mal élevés sont ces personnages explosifs prêts à tout pour obtenir ce qu’ils veulent et s’autoréaliser au détriment du père. Il y a de la fureur. Et puis il y a des tableaux, des instants visuels très réussis - la mort de Lear dans son lit d'hôpital entouré de personnages en costumes élisabéthains est de toute beauté - des ambiances qui en imposent, étayés par une musique qui transporte le spectateur dans du contemplatif ou à l’inverse qui viennent le percuter pour le réveiller à l'aide d'un concert de rock très punk, joué en live, comme pour mieux railler la médiocrité ambiante.

King Lear Syndrome ou les Mal élevés est un spectacle inattendu. Plein de vitalité. De théâtralité. Et d’humanité. A voir.

https://tgp.theatregerardphilipe.com/

Dates de tournée :
23 et 24 mars 2022, Théâtre de l'union, CDN du Limousin
29 et 30 mars, Théâtre des Ilets, CDN Montluçon
8 avril, Théâtre des Sources, Fontenay-aux-Roses

L’homme qui dormait sous mon lit, Pierre Notte, Rond-Point

(c) Giovanni Cittadinicesi

Une femme (blanche) et un homme (noir) partagent un petit appartement sous les combles. Manifestement, l'hôte trouve son invité bien encombrant et a du mal à supporter sa présence. " Ça fait deux mois que vous êtes là, et vous avez fini le dentifrice ?"

Mais pourquoi tient-elle absolument à ce qu'il reste chez elle, lui qui y est manifestement indésirable ? Très vite, on comprend que la femme perçoit une allocation de l’État pour héberger ce réfugié, ce migrant, cet invité en qui elle ne veut pas voir un homme.

Puisqu'il contribue à assurer sa subsistance (en plus de lui servir d'homme à tout faire), pourquoi lui sape-t-elle méthodiquement le moral et à le pousser au suicide?

"Les lames de rasoir sont sous l'évier, à droite. Les lames de rasoir sont sous l'évier, à droite. Les lames de rasoir sont sous l'évier, à droite."

Intervient une médiatrice censée veiller sur cette drôle de cohabitation. Mais souhaite-t-elle réellement que la situation s'améliore ? A quel jeu trouble joue-t-elle?

"On ne pousse pas les gens par la fenêtre, on les incite - nuance"

C'est par l'humour (noir profond) que Pierre Notte aborde la question de notre indifférence collective au sort dramatique des migrants, des réfugiés, des invités (comment faut-il les appeler? se demande l'auteur), eux dont on préférerait se débarrasser.
On pourrait s'offusquer que l'auteur nous fasse rire de tant de souffrance. Sauf que Pierre Notte est lucide et qu'il ironise sur le théâtre engagé et sur lui-même. Ainsi, il a confié dans une interview "C'est ma honte, quand je vais demander au Roumain qui fait la manche, en loques, tous les jours, au pied de mon immeuble, de baisser un peu sa musique parce que j'écris ma pièces sur les migrants… Mais j'écris, tant pis".

Écrire une pièce sur un tel sujet (le rejet des migrants, la honte de notre époque à mon avis) peut paraitre dérisoire. Car on est bien ici au théâtre ; aucun doute là-dessus : le phrasé et la scénographie en attestent. Sauf que Pierre Notte a le talent de faire sortir ses personnages du cadre, de mettre le rôle du comédien en abyme par d'habiles références à la réalité.

Le texte est mordant, dérangeant et, surtout, très drôle..

Il est servi par une interprétation ciselée. Muriel Gaudin, "l'accueillante", est tout en colère et tension. Lui, Clyde Yeguete, est si mal à l'aise que cela se voit dans son corps. Silvie Laguna, la médiatrice, est irrésistiblement drôle.

Avec son décor minimaliste - des marques au sol figurant le plan d'un petit appartement, et un tabouret pour tout accessoire - la pièce de Pierre Notte pourrait être jouée partout, ce qui ferait le plus grand bien à nos consciences anesthésiées.

Jusqu'au 30 janvier 2022
Théâtre du Rond-Point, Paris.

de 12€ à 38€

L’Avare, Molière, Daniel Benoin, Michel Boujenah, Variétés

L’avare est l’une des pièces les plus emblématiques et les plus jouées de Molière. Dans le rôle d’Harpagon, leurs contemporains ont pu voir le talent des plus grands acteurs, à commencer par Molière puis, dans l’ordre et sans que cette liste soit exhaustive : Charles Dullin, Jean Vilar, Louis de Funès, Michel Serrault, Michel Bouquet, Denis Podalydès et aujourd’hui : Michel Boujenah. Autant le dire tout de suite : dans ce grand classique, Michel Boujenah est à la hauteur. Avec son style épuré, il apporte ce qu’il faut d’humanité. Le rôle étant ce qu’il est – caricatural - il lui faut une interprétation sobre. Pas besoin d’en rajouter !

La mise en scène qui se joue en ce moment dans la grande salle du Théâtre des Variétés (un très beau théâtre à l’italienne inauguré en 1807 à deux pas du Passage des Panoramas, boulevard Montmartre) est d’une grande intelligence. Daniel Benoin a mis en scène plusieurs fois cette pièce, dans plusieurs langues à travers l’Europe. Il a une connaissance très fine des situations, des psychologies des personnages, du rythme et des ressorts dramatiques. Les décors de Jean-Pierre Laporte accueillent dans un écrin unique les cinq actes sans coupure, ni changement. Une grande pièce vide au plafond crevé laisse deviner un milieu bourgeois dégradé, aux hauts volets toujours clos. L’espace vide autorise tous les déplacements, les croisements, les fuites et les dérapages. Côté jardin, un minuscule espace (une véranda) permet à Harpagon de se chauffer à côté du poêle. L’espace devient jardin quand l’avare y enterre sa cassette, ce coffre renfermant son trésor.

Seul le traitement de la lumière nous fait basculer du matin au soir de cette journée unique, où se jouent les destins d’un père et de ses enfants. L’usage de la vidéo (de Paulo Correia) est mesuré et opportun : quand elle intervient, elle apporte un supplément d’âme, une dimension que la scène seule ne peut apporter. Elle sert notamment (même si on ne peut ici tout dévoiler) à illustrer la folie qui gagne le héros. Il hallucine littéralement : normal pour quelqu’un qui vit dans la peur constante de la perte et du vol. Comme dans le Horla, le dédoublement de personnalité menace.

Outre le décor original, l’approche du rôle d’Harpagon et ses scènes clés (comme le monologue de la cassette) apporte un éclairage original sur le personnage et élargit un peu le propos.

On a déjà dit que L’Avare nous parle du conflit de génération, qui semble d’une incroyable actualité quand on pense au procès fait aux « baby-boomers » aujourd’hui. Harpagon est vieux et tout ce qu’il veut, c’est se ménager une vieillesse confortable, au mépris de tous les autres (ses enfants y compris). Cela nous rappelle notre époque. Sans verser dans le procès, c’est une autre grande question qui est posée : celle de nos conditions de vie et notamment de vieillesse. Quelle expérience de vieillir, de se sentir fragile dans un monde en accélération ? Ça vaut la peine d’y songer. Comment allons-nous vieillir, nous qui écrivons, sortons, travaillons actuellement ? Nous, les actifs ? Comment pourrons-nous rester connectés et compréhensifs avec nos enfants ? Nos petits-enfants ?

C’est une question qui me travaille personnellement. Comme dit très bien Michel Boujenah, l’avarice n’est que le symptôme d’une maladie plus grave. Si cette maladie c’est la vieillesse, on sait déjà que nul ne pourra lui échapper.

Harpagon, lui, n’y a pas réfléchi et il est bien surpris par la tournure des événements. A la fin tout lui échappe ou presque. Une belle surprise de ce spectacle, c’est le traitement du dernier acte. Chez Molière, les fins semblent bien improbables et rocambolesques. C’est le cas ici mais les acteurs s’en amusent : la résolution se déroule sur une scène de théâtre encadrée d’un rideau rouge, comme un écrin dans un écrin, un théâtre gigogne. Le Seigneur Anselme, promis à Élise, reconnaît ses propres enfants, Mariane et Valère, qu’il croyait disparus en mer. Il consent aux mariages d’amour que les jeunes gens tramaient entre eux. Harpagon accepte tout, pourvu que le seigneur Anselme paie les frais des mariages de leurs enfants. Tout se finit bien, comme par enchantement. Chacun se réjouit. Seul Harpagon est exclu de ce théâtre dans le théâtre.

Une note grave résonne finalement, après la comédie, après la farce, le doute et le double, après les débats et les bagarres.

Une belle mise en scène, un spectacle intelligent et vif, à partager en famille, du mercredi au samedi à 20h30 et le dimanche à 17h au Théâtre des Variétés. 

A partir du 15 janvier 2022
Théâtre des Variétés
7 Boulevard Montmartre
75002 Paris
Réservations au : 01 42 33 09 92

Distribution :
Michel Boujenah dans le rôle d’Harpagon
Sophie Gourdin dans le rôle de Frosine

Bruno Andrieux dans le rôle de La Flèche/Anselme
Mélissa Prat dans le rôle d’Elise
Mathieu Métral dans le rôle de Valère
Fanny Valette dans le rôle de Mariane
Antonin Chalon dans le rôle de Cléante
Paul Chariéras dans le rôle de Maître
JacquesFabien Houssaye dans le rôle de Le Commissaire / Brindavoine
Julien Nacache dans le rôle de La merluche
Décors Jean-Pierre Laporte
Costumes Nathalie Bérard-Benoin
Vidéo Paulo Correia

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