Phantom Radio

Entre Nick Cave et Tom Waits, Mark Lanegan s'impose un peu plus à chaque album comme une figure noire et fascinante du rock'n'roll.
Il est imprévisible Mark Lanegan. Sa marque de fabrique c'est sûrement d'être imprévisible mais parfaitement identifiable. Né artistiquement avec le grunge, le chanteur s'est échappé de tous les styles pour renaître à chaque fois en un corbeau hanté, rock'n'roll et passionnant.
Il sait faire dans la tendresse comme dans le rock lourd. Sa voix rauque a donné quelques unes des plus ahurissantes chansons de Queens of the Stone Age. Il s'est montré délicat avec sa collaboration avec Isobel Campbell. Il jongle avec les genres pour mieux s'affirmer.
Sa radio fantôme est bizarrement orientée. On pense aux eighties et ses sons synthétiques. Les fantômes de la musique populaire apparaissent sur des balades mélancoliques avant que le chanteur naisse avec le succès des Screaming Trees. Il a donc monté son nouvel album avec une application de son téléphone et des boites à rythmes.
Cela n'empêche pas le disque d'être habité malgré quelques froideurs mélodiques. Les démons du chanteur sont toujours là. Ils se lovent autour des idées farfelues et quelques guitares acérées. On pense aussi à John Mellencamp avec sa voix de plus en plus éraillée mais de plus en plus aventureuse.
Le prêcheur s'amuse avec de nouveaux jouets. C'est déconcertant quand on tente suivre le bonhomme mais il ne se trahit jamais même en bidouillant des sons nouveaux. Malgré les artifices, on devine la vulnérabilité et la beauté. Malgré des défauts, cette radio émet malgré tout de bonnes ondes.
PIAS - 2014
Prague faubourgs est, Timothée Demeillers

Il écrit avec ses tripes. Rage, crache, vomit l’amertume et les mensonges de la société post-communiste. Ses mots sont durs, comme la vie, pour ceux qui osent l’affronter, la confronter, la vivre. (suite…)
Le sacre du printemps, SHE SHE POP et leurs mères, au Théâtre de la Ville les Abbesses

Collectif féministe fondé en 1998 et basé à Berlin, SHE SHE POP organise des spectacles sans metteur en scène, ni auteur, ni acteur.
Pour "LE SACRE DU PRINTEMPS", ils mettent en place un rituel, entre témoignage, pièce de théâtre et ballet (ni tout à fait l'un ni tout à fait l'autre) et interrogent les notions de "victime" et de "sacrifice" dans une perspective féministe, en témoignant de leurs souvenirs d'enfance et en convoquant les souvenirs de jeune mère de leurs propres mères... le tout sur la musique du ballet de Stravinski (ballet qui illustre le mythe sacrificiel de jeunes vierges qui, avant de mourir, dansent pour la communauté un hommage à la Terre printanière).
Quatre membres du collectif (3 femmes et 1 homme) ont réalisé des interview vidéo de leur mère où chacune résume d'abord son parcours de vie de femme, puis se prête à la danse et à la confession. Un designer et un chorégraphe sont venus compléter l'équipe. Ce sont seulement les images et les voix des mères qui nous parviennent. Leur présence seulement "virtuelle" autorise chacune à raconter ses souvenirs, des plus ingrats aux plus tendres. Un second artifice met le récit à distance et évite l'impudeur de tout dévoilement autobiographique: chacun raconte des souvenirs qui ne sont pas les siens , mais ceux d'un autre membre du chœur, sur le mode: "l'une d'entre nous, dans telle circonstance, a dit ceci"...
Les moments les plus réussis sont ceux des confidences qui font mal, des aveux d'un sentiment de sacrifice mal compris ou mal assumé. On (le collectif et nous, public) s'approche tout près, avec émotion, de l'ambiguïté des amours maternel et filial. A ce propos les SHE SHE POP déclarent: "Cela n'a pas été facile de prendre la décision de faire une pièce avec nos mères. (...) mais nous, SHE SHE POP, aimons bien les sentiments désagréables; la gêne, la honte, la peur. Nous aimons travailler avec ça." Et c'est une bonne raison de s'intéresser à leur travail, car ils grattent là où ça fait mal et nous propulsent loin de notre zone de confort.
Du 20 au 24 octobre 2014
Le Labyrinthe

Depuis le succès de Twilight et Hunger Games, le fantastique pour adolescents est devenu la norme à Hollywood. Les livres pour les jeunes sont surveillés de près par les producteurs hollywoodiens. On ne compte plus les projets plus ou moins foireux avec des adolescents qui sauvent le monde et défendent la liberté devant divers dangers dans un futur plus ou moins proches.
Le Labyrinthe convoque Sa Majesté des Mouches, le roman culte de William Golding, et Absolum 2022, nanar génial des années 90. On isole des gamins dans une prison à ciel ouvert, très bucolique. Un étrange et massif labyrinthe les empêche de sortir. A l’intérieur, il y a d’étranges bestioles. Mais Thomas, le petit nouveau, semble connaître le chemin qui pourrait les mener vers la liberté.
Ce petit nouveau (un Rob Lowe version juvenile) et une petite nana (un clone de Kristen Stewart) vont se révolter et sauver des jeunes, qui rejouent Lost, la série survival et grosse influence sur l’ambiance du film, jusqu’aux costumes. Les références se multiplient. Au début on rigole devant ces têtards tout paumés dans une prison changeante. Des petites souris de laboratoire. On les connaît ces histoires fantastiques avec jeunes héros qui découvrent l’amour et la peur en même temps qu’ils grandissent face à l’adversité ! Un peu écoeurant !
Puis le traitement se révèle plus hardcore que prévu. Malgré le gros studio derrière, le film ne fait pas dans la mièvrerie. Il n’est pas aussi lisse que la peau des jeunes comédiens inégaux et cabotins. Les monstres cachés ne font dans le détail et on assiste à la mise à mort de gamins, un spectacle assez rare dans un divertissement d’apparence tout public.
Ce n’est pas non plus Massacre à la tronçonneuse, mais la tension naît de ce choix un peu raide et surprenant. Quelques scènes sont vraiment scotchantes et n’ont pas peur d’épouvanter le public et les teenagers bouffeurs de pop corn. Wes Ball dont c’est le premier film fait tout pour effrayer et c’est une attitude franchement saine et inattendue. En plus, le seul personnage féminin ne se limite pas à être la caution romantique et girly du long métrage.
Mais bon, il ne faut pas rêver. Après un début tartignolle, on doit aussi se coltiner une dernière partie explicative (bah pourquoi on oblige des ados à vivre isolés dans des bois comme des Schtroumpfs et qui flippent dès qu’une schtroumpfette déboule?) et qui bien entendu doit préparer l’adaptation du second recueil. Heureusement le film a plutôt bien marché donc on risque de savoir ce que vont devenir ces petits chenapans, victimes d’un cinéaste ravi de les malmener. Des têtes à claques qui s’en prennent plein les dents : franchement c’est un programme assez réjouissant !
Avec Dylan O’Brien, Kaya Scodelario, Thomas Brodie Sangster et Ki Hong Lee – 20th Century Fox – 15 Octobre 2014 – 1h54
Quand un éléphant tombe amoureux

Et oui, quand un éléphant tombe amoureux, ça lui fait tout bizarre !
Il fait preuve d’une coquetterie rare, d’un timidité quelque peu handicapante ou d’une mélancolie inattendue, si, si !
David Cali et Alice Lotti proposent là, aux plus jeunes lecteurs, un album d’une grande tendresse et d’une justesse époustouflante.
Le texte est fin et plein d’humour et les illustrations gaies et savoureuses. Cet album pétille adorablement.
C’est d’une grande tendresse.
D’ailleurs, imaginez un peu un éléphant qui se fait beau, ou encore avec le rose aux joues ! Ou bien même un éléphant grimpant - de tristesse - sur une montagne aussi grosse que lui ! Avouez … c’est tentant d’aller y voir de plus prêt !
Au fait, et toi ? Quand tu es amoureux, ça ne te fait pas tout bizarre aussi, dis ?
David Cali et Alice Lotti
Passe Partout
Alexandre Poulin

Plongée au Québec entre folk et chansons à textes. Coup de cœur.
Ecouter un concert d’Alexandre Poulin c’est partir de l’autre côté de l’océan au bord du saint Laurent, rendre une visite à nos amis québécois.
C’est être empli d’énergie de la scène au son de l’harmonica.
C’est rire des anecdotes racontées entre deux chansons.
C’est sentir monter les larmes au détour d’un mot ou d’un accord de guitare.
C’est comme assister à une soirée contes tant Alexandre a le don d’emporter dans ses histoires.
C’est écouter des expressions québécoises comme dire d’une fille qu’elle est « écœurante » pour dire tout le charme qu’on lui trouve.
Car Alexandre Poulin dont le nom n’est plus à faire au Québec est de ces artistes qui se donnent autant devant un public conquis qu’une salle qui le découvre. Il livre des versions uniques à ses chansons, nous raconte leur origine.
Tel Bénabar ou Barbara il signe des chansons à texte, sans refrain nécessaire. D’un foyer africain de Paris, au quartier Hochelaga de Montréal, il nous raconte des histoires.
On part en voyage où le vent souffle touché par sa sensibilité.
On partage le coup de cœur de Lynda Lemay pour cet artiste pépite. Merci à la scène du Canal pour ce concert intime et leur programmation à venir !
Gone Girl

Réalisateur hors pair, David Fincher profite d'un polar domestique pour parler de la société et tous ses travers. Prétentieux certes mais très culotté!
David Fincher aime les pirouettes en tout genre. C’est sa façon d’envisager le cinéma : une brillante farce, une claque visuelle et des artifices sublimes. Un programme qui a fait ses preuves au fil du temps. Il est un visionnaire de notre époque, un type qui fait vraiment avancer les choses en matière de cinéma comme objet d’art et produit de consommation.
Il a trouvé la formule pour plaire au plus grand nombre mais aussi aux plus exigeants, aux intellectuels, à la presse comme aux nigauds. Depuis le troisième Alien, il a développé tout un univers graphique et narratif qui ressemble à un grand huit. On sait que l’on va être surpris lorsqu’on va voir un film de David Fincher. Le réalisateur est donc tout désigné pour le polar, le vrai, de Zodiac à Millenium. Désormais, Gone Girl vient compléter avec brio la filmographie policière de Fincher.
Adaptation du roman Les Apparences de Gillian Flynn, le film suivrait d’abord les traces du récent et excellent Prisoners avec sa description naturaliste d’un héros ordinaire pris dans une situation extraordinaire : une disparition. Nick, journaliste sans emploi et propriétaire dans un bar dans une ville usée par la crise, voit un beau jour sa femme disparaître. Très vite, il est suspecté. La vie du couple va être décortiquée par la police, les médias et les proches de Nick. Sa belle épouse reste introuvable…
Comme dans Prisoners, le décor happe le sordide et les douleurs existentiels mais Fincher est un grand virtuose et ne va pas se laisser aller à une simple enquête. Son film dérive doucement vers une satire plus que féroce sur la société devenue spectacle glauque et permanent.
La critique est facile mais parfaitement mise en scène, intégrant les doutes du héros, monsieur tout le monde, médiocre et peu subtile (Ben Affleck fait don de sa personne pour interpréter un néo beauf finalement). Les scènes se suivent et remettent constamment en question ce qu’il s’est passé dans la précédente. Misogyne ou féministe, le film dérange. Sa froideur cache des secrets inavouables et souvent osés pour un film de studio.
En permanence, Fincher interroge le spectateur, décalant la moralité d’un personnage à un autre. Pour une flic intègre, le film multiplie des portraits ambigus et peu rassurants. Il démonte la société et surtout donne une vision plus que noire du mariage, institution ultime, valeur refuge, slogan des conservateurs de tout poil et de tout pays.
Le polar est lent mais Fincher en profite pour mettre plein de choses dedans. Cela ne méritait pas deux heures trente de métrage. On se demande si le réalisateur de Seven ne tente pas l’exercice du film somme mais il passionne toujours et encore avec son actrice merveilleuse, Rosamund Pike, son envie d’en découdre avec la production actuelle. En franc tireur, il fait de Gone Girl, une vraie bombe !
Avec Ben Affleck, Rosamund Pike, Neil Patrick Harris et Tyler Perry – 20th century fox – 8 octobre 2014 – 2h30
Ce nuage à coté de toi

Voici un livre étonnant et magnifique, un texte empreint de poésie et d’élégance. Une rareté dans cette période morne et sans surprise de rentrée littéraire.
Florence Vanoli est poète et performeuse. Rien à voir avec tous les pseudo écrivains qu’on parcourt plutôt qu’on ne lit d’année en année, de mois de septembre en mois de janvier.
Ici, c’est une voix qu’on découvre, un souffle qui nous fait frissonner. Poème, texte à dire, à lire, à écouter, à toucher, le souffle coupé, Ce nuage à côté de toi surprend. Au premier abord, les mots d’amour, mêlés aux murmures de rupture, étonnent, appellent. Nous hèlent. Il faut y revenir, les lire et les relire.
Tant il semble que l’auteure prenne le langage à contrepieds, désarmant les vérités pour mieux s’interroger. « Je croyais qu’il était possible d’aimer sans être aimé », dit-elle, comme une évidence qui donne à réfléchir. Les phrases posées sur le papier, les mots brutalement jetés, tout cet ensemble cohérent et sensible atteint toujours sa cible. Mots à deux, maux ou jeux, l’homme et la femme ici dialoguent de façon crue, amour à nu : « pourquoi aurais-je refusé ton désastre ? » interroge l’un. Désastre… Le mot est présent partout, presque en toile de fond. Et pourtant, la sensualité, le désir cru ont souvent raison ici du sombre et du constat.
Certes, « on te brûlerait vivant que tu douterais encore de ton existence », affirme l’un des amoureux. Mais la douceur affleure : « j’habite ce nuage à côté de toi », murmure l’une des deux voix. Un murmure que l’on a envie d’écouter, raconté sur une scène. En le respirant. Les yeux fermés.
Editions Moires - 70 pages






