Les disques : drôles d’endroit pour une rencontre (Marc Nammour & Loic Antoine, Jonathan Benisty, Michel Nkouaga, Gilles Ivanez)

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Projet Dernière chance, Phil Lord, Chris Miller, MGM Sony


L’optimisme comme moteur d’un film ? Vous connaissez le monde cynique dans lequel on vit? Comment un énorme blockbuster peut-il se permettre cela ?
Le film de Phil Lord et Chris Miller est un gros carton. Pourquoi ? Parce qu’il est à contre-courant. La science-fiction est par nature un peu dépressive. Ici, elle rayonne de joie, d’humour et d'intelligence. Il y a quelqu’un à la Maison blanche qui devrait s’étrangler devant les valeurs défendues par Le Projet dernière chance.
Le film est tiré d’un bouquin écrit par le gars qui a imaginé Seul sur Mars. Le jeu des 7 différences est simplement incroyable. Mais ce qu’il en sort, c’est ce mouvement humaniste : l’intelligence est ce qui peut nous sauver. La logique. L’observation. Le partage. Comme le film de Ridley Scott avec Matt Damon, l’essentiel du propos se concentre sur cette fête que peut être la survie mais surtout la raison et la pensée.
Notre nouvel astronaute se réveille dans un vaisseau. Au milieu de nulle part. Les deux autres spationautes sont morts. Il ne se souvient de rien. Il sait plein de choses mais ne comprend pas pourquoi il est au fin fond d’une galaxie, en face d’un soleil qui n’est pas le nôtre.
Les souvenirs reviennent doucement : notre soleil est attaqué par une bactérie. Il va s’éteindre et Grace, parce que c’est son nom, comprend qu’il est le biologiste qui doit sauver la Terre. Panique, il est seul et perdu. Ouf, il va rencontrer un extra terrestre… seul et perdu lui aussi.
C’est naïf. C’est tendre. C’est totalement désarmant. Lord et Miller sont des habitués : Tempêtes de boulettes géantes et sa suite, Lego, 21 JumpStreet, les Spider Man version Miles Morales. A chaque fois, de la culture légère et un traitement beaucoup plus ambigu, fantaisiste et totalement cinématographique.
Projet dernière chance est une œuvre de cinéma : comme dans leurs films précédents, il est question de perspective et de caractérisation. L’infiniment grand. Le tout petit. Le sentiment simple. L’émotion universelle. Le burlesque pourrait même convoquer Charlie Chaplin ou Buster Keaton. Lord et Miller ont le sens de la dérision mais il se fait sans cynisme.
Ryan Gosling est aussi incroyable qu'agaçant. Il se sait de tous les plans mais il est constamment à la limite du cabotinage… D’un autre coté, il joue un type qui ne sait pas ce qu’il doit faire et qui comprend la lourde responsabilité qui lui tombe dessus.
Comme tous les films des deux auteurs, il y en a trop mais cela montre autre chose qu’un ton emphatique : le film s’apparente à un pamphlet. Ils nous rappellent un autre duo de l’humour trash, les frères Farrelly (Mary à tout Prix, Fous d’Irène, Osmosis Jones). Nous sommes aux limites nucléaires de la parodie mais l'œuvre conserve tout un ton philosophique qui dépasse nos petits soucis et nous embarque vers du vrai cinéma. Une réflexion. Une pensée. Un plaisir.
Il est impossible de ne pas être sensible aux images, aux sons, aux décors, à l’alien, à la musique ou les dialogues, hilarants car le film vulgarise cette envie de savoir et de connaissances. C’est peut être le meilleur cours de bio de votre vie.
De toute façon, le film ne ressemble à rien de connu. Il semble même s’improviser. les auteurs nous abandonnent dans une contrée unique en son genre et de la science fiction comme on n’en fait peu. Un projet unique et passionnant !
Au cinéma le 18 Mars 2026
avec Ryan Gosling, Sandra Huller, Ken Yeung et James Ortiz
MGM Sony - 2h36
La guerre des prix, Anthny Dechaux, Diaphana


Le visage d’Ana Girardot est un marqueur précis et passionnant dans le film militant de Anthony Dechaux. Dallas n’est pas un univers impitoyable : c’est le monde des bisounours à côté de la vie commerciale des agriculteurs bien de chez nous, confrontés à la grande distribution.
Audrey travaille dans un supermarché ; elle bosse dur et intéresse sa direction. Elle est pugnace. Elle grimpe les échelons et propose à sa boss de faire travailler son frère sur la production de yaourts. Il a fondé une entreprise florissante avec des agriculteurs indépendants. Il y a donc de la réticence à s’allier à une géant de la distribution.
Le visage d’Ana Girardot peut être doux. Il est surtout dans ce film traversé par une tourmente constante. C’est l’enjeu de ce film qui bien entendu montre la dure réalité du travail des producteurs face des distributeurs intraitables.
La Guerre des Prix pourrait être un film manichéen si il n’y avait pas justement ces personnages hantés par tout le mal qu’on leur demande de faire. Il est une sorte de thriller: c’est de la fiction qui prend en charge la réalité.
Le cinéma devient alors un aiguilleur vers une vérité qui n’est pas forcément bonne à dire ou révéler. Le film n’est pas d’une grande subtilité mais il est politique : il veut raconter une réalité. Ce n’est pas un reportage: c’est un récit. Avec donc Audrey mais aussi son mentor joué par Olivier Gourmet, excellent dans un mutisme sincère. Lui aussi a du mal à cacher sa douleur et sa résignation dans un monde de brutes.
On connaît ce monde mais la description est clinique. Les héros sont fragiles, pris dans un piège commercial qui devient kafkaïen. L’individu se résigne et le cinéaste en fait une tension quasi permanente, ce qui a tendance à nous surprendre.
Ce n’est pas surprenant mais c’est vraiment prenant. Du début jusqu’à la fin. La mise en scène gomme les éléments prévisibles. Les acteurs nous prennent par la main dans ce dramatique jeu du chat et de la souris. C’est un film qui dénonce avec un goût assez exquis et une envie de nous convaincre. Autant de conviction au cinéma, ce n’est pas banal.
Au cinéma le 18 mars 2026
avec Ana Girardot, Julien Frison, Olivier Gourmet et Aurélia Petit
Diaphana - 1h35
« Une journée au XVIIIe siècle, Chronique d’un hôtel particulier », musée des Arts décoratifs (mAd),

Sans vidéo ni technologie futuriste, le musée des Arts décoratifs offre au visiteur une expérience immersive dans un âge d’or de la vie parisienne pour les privilégiés, avant la chute de l’Ancien régime : grâce à une habile mise en scène depuis la rue jusqu’aux multiples pièces d’un hôtel particulier typique, les objets, vêtements et meubles, souvent insolites, racontent la vie quotidienne de ses occupants au XVIIIe siècle.
Pour parfaire l’immersion, des fragrances et des sons différents sont associés à chaque espace : claquement de sabots et odeur de cuir suggèrent une cour pavée, tandis que chants d’oiseaux et parfum de jasmin éveillent l'image d'un jardin, par exemple.
Les hôtels particuliers parisiens, édifiés depuis le Moyen-Âge et jusqu’à la Belle Époque, sont une spécificité bien française. Demeures des aristocrates puis des grands bourgeois, ils étaient intégrés au tissu urbain quand les princes des autres capitales européennes préféraient bâtir des palais entourés de jardins.
À la fin du XVIIe siècle, il ne reste plus de terrains disponibles à l’intérieur des enceintes de Charles V ; pour satisfaire le désir de prestige des classes les plus fortunées, nombreuses à s’être enrichies, les faubourgs à l’ouest de Paris sont peu à peu lotis de prestigieux hôtel particuliers.
Le parcours de l’exposition se compose de deux espaces distincts : une première grande salle situe l’hôtel particulier dans la ville et dans la rue, détaille ses extérieurs (jardin et cour) et sa maisonnée ; puis, à l’emplacement des anciens appartements du palais du Louvre, sept pièces typiques d’un hôtel particulier sont reconstituées, correspondant chacune à un moment de la journée.
Pour la conservation des objets, toutes les baies ont été soigneusement occultées. La grande salle introductive est plongée dans une lumière bleutée, évoquant les premières heures du jour, tandis qu’une douce lumière tamisée rend leur intimité aux pièces de l’hôtel particulier, comme le firent autrefois bougies et chandelles.
La journée commence de bonne heure : à 5h15, le visiteur est dans la rue, où le peuple de Paris s’active déjà, face au majestueux portail d’un hôtel particulier, matérialisé ici par le très beau tympan cintré en chêne sculpté d’une porte cochère. Elle s'achève à 23h15 dans le salon de compagnie et le petit salon où Madame et Monsieur, avec quelques convives, s'adonnent aux plaisirs de la musique, de la conversation et du jeu.

Un grand nombre de figurines en porcelaine de Vincennes-Sèvres, Meissen (Saxe) ou encore Chantilly illustre dans la première salle le goût raffiné de l’aristocratie parisienne : toute une collection de statuettes expressives représentant les Cris de Paris, d’après les dessins d’Edme Bouchardon (1798-1762), des fleurs (roses, œillets, lilas), composant des bouquets impérissables, de ravissants oiseaux (canaris, perroquets) ainsi que des chiens (carlins, épagneuls) et quelques chats, témoins de la passion nouvelle, au XVIIIe siècle, pour les animaux de compagnie.
Des personnages de gouvernante et enfants, nourrice et bébé emmailloté, serviteur et esclave noir – dont le nombre augmente à Paris à partir du XVIIe siècle, avec l’expansion coloniale aux Antilles – offrent, en porcelaine, un aperçu de la diversité des hôtes de ces lieux.

Tout au long du parcours sont présentés des objets ingénieux dont l'usage s'est perdu, accompagnés de cartels très instructifs. Qui se souvient, ainsi, de la table pliante à rebords, parfaite pour voyager en berline, ou des socques surélevées dans lesquelles les élégantes glissaient leurs souliers fins pour éviter la fange du pavé ? Nos ancêtres avaient aussi inventé le pense-bête ou semainier, un objet oblong scandé par sept compartiments dans lesquels étaient insérées les informations relatives à chaque jour de la semaine. (Le terme de semainier désigne aussi une sorte de commode à sept tiroirs apparue sous la Régence). L’exposition permet d’en admirer une rare paire en bronze doré et ciselé de la fin du XVIIIe siècle.

Dans l’espace de la chambre et ses dépendances (cabinet de toilette et garde-robe), chaque meuble ou objet dévoile une étape du rituel du lever et de la toilette, qui commence vers 7h. Une extraordinaire baignoire en chaise longue en tôle émaillée, bois et cannage – encore exceptionnelle pour l’époque –, permet à Madame de paresser dans son bain avant de confier sa longue chevelure à une domestique, confortablement assise dans un fauteuil à coiffer au dossier échancré. Sur la coiffeuse en marqueterie de bois précieux sont posées plusieurs boîtes à poudre et une à mouches ; le minuscule objet en porcelaine qui ressemble à un coquetier est en fait une « baignoire » pour le soin des yeux !

Chaque pièce réserve de nouvelles curiosités, telle que l’écran à main, pour se protéger des ardeurs du feu de cheminée, dans le boudoir, le saint suaire portatif, naïve copie de la relique médiévale de Besançon, dans l’oratoire, ou encore, parmi les jeux de société présentés dans le petit salon, l’énigmatique « bague du tricheur ».

Jusqu’au 5 juillet 2026
au musée des Arts décoratifs (mAd), Paris Ier
TP 15€
Amadeus, Peter Shaffer, Olivier Solivérès, Théâtre Marigny


Olivier Soliveres reprend Amadeus, la pièce de Peter Schaffer adaptée en film par Milos Forman. Je n’avais pas vu le film couronné de 8 oscars en 1985... Cet Amadeus ne m’en donne absolument pas envie !
La pièce oppose Antonio Salieri (Jérôme Kircher), compositeur officiel de l’empereur Léopold II, au jeune et impertinent prodige Wolfgang Amadeus Mozart (Thomas Solivérès). A 25 ans, le virtuose arrive à la cour de Vienne. Il suscite toutes les jalousies tant sa musique semble tout droit descendue du ciel.
On se plaisait à imaginer Mozart tiré à quatre épingles dans les salons aristocratiques policés de la cour de Vienne. On le retrouve ici grossier, gueulard, vulgaire comme dans une basse cour. Il surjoue des plaisanteries scatologiques dans des scènes de débauche obscène avec des femmes cantonnées au rôle de potiche. Pourquoi lui prêter une vie dépravée ? Le parti-pris de caricaturer un Mozart d’une vulgarité sans nom m’échappe. Quel intérêt de mettre tant de lumière sur ces personnages, incarnations de la médiocrité ? Certainement un plaisir à détruire les idoles, à salir l’image du génie. Quand on pense à tout ce que sa musique apporte à notre monde, quelle ingratitude !
La musique de Mozart nous élève, le texte de la pièce nous rabaisse.
Je n’en veux garder que la beauté absolue de sa musique, heureusement mise à l’honneur dans les envolées des talentueux chanteurs lyriques.
à partir de 22 janvier 2026
Théâtre Marigny
2h05
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Diana Lixemberg, American Images, MEP-Paris

Un après-midi libre devant moi, l'envie d'aller voir une exposition tranquille, loin de la foule. Exit, donc, l'exposition Martin Parr au Jeu de Paume qui affiche complet. Pourquoi pas aller à la MEP, charmant lieu d'exposition du quartier St Paul, en plein cœur historique de Paris ? Bonne pioche car l'exposition Diana Lixemberg est remarquable !
Je n'avais jamais entendu parler de cette photographe sexagénaire d'origine batave installée depuis plus de quarante ans aux USA et me réjouis d'avoir découvert son travail.
L'exposition mêle des portraits de célébrités (Iggy Pop, Whitney Houston, Prince, Biggie, Tupac etc.) et de parfait·es inconnu·es, qui tous sont aussi beaux, aussi sensibles, aussi respectueux du modèle les uns que les autres. La photographe cherche manifestement à valoriser une personne, qu'elle soit connue ou pas n'y change rien. Et, surtout, elle parvient à saisir une profondeur chez ses modèles, à en dresser un portrait qui dépasse les apparences. D'ailleurs, Diana Lixemberg travaille à la chambre photographique 4×5 pouces, sur trépied, ce qui requiert patience et coopération du modèle et accroit la précision des photographies. Et elle sait se faire apprécier car elle ne triche pas.
A côté des portraits décalés de célébrités, Diana Lixemberg donne à voir la face cachée de l'Amérique entre bordels et quartiers défavorisés. Mais ce n'est jamais glauque ni misérabiliste. Diana Lixemberg n'exploite pas la misère, elle rend hommage à des individus qui n'ont pas forcément gagné à la loterie de la vie. Lorsqu'elle se rend dans un centre d'accueil pour sans-abris, elle prend en photo les résidents en extérieur, elle les sort de leur condition.
Ce que j'ai trouvé très beau, c'est la façon dont Diana Lixemberg tombe amoureuse de ses modèles, au point de transformer ce qui devait n'être au départ qu'une commande temporaire en un travail au long cours, en un grand projet documentaire et social.
Ainsi, son reportage photographique sur un quartier de Los Angeles après les émeutes de 1992 se transforme en une série documentaire de plus de trente ans (“Imperial Courts") ! On y voit un quartier défavorisé et la force de ses habitants qui reconnaissent la bienveillance de la photographe qu'ils finissent par surnommer The Lady picture.
Dans la même veine, j'ai aussi beaucoup aimé la série “The Last Days of Shishmaref” (encore une série au long cours !) qui montre une communauté en Alaska littéralement menacée de destruction par le bouleversement climatique.
Ce qui est constant, c'est qu'avec Diana Lixemberg, que l'on soit célèbre ou pas, tout le monde est beau !
Jusqu'au 24 mai 2026
Maison Européenne de la Photographie Paris, Paris IVème
TP 13€





















