Les disques : drôles d’endroit pour une rencontre (Marc Nammour & Loic Antoine, Jonathan Benisty, Michel Nkouaga, Gilles Ivanez)

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Trois choix tout en nuance : Wendy Eisenberg, Shabaka, Mitski


Une jolie guitare sèche. Des notes nuancées. Une simplicité que l’on entend plus. Puis une voix. féminine. Courte mais aventureuse. Les phrases sont espiègles. Le ton est léger. Des cordes viennent se coller à la jovialité de la chanson. Comment allez vous aujourd’hui ? Très bien quand quelqu’un vous prend par la main (ou plutôt les oreilles) et vous demande de vous détendre et de voir les choses autrement.
Wendy Eisenberg fait très bien cela avec une économie de moyens. Elle nous charme avec sa première chanson puis la seconde est tout légèrement un peu plus agressive. Il faut dire que la jeune femme en a gros sur le cœur. Elle partage. Il y a beaucoup de nostalgie dans sa voix et sa guitare se veut l’expression du temps qui passe, des vies qui doivent s’improviser et des amours toujours volatiles et douloureux.
C’est une écriture assez romanesque qu’elle nous propose. Les instruments sont utilisés avec une subtilité qui ressemble à une véritable mise en scène. Il y a vraiment quelque chose de théâtral dans cet album à l’humilité très appréciable, comme une confession d’ami de longue date.

On trouve aussi un lien très fort lorsque l’on écoute le dernier album de Shabaka. Ce monsieur joue du saxo et le son nous traverse dès les premières notes de Of the Earth. Le saxo sera notre guide dans une œuvre de jazz, très libre sans être difficile d’accès.
C’est ce que l’on peut reprocher au jazz : être élitiste. Ici, ça sort comme si cela venait de la rue ou de la campagne. Les instruments à vent nous poussent vers la liberté. De ton ! Les compositions sont contemporaines, se diluent dans les genres.
Pourtant dans l’agitation, se devine une invitation à la méditation. La radicalité peut se faire encore une fois dans les nuances. Les flûtes et le saxo sont des compagnons bienveillants qui effectivement nous proposent d’observer les choses sur Terre ou en l’air de façon différente.

Autre instrument à nous transcender: l’accordéon. On l’entend dans le premier titre de l’album Nothing’s about to happen to Me de la chanteuse Mitski. Elle nous chante l’Amérique mais à sa manière. Assez baroque. Totalement surprenant. L’accordéon fait entrer ses amis pour un petit concerto qui va devenir la porte d’entrée sur un album farfelu et terriblement humain.
Voilà une artiste qui ne veut pas se laisser aller à la facilité. On pense même à la Aimee Mann lorsqu’elle faisait des musiques pour les films de Paul Thomas Anderson. C’est un style americana fait de briques et de (b)rock !
L’artiste n’a pas peur de se triturer l’âme, le corps et l’esprit pour sortir des couplets qui ne ressemblent jamais au suivant. C’est un disque polymorphe qui ne veut pas s’arrêter à un standard et surtout dépeint la personnalité de la chanteuse. C’est plus complexe qu’il n’y paraît. Le disque s’échappe. Nous prend par la main. Les œuvres nous surprennent. De la nuance, bordel, de la nuance.
Ça nous fait tellement de bien !
« Leonora Carrington », Musée du Luxembourg

Comme la Brésilienne Tarsila do Amaral (1886-1973), que le musée du Luxembourg a fait redécouvrir aux Parisiens l’année dernière, Leonora Carrington (1917-2011) est une femme artiste du XXe siècle, peu connue en France et pourtant aussi célèbre que Frida Kahlo (1907-1954) au Mexique, où elle a passé l’essentiel de sa vie.
Née en Angleterre en 1917 dans une famille de la grande bourgeoisie, Leonora, après une formation artistique à Londres et à Florence, puis un passage dans le sud de la France en 1937, en Espagne et à New-York pendant la Seconde Guerre mondiale, s’installe durablement au Mexique à partir de 1942. Peintre, sculptrice et écrivaine, elle s’exprimait et écrivait indifféremment en anglais, en français et en espagnol.
Les trois premières sections du parcours sont chronologiques, depuis l’enfance de Leonora jusqu’à son départ pour le Mexique, tandis que les trois suivantes explorent les thèmes complexes de son œuvre, nourrie de traditions ésotériques et spirituelles telles que la mythologie, l’alchimie, l’astrologie, le tarot ou encore le bouddhisme. Le parcours se déploie dans un vaste espace ouvert et lumineux, aux panneaux couverts de couleurs vives – jaunes, rouges et bleus.
Son enfance dans les manoirs familiaux, bercée par les légendes celtiques que lui racontait sa mère d’origine irlandaise et son opposition à un père autoritaire et aux règles des pensionnats anglais, ont forgé son caractère à la fois rêveur et rebelle.
Toute petite, elle invente déjà un monde peuplé d’animaux fantastiques. La richesse de son imagination et sa sensibilité précoce aux mythes féminins est déjà perceptible dans une série d’aquarelles à l’esthétique symboliste, à la fois étranges et raffinées, intitulée Sisters of the Moon ; elle y fait preuve d’une remarquable maîtrise technique en dépit de son jeune âge – quinze ans seulement.

En 1936, elle est impressionnée par l’exposition surréaliste de Londres ; sa rencontre l’année suivante avec Max Ernst, de vingt-six ans son aîné, marque le début de son émancipation à la fois personnelle et artistique. Ils fréquentent alors le cercle d’André Breton et se lient d’amitié avec Roland Penrose et Lee Miller, Paul et Nush Éluard, Man Ray et Ady Fidelin.
L’idylle avec Max Ernst, dont elle se considère comme l’égale et non la muse, dure jusqu’à l’arrestation de ce dernier par les autorités françaises en septembre 1939 ; lors de sa fuite en Espagne en 1940, Leonora est violée par des soldats franquistes et, à la suite d’une crise psychotique, internée à la demande de son père dans une clinique psychiatrique de Santander pendant plusieurs mois.
Quelques objets peints de créatures chimériques provenant de la maison de Saint-Martin d’Ardèche que le couple rénova et décora sont exposés, mais surtout des œuvres témoignant du traumatisme subi par Leonora et de sa rupture avec Ernst. Certains motifs y sont récurrents, en particulier le cheval, symbole de liberté et d’érotisme, devenu cheval à bascule dans le très sombre Garden Bedroom (1941).

La troisième section évoque les premières années de Leonora au Mexique, l’expérience du déracinement mais aussi celle de la fondation d’une famille, avec des œuvres oniriques émouvantes, dont la technique (tempera ou huile sur panneau), le format (prédelles) et le traitement de la perspective révèlent l’influence des Primitifs italiens (XIIIe-XVe siècles). Le panneau intitulé Les Éléments ou Les Émigrants (1946) semble raconter, sur plusieurs registres, la migration d’une foule sur les chemins glacés de l’exil, tandis qu’un personnage drapé de blanc sorti de terre, au premier plan, apporte le feu de la vie.

Les trois sections suivantes explorent les thèmes qui traversent l’œuvre de l’artiste tout au long de sa vie au Mexique (elle y meurt en 2011) : le voyage intérieur vers l’éveil de la conscience, l’initiation aux sciences occultes (alchimie, magie, astrologie, tarot – de très belles cartes sont présentées, en vidéo –, spiritisme…) et les révélations qu’elles promettent, le lien entre alchimie ou sorcellerie, et cuisine.
Ses œuvres se peuplent alors de créatures et de symboles de plus en plus étranges et complexes, nourris de multiples influences imbriquées. Inutile de chercher à les déchiffrer et à leur donner un sens, puisque l’artiste les a délibérément obscurcies, souhaitant qu’elles demeurent mystérieuses et déroutantes pour les non-initiés. Abandonnant la lecture des cartels qui tentent de donner quelques clés de lecture, on peut simplement se laisser imprégner et même ensorceler par la magie et l’antique sagesse qui s’en dégagent.
La toile Las Tentaciones de San Antonio (1945) devait être une version surréaliste du sujet biblique destinée à figurer dans le film américain Bel-Ami (1947), à l’issue d’un concours entre dix artistes. À la différence des monstres marins effrayants représentés par Max Ernst, finaliste du concours, Leonora peint, dans un style à la fois précis et sobre, un paisible paysage inspiré des œuvres de Jérôme Bosch, probablement le désert égyptien, bordé par le Nil ; dominant les petits personnages aux vêtements colorés qui s’activent autour de lui, Saint-Antoine est un ermite frêle mais majestueux, dont les trois visages expriment détachement et sérénité, son fidèle cochon assoupi à ses pieds.

À la fin du parcours, plusieurs scènes de « cuisine alchimique » sont plongées dans un rouge profond et lumineux réellement fascinant. Les personnages fabuleux et inquiétants qui évoluent dans Grandmother Moodhead’s Aromatic Kitchen (1975), notamment l’oie blanche géante, contrastent violemment avec ce fond rougeoyant. Quelques sculptures en bois sont aussi exposées, notamment Bird Woman and her egg, une pièce articulée d’une grande délicatesse réalisée en collaboration avec le sculpteur José Horna. Cette œuvre rappelle encore le profond respect que l’artiste portait au monde animal, qui fut pour elle une infinie source d’inspiration et auquel elle conférait une dignité égale à celle des êtres humains.

jusqu’au 19 juillet 2026
TR 10€ | TP 14€
Musée du Luxembourg, Paris VIème
Projet Dernière chance, Phil Lord, Chris Miller, MGM Sony


L’optimisme comme moteur d’un film ? Vous connaissez le monde cynique dans lequel on vit? Comment un énorme blockbuster peut-il se permettre cela ?
Le film de Phil Lord et Chris Miller est un gros carton. Pourquoi ? Parce qu’il est à contre-courant. La science-fiction est par nature un peu dépressive. Ici, elle rayonne de joie, d’humour et d'intelligence. Il y a quelqu’un à la Maison blanche qui devrait s’étrangler devant les valeurs défendues par Le Projet dernière chance.
Le film est tiré d’un bouquin écrit par le gars qui a imaginé Seul sur Mars. Le jeu des 7 différences est simplement incroyable. Mais ce qu’il en sort, c’est ce mouvement humaniste : l’intelligence est ce qui peut nous sauver. La logique. L’observation. Le partage. Comme le film de Ridley Scott avec Matt Damon, l’essentiel du propos se concentre sur cette fête que peut être la survie mais surtout la raison et la pensée.
Notre nouvel astronaute se réveille dans un vaisseau. Au milieu de nulle part. Les deux autres spationautes sont morts. Il ne se souvient de rien. Il sait plein de choses mais ne comprend pas pourquoi il est au fin fond d’une galaxie, en face d’un soleil qui n’est pas le nôtre.
Les souvenirs reviennent doucement : notre soleil est attaqué par une bactérie. Il va s’éteindre et Grace, parce que c’est son nom, comprend qu’il est le biologiste qui doit sauver la Terre. Panique, il est seul et perdu. Ouf, il va rencontrer un extra terrestre… seul et perdu lui aussi.
C’est naïf. C’est tendre. C’est totalement désarmant. Lord et Miller sont des habitués : Tempêtes de boulettes géantes et sa suite, Lego, 21 JumpStreet, les Spider Man version Miles Morales. A chaque fois, de la culture légère et un traitement beaucoup plus ambigu, fantaisiste et totalement cinématographique.
Projet dernière chance est une œuvre de cinéma : comme dans leurs films précédents, il est question de perspective et de caractérisation. L’infiniment grand. Le tout petit. Le sentiment simple. L’émotion universelle. Le burlesque pourrait même convoquer Charlie Chaplin ou Buster Keaton. Lord et Miller ont le sens de la dérision mais il se fait sans cynisme.
Ryan Gosling est aussi incroyable qu'agaçant. Il se sait de tous les plans mais il est constamment à la limite du cabotinage… D’un autre coté, il joue un type qui ne sait pas ce qu’il doit faire et qui comprend la lourde responsabilité qui lui tombe dessus.
Comme tous les films des deux auteurs, il y en a trop mais cela montre autre chose qu’un ton emphatique : le film s’apparente à un pamphlet. Ils nous rappellent un autre duo de l’humour trash, les frères Farrelly (Mary à tout Prix, Fous d’Irène, Osmosis Jones). Nous sommes aux limites nucléaires de la parodie mais l'œuvre conserve tout un ton philosophique qui dépasse nos petits soucis et nous embarque vers du vrai cinéma. Une réflexion. Une pensée. Un plaisir.
Il est impossible de ne pas être sensible aux images, aux sons, aux décors, à l’alien, à la musique ou les dialogues, hilarants car le film vulgarise cette envie de savoir et de connaissances. C’est peut être le meilleur cours de bio de votre vie.
De toute façon, le film ne ressemble à rien de connu. Il semble même s’improviser. les auteurs nous abandonnent dans une contrée unique en son genre et de la science fiction comme on n’en fait peu. Un projet unique et passionnant !
Au cinéma le 18 Mars 2026
avec Ryan Gosling, Sandra Huller, Ken Yeung et James Ortiz
MGM Sony - 2h36
La guerre des prix, Anthny Dechaux, Diaphana


Le visage d’Ana Girardot est un marqueur précis et passionnant dans le film militant de Anthony Dechaux. Dallas n’est pas un univers impitoyable : c’est le monde des bisounours à côté de la vie commerciale des agriculteurs bien de chez nous, confrontés à la grande distribution.
Audrey travaille dans un supermarché ; elle bosse dur et intéresse sa direction. Elle est pugnace. Elle grimpe les échelons et propose à sa boss de faire travailler son frère sur la production de yaourts. Il a fondé une entreprise florissante avec des agriculteurs indépendants. Il y a donc de la réticence à s’allier à une géant de la distribution.
Le visage d’Ana Girardot peut être doux. Il est surtout dans ce film traversé par une tourmente constante. C’est l’enjeu de ce film qui bien entendu montre la dure réalité du travail des producteurs face des distributeurs intraitables.
La Guerre des Prix pourrait être un film manichéen si il n’y avait pas justement ces personnages hantés par tout le mal qu’on leur demande de faire. Il est une sorte de thriller: c’est de la fiction qui prend en charge la réalité.
Le cinéma devient alors un aiguilleur vers une vérité qui n’est pas forcément bonne à dire ou révéler. Le film n’est pas d’une grande subtilité mais il est politique : il veut raconter une réalité. Ce n’est pas un reportage: c’est un récit. Avec donc Audrey mais aussi son mentor joué par Olivier Gourmet, excellent dans un mutisme sincère. Lui aussi a du mal à cacher sa douleur et sa résignation dans un monde de brutes.
On connaît ce monde mais la description est clinique. Les héros sont fragiles, pris dans un piège commercial qui devient kafkaïen. L’individu se résigne et le cinéaste en fait une tension quasi permanente, ce qui a tendance à nous surprendre.
Ce n’est pas surprenant mais c’est vraiment prenant. Du début jusqu’à la fin. La mise en scène gomme les éléments prévisibles. Les acteurs nous prennent par la main dans ce dramatique jeu du chat et de la souris. C’est un film qui dénonce avec un goût assez exquis et une envie de nous convaincre. Autant de conviction au cinéma, ce n’est pas banal.
Au cinéma le 18 mars 2026
avec Ana Girardot, Julien Frison, Olivier Gourmet et Aurélia Petit
Diaphana - 1h35
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Le rêve américain, Anthony Marciano, Gaumont

"Faut toujours poursuivre ses rêves" ou "rêvons plus haut"... le film d' Anthony Marciano a tout pour tomber dans la mièvrerie facile avec un message entendu 1000 fois. De temps en temps, c’est le cas mais au final, Le rêve américain de deux pieds nickelés enthousiastes se révèle très réjouissant.
On peut le dire: un feel good movie par les temps qui courent, c’est presque d’utilité publique. Le cinéma aime les bons sentiments et les histoires qui finissent bien. Le film raconte une histoire vraie. Les vrais protagonistes sont les producteurs du film. Il y a donc sûrement beaucoup de moments romancés. Le film attendrit à coup sûr certaines vérités.
On s’en fiche: on veut bien y croire. Deux passionnés de basket aimeraient tout faire pour approcher la NBA. Ils rêvent d’être agents de joueurs. Mais les deux zozos sont bien naïfs. Ils n’ont pas un sou en poche. Personne ne les attend.
Jérémy et Bouna veulent y croire pourtant. Ils s’accrochent à leur rêve de gosse. Ça leur fait oublier leur vie médiocre. A force de conviction, le duo découvre un beau jour, une petite pépite à Tourcoing.
Ce sera le début d’une aventure longue et très onéreuse. Anthony Marciano a la bonne idée de filmer cela à hauteur d’hommes. Jean-Pascal Zadi et Raphael Quenard sont les versions françaises de Wesley Snipes et Woody Harrelson, dans Les Blancs ne savent pas Sauter, film référence sur le basket et son incroyable fascination.
Les deux comédiens sont touchants et le duo fonctionne comme dans un buddy movie à l’ancienne. Très différents et complémentaires en même temps. Les marches de la gloire sont dures à grimper mais les deux compères vont se soutenir pour réaliser leur rêve.
En face d’eux, il y la description froide du capitalisme sportif avec de l’hypocrisie, de la malhonnêteté et des millions de dollars. Le film fait alors l’éloge de l’amitié et de la détermination. Une fois encore, le réalisateur évite les écueils de la bienveillance et du manichéisme. Les clichés sont présents mais c’est fait avec beaucoup de cœur et de conviction. Ça se sent à l’écran. C’est un film sur l’espoir. A chaque scène, on devine l’horrible pathos qui aurait pu tout gâcher.
Le long métrage joue avec les stéréotypes et s’en sort pas mal. La caméra s’attarde souvent sur les visages des héros. Leurs sourires sont parfois forcés mais la connivence est réelle. On ne repart pas de la salle avec un contrat avec la draft américaine mais avec un sourire chaleureux et assez spontané. Une heureuse surprise.
Au cinéma le 18 février 2026
avec Jean Pascal Zadi, Raphael Quenard, Djibi Diakhaté et Olga Mouak
Gaumont | 2h03





















