Une éducation, Tara Westover, JC Lattès

Tara Westover grandit dans une famille de Mormons, dans les années 1990 - 2000. Son père, complotiste et millénariste, refuse catégoriquement que ses enfants fréquentent l'école où leur serait dispensée une éducation socialiste non conforme à ses croyances. La fréquentation des médecins est également proscrite car il mieux vaut s'en remettre à Dieu - qui agit par l'intermédiaire de leur mère, herboriste-guérisseuse et sage-femme. C'est à peine si le patriarche consent à fréquenter le temple et les autres Mormons qui se comportent comme des Gentils.

"Je n'avais jamais appris comment m'adresser aux gens qui n'étaient pas comme nous - ceux qui fréquentaient l'école et consultaient le docteur. Qui ne préparaient pas, tous les jours, à la Fin du Monde. Worm Creek était plein de ces gens-là, des individus dont les propos semblaient venir d'une autre réalité." (page 158)

Peu importe la religion, ce qui importe, c'est le côté dysfonctionnel de la famille Westover et, surtout, l'incroyable façon dont Tara a réussi à prendre le large.

Quelle formidable énergie meut Tara dès l'enfance? Comment elle qui ne sait rien - pas même sa véritable date de naissance (en témoigne cette scène incroyable où sa mère lui soutient qu'elle a vingt ans, alors qu'elle en a à peine seize !)- a pu développer l'envie de tout apprendre?

Tara Westover nous apporte ses réponses, toute en nuance et avec une telle rigueur intellectuelle qu'elle prévient le lecteur lorsque ses souvenirs diffèrent de ceux d'une autre témoin. Car Une éducation n'est pas un roman mais le récit fait par Tara Westover de son enfance et de son entrée dans l'âge adulte.

La vie auprès de son père est à la fois extraordinaire et insupportable. Ce type est un genre de génie autodidacte, capable de résoudre des équations complexes d'une façon toute personnelle. Il est dans le même temps un ferrailleur qui travaille comme un sagouin, mettant constamment son équipe (c'est-à-dire ses propres enfants) en danger. Et lorsque l'accident survient, il refuse qu'ils aillent à l’hôpital. Pire, il reproduit les mêmes erreurs, qui conduisent inévitablement aux mêmes effets catastrophiques.

Pour sauver sa peau (au sens littéral du terme!) il est donc vital de lui résister. Mais toute velléité de désobéissance déclenche les foudres du maître de maison, et cause chez Tara et ses frères et sœur d'intenses conflits de loyauté. Au fond d'elle-même, Tara reste la petite fille qui rechigne à désobéir à son père. Un père n'est-il pas censé être là pour la guider et la protéger?

Quel que soit l'amour qu'elle porte à ses parents, Tara est dotée d'un fort instinct de conservation et d'une ambition exceptionnelle: celle d'apprendre. Lorsqu'elle se tourne résolument vers le monde extérieur, sa famille fait bloc pour tenter de la convaincre qu'elle est une dévergondée, qu'elle est en train de se perdre. Son frère Shawn, particulièrement, exerce son emprise sur elle, soufflant à sa guise le chaud et le froid. Comment dans ces conditions trouver la force de briser les liens, comment échapper à ce qui s'apparente à une secte familiale ?

"Aussi loin que je m'en souvienne, j'étais convaincue que les membres de ma famille étaient les seuls vrais mormons que j'aie jamais connus, et cependant, pour une raison qui m'échappait, ici, dans cette université et dans cette chapelle, je ressentais pour la première fois l'immensité du fossé. A présent, je comprenais: je pouvais me ranger du côté de ma famille, ou du côté des Gentils, dans un camp ou dans l'autre, mais il n'y avait pas d'entre-deux." (page 284)

Au delà du cas personnel de Tara Westover, ce livre traite bien évidemment de la question de la condition des femmes dans les sociétés traditionnelles. Dieu et le Diable sont utilisés pour les museler. Leurs talents ne sont pas reconnus ni valorisés ; ils ne leurs sont pas propres mais ils sont des dons de Dieu, ou des manifestations diaboliques lorsqu'ils pourraient les conduire à s'émanciper. Il leur est même interdit de s'habiller de façon pratique ou confortable (le père en est encore à considérer qu'une femme montrant ses chevilles est une tentatrice, une dévergondée !).

La mère de Tara est talentueuse mais résolument sous la coupe de son mari à qui elle obéit sans faillir. Les femmes doivent se soumettre à la volonté des hommes, fussent-ils complètement fous. En témoigne cette scène incroyable où Tara tente de prévenir la petite amie de son frère, Shawn, instable et violent ; celle-ci lui rétorque:
"Le diable lui impose plus encore de tentations qu'aux autres hommes (...) A cause de ses dons, parce qu'il est une menace pour Satan. C'est pour cela qu'il a des problèmes. A cause de sa droiture si vertueuse. (...) Il m'a avertie qu'il allait me faire du mal. (...) Je sais que c'est à cause de Satan. Mais parfois, j'ai peur de lui, de ce qu'il va faire, ça m'effraie. (...) C'est un homme d'une grande spiritualité" (page 394)

Un jour, l'un de ses professeurs fait à Tara Westover cette magnifique déclaration: "Quelle que soit celle que vous deviendrez, peu importe en quoi vous vous transformerez, vous serez toujours celle que vous étiez. C'était là, en vous, depuis toujours. (…) En vous. Vous êtes de l'or." (page 422)

Et ce livre est une pépite !

576 pages / 8,70€
Date de parution: 14/10/2020
Livre de Poche (éditeur d'origine: JC Lattès)

Parasites, Ben H. Winters, 10-18

Susan se sent un peu à l'étroit dans son appartement new-yorkais. Elle épluche les petites annonces jusqu'à ce qu'elle tombe sur une offre de location pour un duplex bien situé, spacieux et pas trop cher. Il y a même une "pièce bonus" où elle pourrait installer son chevalet pour se remettre à peindre. Heureuse d'avoir trouvé la perle rare, Susan décide sur un coup de cœur d'emménager dans cet appartement avec son mari, Alex, et leur petite fille, Emma.

Bien sûr, on se doute que ce duplex en plein Brooklyn est trop beau pour être vrai. Sadique, l'auteur entretient le suspense et joue avec nos nerfs pendant un bon moment. La charmante vieille dame propriétaire des lieux - qui vit au rez-de-chaussée de la maison - n'est-elle pas trop polie et attentionnée pour être honnête? A bien y bien réfléchir, son homme à tout faire n'est-il pas inquiétant lui-aussi ? Pourquoi les locataires précédents ont-ils quitté un tel bon plan ? Qu'est-ce qui a bien pu piquer Susan ?

Le titre original du roman (Bedbugs, punaises de lit en anglais) nous met sur la voie. Il y a aussi un indice sur la couverture du livre : le titre est écrit en noir, avec des tas de reflets brillants de vilains petits insectes. C'est joli... mais assez flippant !

A force de chercher la petite bête, Susan se retrouve totalement obnubilée à l'idée d'héberger ces fameuses punaises de lit dont tout le monde parle. Son inquiétude vire au cauchemar et son obsession devient maladive. "Elle avait l'impression que les punaises se moquaient d'elle, qu'elles la torturaient, comme si elles avaient décidé qu'elle, et elle seule devait être punie." (page 185)

Lire Parasites, c'est comme regarder un bon vieux film d'épouvante. C'est écrit sans prétention mais c'est redoutablement efficace. On ne s'arrête pas de lire tant on est impatient de voir arriver la catastrophe. On est servi !

Un bon divertissement pour l'été!

Paru le 16 juin 2022
Chez 10-18, collection Littérature étrangère
285 pages / 7,90€
Traduction Pierre Szczeciner (Anglais américain)

Festival Lollapalooza Paris 2022

Après une journée au Lollapoolaza, une chose est sûre: la musique moderne m'emmerde!

On va donc commencer par le pire du pire: la scène électro du festival du Lollapoolaza, rendez-vous de toutes les musiques. Il n'y a rien de plus triste qu'un DJ dans un festival de musique. Il ne peut pas beaucoup se déplacer. Il tournicote et gesticule sur sa musique qui visiblement lui plait bien.

Il est tout content de voir des jeunes qui s'imaginent sur une plage à Ibiza ou dans une boite de nuit bien trop moite. Pour cela, la canicule parisienne réalise une belle imitation. Je croise deux minettes qui prennent du poppers, il faut bien cela pour supporter les mix d'une banalité assommante de Subtronics ou Joyride. De la musique pour fêtards en manque d'imagination et de subtilités. Même le pauvre Kavinsky a l'air ailleurs avec son blouson trop grand et sa clope au bec. 

De loin le show de Megan the Stallion et de Asap Rocky restent aussi sans surprise. Du rap bien ricain avec des gros mots, des gros effets et peu de surprises. Il fallait faire un tour sur les plus petites scènes pour trouver un rap plus sympa et détendu comme celui de la mélomane Little Simz.

Le festival fut inventé par Perry Farrell que l'on croisait ce dimanche du coté du Kidsappalooza, où l'école du rock s'est révélée un moment plus marrant que certaines stars. Ancien chanteur de Jane's Addiction, il a dû se demander où était passé le rock de sa jeunesse. Il y avait bien Turnstile sur la grande scène: du punk assez redoutable mais pas totalement abouti. Des chutes de tension rendent le set inégal mais bon ça a le mérite de coller aux origines du festival qui avait fait les beaux jours du grunge... Pas le cas de Maneskin, groupe de rock italien, vainqueur de l'eurovision, qui fait un glam rock sans grande saveur mais plait beaucoup aux jeunes qui se cherchent et aiment se maquiller avec des paillettes. Les nouveaux Tokio Hotel!

Éloigné de sa garderie, Perry Farrell aurait été frappé par l'énergie des Nantais de Ko Ko Mo. Un duo qui donne tout sur scène. Ils s'amusent comme des petits fous. Ils en font des tonnes mais n'oublient pas de jouer un vieux hard-rock assez bluesy d'une vivacité redoutable. La bonne surprise.

Dans ce festival on s'amuse donc des mélanges des genres. Les midinettes à la recherche de sensations croisent des vieux quadras en bande, venus pour Pearl Jam. Seize ans après leur dernier passage, le quintet de Seattle est venu avec tout son plaisir et son humanisme. Deux heures de rock transpirant et des monstrueux morceaux qui n'ont pas pris une ride, à la différence du groupe qui va sur la soixantaine.

Mais Eddie Vedder est toujours une bête de scène. Le groupe ne perd rien de son charisme et ne cherche rien d'autre que l'énergie et le partage. Avec eux c'est vraiment la grand messe et c'est franchement réjouissant. Évidemment j'étais venu pour eux mais j'espérais beaucoup découvrir de nouvelles choses.

Mais la bande son du monde moderne est aussi chiante qu'un covid sans fin. La nostalgie semble être la valeur refuge, ou l'assurance d'une vraie énergie! D'une volonté certaine de communiquer avec un public. Bref un concert quoi!

Lollapalooza Paris
16 ou 17 juillet 2022
Hippodrome Paris Longchamps

Thor Love & Thunder, Studios Marvel

Taika Waititi avec son humour venu de l'hémisphère sud continue de triturer ce pauvre Thor pour en faire un clown... Est ce triste? 

Thor aurait pu être un personnage tragique. Ce n'est pas pour rien que Kenneth Branagh, admirateur de Shakespeare, s'est vu confié la réalisation du premier film. Ensuite il y a eu une suite inutile. Puis est arrivé le rieur Taika Waititi de sa Nouvelle-Zélande azimutée. Le cinéaste a un esprit joyeux et gentiment anarchique. Le troisième Thor était donc un épisode coloré et divertissant. Thor a enfin rigolé!

Pour le quatrième volet, le réalisateur de Jojo Rabbit a donc le contrôle total et cela se voit rapidement. L'esthétisme est bariolé et assume clairement le mauvais goût. L'ironie est mordante. Les blagues sont omniprésentes même lorsque le film aborde maladroitement le thème de la maladie. Waititi n'a pas du tout envie d'être sérieux et notre Thor n'est plus le dieu du tonnerre mais un fan de hard rock qui a une grosse hache pleine de pouvoirs et qui vit un peu à côté de la plaque.

C'est drôle mais ça ne va pas plaire à tout le monde. Car Waititi, parti dans un grand élan comique, va saborder la mythologie du super héros et même des dieux. Ce qui donne lieu à un grand moment de ridicule avec un Russell Crowe ravi de jouer les abrutis. 

On rit beaucoup dans ce film mais cela se fait au détriment de tout le reste. Waititi donne l'impression de ne jamais faire le tri entre les bonnes idées (vous allez adorer les chèvres hurlantes) et les trucs à jeter. Il y a des scènes ratées et des moments jouissifs. On apprécie l'hommage aux années 80 : ses quelques séries B d'heroic fantasy qui baignent dans un heavy metal de piètre qualité. Mais ça ne fait pas forcément un bon film.

Le méchant a donc bien du mal à exister dans cette foirefouille de l'héroïsme. Christian Bale ne trouve pas le ton pour son triste personnage, assez troublant, sorte de boogey man ultime. Il est perdu dans la galaxie de la gaudriole! A ne pas se prendre au sérieux, le quatrième Thor montre les limites de l'exercice et la vision du blockbuster made in Marvel. Pas mauvais. Pas génial. Thor Love & Thunder éclaire notre été avec quelques rires bienvenus. Rien de plus. On n'en attendait plus de la part d'un dieu !

Sortie en juillet 2022
Avec Chris Hemsworth, Natalie Portmann, Christian Bale et Thessa Thompson
1h55 - Studio Marvel

Abattre la Bête, David Goudreault, 10-18

Grâce au talent de son avocat, celui que l'on surnomme La Bête échoue en hôpital psychiatrique plutôt que d’atterrir en prison. Celui qui (se) trouve toujours une bonne raison de commettre des agressions sauvages n'est pas responsable ; c'est officiel. ("C'est documenté" comme il le dirait lui-même.)

"La psychiatrie, c'est comme la prison, en plus désinfecté. On joue sur les termes pour mettre la main sur des subventions spécifiques, mais au fond c'est pareil. Le trou s'appelle pièce consacrée à l'isolement, la cellule se nomme notre chambre, les menottes s'appellent médication et la détention s'appelle thérapie, mais faut pas se tromper, c'est la même violence psychologique, la pire: l'enfermement de l'homme par l'homme." (page 24)

La Bête rêve de s'évader car il est persuadé que retrouver sa mère lui apporterait la stabilité. La première scène, celle où il s'échappe de l’hôpital, est très rythmée et assez tordante. Le reste du livre continue sur le même mode.

"Rares sont les occasions de se divertir à l'Institut universitaire de psychiatrie ¨Philippe-Pinel. Privé d'alcool, de drogue et de pornographie, faut se rabattre sur la médication et la violence. L'humain est créatif de nature, et je suis très humain." (page 11)

David Goudreault aligne aphorismes, zeugmas et saillies aussi drôles que de mauvais goût. On croirait lire une chronique radio qui s'étirerait sur près de 200 pages. L'auteur manie avec délice l'argot québecois, une langue mêlée d'anglais (les couples qui se frenchent dans la rue...) et ponctuées de jurons religieux (tabarnak, crisse, ostie etc. ; un glossaire figure à la fin du livre si vous êtes perdus).

Avec son débit de mitraillette, La Bête tire sur tout le monde : les femmes, les noirs, les asiatiques, les homosexuels, les flics bien sûr. "De toute façon, je ne suis pas sexiste ni raciste, moi, je méprise tout le monde égal." (page 124) C'est savoureusement politiquement incorrect, même si l'auteur n'ose pas franchir la limite de certains tabous. Si vous aimez l'humour trash et le second degré, vous rirez à chaque page.

"Tout s'emboîtait, comme des poupées russes ou des échangistes." (page 96)

C'est amusant, c'est réjouissant, ça se lit rapidement ; c'est donc un livre parfait pour un voyage en train vers votre lieu de vacances. Pour autant, si les cent premières pages se lisent facilement, le récit devient un peu longuet. Sincèrement, cet opus ne m'a pas donné envie de lire l'entière trilogie que vient clore Abattre la Bête.

Paru le 16 juin 2022
chez 10-18
192 pages / 7,60€

The Sadness, Rob Jabbaz

De l’huile bouillante sur la tête, un doigt coupé puis avalé, un œil crevé avec un parapluie… ce n’est qu’un (tout petit) avant gout de ce film d’horreur qui a bien décidé de vous mettre mal à l’aise… mais pas que !

C’est l’histoire d’un Canadien perdu à Taïwan. Il réalise des publicités puis arrive le covid qui lui donne des idées, noires, gores et nombreuses. Dans son imagination, le réalisateur Rob Jabbaz a décidé d’en découdre avec le monde qui l’entoure et son déclin certain vers la maladie et la folie.

Cela donne au final The Sadness. Un film d’horreur comme on n’en fait plus. Le genre de produit qui a trouvé refuge sur les plateformes et qui ne trouve plus le chemin des grands écrans. Hé bien quel plaisir de retrouver du grand guignol dans une salle obscure.

Le film est vraiment crade et ne doit pas être vu par tous, mais il est généreux dans l’effort. On retrouve le charme sanglant des productions de Brian Yuzna (Re-animator, Society) dans les années 80 et 90. La petite série B veut choquer le bourgeois. Intelligemment (c’est là que se trouve le kiff), le film ne vous retourne pas uniquement l’estomac mais vous interroge sur les limites du supportable.

Après une pandémie liberticide, The Sadness nous baigne dans une ambiguïté crapoteuse et virulente. La vraie bonne idée du réalisateur c’est d’éviter au maximum le second degré. Il y a de l’humour dans son film. Étonnement c’est un film très bavard qui ne manque pas d’ironie ou de cynisme.

Il y a du culot à nous faire apprécier des héros pas spécialement agréables effrayés par une explosion de haine et de rage. Il y a de l’amertume à faire dire des choses sensées par le pire personnage du film. Mais une orgie de violence c’est une orgie de violence. Et cela ne lésine pas sur l’hémoglobine et les meurtres totalement déviants.

Le cinéaste a des idées percutantes et plus d’une fois, il décide de dépasser les bornes. Et cela fait combien de temps que l’on n’avait pas vu une telle volonté féroce de boxer les spectateurs ? De le stimuler dans ses tripes mais aussi son cerveau. L’impolitesse du film est sa première qualité. Avec le décor de Taïwan – une jungle urbaine au milieu d’une forêt luxuriante -  The Sadness est une œuvre franchement exotique.  Parfait pour la saison estivale!

Avec Regina Lei,  Berant ZhuTzu-Chiang Wang - ESC Films - 1h40

Rolling Stones

Les Stones sont en concert ce mois-ci. Ils roulent depuis 50 ans. Pour quelques dollars de plus, Mick, Keith et Ron sillonnent l'Europe pour un grand karaoké géant où les foules reprennent leurs tubes. On a le droit de rester dubitatifs mais la longévité du groupe force le respect.

D'autant que le groupe a connu tellement de crises, de folies et de drames. Il y a eu la gloire et la satisfaction. Ils ont connu aussi des tristes moments avec de mauvais disques qui aujourd'hui mériteraient une oreille attentive. Voici trois disques des Stones qui sont bien meilleurs que leur vilaine réputation.

Dans l'ordre chronologique, on commence avec la tentative psychédélique du groupe, le très allumé Their Satanic Majesties Request. Cette fois-ci, on est sûr: les Stones prennent de la drogue. Beaucoup de drogues. Sous toutes ses formes. Sur la pochette, pour la première fois, le groupe se déguise en bardes colorés. Les regards sont lourds, presque assommés. On dirait des santons défoncés. Immobiles et fatigués. On devine un Brian Jones sur le déclin.

Musicalement, les Stones semblent être dans l'ombre des Beatles. Les effets spéciaux se multiplient. Des instruments nouveaux apparaissent. Le contour blues du groupe se fissure et laisse fuir des vapeurs de mélodies. Ainsi les solides et teigneux Stones font leur cosmic trip. Jusqu'à la caricature. Même le discret Bill Wyman profite de l'occasion pour placer une chanson rien qu'à lui. Pas mal d'ailleurs. Le reste est éthéré mais jamais désagréable. Il y a des fulgurances mais là, en plus de nombreux problèmes avec la police, on ne reconnaît pas trop le groupe, pas très à l'aise avec une musique ouatée et délurée. Cela reste un moment à part dans leur carrière!

En 1976, les Stones sont désormais un vieux groupe de briscards. Mick Taylor s'en va. Il n'en peut plus de la vie dissolue des Rolling Stones. Ron Wood arrive par la petite porte. Black & Blue ne comprend que huit titres et a tout pour être un album de feignasses.

Keith Richards aime la musique exotique: le funk et le reggae. Il fait tomber le groupe dedans. Des morceaux inhabituels mais joués avec une gourmandise troublante. En huit titres dont une reprise, les Stones testent de nouveaux guitaristes et on aperçoit enfin la silhouette de corbeau de l'intrépide Ron Wood, compagnon idéal pour un groupe qui vit désormais sur une autre planète. Son style s'allie parfaitement à celui de Keith Richards et Black & Blue ressemble encore à disque de groupe et pas de superstars azimutés. 

Il y a quelque chose de crasseux dans ce blues bariolé. C'est ce qu'on aime chez les Stones: détraquer les règles du blues. Ce disque ressemble beaucoup à son guitariste et compositeur. C'est de la piraterie électrique. Richards réalise un cocktail irrévérencieux avec du rhum, du whisky et un nouvel ami de soulographie. Black & Blue est mal aimé, pourtant il résonne aujourd'hui comme un jour de fête pour un guitar hero vraiment à part!

Richards impose aussi les meilleures chansons sur l'album Voodoo Lounge, en 1994. C'est le premier album sans Bill Wyman, le Buster Keaton de la basse. Le groupe ne le remplace pas mais confie l'instrument à un fidèle complice de Richards, Daryl Jones. La voix de Keith entrecoupe un album qui se veut résolument rock mais c'est toujours lui qui impressionne le plus. The Worst et Thru & thru sont des chansons incroyables.

Les Stones sont désormais des papys revenus d'outre tombe. Après une séparation douloureuse dans les années 80, le groupe s'est reformé avec succès et devient l'archétype du groupe à stade avec barnum gonflable, pyrotechnie imposante et hymnes irréprochables. 

Le côté créatif est clairement mis de coté et les musiciens gèrent leurs comptes bancaires avec une sagesse étonnante. Pourtant Voodoo Lounge confirmait à cette époque l'amitié retrouvée entre Jagger et Richards, surnommé désormais les Glimmer Twins. Tout n'est pas bon. L'album est trop long parce que très généreux et certains riffs sont laborieux. Poussif, certains morceaux vieillissent mal, mais il y a clairement quelque chose d'unique dans ce disque: un petit éclair d'espièglerie qui apparaît dans chaque titre. Les corps se raidissent. Le temps a rongé leur inventivité. Mais le disque revisite leur longue carrière et les Stones semblent s'en amuser, conscient que le meilleur est derrière eux et que désormais, ils sont des gestionnaires d'une industrie qui sait très bien rentabiliser la nostalgie. Sorte de disque somme, jamais parfait, Voodoo Lounge fait partager la lucidité d'un groupe sur son statut de stars pas encore momifiés mais pas loin.

En ce mois de juillet 2022, l'état d'esprit semble être le même. Les Stones n'osent même plus sortir de disque. Mais ils roulent encore et encore et encore...

Blackwood, Michael Farris Smith, 10/18

La scène d'ouverture est tout simplement époustouflante. L'un des meilleurs premiers chapitres qu'il m'ait été donné de lire. Une scène entre un père et son fils, Colburn, dans le Mississippi en 1956. Une scène sinistre et dure, d'une dureté de diamant. Froide et choquante. Il ne faut pas plus de quatre pages à Michael Farris Smith pour nous saisir à la gorge.

Vingt ans plus tard, Colburn reviendra dans ce bled du Mississippi où il a passé une partie de son enfance et où son destin croisera celui d'un gamin qui y a atterri par hasard. Le deuxième chapitre nous propulse en effet en 1976, avec un couple de paumés accompagnés de leur fils d'une dizaine d'années, leur fils devenu unique après qu'ils ont littéralement laissé leur bébé sur le bord de la route, sans le moindre scrupule.

Par certains côtés, Blackwood tient du polar. La noirceur y est. Le shérif aussi, un shérif aussi attachant qu'il est peu causant, et qui forme un vieux couple épatant avec sa femme. Le personnage inquiétant y est. L'ambiance y est, une ambiance très particulière, celle d'une ville noyée sous le kudzu, une plante grimpante et envahissante qui recouvre les collines et la vallée et sous laquelle disparaissent les maisons. Ajoutez à cela des souterrains oubliés et des voix intérieures, et vous comprendrez que le drame n'est pas loin d'y être, lui aussi.

On a parfois du mal à savoir s'il y a vraiment des fantômes dans le coin. En tout cas, il ne fait aucun doute que les personnages sont hantés. Hantés par leurs démons, hantés par leurs traumatismes, hantés par leurs amours impossibles.

"Il mangeait rarement. Il dormait rarement. Une créature de la vallée. Le roi de son propre royaume sous les vignes. Il était dans un état de constante exploration, se demandant s'il y avait d'autres secrets. D'autres réponses. Car c'était ce qu'il croyait avoir découvert. Sa vie jusqu'au moment où il avait commencé à entendre la voix rien qu'un grand vide de question." (page 94)

Le style de Michael Farris Smith est sobre, une écriture à l'épure. Mais si les chapitres sont courts, le livre est d'une densité telle qu'il ne se lit pas en deux minutes ; il requiert une certaine concentration. L'auteur a un talent fou pour ramasser tout un tas d'images en à peine quelques mots. Ainsi, par exemple, lorsqu'un personnage fait le tour des fermes pour récupérer de la ferraille, Michael Farris Smith résume tout un monde en moins de dix lignes:

"Vous pouvez le prendre, mais je le regretterai un jour. Les différentes pièces et parties étaient toujours plus que simplement du métal et du fer. Plus que des surfaces couvertes de rouille et de crasse. Pour les hommes, c'était des souvenirs de jours meilleurs ou les suggestions d'un avenir possible dont ils étaient désormais certains qu'il n'arriverait pas. Il emportait leur passé et leurs espoirs, ficelés à l'arrière de la camionnette." (page 41)

On peut dire que Michael Farris Smith a écrit un livre de taiseux !

Date de parution : 19 mai 2022
chez 10/18, collection Littérature étrangère

Fabrice Pointeau (traduit de l'anglais par)

Zombie Zombie, Bastien Lallemant, Glenn Jones

Vous allez avoir droit à tous les tubes de l'été! La radio va ressortir tous les hits rabâchés, les chanteurs du samedi soir et des DJs vont se prendre pour les sauveurs de la bonne humeur. 

Mes amis, un autre monde est possible! Un univers plus nuancé, plus aventurier et capable de vous envoyer dans un ailleurs qui ne sent pas forcément la crème solaire et le cerveau réduit en bouillie par la chaleur!

Zombie Zombie, Vae vobis

Fans de John Carpenter et sa musique électronique minimaliste, le duo Zombie Zombie a persévéré dans le son vintage avec des explorations pour le moins osées et des prises de risques souvent inspirées.

Leur style est devenu de plus en plus fumeux mais on a bel et bien affaire à des aventuriers qui n'ont pas peur de surprendre leur auditoire et surtout de tendre des pièges sonores de fort belle facture.

Donc le duo est devenu trio pour nous présenter un disque en latin. Voilà voilà: ça nous rappelle le collège et les longues et laborieuses déclinaisons. Avec de la musique derrière, ça a forcément plus d'intérêt. Et quand un grand illustrateur comme Philippe Druillet s'intéresse au projet, on peut être sûr qu'il s'agit d'un projet culotté et ambitieux.

Voilà ce que l'on aime chez Zombie Zombie: ils ne se laissent pas aller à la facilité. C'est dansant, remuant, planant mais c'est surtout réfléchi. Les musiciens grignotent notre imaginaire. L'ambiance n'est pas forcément joyeuse et positive. Elle est certainement envoûtante et ce disque cultive avec intelligence nos angoisses. 

Bastien Lallemant Les Micro Siestes Acoustiques Vol.1

Mais bon nous sommes dans l'obligation de nous reposer et de nous amuser puisque c'est l'été ; on peut s'installer à l'ombre d'un arbre, se plier aux ordres d'un hamac ou s'affairer longuement autour d'un barbecue et écouter autre chose que Clara, Juliette, Hoshi  et leurs amies...

Suivre le conseil complice de Bastien Lallemant. Ce musicien a inventé il y a quelques années, un spectacle où l'auditeur s'allonge et savoure les improvisations du musicien qui cherche des idées reposantes, avec des invités.

A l'heure de la sieste, il amène un style détendu et surtout une envie certaine de faire plaisir à chacun. Ce n'est pas paresseux. Il compile sur ce premier volume quelques rencontres avec des artistes comme BabX ou Albin de la Simone. Cela donne une œuvre bienveillante et chaleureuse. L'album mérite le titre de Disque de saison!

Glenn Jones Vade Mecum

Retour au latin avec Glenn Jones et sa guitare délicate. Le bonhomme nous invite au voyage et pas au passé élitiste. Sa musique s'inspire des paysages. Sa guitare a quelque chose de minéral et de naturaliste. Ce type est tout simplement un génie. Ce n'est plus un musicien mais un guide de campagne et peut être plus!

Ce n'est pas un cours de latin, son nouvel album! Non, ce serait plutôt une invitation à la peinture ou à l'esquisse. C'est d'un raffinement inouï que certains jugeront vieillot. Mais en période de vacances, on se laisse transporter par la délicatesse du guitariste.

La puissance d'évocation des morceaux est incroyable. Glenn Jones tricote de jolies mélodies entre mélancolie et éblouissement. On avait un peu peur de s'ennuyer avec ce vieux monsieur qui se met à méditer en latin et puis il nous séduit en quelques notes, capables de nous renvoyer à ce qu'il y a de plus beau autour de nous et même à l'intérieur. Moments calmes et subtilités musicales, Vade Mecum peut vous inviter au farniente mais en plus finira par vous rendre heureux. Du bonheur, de la tendresse, de l'inventivité et des idées... ça annonce de belles vacances tout ça!

Elvis, Baz Lhurmann, Warner Bros

Baz Lhurmann (et son sens inné du mauvais goût) se confronte à un monument de la culture pop (mais aussi du mauvais goût vestimentaire): Elvis Presley.

Cela donne évidemment une grosse bouillie filmique qui nous rappelle à quel point le fil est tendu entre qualité inventive et diarrhée visuelle. A ce petit jeu, le cinéma de Baz Lurhmann est devenu un objet identifiable mais pas très net.

Il aime prendre des classiques et les passer à la moulinette de sa réalisation musclée ou tout simplement dévastatrice. Ça peut marcher. Ça peut lasser. En tout cas, il est le metteur en scène idéal pour décrire la folie que fut la vie d’Elvis Presley, première idole d’un nouveau monde qui allait connaître tous les excès.

Les premières minutes de ce biopic font plutôt peur avec un trop plein de tout en quelques scènes. Trop de musiques, trop d’écrans, trop de bidouillages, trop de maquillages, trop d’artifices. On se dit que l’on ne se remettra pas des prothèses pour grossir Tom Hanks puis arrive, heureusement, le jeune comédien Austin Butler.

Un peu d’humanité dans tout ce grand barnum, mot qui va si bien pour décrire l’ambiance des films du réalisateur de Moulin Rouge. Il a trouvé son incarnation du King et ce dernier a une énergie incroyable pour montrer qu’il est bien vivant ce légendaire Elvis, fils malheureux, héros de l’Amérique maltraitée, chanteur de plus en plus mal fagoté et artiste frustré.

Il y a donc des effets de style dans tous les sens et sur tout l’écran mais il y a un drame humain qui, par miracle, survit aux envies du réalisateur. Le film se passionne pour le combat sourd que se livre le chanteur populaire avec son producteur: deux visions du rêve américain qui vont finir par se détruire.

Le destin d’Elvis catalyse les angoisses d’une société américaine qui n’aime pas les changements de mœurs. La morale est évidente mais totalement noyée dans la réalisation quasi cocaïnée de Lhurmann. Un peu de simplicité aurait été salutaire dans certains passages mais il faut avouer que le style va bien au dévorant succès d’Elvis Presley, de ses folies à ses dépressions en passant par ses succès.

Moins réfléchi qu’un Scorsese, Lurhmann se met à imaginer une sorte de Casino mais en version comédie musicale. Nous irons de la gloire à la déchéance avec une virtuosité constante. Luhrmann n’a pas du tout les nuances de Martin Scorsese mais il aime aussi les lumières de la ville et les êtres qui se laissent éblouir. Ce n’est pas fin mais c’est aussi fascinant. A l’image du King finalement!

Avec Austin Butler, Tom Hanks, Oliva Dejonje et Richard Roxburgh - Warner Bros - 2h30

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