Oiseau de Nuit

Première chanson. Première impression. Premier plaisir. Anne Cardona n'y va pas par quatre chemins: elle vous invite dans son intimité. Des paroles simples, délicates et frissonnantes. Voilà une chanteuse qui se livre sans fard.
On voudrait bien croire qu'elle est un artiste noctambule mais dans la nuit, elle trouve surtout une sensibilité à fleur de peau et une gentillesse quasi surnaturelle. Ce n'est pas de la musique spectaculaire. Mais une douce comptine sur les vie et ses petites misères.
La nuit porte conseil. L'artiste raconte le temps qui passe. Les espoirs et les désastres que cela provoque. Bien entendu il a beaucoup de questions amoureuses. Ces états d'âme ne sont pas nouvelles mais Anne Cardona fait cela avec une vraie originalité liée à une bonne dose de discrétion.
Pourtant la voix est classique. Presque daté. On pense à une chanteuse yé-yé. Avec du spleen en bandoulière. Sans attention, on pourrait même trouver cela trop propre, un peu mielleux. Heureusement Anne Cardona a visiblement du caractère et le sens de la poésie élégante.
Plus qu'un oiseau de nuit, Anne Cardona a des yeux de chat: elle se love autour de l'auditeur avec une musicalité d'une étrange douceur. Elle miaule avec bonheur et met tous ses sentiments dans des textes de velours.
L'autre distribution - 2015
Prémonitions

Il est trop vieux pour jouer Hannibal Lecter, alors Anthony Hopkins continue de jouer les vieux loups de mer qui a un coup d'avance sur le reste du monde, avec son œil clair et une coupe de cheveux qui plairait beaucoup à Nicolas Cage. Il fait ca dans un polar qui fait franchement n’importe quoi.
Lorsque vous êtes un scénariste à la ramasse, rien de mieux qu’un détective/docteur/médium qui peut deviner ce que réserve l’avenir. C'est un fourre tout parfait. Ainsi il peut anticiper l’histoire quand vous êtes en manque de rebondissements crédibles. Et si vous êtes au comble de l’imaginaire, vous ne trouverez rien de mieux que de prendre un adversaire qui a le même don. Incroyable mais vrai.
Le bon docteur, meurtri par la mort de son enfant, sort donc de sa retraite lorsqu’un serial killer sévit en ville. Comme Madame Irma, il voit que le tueur est sacrément tordu et qu’il faut l’éliminer. Mais les intentions du tueur sont plus qu’étranges.
Car il s’attaque aux personnes atteintes d’une maladie incurable. Le film aborde le sujet délicat de l’euthanasie. Il parle de la mort et de la vieillesse. Tout cela n’est pas très gai et un peu bizarre pour ne pas dire réactionnaire.
On comprend que la fin de vie intéresse l’acteur principal et producteur, assez âgé mais le pauvre n’est pas très à l’aise dans un film policier qui se veut musclé. Le film tente de nous faire un revival à la Seven. Mais le réalisateur n’a pas le talent de David Fincher. C'est juste un vulgaire ersatz sorti du milieu des années 90, même dans sa conception;
Le réalisateur filme cela comme s'il était dans un vieux clip de metal et réussit une scène de course poursuite en voiture la plus lente de l'année. Comme si l'angoisse gériatrique de l'acteur avait envahi tout la structure du film. Après un tel spectacle, en sortant, on se sent jeune! C'est l'unique qualité de ce nanar daté et périmé.
Avec Anthony Hopkins, Colin Farrell, Jeffrey Dean Morgan et Abbie Cornish - SND - 09 septembre 2015 - 1h45
« Tsonga-Cilic, Pornichet, from Deuschtland »

La rédaction d’Etat-Critique, un peu fofolle et pétée de tunes depuis le rachat du site par un groupe de business angels adorateurs de rhum vieux et de mes chroniques, merci qui (mais non pas Jackie et Michel ?!?), souhaite désormais que ses chroniqueurs, au premier rang desquels votre humble serviteur, soit au plus près du terrain afin de couvrir les points chauds de l’actualité, musique, théâtre, ciné et tous les autres trucs que vous retrouvez sur notre beau webzine, oui, y’a plein de trucs, moi je sais pas je lis que mes chroniques, j’suis égoïste.
Aussi, en ce sens, en outre, pour ce faire, et autres petits mots choisis de coordination de début de phrase, nous devenons presque les égaux de tous les reporters de BFM TV envoyés sur les points chauds voir si, quand il pleut dans le Gard, bah il pleut bien dans le Gard ; vous savez, ce fameux mec au micro bleu et en k-way qui, devant un panneau « Nîmes 30Km », répond au gars en plateau qui vient de montrer les images du fait qu’il pleut averse dans le Gard et lui confirme, devant ledit panneau « Nîmes 30 km » bah qu’il pleut bien dans le Gard, mais que ça vient de s’arrêter mais que ça pourrait bien repartir parce qu’il a interrogé la vieille du village (la seule à être debout à 6h15 un dimanche) qu’a mal au genoux droit et que quand la vieille du village a mal au genoux droit bah c’est que la pluie pourrait bien repartir…passionnant, du grand journalisme.
En ce sens, aussi, en outre, c’est pourquoi, cette semaine, en bon chroniqueur TV, la rédaction en chef d’état-critique me voulait sur tous les fronts. Bah oui, mais c’est que y’en avait de l’actu à matière à chronique cette semaine. Alors une question fut posée, où aller ?
Dans un élan de pragmatisme, je choisissais donc de couvrir trois sujets, verbe, complément, non rien n’a voir, je passe, je retiens 4, qui me font 8, pourquoi faire, hein, mais pourquoi pleut-il dans le Gard, en fait ? Hein ? Ah oui la vieille.
Reprenons donc, 3 sujets : les migrants, a priori c’est la saison, venus soudainement d’Irak de Syrie de Jordanie du Yemen, sans doute un mega tarif de groupe obtenu surdaeshminute.com et qui, dans un esprit de dispersion façon jeu de l’épervier, ont décidé de rejoindre l’Angleterre l’Allemagne la France voire l’Islande voire le Danemark voire partout
Ils peuvent en fait, en passant par la Hongrie, pays dirigé par des petits-fils issus d’accouplement entre d’anciens nazis et descendants de gardien de goulags, passer de Daesh à la démocratie en direct aurait été trop violent, autant faire une étape en formule camps all inclusive à la frontière hongroise, B&B, non pas Bed and Breakfast mais Boue and Bébé mort dans le cas présent. Joyeux.
Autre drame plus franco-français et au combien je me regarde mon nombril médiatique, qui résonna comme « un coup de tonnerre » (Lionel Jospin reviendra j’en suis sûr, ma voyante me l’a dit, en attendant utilisons ses expressions populaires), Claire Chazal is out, double faute, hors du court, terminé, hop hop hop par ici la sortie, t’avais tes semaines, c’est cool t’auras désormais tes semaines + tes week-ends. Y’a plus que Jean-Pierre Pernault…bah quoi ?
Bien sûr, dans tout ce bordel, comment ne pas être sensible également au fait d’avoir 3 français en deuxième semaine à l’US Open, mais étant entendu que les américains se gardent bien d’ouvrir leur grande tronche que god bless à longueur de temps sur le sujet des migrants, de peur sans doute de voir arriver des bateaux de fortune sur la baie de Long Island sur lesquels s’amasseraient un parterre jazz-manouch-dj-dancefloor-payant même pour les filles jusqu’à minuit de cubains, de syriens et autres peuples en mal de liberté, une semaine d’un 11 septembre, juste comme ça, bah non, l’US Open a bien eu lieu à NYC, donc moi je couvre.
C’est pourquoi, dans un esprit de synthèse, de lieu stratégique et afin d’être à mi-chemin entre New-York et Budapest, entre Paris et Concarneau où Claire Chazal aime à manger des moules-frites, selon Voici, j’avais donc choisi de me rendre à… Pornichet.
Oui, avec un peu de bol j’apercevrai New-York en cas de temps clair, quelques courants méditerrano-vendéens pourraient faire passer quelques radeaux non loin de Pornichet et je serai le premier sur le coup ; bon, au final, à part quelques mecs en cravates venus faire du team-building dans le même hôtel, quelques gorgeons de blanc pas frais qui sont très mauvais pour le respect de l’anus le lendemain et la possibilité de voir le ¼ de finale de l’US Open opposant Tsonga à Cilic…mais sur Eurosport Deuschtand s’il vous plait bitte schoen…façon arrggghhhhhhh wunderman der servicen die Tsonga ballen de breaken de funf-funf in der 4ème seten, le tout à 2h du mat…bah rien.
Bon, du coup, la semaine prochaine je resterai chez moi pour écrire ma chronique, j’aurai les embruns en moins, il n’est pas à douter qu’une vieille dans le Gard aura encore mal aux genoux et Claire Chazal aura déjà retrouvé du taf, pas sur BFM TV, espérons-le pour elle et 10 000 réfugiés syriens auront goûté aux joies de porter un bonnet et des gants dès le mois de septembre en Islande…toujours mieux que de risquer de se faire couper la tête.
J’vous embrasse,
Romestebanr
Instrumentals 2015

On parlait y a peu de Star Wars, voici que resurgit 15 ans après sa dernière apparition, un groupe extraterrestre qui ne fait rien comme personne. Il est bien normal qu'on lui porte tout notre intérêt!
Parce que le groupe Flying Saucer Attack nourrit la légende de la musique britannique. Un duo de Bristol qui, à contre courant, ose une musique expérimentale basée sur une voix féminine et des délires d'orchestration proche du space opéra, et réussit à connaître un certain succès, vous pouvez être sûr que ca retient l'attention.
Ce n'est pas chez nous que ca arriverait! De l'expérimental doublé à du psychédélisme, sur le papier, il y a toute les raisons de fuir ou de rester dubitatif. Quinze ans plus tard, il ne reste plus que le musicien David Pearce. La chanteuse Rachel Brook a visiblement remis définitivement les pieds sur terre.
Ainsi, il est bien logique que le nouvel album de Flying Saucer Attack se nomme Instrumentals 2015. Ainsi on a un peu l'impression de retrouver les plages aventureuses du Brian Eno des années 70. Il y a certes deux ou trois morceaux un peu trop abrasifs, où les saturations et notes étranges prennent le pouvoir. Le coté obscur du groupe existe.
On imagine un musicien dans son studio qui lutte contre sa solitude, par des bidouillages incroyables pour agrandir ses sons, ses idées, ses vertus et ses quelques défauts. Mais ce n'est pas de la musique d'autiste. Après une longue absence, le disque reste la plupart du temps abordable par son lyrisme.
David Pearce réussit à nous faire voyager avec des feedbacks, des échos et une construction méditative qu'on a peu l'habitude d'entendre. Ce disque est très beau. Il aurait pu être écrit dans une cathédrale. Effectivement,c 'est un vaisseau qui fait planer. Il aime zigzaguer vers des contrées parfois inquiétantes mais on reste subjuguer par ce pilote musicien qui sait où il va malgré tout.
Domino Recordings - 2015
Amy

Ne vous dites pas: je n'aime pas, je n'y vais pas. Vous allez louper un documentaire qui présente à sa juste valeur la sulfureuse Amy Winehouse!
Je suis la première à ne pas connaître Amy Winehouse. Ni le personnage! Ni la chanteuse! Ni les chansons! Je suis loin d'être fan mais il faut reconnaître qu'elle a du talent. Elle en avait, sans forcer, sans artifice. C'était une femme simple.
C'est ce que l'on constate dans toutes les images d'archives et les films que faisaient constamment l'artiste et sa famille: c'est ce qui fait du film un documentaire très réussi. Il nous offre sans concession toute la personnalité d'une chanteuse incroyable.
Avec toutes ses qualités et ses défauts. On découvre tout ce qui a fait d'elle la chanteuse soul et jazz incontournable de ces dix dernières années. Alors certes, on s'attend à voir de l'alcool et de la drogue, mais surtout on en apprend beaucoup sur sa musique autobiographique.
Pour la première fois, j'ai écouté ses paroles et saisi les répercussions de sa vie sur sa musique et inversement! J'ai rencontré Amy Winehouse, une femme pleine d'humour et de sincérité que je ne soupçonnais pas du tout. Le documentaire dénonce ainsi les affres de la célébrité, la dépendance et l'environnement crucial qu'est la famille. Entre le père et le mari, les hommes de sa vie ont des comptes à rendre!
Heureusement ce n'est ni lourd, ni grotesque. On ne s'attrise pas pour elle. Ce n'est pas pathétique. Intelligente, elle a sûrement assumer tout jusqu'à la dernière minute. De sa construction jusqu'à sa destruction. La fin de l'histoire, on la connaît mais connaissez vous le début?
Avis aux amateurs
Mars Distribution - 8 juillet 2015 - 2h07
Second Helping

Porté par l'immense et incompris Sweet Home Alabama, le second album des Sudistes sera l'album de la consécration, confirmant notamment le talent d'écriture de Ronnie Van Zant sur fond de roots rock endiablé.
Sweet Home Alabama est probablement, avec Born in the USA de Springsteen ou Okie from Muskogee de Merle Haggard, un des plus grands malentendus de l'histoire de la musique américaine. Comme les deux autres chansons, elle fut récupérée par les éléments les moins fréquentables de la vie politique américaine, afin de servir des causes racistes et conservatrices. D'où l'image de rednecks qu'on colle souvent à Lynyrd Skynyrd et au rock sudiste en général.
Petit rappel : la chanson est une réponse à Southern Man et Alabama, deux titres de Neil Young dénonçant le racisme des habitants du Sud. Dans Sweet Home Alabama, Ronnie Van Zant, chanteur de Lynyrd Skynyrd, réplique "J'espère que Neil Young se souviendra / Qu'un gars du Sud ne veut pas de lui ici".
Ces paroles, mêlées d'allusions à la popularité du gouverneur ségrégationniste George Wallace, et ajoutées aux drapeaux sudistes tendus en fond de scène lors des concerts du groupe, eurent vite fait d'entretenir le malentendu.
Car malentendu il y a, tout simplement car Van Zant et Neil Young étaient potes et s'admiraient respectivement. D'ailleurs leurs musiques, nourries aux mêmes mamelles, celles du rock'n roll, du blues, de la country et des guitares, sont là pour l'attester. Ronnie Van Zant, qui n'avait rien d'un redneck, trouvait juste que Neil, depuis sa Californie dorée, généralisait un peu, commme il le déclara à Rolling Stone : " Neil Young shootait tous les canards afin d'en tuer un ou deux". D'où ce titre, plutôt ironique, que Lynyrd Skynyrd avait écrit rapidement, comme une blague sur les clichés et la fierté du Sud profond. D'où, aussi, l'accueil triomphal fait par le public à cette chanson venue redorer le blason d'une région et d'un peuple systématiquement montrés du doigt à cause des mauvaises actions de quelques-uns. Et en plus, le groupe n'était même pas de l'Alabama, mais de la Floride voisine.
Lynyrd Skynyrd, à part ça, est bien le groupe sudiste par excellence : influences rock'n'roll, country, blues et soul, et bien sûr la marque de fabrique du groupe : trois guitaristes électriques, qui font un tabac dès le premier album (1973) avec le magnifique Free Bird. L'association Kooper-Skynyrd fait des merveilles sur "Second Helping" qui reprend la formule, avec un côté encore plus carré, plus pro. Groupe de scène, ils arrivent à retranscrire en studio la folie et la générosité instrumentale de leurs concerts (Call Me The Breeze emprunté à JJ Cale), et surtout ils disposent de la plume de Ron Van Zant, aiguisée, avec un côté honnête et franc du collier qui le rattache plus à la country qu'au rock.
C'est ce mélange de rock débridé et d'écriture poétique qui fait toute la force de Lynyrd Skynyrd : Working for MCA précède dans son sujet le EMI des Sex Pistols, The Needle and The Spoon est une superbe chanson sur la drogue, et The Ballad of Curtis Loew, histoire d'un bluesman noir, l'hommage à leurs racines, celles d'un Sud ambigu, et bien plus complexe qu'on veut bien le penser.
MCA - 1974
Princesse Vieille Reine – Pascal Quignard – Marie Vialle / Théâtre du Rond-Point

Il était une fois un joli jadis
Il était une fois une comédienne nommée Marie Vialle et un écrivain, Pascal Quignard. Tous deux décident de travailler à la représentation de contes écrits par celui-ci. Un plateau est alors composé d’un sol miroir- mon-beau-miroir, d’enceintes verticales côté cour côté jardin, de lumières. Marie Vialle n’a pas d’accessoires, juste quelques robes de Chantal de la Coste que la comédienne se plaît à composer et décomposer au gré de la narration. Un dos nu, une voix, des regards, du rythme et quelques transitions sonores envoûtantes qui évoquent la foulée d’un cheval qui traverse le temps.
Le résultat est une perle. Une perle de justesse et de créativité. Avec humilité et délicatesse, Marie Vialle tresse en mots l’histoire de femmes le temps d’une soirée. Un work in progress dans lequel Eros et Thanatos ont le beau rôle, avec toute la violence que cela implique parfois. Un brin érotique et charmeur, les contes rappellent la structure des contes traditionnels japonais. Ils en ont toute la tenue. Quand la nature et les cris d’animaux s’en mêlent alors c’est une poésie du vivant qui s’installe. Un parfum de liberté.
La représentation est savamment orchestrée et amuse comme ce premier conte des origines qui explique pourquoi les femmes portent souvent les hommes. Pascal Quignard a la plume fine, Marie Vialle sait l'utiliser. La femme est une princesse en début de récit mais finit vieille reine proche d’une vieille pierre qui blesse dans le conte final. Entre temps la cruauté, la jalousie, l’impatience, la colère sont venues polir des âmes humaines rongées par les passions.
Le spectateur écoute, se laisse volontiers porter par cette jolie danse verticale de mots et de gestes. Les jadis n’ont pas tous la même valeur, ce jadis-là est apaisant et séduisant. Un réel plaisir à ne pas manquer.
3 sept. - 27 sept., 20:30
salle Roland Topor
dimanche, 15:30
relâche les lundi
887 – Robert Lepage – Théâtre de la Ville

A la page du « je » me souviens, Lepage nous perd
Robert Lepage est un grand. Nul besoin de présenter l’influence de son regard scénographique sur les plateaux contemporains. Depuis ses succès historiques dont La Trilogie des dragons, ses compétences lui ont permis d’aborder une réflexion pluridisciplinaire sur l’esthétique théâtrale contemporaine qui a su largement se diffuser.
Ici, Robert Lepage se présente seul comédien sur l’immense plateau du Théâtre de la Ville. Seul, avec son immense technicité, son micro, ses télécommandes, ses écrans, la machinerie théâtrale de sa compagnie concentrée sur la réalisation d’une boîte à dimension humaine en centre scène. Pour la boîte, il s’agit de déployer selon chaque face un décor spécifique : appartement intérieur, façade d’immeuble, intérieur de bar, intérieur de taxi, écran de projection. La technique est toujours stupéfiante. Pour Robert Lepage, il s’agit de travailler sur les souvenirs. Il convoque pour cela ses souvenirs d’enfance du 887 rue Murray en confrontant cette mémoire permanente à la mémoire à court terme du comédien, sportif de la mémoire, et à la mémoire historique.
Le texte que Robert Lepage est chargé d’apprendre, est Speak White, poème de Michèle Lalonde écrit en 1968. Le poème est emblématique de la Révolution tranquille au Québec, décennie de réflexion et de construction de l’identité nationale. Les communautés anglophones, francophones et amérindiennes cherchent à trouver un nouvel équilibre. Le drapeau canadien actuel en est un de ses fruits.
Lepage s’amuse alors en croisant l’apprentissage de ce texte avec sa vie d’enfant et la vie sociale du Québec. Ses mémoires se croisent. Mais voilà. Robert Lepage ne tranche pas. Ni théâtre social, ni théâtre esthétisant, ni one man show, le JE de Lepage erre et rebondit d’un sujet à l’autre durant 2h15 sans éruption scénique. Entre récit autobiographique et sociologique, le choix timide du mi-chemin finit par appauvrir le discours et par nous perdre. La résonnance est faible, l’ennui pointe plusieurs fois le bout de son nez. Essoufflement ? Volonté de repositionner son art théâtral à davantage de simplicité ? La démarche interroge.
Les pointes d’humour, les figurines et les appartements miniatures ou grandeur nature attirent le regard et l’attention du spectateur mais ni les sujets, ni les effets ne produisent la magie théâtrale escomptée, le décor semble inadapté au volume du plateau. Et si les références au père chauffeur de taxi sont touchantes, la tirade finale attendue de Speak white ne suffit malheureusement pas à rehausser un spectacle qui appartiendra à une mémoire à court terme. Dans la salle du théâtre de la Ville, le succès ressemble davantage à un succès d’estime qu’à un succès théâtral. Décevant.
La Belle Saison

Solaire, juste, nostalgique et pourtant si contemporain, tel est le nouvel opus de Catherine Corsini. Sorti en plein été, La belle saison, tendre et lumineux, nous réchauffe le cœur.
C’est vrai, il y a Cécile de France, qui à force, devient l’égérie des lesbiennes, avec son sixième rôle d’homo au cinéma. C’est vrai, il y a la fille de… Jacques (Higelin). Tout cela aurait pu être rédhibitoire. Et pourtant, dès les premières minutes, on se laisse emporter par l’histoire de ces deux femmes qui n’avaient rien pour se rencontrer et s’aimer.
Carole (Cécile de France) est hétérosexuelle et vit en couple. Professeur d’espagnol, elle est féministe et résolument citadine. Delphine (Izïa Higelin), elle, est lesbienne, paysanne, et vit dans la ferme familiale avant de décider de monter à Paris. On est au tout début des années 1970 et les mouvements féministes –contrairement à aujourd’hui- signifient quelque chose et sont même très actifs. Les filles n’ont pas froid aux yeux ni aux mains, qu’elles mettent allègrement sur les fesses des types qui, de harceleurs, deviennent les humiliés. Carole est de celles-là et, dès leur première rencontre, Delphine en tombe amoureuse.
Histoire banale, histoire d’amour s’il en est. Mais aimer une autre femme à cette époque est encore difficile. Se battre pour les droits des femmes au fin fond des campagnes relève du délire.
Mais, au-delà de ces arguments, le film est tout sauf passéiste et, dans la deuxième partie, grâce au talent des deux comédiennes, il prend une autre dimension, toute d’ampleur et de force. Les images de lumière et de blés - comme sur l’affiche magnifique - la campagne opulente, les corps enlacés sans voyeurisme mais avec un étonnant naturel, tout cela est superbement filmé par Catherine Corsini. Ces instants de cinéma-là, ces moments cadrés serrés ou ces plans larges sur les champs, sonnent particulièrement juste.
Les séquences d’échanges entre jeunes de mondes différents, comme Carole et les jeunes paysans, ne comportent rien de trop. Quant à Noémie Lvovsky, elle incarne avec un réalisme sidérant une mère rigide qui, pourtant, s’échappe lors d’un instant magique de son carcan de paysanne rugueuse.
Le film est sorti il y a déjà un mois mais on peut encore le voir et le revoir dans de nombreuses salles. Pas d’hésitation !
Avec Cécile de France, Izïa Higelin, Noémie Lvovsky et Kevin Azaïs - Pyramide - 19 août 2015 - 1h45
Les Beaux étés

Les enfants ont repris le chemin de l’école. Les parents sont au travail. Le bénéfice des vacances est déjà bien loin. Le stress et la fatigue vont revenir avec le mauvais temps. C’est nul la rentrée ! On est déjà nostalgique du farniente estival.
Heureusement le scénariste Zidrou joue avec cette mélancolie pour sa nouvelle saga, Les Beaux Etés. Avec l’excellent dessinateur Jordi Lafebre, Zidrou convoque de doux souvenirs et l’ambiance innocente des années 70.
A cette époque, les vacances, c’était l’aventure pour toute la famille. Les parents devaient pousser leur lourde voiture dans des coins paumés mal desservis tandis que les enfants pouvaient s’émerveiller d’un rien. Les vacances de masse n’existaient pas encore ! Les campings et les voyages étaient bel et bien rustiques, avec des surprises plus ou moins heureuses.
Pierre est un dessinateur belge. Il rend ses planches en retard alors que sa femme et ses quatre enfants patientent pour partir dans le sud de la France. Au bout de trois jours d’attente, toute la famille part pour l’Ardèche sauvage…
Ils ont beau partir loin, les problèmes les suivent. Les enfants sont turbulents. Le couple pense au divorce. Une tante atteinte d’un cancer les inquiète. Mais il y a aussi des joies. Les petits plaisirs simples d’une aventure en famille et la complicité qui (re)nait au fil des kilomètres avalés.
Sardou chantait la maladie d’amour et c’est bien le mal que guette les deux auteurs, tendres et optimistes avec leurs personnages. Ca fait un bien fou et ca déconnecte d’une réalité jamais très exaltante au mois de septembre. Un moyen efficace de garder un peu la tête dans les vacances !
dargaud – 56 pages





