Point soleil !

Bizarrement on file dans les Balkans avec un ancien de Gogol Bordello et deux Israéliens. Ensemble ils montent un petit capharnaüm musical qui nous rappelle un peu les joies éthyliques de Emir Kusturica avec une touche de modernité bienvenue.

Balkan Beat Box s’aventure dans des mélanges dangereux mais totalement maîtrisés. Une sorte de reggae de l’est européen. Les gaillards se laissent aller à l’anglais par ambition mais la musique nous porte dans une douce euphorie brouillée et qui nous fait doucement dévisser.

Ce sont des musiciens pacifiques, très touchés par les tensions au Proche Orient mais leur musique est d’abord une arme de bonheur massif. C’est d’un hédonisme quasi caricatural mais ça fonctionne très bien, surtout dans notre période trouble.

Pour s’envoler un peu plus proche du soleil, qui nous manque durement ces derniers temps, Arooj Aftab semble être la personne la plus compétente. Je ne sais pas vous, mais moi je sais depuis le mois de mai ce que c’est un blocage en omega et la descente d’air polaire. J’ai cependant trouvé une source de chaleur inouïe qui fera du bien à tout le monde.

Bon le storytelling de Arooj Aftab ne va pas plaire à 31% de la population française. Fille de diplomates pakistanais, elle a grandi entre l’Arabie Saoudite et l’Asie et sa passion pour le jazz a fait fusionner un style bien à elle, d’une beauté nocturne qui la fait pourtant rayonner.

Son disque, Night Rein, est d’une beauté incroyable. C’est un éblouissement à chaque chanson, d’une douceur et d’une tendresse que l’on attend plus depuis longtemps. C’est un album qui caresse et veut juste notre bien. Autant d’empathie en musique, on est réellement surpris.

Ses nuits sont visiblement éblouissantes. Entre Ourdou et Anglais, elle nous entraîne dans un spleen scintillant. Les variations sont assez lentes. On s’enveloppe dans ses mélodies qui empruntent à la trip hop. Sa musique est un appel à la pause, à l’introspection et au calme. Night Reign serait une solution au bruit national et à la violence d’un Monde bien trop dur.

C’est ce qui amuse le duo Sages comme des Sauvages. Ils observent leur époque avec un humour inspiré et des musiques expérimentales qui nous donnent des bouffées de chaleur. Leur troisième album est toujours marqué par leur grande originalité, produite cette fois ci par Dakou, spécialiste des musique afro-cubaines.

Là encore, les petits occidentaux, arty et bobos, se dépassent pour mélanger les styles avec une vraie joie de vivre qui réjouit à chaque instant. En trente neuf minutes, le duo, Ava et Ismael, saborde les conventions avec des rythmes chauds et des paroles douces amères.

Eux aussi, se moquent des préjugés et des frontières. Ce qu’ils cherchent, c’est une musique pleine de bien être et de gaieté. Ils vont donc chercher dans leurs origines diverses mais surtout malaxent une musique bizarre et séduisante. Avec eux on voyage et on prend en pleine face un soleil sonore qui n’est que réjouissance.

Ces disques sont solaires donc indispensables quand on voit le monde grelotter et s’inquiéter de tout. Avec eux on a le droit d’espérer, danser, aimer, rêver, respirer… tout ce que ne nous donne pas vraiment le monde d’aujourd’hui!

Soleil et audace, que diable !

Bon au début c’était une chronique pour appeler le soleil à nous réchauffer les os mais depuis quelques heures, cette chronique est un peu plus militante. Car oui la musique est la meilleure porte sur le Monde. Oui la musique aide à comprendre ce qu’il se passe ailleurs. Oui, la musique aide à la démocratie.

Et on aime l’énergie de Mdou Moctar, musicien hanté en permanence par Jimi Hendrix et sa rage positive. Son nouvel album a tout de l’œuvre rock’n’roll qui ne veut pas être simplement exotique. Les riffs sont surpuissants et dépassent toutes les limites.

Le Nigérien ne prend pas l’auditeur avec des pincettes. Il impose des choix qui bousculent. On savait que le Sahel pouvait inspirer les musiciens mais il sort toujours d'une colère saine et électrique.

Funeral for Justice est engageant et engagé. Il mélange la tradition avec la virtuosité. Mdou Moctar est un guitar hero. Et n’imite pas les conventions occidentales. Avec sa culture touareg, il renforce l’idée d’un rock ultime, ancré dans la réalité et très présent. Parce que désormais, si ça ne plait pas à tout le monde, on peut se remplir de toutes les cultures, de toutes les qualités de chacun à travers la planète et cela donne un album irréel, politique et qui met les pieds dans le plat.

On retrouve cette vivacité d’esprit chez le belgo-congolais Baloji. Rappeur talentueux, il est devenu cinéaste, l’année dernière avec Augure, film étrange. Il sort désormais un album autour du film. Comme le film s'articule autour de quatre personnages, l’album s’inspire des protagonistes qui montrent toute la richesse de la diversité culturelle. L’album prend ses repères autour d’un impétueux rap et la rumba congolaise.

Mais l’ambition est tout autre. Les musiques enroulent différents styles pour arriver à une vraie sorcellerie sonore (le film parle justement de sorcellerie) qui se révèle fascinant. Baloji et tous ses invités enchaînent trente six morceaux qui peuvent être efficaces ou ésotériques.

Il caresse puis cogne. L’artiste rassemble avec une aisance saisissante tout ce qui nourrit ses doutes et ses joies. La création enveloppe le projet : c’est peut être un album copieux mais il impose un type à l’aise dans son époque, conscient des dangers et heureux de célébrer son temps, ses envies et ses combats.

Lass joue sur un tout autre registre mais sa musique est aussi consciente du Monde qui l’entoure. Passeport est un album lumineux. Le Sénégalais a bien l’envie de nous faire danser mais il s’impose une introspection qui relève de l’exaltation et le plaisir.

A ce moment où les frontières semblent à nouveau se dessiner dangereusement, son style est une bouffée d’air et une preuve que l’on a le droit de ne pas être qu’une figure figée dans un académisme ou des poncifs réducteurs.

Passeport est justement un disque qui s’autorise à rire, pleurer et prendre tout ce qu’il y a de bon à droite et à gauche. Lass, marqué par sa rencontre avec le groupe Synapson, jongle avec les sonorités joyeuses et entraînantes. Ça n'empêche pas un constat un peu amer mais la musique se roule dans un optimisme que l’on ne connaît plus, y compris dans la production pop.

Alors oui, ces trois albums soulignent que l’on est fait de plein de petites choses, venues d’ici ou d’ailleurs Et que c’est une grande qualité. Une vraie preuve d’humanité et un appel à l’audace… 

La disparition de Chandra Levy, Hélène Coutard, 10/18 Society

Le 1er mai 2001 Chandra Lévy disparait à Washington D.C. A l'été 2001, après l'affaire Clinton/Lewinsky et en attendant les attentats du 11 septembre, les journaux américains n'ont rien de mieux à se mettre sous la dent que cette histoire de disparition inquiétante d'une jeune femme, stagiaire dans la capitale, et qui avait une aventure secrète avec un député quinquagénaire et marié.

"Voilà donc atteint le point Godwin de toute enquête criminelle incluant une liaison illicite: et si Chandra était morte dans un jeu sexuel qui aurait mal tourné ?" (page 79)

La découverte du corps de Chandra dans une forêt, un an après sa disparition, n'apportera pas de réponse à cette question. Il faut dire que - contrairement à Hélène Coutard, l'autrice - la police de Washington DC a totalement bâclé son enquête.

Comme c'est toujours le cas avec la collection True Crime de 10/18 Society, le travail journalistique est fouillé et le livre élargit le propos en évoquant les répercussions du crime sur la société américaine, ou ce qu'il dit d'elle.

"Chandra, malgré sa liaison exceptionnelle avec un député, est devenue au moment de sa disparition la girl next door de l'Amérique, l'amie de la fac, la voisine, la jeune collègue... On l'a décrite - surtout avant la révélation de la liaison - comme une jeune femme drôle, passionnée, révoltée contre l'injustice et promise à un brillant avenir. On a dit d'elle qu'elle était sérieuse, prudente, bien élevée. On a parlé de ses études, de sa future carrière. Des caractéristiques correspondant aux descriptions généralement associées aux femmes blanches disparues, vues comme les sœurs, les filles, les mères de quelqu'un. A contrario, quand une femme racisée disparait aux États-Unis, l'accent est surtout mis sur les dysfonctionnements de sa vie ayant pu entrainer un drame et rarement sur ses réussites." (page 195)
"En 2001, l'année où Chandra Levy a disparu, deux cent trente et un meurtres et cent quatre-vingt-un viols ont été commis à DC. Aucun autre fait divers n'a été commenté." (page 196)

L'autrice raconte bien l'histoire, elle ménage le suspense et met en scène des rebondissements qui nous tiennent en haleine. Le bouquin se lit donc très vite, si ce n'est d'une traite.

Malheureusement (!!! attention spoiler alert !!!), comme on n'a jamais retrouvé l'assassin de Chandra Levy (si tant est qu'elle ait été tuée...), il m'a un peu manqué un bon gros tueur psychopathe qui aurait apporté plus de saveur au récit.

Parution le 06 juin 2024
10/18 Collection Society
224 pages | 8€

J’ai des doutes, François Morel, La Scala Paris

(c) M_Toussaint

"Vous voudriez que je fasse comme ceux qui n'ont rien à dire et qui le gardent pour eux ? Et bien non moi quand je n'ai rien à dire je veux qu'on le sache." Oh qu'ils sont nombreux ceux du 2eme groupe…

Je ne trouve pas toujours les mots et ne manie pas la langue française comme Devos (et Morel), mais voici mes notes sur le spectacle "J'ai des doutes" de et avec François Morel à La Scala (de Paris… au cas où on en douterait).

Je me suis surprise à (re)découvrir les textes de Raymond Devos, mais aussi le comédien François Morel. 

Pour moi en bonne "Millenial" de 1990, Devos était un Monsieur un peu costaud qui faisait des blagues que je ne comprenais pas toujours et Morel était un des fameux Deschiens. Les deux faisaient beaucoup rire mon père Boomer et mon frère Gen X et, aujourd'hui, je comprends mieux pourquoi.

Je n'oublie pas Antoine Sahler, l'attachant acolyte de Morel sur scène, musicien mais pas que (loin de là).

Le duo affiche une belle alchimie, mais il faut aussi souligner le sacré travail de scénographie qui accompagne le spectacle. La subtilité des textes de Devos, les silences, le côté clownesque des comédiens et les interludes musicales tombent justes.

Morel s'approprie Devos et y met sa patte. On rit discrètement mais, étonnement, ça change puisque l'on troque l'actuel combo punchlines/stand-up 5 x 10 minutes contre les fines tirades de Devos : un classique intemporel finalement. Parfois ça va vite, parfois c'est long, mais on ne s'ennuie pas et on se laisse porter par le tout.

Un hommage, de l'absurde, de la musique, de la poésie : tous les ingrédients pour passer un beau moment et des mots qui, surtout lorsque nous entendons la voix de Devos, nous vont droit au cœur. 

Pour moi, tout en tombant dans le jeu de mots facile, "pas de doute" : ce spectacle est un petit bonbon de rire et de poésie avec un effet Madeleine de Proust.

Jusqu'au 23 juin 2024
La Scala Paris
Durée 1h30
de 15€ à 52 €

Quelques highlights :
Le clou du spectacle 
La truite/Télérama et les caniches du lac des cygnes 
La poésie de la marionnette
les extraits de Radioscopie
Rien 
Chien
Bach 
Tirade du bonsaï grain de riz
Voisins dessus dessous

Chère insaisissable, Sophie Tellier, Jean-Luc Revol, Lucernaire

Il y a longtemps et par hasard, j’ai découvert le monde des « demi-mondaines », des courtisanes ou encore des grandes horizontales. D’abord par des livres, puis des expositions. J’avançais dans le temps, de Marie Duplessis à Valtesse de la Bigne. Cette dernière initiera plus tard Liane de Pougy aux plaisirs tarifés, mais aussi à l’amour entre femmes. Belle, élégante, intelligente, Liane (de son vrai nom Anne-Marie Chassaigne), va devenir l’un des personnages incontournables de la Belle Époque. Des dizaines d’hommes vont en être fous et se ruiner pour elle. A la même époque, l’Amazone de Rémy de Gourmont (Natalie Barney), Émilienne d’Alençon et tant d’autres seront subjuguées par la jeune femme. Voire plus. Particulièrement Natalie Barney, pour laquelle Liane de Pougy a écrit Idylle Saphique, ouvrage évidemment scandaleux, car on est au tout début du XXe siècle. Danseuse, courtisane, femme d’esprit, chanteuse, écrivain, Liane de Pougy aimait profondément la liberté. Sa liberté, fait rare à l’époque. Anti conformiste, elle aura eu mille vies, avant de finir son existence pieusement sous le nom de… sœur Anne-Marie de la Pénitence !

Il est étonnant que ce personnage n’ait jusqu’à présent jamais ou presque intéressé le cinéma et le théâtre. Mais c’est chose faite désormais grâce à Sophie Tellier, remarquable dans le personnage de la divine Liane.

Quel parcours que celui de Sophie ! D’abord danseuse avec Roland Petit, elle se forme ensuite au chant lyrique et à l’art dramatique. La voici chorégraphe associée de Mylène Farmer pendant six ans, et bien d’autres la solliciteront par la suite pour ses multiples talents, dont la liste est longue : coach, chanteuse, auteure, metteur en scène, actrice. Elle a d’ailleurs reçu le prix Alterpublising en 2019 pour Chère insaississable.

Dès le début de ce spectacle musical, les expressions, les tenues, les chansons, les mots, tout nous rapproche de la grande horizontale. C’est ainsi qu’on l’imagine. Il y a peu de traces de Liane de Pougy aujourd’hui, à l’exception de photos et d’un petit film restauré de 1906, Aladin ou la lampe merveilleuse.

Mais fermons plutôt les yeux, écoutons Sophie nous parler en imitant parfois Liane. Écoutons Sophie nous raconter l’histoire de la courtisane. Le silence se fait.

Puis regardons-la se mouvoir, danser, s’asseoir avec une réelle sensualité. S’étendre voluptueusement sur une méridienne. Faire d’une simple robe, d’un boa jeté négligemment, une jolie petite scène. Écoutons-la encore une fois. Elle chante les Sœurs Etienne, André Hornez, puis ose un pas dans le temps avec Boris Vian, avant de choisir notre époque, de Gainsbourg à Jean Ferrat et Juliette. Elle s’empare de ces voix de façon juste et agréable, convaincante. Son comparse, Djahîz Gil, l’accompagne au piano et l’on sent entre eux une réelle complicité.

Sophie a une vraie présence scénique. On se regarde, assis dans nos fauteuils, sans un bruit, l’on écoute ces mots d’avant et l’on rit. Ah, quand elle imite Missy ou plutôt « Max », la maîtresse de Colette, c’est si drôle ! L’humour est très présent dans ce spectacle.

Interrogée sur sa vie, Liane de Pougy avait un jour déclaré :
« Ce n'est pas moi que je vends, c'est du rêve ».

A la question : « Pourquoi Liane de Pougy ? » Sophie Tellier répond : « J'ai choisi Liane parce que j'ai ressenti beaucoup de correspondances entre son parcours de femme et le mien. Il m'a semblé que beaucoup de femmes pouvaient s'y retrouver, et qu'il y avait toujours un écho avec notre société actuelle... Les espoirs, les illusions, les désillusions d'une vie de femme. Et la vie des femmes m'importe. »

Souhaitons-lui de faire vibrer encore de nombreux hommes et… beaucoup de femmes.

Jusqu’au 30 juin 2024
Du mardi au samedi à 21h, dimanche 17h30
Théâtre du Lucernaire - 53, rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris
Durée : 1H20
Tarifs : 30€ / 25€ / 15 €/ 10 €

Lorsque l’enfant parait, André Roussin, Michel Fau, Montansier Versailles

(c) marcel_hartmann

Charles Jacquet (Michel Fau), la petite soixantaine bedonnante, est fier de lui : Sous-Secrétaire d’État à la Famille, il vient de faire adopter la fermeture des maisons closes et d'alourdir les peines frappant l'avortement.
Problème : une avalanche de bébés va lui tomber dessus en rentrant chez lui, après sa journée de travail. Son fils attend un enfant hors mariage et sa femme, Olympe (Catherine Frot), est enceinte. Il se passerait bien de ces grossesses qui viennent compliquer sa vie et télescoper la morale qu'il revendique.

"Je t'ai fait un enfant ? A ton âge, ça n'est pas sérieux !"

En parlant d'âge, et sans vouloir être désobligeant, il y a quand-même un côté surréaliste à confier le rôle d'un personnage censé avoir la quarantaine à une comédienne qui, à la ville, a près de 70 ans. Malheureusement, Michel Fau (qui signe la mise en scène) n'utilise pas ce décalage pour en faire quelque chose de comique ; il fait comme si de rien n'était et signe, d'une manière générale, une mise en scène classique au possible, aussi plate et prévisible que le texte de la pièce.

Mais qu'est-ce qui a pris à Michel Fau de monter cette comédie qui aurait pu s'appeler Retour vers le futur tant on se croirait revenu dans les années 1950 ?! Le texte écrit en 1951 par André Roussin (qui deviendra Académicien en 1973) est terriblement bourgeois et daté, ce qui plait manifestement à un certain public qui y trouve toujours son compte, même au XXIème siècle.

En ce 29 mai 2024 au Théâtre Montansier de Versailles, les spectateurs grisonnants et bourgeois sont venus voir des célébrités. C'est un bon public, c'est-à-dire un public indulgent et conquis d'avance (Michel Fau est d'ailleurs applaudi avant même d'avoir prononcé un mot). Il faut dire que ce soir, le Bourgeois et sa bourgeoise ne seront pas choqués, on les brocardera très gentiment avec un humour de bon ton légèrement suranné. Cela donne ce genre de répliques:

  • (à propos d'une femme enceinte) "J'espère qu'elle ne couve rien."
  • (au téléphone avec la grand-mère qui entend mal) "Son voyage tombe à l'eau. Non, je dis: son voyage tombe à l'eau. Allo ?"
  • à chaque évocation d'un couple qui attend un enfant : "Mais comment ont-ils fait?!" (C'est le running gag de la pièce...)

Les gags sont pathétiques, les quiproquos et le dénouement se voient arriver à des kilomètres et la pièce n'a aucun rythme. Cela fait bientôt deux ans qu'ils tournent et, manifestement, ils sont tous fatigués de jouer cette histoire qu'ils récitent presque mécaniquement. La mollesse des comédiens est renforcée par un décor en entonnoir qui réduit l'espace scénique à quelques mètres carrés et leur interdit presque de bouger. Michel Fau n'a même plus la force de cabotiner, et seule Catherine Frot a parfois quelques sursauts d'énergie. Et je ne vous parle même pas des seconds rôles...

Pour tout dire, je n'ai pas ri une seule fois en deux heures et j'ai eu l'impression de passer la soirée avec Édouard Balladur. Mais ce qui m'a troublé, c'est que dans la salle, tout le monde semblait s'amuser, à l'exception notable de ma sœur et de moi qui avons ce soir-là tenu le rôle des deux vieux du Muppet Show. Les seuls qui avaient l'air de s'emmerder autant que nous deux, c'étaient les comédiens !

Jusqu'au 1er juin 2024
Théâtre Montansier Versailles
de 15€ à 39€

De André Roussin, mise en scène Michel Fau assisté de Quentin Amiot
Décor Citronelle Dufay, costumes David Belugou, lumières Antoine Le Cointe
avec Catherine Frot, Michel Fau, Agathe Bonitzer ou Laure-Lucile Simon, Quentin Dolmaire ou Baptiste Gonthier, Hélène Babu ou Anne-Guersande Ledoux, Sanda Codreanu, Maxime Lombard

La planète des singes : le nouveau royaume, Wes Ball, 20th Century Fox

Des générations après la dernière trilogie et son héros simiesque César, les singes continuent d’être un miroir étonnant de nos sociétés et nous rappellent que l’on est bien peu de choses dans le grand tout du blockbuster mais aussi de la vie…

C’est ce qu’on aime dans La Planète des Singes : cette science-fiction intelligente qui fait le point sur la prétention des êtres humains et sur leur véritable place dans le Monde. Le Nouveau Royaume continue de nous questionner, un peu à la manière d’Avatar, avec de l’action mais aussi un classicisme presque désuet.

C’est ce qui surprend dans la première partie du film. C’est un gros blockbuster hollywoodien. Les images nous impressionnent. Les effets spéciaux sont clairement saisissants. La caméra virevolte autour de singes de plus en plus agiles. Et pourtant le réalisateur Wes Ball (qui nous avait perdu agréablement dans la trilogie du Labyrinthe) prend son temps. Il installe lentement son héros, Noa, primate qui deviendra petit-à-petit un vrai héros. Le film ressemble presque à un western avec les figures imposées.

Le film devient ensuite un récit initiatique. Il se refuse au second degré trop facile. C’est un film assez sérieux et on s’étonne de voir un film qui ne veut pas nous plonger dans un simple plaisir régressif. C’est la vraie qualité de toute la saga, occupée à s’adresser, avec plus ou moins de bonheur, à notre intelligence.

Le film a donc toujours cette idée d’être un objet politique, désenchanté et contemporain. Hélas, Wes Ball se laisse aller à une œuvre trop remplie, avec trop d’envies et trop de moments inutiles. Après l’apocalypse, on aurait presque aimé un film plus direct et plus sec.

Mais ce nouvel épisode, selon son succès, devrait être le premier d’une nouvelle trilogie. Ça aussi, cela se voit un peu trop. Les intentions sont bonnes mais le destin de Noa est parfois broyé par les effets spectaculaires et des scènes d’action étirées jusqu’à l’ennui.

Il ne faut pas bouder son plaisir, la Planète des Singes montre qu’Hollywood ne veut pas seulement nous abrutir. 

Au cinéma le 08 mai 2024
avec Owen Teague, Freya Allan, Peter Macon et William H Macy -
20th Century Fox
2h25

Mad Max Furiosa, George Miller, Warner Bros

Du sable, de l’essence et de la furie en pagaille, George Miller continue de confondre tragédie et film d’action avec un nouveau volet de la saga Mad Max, déjanté, intrigant et ridicule aussi.

Il a bientôt 80 ans mais George Miller continue de jouer aux petites voitures et de provoquer des accidents. A sa manière si pétaradante. Le cinéaste n’est pas toujours facile à suivre. Ses choix de films sont déconcertants mais quand il se replonge dans l’univers déglingué de Mad Max, il continue de nous surprendre.

Neuf ans après Fury Road, le revoilà avec une nouvelle odyssée mécanique, centrée cette fois-ci sur Furiosa, personnage interprété d’abord par une charismatique Charlize Teron. Ce nouveau film raconte sa jeunesse et son goût insatiable pour la vengeance.

Encore une fois, cela ressemble à un gros blockbuster décérébré avec des personnages grimaçants, des bruits de moteurs assourdissants et de monstrueuses poursuites. Tout le film est d’ailleurs imaginé comme une immense fuite en avant autour d’un enfant traumatisé qui deviendra une guerrière absolue.

Avec elle, on assiste à des cascades folles et des idées de bastons complètement folles. Jusqu’à la folie. La réalisation est savoureuse, redoublant d’énergie pour nous mettre au cœur de l’action. Miller invente des séquences complètement dingues grâce à une grammaire cinématographique qui rend lisible une vraie folie visuelle et parfois morale.

Car George Miller n’est pas qu’un spécialiste de la cascade chromée, c’est un type qui s’interroge sur le besoin d’archétypes et la construction des mythes et des légendes. Furiosa serait une tragédie grotesque, un peu longue, mais véritablement sincère.

Le film est un peu à l’image de Dementus, le grand vilain de l’histoire, joué par un Chris Hemsworth déchaîné, derrière son faux nez tout aussi grossier. Il est à la fois grotesque et fascinant. Bavard, ce personnage nous met dans un vrai inconfort, clairement voulu par le réalisateur, ravi de ne pas nous ménager, au-delà de la violence appuyée qui fait le style de Mad Max. Les hommes ici sont des bouffons affreux, de grands enfants tristes, des pantins face à des destins trop grands pour eux. Reste la figure iconique de Furiosa, silencieuse et mortelle.

Au bout de deux heures et demi, le spectateur sort déboussolé. La virtuosité y est pour beaucoup mais pas seulement… c’est tout le charme et le plaisir du cinéma de George Miller, auteur vraiment à part

Au cinéma le 22 mai 2024
avec Anya Taylor Joy, Chris Hemsworth, Lachy Hulme et Tom Burke
Warner Bros
2h28

Claire Chazal, Ma bibliothèque idéale, Théâtre de Poche

Sebastien Toubon
(c) Sebastien Toubon

On a tous quelques personnes qui ont marqué notre jeunesse. Pour moi, alors jeune journaliste, ce fut surtout Claire Chazal. J’aimais sa façon de se tenir sur son siège, de regarder « droit devant » la caméra. Et quelle douceur lorsqu’elle évoquait de sa voix calme et précise le monde qui va ou ne va pas.

Pour nombre de mes collègues, elle était trop classique. Ils faisaient la moue, regrettant ses prédécesseurs, en particulier Mourousi et Augry. Certes, elle n’avait pas leur folle impertinence et, si j’étais une de leurs fans,  j’aimais Claire Chazal.

Je l’avais devinée travailleuse acharnée. Avec un père ajusteur devenu énarque, et d’une mère professeure de lettres après avoir été institutrice, ça semblait logique.

Oui, Claire Chazal est travailleuse, de la danse classique à des études brillantes, et enfin, le journalisme : économie, grand reportage, culture, rien ne lui échappe.

Et la voici aujourd’hui au Théâtre de Poche-Montparnasse. Philippe Tesson, l’ex-patron du lieu et ami, lui avait proposé de monter sur scène et c’est sa fille qui l’a à nouveau évoqué.

Juste avant le spectacle, j’étais un peu perplexe : comment la « dame du petit écran » serait-elle en lectrice ? Élégante, dans un magnifique décor de bibliothèque, elle se déplace de l’échelle au bureau. Et je retrouve sa voix, son visage, le sourire en plus.

Le choix de grands auteurs - Stefan Zweig, Romain Gary, Charlotte Delbo - ne peut que nous transporter. Le malheur, la violence, la haine et la mort sont omniprésents dans ces textes bouleversants. Chacun à sa manière, et surtout, surtout, Aucun de nous ne reviendra. La voix de Claire Chazal nous emporte et l’on ne peut retenir nos larmes.

Jean Echenoz et Christian Bobin apportent une note moins lourde, surtout le second avec sa poésie si puissante et méditative.

Quand donc Claire Chazal reviendra-t-elle lire des auteurs aussi grands que ceux-là ?

Mai 2024
Théâtre de Poche Montparnasse
Textes choisis et présentés par Claire Chazal
Durée : 1H
Tous les lundis à 21H 
Tarifs : 32€ / 25€ / - 26 ans 10€

La peine, la tranquillité et l’espoir en trois disques

Le petit monde du rock indépendant est en deuil : le grand Steve Albini est mort à l’âge de 61 ans. Artiste discret, ce joyeux aventurier du son a révolutionné le rock en 1990 et mis en place un style unique en son genre.

Le grunge correspond à une furieuse époque pour le rock indépendant, mais le destin a joué de mauvais tours à de nombreuses étoiles filantes du genre. On ne va pas les énumérer : cela fait trop de peine.

Et forcément le nom de Steve Albini qui complète le triste tableau, ça nous rappelle cette période heureuse où l’électricité passait dans toutes les angoisses existentielles de quelques chanteurs de Seattle et d’ailleurs. L’ingénieur et le producteur Steve Albini était le seul à si bien maîtriser ce courant alternatif.

Et cela s’entend dans le dernier album de Shellac, son petit groupe rien qu’à lui. Une sorte de rock totalement décharné mais organique. To all trains fonce à cent à l’heure et ne nous laisse pas respirer avec un trio assez classique dans la forme.

On redécouvre cette forme d’urgence qui faisait le charme adolescent du rock des années 90. Tout y est agressif mais particulièrement lyrique. Albini a souvent monté et démonté des groupes. Celui-ci est un idéal. Une basse. Une guitare et une batterie. Et du bruit. Bien construit mais qui commente encore et encore les troubles et le goût de l’expérimentation. Comme toujours avec les productions de Steve Albini, c’est assez captivant et ce dernier album est une sacrée dose d’énergie qui nous fait oublier le vide que l’ingénieur du son va laisser.

Mais il y a encore quelques vestiges du grunge et le plus célèbre d’entre eux, Pearl Jam, continue de tracer sa route avec plus ou moins d’inspirations. Dark Matter est nettement plus réussi que le précèdent, sacrifié en pleine crise du covid.

Depuis l’album Ten, le groupe est devenu une véritable institution américaine. Leurs concerts sont légendaires et le groupe n’a plus grand-chose à prouver. Leurs derniers efforts n’étaient que des excuses pour des tournées rondement menées.

Mais le style si sincère du groupe a perduré. On est tout de même touchés par certains morceaux de ce douzième album. L’ego du chanteur Eddie Vedder s’est gonflé sur un album solo qui date d’un an : Pearl Jam n’a jamais autant ressemblé à un vrai groupe. Et on se surprend à redécouvrir les guitares héroïques du groupe. Stone Gossard soutient un Mike McCready requinqué et en grande forme. Jeff Ament retrouve le goût des entourloupes rythmiques. Et Matt Cameron tambourine comme à l’époque de Soundgarden. On voyage effectivement sur la planète rock. On est mis sur orbite. On ne va pas bouder son plaisir.

Mais nous sommes loin de la philosophie Steve Albini. Pour la sécheresse de ton et le coup de folie, il faut traverser l’Atlantique et découvrir les très décalés Big Special sortis de terres ravagés d’Angleterre. Leur premier disque Postindustrial homtown blues est fait d’une ivresse et d’une rage que l’on entend peu.

Des pubs anglais, aux matins pluvieux en passant par les lectures de Bukowski ou Kerouac, le batteur et le chanteur ont ramassé toute la misère et sa beauté pour la confondre sur des morceaux déconstruits mais qui impressionnent par l’énergie.

Dans l’urgence, le duo met tout dans ces 45 minutes de musique intense, inspiré par le rap, le punk et plein d’autres choses qui vont apparaître petit-à-petit au fil des écoutes. C’est de la poésie barbare. Le duo rend hommage aux ouvriers de Birmingham avec un minimalisme qui nous va droit au cœur. Leur œuvre au noir illumine un monde un peu trop propre. Cela aurait certainement plus au regretté Steve Albini. La peine et l’espoir : deux sentiments qui nous rendent si vivants. 

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