Inspector Cluzo, Alice Lewis, -bat-

Y a pas que Aya Nakamura dans la vie musicale ! En France il y a plein d artistes bien remuants qui partagent leur passion sur de jolis disques qui devraient faire plus parler d'eux que la chanteuse préférée des radios paresseuses !

La même semaine que le nouvel album de Nakamura, rendez vous dans le rayon rock’n’roll de votre disquaire et essayez Horizon, le nouvel album de Inspector Cluzo !

Des vrais fermiers qui ont pris leurs guitares pour s'amuser et qui ne sont désormais plus une blague. Bien au contraire ! Il pèse dans le rock français, ce rustique duo.

Au fil des années, le groupe a sacrément évolué et propose des albums plus complexes mais toujours inspirés par l'aspect populaire du rock et bien entendu l'humour! 

Phil et Malcom accomplissent leur devoir d'un rock un peu grassouillet mais ultra jouissif. Ça débite du riff avec une joie de vivre simple mais qui emprunte du rock blues bien chevelu et des choses plus baroques comme Faith No More. En tout cas ce terroir est joyeusement fertile !

L' ambiance est tout autre avec Alice Lewis, même si on se promène dans un jardin perdu. C'est le titre de son album concept qui va vous réveiller.

C'est donc le pays des merveilles qui est convoqué ici. Bucolique, coloré et un peu dangereux. 

Car Alice Lewis est plutôt une exportatrice de musique. La nouveauté se glisse doucement dans un classicisme qui n' est qu'apparent. En tout cas, il s'agit bien d'un conte musical barré et captivant.

Les chansons sont annoncées par la voix de la trop rare Anne Alvaro. Elle fait le lien entre les idées folles de la musicienne qui pourrait s'essayer à une sorte d électro médiévale ! Ça peut faire peur comme ça mais c' est assez culotté, et effectivement il y a quelque chose de merveilleux dans ce style unique. N'ayez pas peur de vous perdre dans ce jardin labyrinthique.

Moins lyrique mais tout aussi intéressant est le regard mélodique de -bat- et son album Quadrachromie. Il y a effectivement le discours d'un homme mâture sur l'existence mais surtout, lui aussi, se révèle aventureux musicalement ! 

Au début on se fait un peu peur en soupçonnant un ersatz de Ben Mazue ou Tim Dup mais rapidement la conversation que propose le chanteur ouvre sur une vision assez tranchée de son art. C' est fragile et assez fort.

La bonne idée vient du soutien d'un accordéon et de synthétiseurs. Les instruments sont utilisés avec intelligence et raison. La musique sert parfaitement le propos de -Bat- qui met de la poésie entre nous, pauvres contemporains prisonniers et des réseaux sociaux ! 

Il évite les clichés du type en colère ou du nostalgique mal dans son époque. Ses choix artistiques sont habiles et on se sent rapidement proche de lui. Un peu plus de place sur les radios serait totalement légitime pour -Bat-. Et bien d'autres d'ailleurs !

Maman pour le dîner, Shalom Auslander, 10/18

Voilà pour le moins un texte étrange.

Étrange, grinçant, amusant et cinglant, mais aussi dérangeant.

Cette fable métaphorique met en scène un groupuscule religieux minoritaire dans la New York d’aujourd’hui, en plein Brooklyn. D’ailleurs, pourquoi Brooklyn ? Sans doute parce qu’une autre y est installée, ou est-ce la même ?

Ici  il est nécessaire de jouer des coudes pour déceler la métaphore.

Le fond de cette pièce raisonne comme le poids des dogmes sur la conscience, et c’est cela le dérangeant.

Shalom Auslander pose le doigt, et même la main entière, sur un aspect récurrent des religions ; jusqu’où doit-on accepter, adopter, adhérer, aux Écritures dictant les règles de l’ouaille bigote ? La question est de taille.

Avec Maman pour le dîner, l’auteur n’y va pas avec le dos de la cuillère. En effet, l’un des commandements de la secte « cannibalo-américaine » est l’assimilation des défunts par les descendants. Entendons nous bien, assimilation signifie, manger, bouffer, bref, se repaitre de la chair de l’être disparu.

Alors oui, la question se pose, mais surtout elle interroge partout, dans toutes les religions du monde, l’application aveugle des commandements, la peur de transgresser jusqu’à inhiber la libre réflexion.

L’humour de Auslander fait sourire, sursauter, mais aussi, réfléchir.

Paru le 19 janvier 2023
chez 10/18
312 pages / 8,90€
Traduction: Catherine Gibert

Retour à Séoul, Davy Chou, les films du losange

Mais elle est insupportable cette héroïne ! Oui, les premières scènes de Retour à Séoul nous mettent un peu mal à l’aise : une jeune fille, Freddie, revient dans le pays de ses origines, la Corée du Sud. Elle en met plein la vue aux sages coréens et surprend par sa franchise et ses humeurs.

Venue sur un coup de tête, elle réussit à retrouver la trace de ses parents biologiques. Elle rencontre une famille humble qui l’accueille. Elle se révolte face à la tristesse et la culpabilité de ces étrangers. Ce voyage va changer le cours de sa vie.

Car le film va sauter les années et retrouver la jeune femme à plusieurs moments de son existence. On ne reconnait plus la jeune rebelle. On découvre ensuite une gothique toxique qui hante les rues de Séoul et qui apprécie les risques.

Puis une femme d’affaires. Puis une femme errante. Au cœur de toutes ses mutations (on pense un peu à Cronenberg de temps en temps), il y a cette quête d’identité. C’est elle qui ne ménage pas Freddie qui doit beaucoup à une actrice splendide Park Ji-Min.

La réalisation entoure cette performance impressionnante par des effets parfois chichiteux mais qui répondent à des moments de tendresse d’une intensité rare. Le coté imprévisible de la jeune femme nous fait passer d’un trip à la Gaspard Noé à des relations tendues, à l’ombre d’un Cassavetes asiatique.

Le réalisateur, Davy Chou est un virtuose. Cela se voit et c’est justement le piège qu’il nous tend avec pas mal d’émotions finalement. Il réussit par la construction alerte de son film à éviter les pièges du gros mélodrame larmoyant. Au contraire, c’est un film très vivant et remuant.

Enfin un film où la nourriture et la musique sont omniprésentes ! Ne peut pas être oublié et doit être vu !

Avec Park Ji Min, Oh Kwang Rok, Guka Han et Yoann Zimmer – les films du losange – 1h55

Le Voyage de Gulliver, Jonathan Swift, Valérie Lesort, Christian Hecq, Montansier Versailles

Valérie Lesort a eu la bonne idée d'adapter pour le théâtre Le voyage de Gulliver, une histoire fantastique - celle d'un médecin de Marine dont le navire s'échoue et qui découvre un monde où il est un géant et un autre où il est minuscule - une histoire dont on s'étonne qu'elle n'inspire pas davantage les dramaturges et les cinéastes.

Par la magie des marionnettes, les metteurs en scène Christian Hecq et Valérie Lesort nous transportent dans le monde des Lilliputiens, des êtres aussi teigneux, prétentieux et ridicules qu'ils sont petits. D'abord méfiants à l'égard de cet homme gigantesque, ce monstre, qui s'échoue sur leurs côtes, nos petits amis vont vite s'allier à Gulliver. Il faut dire qu'il représente un avantage de taille dans la guerre impitoyable qu'ils mènent contre le royaume de Blefuscu (dont les habitants ont l'outrecuidance de manger leurs œufs du mauvais côté).

Dans cette pièce, tout est mobile et plein de surprises. Les décors et les marionnettes (où les comédiens passent la tête) nous emportent dans cette aventure extraordinaire. Les lumières, signées Pascal Laajili, sont impeccables ; les clair-obscurs sont magnifiques, avec ce fond noir qui dissimule les marionnettistes et met en valeur les costumes aux couleurs chatoyantes (créés par Vanessa Sannino).

Il y a beaucoup de bonnes choses dans ce spectacle. Des trappes, des arrêts sur image, des cabrioles... J'ai beaucoup aimé la bataille navale, aussi comique que poétique, au cours de laquelle Gulliver détruit l'armada ennemie. J'ai aussi aimé la chaloupe sur la mer. Le tout sur fond noir, sans décor. C'est simple et beau.

Le spectacle est très amusant ; les rires des enfants comme ceux des adultes fusent ! J'ai juste une petite réserve sur les morceaux de musique, pas toujours réussis. C'est surtout le cas de la deuxième chanson de la Reine ; deux à la suite, c'est un peu trop.

C'est, pour conclure, un spectacle beau et drôle qui mérite d'être vu par les grands et les petits, à partir de 7 ans. Après le magnifique Pinocchio proposé le mois dernier (en décembre 2022), le théâtre Montansier de Versailles confirme la qualité de sa programmation en matière de spectacle tout public.

Jusqu'au 22 janvier 2023
Théâtre Montansier Versailles
Tout public à partir de 7 ans
Libre adaptation du roman de Jonathan Swift Valérie Lesort
Mise en scène Christian Hecq et Valérie Lesort assistés de Florimond Plantier
Marionnettes Carole Allemand et Fabienne Touzi dit Terzi, scénographie Audrey Vuong, costumes Vanessa Sannino, lumières Pascal Laajili, musique Mich Ochowiak et Dominique Bataille, accessoires Sophie Coeffic et Juliette Nozières collaboration artistique Sami Adjali, création maquillage Hugo Bardin
Avec David Alexis, Emmanuelle Bougerol, Renan Carteau, Laurent Montel, Caroline Mounier, Pauline Tricot, Nicolas Verdier, Eric Verdin
production C.I.C.T/ Théâtre des Bouffes du Nord, Cie Point Fixe

Nina Persson, Gaz Coombes, Belle & Sebastian – que sont-ils devenus ?

Vous vous souvenez de la Britpop ? Les mèches et le cuir de Suede. Les frangins vulgaires de Oasis. Les dandys de Pulp. Et bien entendu l'élégance londonienne de Blur.  D'autres groupes ont joyeusement offert au Royaume Uni un âge d'or de la pop. Qui semble bien loin.

Mais comme dans une bonne vieille émission de téléréalité, on peut avec l'actualité jouer à Que sont-ils devenus?

Trente ans plus tard, les stars d'hier sont-elles aussi rayonnantes? Peuvent-elles encore avoir des choses à nous dire ou nous faire entendre ? S'enivrent-ils encore de bières tiédasses ? Vivent ils dans la rue? Où en sont-ils de leurs soucis judiciaires ? Après cet article vous saurez toute la vérité sur... Oups ça devient un peu racoleur tout cela ! Pardon... c'est si facile.

Avec les Cardigans, l’incroyable Nina Persson a fait tomber en amour de nombreux mélomanes dans les années 90. Les sages petits Suèdois sont devenus une machine à hits spectaculaire qui un beau jour a préféré se saborder au lieu d’attendre le naufrage. Mais la chanteuse a poursuivi son chemin sur la voie d’une pop mélodieuse, obsédée par l’élégance…

Et en 2023, elle continue de pousser sa jolie voix sur des contrées fleuries et ravissantes. Aidée par le discret James Yorkson et le Second Hand Orchestra, elle joue la belle des champs. Mené par Yorkston, les titres sont effectivement d’un autre temps. Une pop qui se fout des modes et reste sur des refrains à base de « Lalalaaa »… et vous savez quoi ? Ça fonctionne parfaitement. On dirait des morceaux inachevés de Divine Comedy et des maquettes de Scott Walker, période folk et costume trois pièces.

Certains passages sont graves. D’autres ont une liberté légère. C’est de toute façon délicieux comme une tasse de thé, au coin du feu.

Plus corsé est le cocktail servi par l’inépuisable Gaz Coombes, chef de la plus drôle des comédies anglaises des années 90, Supergrass. Merveilleux groupe qu’il faut redécouvrir : les clowns sont parfois les plus futés pour balancer des vérités : ça marche aussi avec le rock’n’roll.

Turn the Car Around n’a évidemment pas le charme adolescent de Supergrass mais continue de mettre en avant le talent d’écriture de Gaz Coombes qui devient un secret un peu trop gardé de l’empire musical britannique. Ce type sait faire de belles et solides chansons qui viennent vous cogner l’esprit et le cœur.

Son quatrième album solo est de la même humeur que les précédents : simple et magnifiquement arrangé. Coombes n’a pas peur d’échapper à son genre de prédilection et montre bien qu'il vit dans son temps en auteur totalement épanoui. 

Moins surprenant, est le nouvel album des increvables Belle & Sebastian, Late Developers. Depuis 1996, ils réalisent le même disque. De la pop de chambre. L'indépendance et l'obstination du groupe peut lasser mais aussi impressionner.

Les standards de base ne changent pas. Le groupe a connu très peu de départs. Ils ont des ritournelles légères et charmantes mais avec le temps, Belle & Sebastian devient un iceberg de la pop. Le temps s'y fige mais les nuances de ton trouvées par le groupe font plaisir. Ce onzième opus est comme les autres. Ca pourrait être un défaut. Avec eux, c'est un gage de qualité. 

Rien ne semble abimer ce groupe insubmersible, à la poésie toujours présente et d'une délicatesse mélodique sans comparaison possible. 

Bref, finalement, ils ne font plus grand chose de nouveau tous nos anciens de la Britpop mais ils prouvent aussi qu'ils ont toujours la flamme. En tout cas on n'est pas près de parler d'eux dans TPMP ou dans une émission de Morandini... 

4211 km, Aïla Navidi, Théâtre de Belleville

4211km, c’est la distance entre Paris et Téhéran. C’est la distance parcourue par Mina et Fereydoun venus se réfugier en France après la révolution iranienne. Yalda, leur fille, née à Paris nous raconte.

“Quand nous sommes partis, nous pensions que c’était pour 6 mois, ça fait 35 ans.” Yalda nous raconte la vie de ses parents : leur vie exilée, leur combat pour la liberté, l’amour d’un pays et l’espoir d'un retour. Elle se livre sur le poids du passé, ses sentiments du devoir de mémoire, sa colère et sa quête d’identité.

Comment vivre avec cet héritage dans une société où elle est perçue comme exotique ? Comment se sentir iranienne quand elle connaît la langue, la culture, tous les codes mais qu’elle n’a jamais pu y aller ?

Elle nous balade entre ses deux mondes : sa famille, des héros qui ne se plaignent jamais, et la société française dans laquelle elle cherche désespérément sa place.

Elle réussit le pari de nous faire voyager entre plusieurs espaces-temps en s’appuyant sur une mise scène fluide et faisant appel à notre imagination. Nous pouvons aussi bien ressentir les parfums des fleurs de Téhéran comme la dureté de la vie de l’immeuble HLM de banlieue parisienne.

Cette histoire est également un témoignage poignant des milliers d’Iraniens qui ont fui après la Révolution islamique. Elle nous questionne sur notre liberté d’action. Que ferions-nous si notre pays basculait aux mains d’extrémistes ? Que deviendrons-nous si nous devions nous exiler ?

4211km est un témoignage fort touchant sur l’héritage et comment il est parfois difficile d’assumer sa mosaïque identitaire. Beaucoup d’émotions dans le public et sur le plateau…

Jusqu'au 31 janvier 2023
Théâtre de Belleville, Paris XIXème
Texte et mise en scène Aïla Navidi avec Sylvain Begert, Benjamin Brenière, Florian Chauvet,
Alexandra Moussaï, Aïla Navidi, Olivia Pavlou-Graham
Durée 1h30 / à partir de 12 ans

L’immensità, Emanuele Crialese, Pathé

Il faut aimer Penelope Cruz pour voir L’immensità ! C’est la première et quasi unique condition pour découvrir ce drame vintage, fait pour l’actrice. Elle est belle. Elle rayonne. Elle danse. Elle chante. Elle rit. Elle pleure. Elle console. Elle fume. Elle boit…

Elle joue une maman délaissée dans une Italie machiste des années 70. Elle s’occupe de ses trois enfants dans son appartement tout neuf et très bien meublé. Son mari va voir ailleurs alors elle devient la meilleure des mamans. Surtout pour sa fille Adri, qui se demande si elle n’est pas la fille d’un extraterrestre car elle s’est trompée de corps.

Les deux femmes vont donc se lier dans une famille qui se délie. En 2002, on avait adoré Respiro de Emmanuele Crialese, déjà un portrait de femme dans une Italie cadenassée par les conventions. Ici, il tente de parler d’identité sexuelle mais se fait rattraper par le charisme incroyable de sa comédienne.

L’Espagnole semble vouloir rivaliser avec Monica Vitti et toutes les autres femmes fortes du cinéma italien. Honnêtement, elle y arrive très bien, aidée par un cinéaste subjugué par la beauté et le talent. On y croit parfaitement : Penelope Cruz est lumineuse, comme un film de son ami Pedro Almodovar.

Reste que le film finit par effleurer les sujets qu’il veut aborder. La petite Adri, inquiète par son identité, devient un faire-valoir. Le père n’est qu’un gros cliché sur pattes. La famille se comporte comme une mafia féminine. La dénonciation d’une société autoritaire deviendrait cliché s’il n’y avait l’élégance de la reconstitution des années 70 et une mise en scène enlevée. La débauche d’énergie de la comédienne principale finit par devenir le seul sujet du film. Heureusement pour nous, le talent de Penelope Cruz est immense.

Sortie le 11 janvier 2023
Pathé
1h 37min

Nos vies en flammes, David Joy, 10/18

Est-ce à cause du titre ? (Nos vies en flammes.) Est-ce à cause de l'illustration sur la couverture ? (Des arbres en feu.) Est-ce parce que je venais de terminer Il pleuvait des oiseaux, de Jocelyne Saucier? (Un livre dans lequel où l'autrice évoque les grands incendies dans l'Ontario au début du XXème siècle.)

Toujours est-il que je m'attendais à une épopée sur fond de grands incendies aux États-Unis, et que j'ai été un peu déçu de constater que Nos vies en flammes (n') était (qu')un polar, même si le livre comporte d'intéressants passages sur la dépendance à la drogue, sur la mécanique biaisée des junkies, sur la spirale qui conduit un pauvre bougre des antidouleurs aux drogues illégales.

Comme pour montrer qu'il sait de quoi il parle et insister sur la véracité de son roman, David Joy prend à plusieurs reprises ses distances avec la fiction : "Ce n'est pas comme au cinéma, Denny" (page 267), "De fait, les choses se déroulaient rarement comme dans les films." (page 293). Mais ces passages qui sonnent juste n'empêche malheureusement pas l'auteur de recourir à des personnages assez stéréotypés (le méchant trafiquant sans scrupules ni empathie, le papy vengeur...), ni de bâtir un scénario assez artificiel.

David Joy aime les aphorismes. "Une vie n'est rien que la somme de ses hiers." (page 79) ; "Parfois, quand tout le monde pointait du doigt dans la même direction, la chose la plus intelligente à faire était de regarder." (page149) ; "C'était étrange comme dans ce monde tout partait parfois en couilles, alors qu'à d'autres moments les étoiles s'alignaient comme si vous étiez né avec un fer à cheval dans le cul." (page 190) ; "Des empires étaient bâtis et détruits par l'arrogance. L'amour propre suffisait à rendre les hommes aveugles" (page 293) ; "Les dilemmes moraux n'avaient jamais aucune chance face à un shoot." (page 101)

Comme d'autres auteurs américains (Pete Fromm, par exemple) David Joy revendique un lien fort, viscéral, avec son environnement, ses montagnes, son patelin. Mais c'est, comment dire, une relation un peu brute aux choses, comme si tout relevait du rapport de force. David Joy s'en explique d'ailleurs de façon très intéressante dans l'article qui sert de postface au livre : "Aujourd'hui, je gagne ma vie en tant que romancier. J'écris des histoires pleines de drogue, de violence, de pauvreté, enracinées dans l'atmosphère qui va avec. Et si je parle de ça, c'est parce que je ne connais rien d'autre." Certes. Mais d'aucunes parlent de sujets violents d'une autre façon (Jeanine Cummins dans American Dirt, par exemple).

J'ai une amie très chère et féministe qui ne lit plus que des romans écrits par des femmes, car elle affirme avoir lu assez de livres commis par des hommes. Je ne me rendrai pas à cette extrémité mais, à la lecture de David Joy, je comprends assez bien la position de mon amie. Car il s'agit ici d'un livre de mec, de bonhomme, où les femmes ne jouent aucun rôle. Il y a deux personnages féminins, l'une qui se contente de sa petite vie sans histoires et l'autre, fliquette, à qui l'on fait ce drôle de compliment: "je crois pas que t'aies besoin d'un homme pour quoi que ce soit" (page 137). Il est également assez troublant de voir qu'à la fin du livre, l'auteur remercie son chien avant sa femme…

Si vous êtes un mec, un vrai, ce livre est pour vous.

Parution le 19 janvier 2023
chez 10/18 Collection Littérature étrangère
336 pages / 8,50€

Fabrice Pointeau (traduit par)

Bartees Strange, Charley Crockett, <em><strong>Boogie Belgique</strong></em>

Ça arrive de ne pas savoir si c’est bien ou si c’est trop dur pour nos oreilles. Tout va vite dans nos sociétés accros à la news et aux fake news, et on oublie parfois que l’on a du temps. Pour faire un choix. Pour avoir une opinion. Que ce temps peut être plus ou moins long.

Voici donc trois albums sur lesquels la sentence n’est pas tranchée. Il y a du bon et des irritants dans chacun de ces albums. On y trouve des choses formidables puis on s’interroge sur certains choix artistiques.

C’est le cas de l’album de Bartees Strange, un musicien américain né en Angleterre, qui vit bel et bien dans son temps mais semble avoir une passion sans commune mesure pour la six cordes. C’est cette différence qui fait l’élan certain de son second disque, Farm to Table.

La trentaine, il met du rock dans du R&B et semble s’en régaler. La voix est étrange, entre un crooner moderne et un vieux singer de soft rock. Le résultat ressemble bel et bien à un patchwork musical, avec un pied dans la pop débridée et l’autre dans l’efficacité yankee: tout cela ressemble à l’image de la pochette de son album.

Cela donne un résultat assez baroque et assez surprenant. La guitare soutient la plupart des efforts du musicien. Il colle les styles et les envies. Pour le coup, cela donne un album plus que vivant mais déconcertant car faisant le yoyo entre les genres. Le jeune homme a de temps en temps plus de déférence pour un son qu’un autre. Ça monte et ça descend. C’est assez spectaculaire mais n’est ce pas un pot de paillettes lancé à notre face pour combler les lacunes. On verra. En attendant, il y a de très bonnes choses chez ce chanteur bien dans son époque !

Charley Crockett rêve de vivre sûrement dans un ranch et dans sa tête, il y a effectivement bien souvent l’air de ce fameux Davy qui résonne. Il défend une country d’un autre temps. Le rêve américain avec cette douce innocence narrative et des refrains totalement rétro.

The Man from Waco est donc un véritable disque de cowboy. C’est résolument old school. On se promène entre le grand canyon et les grandes plaines. Ça ne brille pas par son originalité mais il y a de l’authenticité dans ce disque qui apprécie finalement, l’esprit poussiéreux mais classique.

Les fantômes des plus grands cowboys planent sur des compositions qui fleurent bon le voyage dans le sud des États-Unis. Le chanteur, très prolifique, rend hommage à ses ancêtres et d’illustres songwriters qui ont fabriqué les mythes américains. Comme dans un vieux western, on trouve les couleurs délavées, le rythme un peu passé mais le charme continue d’opérer.

Il y a aussi énormément de qualités chez Boogie Belgique, double d’Anvers de Caravan Palace ou d’autres adeptes du swing électronique. Machine, leur dernier ouvrage, vous donnera l’envie de danser et de remuer du popotin dans d’excellentes conditions mélodiques.

La Belgique est un phare lumineux en matière de rock et cela se précise sur l’electro avec ce groupe qui groove sacrément bien et vous donnera des palpitations et des cloques sous les pieds !

Les musiciens ont visiblement tout potassé : c’est irréprochable et c’est finalement cela qui sème le doute. On dirait que c’est une intelligence artificielle qui imagine les chansons. Pas de faute. Pas de temps mort. Pas d’erreur. La perfection finit par se faire remarquer. Boogie Belgique en 10 ans est devenu une vraie machine de guerre. On fait peut être la fine bouche mais la démonstration est telle que l’on oublie peut être l’émotion.

Mais il ne faut pas hésiter à revenir vers ces disques qui ne laissent pas indifférents. L’indifférence, la plus désastreuse de sensations dans la musique!  

Soufi, mon amour, Elif Shafak, 10/18

Je connaissais Elif Shafak pour m’être laissé emporté par son roman « La bâtarde d’Istanbul ». Déjà je découvrais en cette romancière une grande dame.

Soufi, mon amour, conforte ma première impression, voire, la surpasse.

Quelques cinq cent pages d’amour et de poésie, de celles dont sont capables les romancier.e.s moyen-orientaux.

Au-delà de l’écriture, belle, propre, parfois envoûtante, l’auteure s’est appliquée à découper ses histoires en alternant les époques. Je dis, ses histoires, car elles sont deux, se déroulant en un écart de huit siècles.

Du Moyen-Age turque au contemporain étasunien, Elif Shakaf nous parle d’Amour, celui universel. L’Amour des autres, l’Amour des univers, et même, l’Amour de soi, car aimer commence par se connaitre, ce qui prend pour beaucoup d’entre nous, toute une vie.

Elif Shakaf rythme ses textes suivant la progression de quarante règles, parfaitement chronologiques en s’adaptant aux évolutions et aux situations.

Si le texte proposé est régi par l’Islam et le Soufisme, on comprend vite que cette sagesse surpasse les clivages religieux et les exégèses partisanes. L’Amour est avant tout une affaire de femmes, d’hommes, bref, d’Humains, capable de mettre à terre les lois et les dogmes pour se concentrer et entrer dans le halo de la vraie sérénité.

Au-delà du message, Soufi, mon amour, est aussi une fantastique plongée dans l’Anatolie du treizième siècle, ravagée par les guerres mongoles, mais merveilleuse et si pleine de vie.

Un très beau livre qu’il faut lire en se débarrassant de ses préjugés.

480 pages / 9,60€
Collection Littérature étrangère

Traduit de l'anglais (Turquie) par Dominique Letellier

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