Chansons bizarres 3

Chansons bizarres et plaisirs vieillots, c'est le programme que nous propose le très très discret, héros des années 60, Long Chris.
Pour les plus calés, Long Chris n'est pas un inconnu. C'est un proche de Johnny Hallyday. Ils se brouillent lorsque notre regretté Jojo épouse la fille de Chris, Adeline. Et pourtant, Long Chris vaut mieux que les pages people: c'est un artiste attachant.
Il a écrit de nombreuses chansons dont Gabrielle, valeur absolue de Johnny Hallyday. Sous son nom, sa discographie est très limitée. Long Chris avait tout quitté pour le monde des antiquités, son autre passion. La reconversion était totale. Mais en 2017, il donne une suite à son album de 1966, Chansons bizarres pour gens étranges. Et voici donc un troisième volet à 76 ans.
La voix est un peu hésitante mais le rock est intact. Simple. Binaire. Bizarre selon les critères de 2018. Aidé par Gregoire Garrigues, musicien couteau suisse, ils découpent ensemble ce rock à la française, plutot sensible, toujours aiguillé par Dylan et les plaisirs évidents des années 60.
C'est décalé. Mais attachant. On tombe sous le charme avec une ballade comme Je me suis Réveillé dans ton Matin. On sourit lorsqu'il ouvre le placard rempli de fantomes du rock'n'roll. Produit sans fioriture, c'est un peu kitsch mais cela fait tout le charme de l'album.
Car il semble y croire encore. Ca fait de lui un type bizarre. Et nous, des auditeurs étranges!
Milano records - 2018
Cold War

La Pologne d'après guerre. Un amour impossible. Un noir et blanc rayonnant. Un sombre destin. Cold War est un mélo de poche, subtile et magnifique!
Pawel Pawlikowski sait faire des films en noir et blanc. Avec un cadre d'image presque carré, il veut faire la différence et la cultiver. Cela a très bien fonctionné avec Ida et il confirme tout son talent avec Cold War. On est saisi par la simplicité et la beauté de ses images dans un noir et blanc d'une subtilité rare.
Le choix esthétique lui permet des raccourcis narratifs énormes. La grande qualité de son cinéma c'est de ne pas expliquer ou de démontrer. Son illustration d'une romance interdite est concise et très réfléchie. Certains trouveront cela douteux.
On a le droit de s'enthousiasmer devant un type qui fait les choses autrement! Le mélo selon Pawel Pawlikowski passe sous la barre de l'heure et demi tout en profitant au maximum de l'économie de moyens. Pourtant nous allons passer une quinzaine d'années dans les bras de Wiktor et Zula, deux amants pris dans les tourments de l'Histoire.
Il doit monter une école de musique en Pologne, juste après la guerre. Sur des ruines, il réussit à monter une troupe, qui finit par intéresser le monde politique. Wiktor n'en a que faire de la gloire de Staline. Il a un rêve de liberté. Jouer du jazz à Paris. Il veut le partager avec une de ses élèves, l'impétueuse et ravissante Zula...
Les deux personnages vont s'aimer et se haïr. Les regards, les positions, les gestes ont leur importance. Le noir et blanc magnifie tout cela. Le Paris Bohème rassure à coté d'un Berlin marqué par la déchirure et la violence ou la boue de la campagne polonaise.
Pawel Pawlikowski pourrait tomber dans le cliché mais sa mise en scène nous permet d'envisager le mélo sous une autre forme, cherchant une poésie dans chacun de ses plans. Le réalisme tombe comme nos amoureux pris dans une guerre froide plus cruelle que toute relation amoureuse.
Epuré, le mélo devient innovant. Chaque image se gorge d'émotions et de subtilités incroyables. Tragédie, Cold War est un vrai petit moment de cinéma, mélancolique et stimulant!
avec Joanna Kulig, Tomasz Kot, Agata Kulesza et Jeanne Balibar - diaphana - 24 octobre 2018 - 1h27
Halloween

40 ans que ca dure. Cette fois ci il retrouve sa proie favorite. Et nous on retrouve presque le charme du premier épisode d’Halloween !
Finalement, c’est ce qu’on aime chez ce cher Michael Myers: son efficacité. Assassin immortel caché derrière un masque, effrayant par sa neutralité, John Carpenter a inventé il y a quarante ans déjà, l’ultime monstre de cinéma. Pas de sentiment. Pas de pathos. Pas de paroles. Une machine à tuer. Simplement.
Il rentre donc chez l’habitant et transforme le moindre outil en arme fatale. Depuis le film de Carpenter, il y a eu des suites plus ou moins regardables. Rob Zombie, maître de l’horreur sauvage, lui a consacré deux épisodes bien agressifs mais trop explicatifs. La longévité d’un tel concept a de quoi surprendre. Même Freddy Krueger ou Jason Vorhees n’ont pas le même impact.
Ici, le cinéaste estampillé « indé » David Gordon Green, revient un peu aux bases. Il a le soutien de Jason Blum, qui rentabilise comme il faut le succès de Get Out. Halloween, version 2018 fait omme si toute la saga n’avait pas existé. Il y a donc Michael, surnommé The Shape, et Laurie Strode, baby sitter initial et victime légendaire. Elle est désormais grand-mère mais se prépare au retour du serial killer. Elle a donc tout prévu et toute sa famille la prend pour une survivaliste alcoolo.
C’est cet aspect qui est intéressant : deux marginaux rongés par la violence et l’envie d’en découdre. Deux faces de la même pièce. Le réalisateur réussit une bonne partie du temps à élever le niveau de la mise en scène assez maniérée mais agréable.
Il est aidé par une Jamie Lee Curtis qu’on aime toujours autant, crédible en folle de la gachette. Et notre psychopathe dézingue avec toujours autant de talent la gentille vision de l’Amérique blanche planquée dans une fade banlieue.
Hélas, le scénario repose sur des mécaniques un peu visibles et la dernière partie est un peu trop longue pour hisser l’ensemble au niveau du chef d’œuvre de l’horreur de John Carpenter. D’ailleurs c'est encore une bonne idée: avoir mis Carpenter à la place du compositeur.
Il s’amuse comme un petit fou avec son célèbre morceau toujours aussi flippant. C’est lui qui fait le lien entre les scènes plus ou moins attendus. Trop synthétique, le film est un assemblage de scènes assez bien revisitées mais pas toujours convaincantes. Inégales, ces retrouvailles semblent loin de l’inévitable mode des « reboot ». C’est déjà ca !
Avec Jamie Lee Curtis, Nick Castle, Judy Greer et Will Patton - Universal - 24 octobre 2018 - 1h40
Venom

Finalement c'est presque marrant, un film de super héros totalement raté. J'avoue qu'aujourd'hui encore j'ai une petite pensée émue pour le fameux 4 Fantastiques qui s'est écroulé sous des tonnes de problèmes de production, entre un réalisateur foireux et un rereremontage catastrophique.
On se disait que ca ne pourrait plus arriver: Venom démontre que Marvel et DC sont encore capables de faire de véritables navets, couteux et presque charmants. Car ils sont vendus comme de beaux véhicules clinquants et ont vraiment du mal à résister au contrôle technique.
Justice League était bien foireux, mais là, on a l'impression de retomber dans les travers des années 90. Le film de Ruben Fleischer aurait sa place entre le Batman & Robin de Joel Schumacher et Spawn, film qui semble inspirer le look du fameux Venom.
Car notre super héros est en fait un vilain virus visqueux venu de l'espace qui squatte le corps des humains. Lorsqu'il tombe sur le corps costaud de Eddie Brock, il se dit que faire le bien c'est peut être pas mal après tout...
Mais bon, il y a toujours un sombre milliardaire pour embêter tout le monde et conquérir le Monde. Et puis il y a toujours une blonde amoureuse. Et il y a des voyous idiots. Et des courses poursuites. Et des types de bonne volonté...
Le cahier des charges est complet mais le réalisateur (du sympathique Bienvenue à Zombieland) n'arrive pas à lier toutes ses obligations. Pire, il laisse Tom Hardy dans un rôle casse gueule où il n'est qu'une parodie de lui même. Et que dire de Michelle Williams qui n'est la que pour prendre quelques dollars pour se payer une opération... Tout le monde s'ennuie cruellement, à commencer par le spectateur. Pas de prise de risque. Pas d'imagination. Pas de surprise. Pas d'effets convaincants. Parce que la créature de l'espace est finalement un super héros comme les autres, Venom est consternant. On en regrette presque les 4 Fantastiques!
Avec Tom Hardy, Michelle Williams, Riz Ahmed et Jenny Slate - sony - 10 octobre 2018 - 1h45
Suspiria

Les petits gars de Radiohead louchent sérieusement sur le cinéma. Est ce une bonne nouvelle?
Bon ca fait des mois que dans nos pages, on s'inquiète de l'état général des musiques de films. Ce n'est plus du grand lyrisme mais du bruitage sans âme pour la plupart des films hollywoodiens, indépendants ou même français. On en est à célèbrer les compilations. L'année dernière, c'est bien la bande son de Baby Driver qui faisait le plus plaisir.
Pourtant les comédies musicales sont à la mode. Mais le temps de la belle orchestration est bien terminé. Les metteurs en scène apprécient moyennement que l'on se souvienne plus des thèmes que de leurs morceaux de bravoure. Bref, c'est un triste débat qui dure dure dure
Les compositeurs sont bien trop sages. Paul Thomas Anderson, gros faiseur d'images, fait des clips et a trouvé un alter ego en la personne de Jonny Greenwood, musicien du groupe Radiohead. Maintenant c'est au tour de Thom Yorke de se lancer dans l'aventure. En attendant les autres.
En tout cas, c'est toujours une bonne idée de prendre un touche à tout pour entreprendre une musique de film particulière: celle d'un film d'horreur. Et pas n'importe lequel! Suspiria, abstraction gore et colorée de Dario Argento qui connait aujourd'hui la joie d'avoir un remake.
L'expérience est d'autant plus dur que Goblin avait connu la gloire en illustrant les productions d'Argento. La tache n'est pas facile pour Thom Yorke. Elle est même redoutable. Au final, il est inspiré: deux disques et vingt cinq titres.
L'effort est généreux et tout aussi maniéré. Ce qui n'est pas forcément un defaut dans le cas de cette musique surtout d'ambiance. Les rythmes sont spectrales. Les synthétiseurs tissent des toiles. Les voix sortent d'outre tombe. Les instruments tremblent à répétition. L'atmosphère est parfaite pour Halloween. Le leader de Radiohead sort son disque quand il faut.
Thom Yorke intervient sur quelques titres assez fascinants. L'exercice est un peu long ou même lent. Mais il y a bien quelque chose dans cet ensemble de morceaux un peu décrépi mais rééllement habité. Ce n'est pas le grand frisson mais on entend bien une pièce musicale baroque, secouée, considérée pour le cinéma. Reste à voir le film maintenant...
XL recordings - 2018
True rockers

Ils portent des vestes en cuir sans manche.
Ils ont les cheveux longs et ondulés.
Ils ont au bout du nez des grosses lunettes mais aiment aussi les bandanas dans les cheveux et les pantalons moule-burnes!
Ils pourraient tous concourir pour être les sosies des Lynyrd Skynyrd.
Ils sont jeunes et poilus. Ce sont les Monster Truck.
Voilà donc le genre de groupe qui roule en toute liberté sur la highway du rock'n'roll. Ils aiment les grosses voitures rutilantes comme ZZ top à sa grande époque. Ils aiment aussi avoir les cheveux dans le vent. Celui des grands espaces et des voies sans fin qui vous font traverser toutes les légendes de l'Amérique.
Ils sont canadiens mais défendent ce bon vieux rock'n'roll du sud des Etats Unis, ou le clinquant hard rock des années 80. Tout un programme. Ce groupe marche au fuel et ca devrait bien vous faire rigoler. Ca fait beaucoup de fumée.
Il ne faut pas être surpris. Ils n'apportent pas grand chose au Monde si ce n'est un grand moment de détente, un voyage pas toujours apprécié à sa juste valeur dans le pays joyeux des monstres gentils: le heavy.
Il y a donc des riffs de guitares qui s'embarquent sur un grand huit. Les rythmiques tentent de vous enfoncer dans le sol. La voix est surexcitée. Enfin les claviers eux récitent le petit Deep Purple illustré.
Effectivement, ca bourrine sévère sur cet album qui a la bonne idée de tout comprimer sur quarante minutes de hard rock à l'ancienne. C'est kitsch et passionné. Les quatre gaillards font du rock pour secouer les têtes et pousser au pogo festif!
Ce n'est pas la plus glorieuse des motivations. Mais c'en est une et nous, on la trouve plutot bonne...
Mascots records - 2018
Memories from a sh*t hole

Du bon gros rock'n'roll poisseux comme on l'aime!
Vous savez ce son qui vient d'outre tombe, qui ne veut pas être totalement dans le monde des vivants. Que certains jugent venir de l'enfer et du diable. Vous connaissez ce rock moite, organique, qui se transpire par tous les pores.
Whodunit nous dilate les oreilles depuis 2003. Ce sont des adeptes de ce rock qui pue le houblon, la transpiration et les sous sols poussiéreux. Ils accrochent la moindre note avec une hargne féroce et tout en second degré.
Leur rock est un affront au bon gout, à l'etablishment ou le politiquement correct. C'est donc bien du punk mais ils ont la bienveillance de jouer dans une harmonie tout old school mais extrêmement plaisante.
Ce nouvel album ne transcende rien. Il a juste la bonne idée d'exister. C'est un style de série B musicale, mis en avant par la production de Jim Diamond, habitué aux rockeurs (Fleshtones, White Stripes). Il prépare un beau décor sonore pour les acrobaties "garage" des lascars de Paris.
Ca fonctionne plutot bien. On est bien dans l'antre de la folie, dans une ambiance doucement déviante où la marginalité est célébré à coups de riffs décharnés. C'est vivifiant et assez soigné. Memories from a sh*t hole est un endroit tout à fait convenable!
Beast records - 2018
Girl

Caméra d'or à Cannes, Girl déstabilise, passionne et questionne... Loin de la leçon démonstrative, ce film belge est une étude séche sur un personnage mystérieux.
Car Lara s'appelait avant Victor. Elle est jeune. Elle voudrait être danseuse étoile. Elle travaille dur pour y arriver. Elle a un père compatissant et un petit frère espiègle. Cela pourrait suffir à son bonheur. Mais l'adolescence et l'importance des hormones vont détraquer le précaire équilibre de cette jeune femme en devenir...
Transexuelle, cette adolescente a bien les soucis de son âge. L'acceptation de son corps. Les premiers émois. Les amitiés compliquées. L'identité et l'avenir. Avec un problème supplémentaire que le réalisateur Lukas Dhont ne veut pas porter comme un dossier sociétal.
Bien au contraire, il colle au combat discret de Lara. Il suit ses efforts colossaux. Il observe ses blessures physiques. Il révèle ses secrets qu'elle refuse elle même d'avouer à un père héroïque, donnant tout pour que sa fille soit tout simplement comme les autres. C'est ce rapport qui est peut être le plus touchant dans ce film organique, vibrant et terriblement humaniste.
Il n'y a pas de misérabilisme. C'est l'observation pure et dure. Les sentiments finissent par transparaitre petit à petit. La jeune fille grandit dans un corps qui n'est pas habituel. Pourtant c'est bien un récit d'apprentissage et d'émancipation qui va jusqu'au corps. Un cinéaste vénérable comme David Cronenberg serait jaloux du travail du cinéaste belge qui fait du corps, un vrai sujet de cinéma, d'ambiguité et d'interrogations.
Le point de vue est juste. Lukas Dhont est à bonne distance pour nous faire plonger dans la profondeur existentielle de l'âge adolescent. Plutot que les scènes chocs (il y en a), le cinéaste joue sur la pudeur, le calme et le naturalisme pour observer la tempête qui couve dans le corps malmené de Lara.
Ca pourrait être le film bête à festival, fait pour cartonner sur les listes de lauréats mais il y a une description subtile et belle de l'humanité, de la famille et de l'individu qui rassure. Elle nous console de quelques longueurs. Mais il ne faut pas bouder notre plaisir: c'est bel et bien du cinéma. Pas du documentaire. Mais de l'art, de la fiction qui vient titiller nos réalités.
Avec Victor Polster, Arieh Worthalter, Oliver Bodart et Tijmen Govaerts - Diaphana distribution - 10 octobre 2018 - 1h45




