Georges le Dragon, Compagnie Les Nomadesques, Ranelagh


L’irrésistible livre de Geoffroy de Pennart par la Compagnie Les Nomadesques sur la scène du charmant Théâtre du Ranelagh, un savoureux moment à partager en famille.
Prenez une gentille princesse, maîtresse d'école. Mettez à ses côtés un vieux dragon ami de toujours. Et faites entrer au milieu de ce duo, un chevalier un peu gauche mais bien décidé à conquérir le cœur de sa dulcinée en robe meringue rose. Forcément, on a beau être dragon, on n’évite pas la jalousie. Rien que d’imaginer sa princesse Marie roucouler avec le chevalier, ça le rend grognon, le dragon.
Alors voilà. L’ami de toujours de la princesse va inventer un stratagème pour envoyer le preux chevalier à l’autre bout du royaume de Boum Boum Tralala. Au galop entre nos rangs de sièges, il part récolter des plantes médicinales pour concocter de l’arnica. D’aventure en aventure, gare aux attaques de bestioles sur le chemin!
Entre jeux de mots et autres calembours, dans un rythme cadencé de musiques de Joe Dassin, on rit et on s’amuse. La compagnie réussit toujours à incarner des personnages décalés auxquels s’identifier. L’univers de Geoffroy de Pennart, auteur jeunesse chouchou des petits et de leurs parents lecteurs, leur va à merveille.
Les quatre comédiens tirent le trait de notre humanité dans des costumes géniaux. Ils crieraient juste un peu moins, qu’on serait davantage charmés. Mais les enfants survoltés se mettent au diapason de leurs enviables énergie et créativité. A voir!
Jusqu'au 04 mars 2023
Le samedi à 16h30
Compagnie Les Nomadesques
Théâtre Le Ranelagh, Paris XVI
Adaptation : Karine Tabet
Mise en scène : Vincent Caire
Avec en alternance : Vincent Caire, Damien Coden, Gaël Colin, Alexandre Tourneur, Cyprien Pertzing, Karine Tabet, Claire Couture
Lumière Valentin Tosani; Décor Nicolas Cassonet; Costumes et Marionnettes Les Dés Cousus
En partenariat avec l’École des Loisirs
La buche dans la tronche ! Riot City, Megadeth, Nova Twins

On jette les grelots. On vomit le hit hivernal de Mariah Carey. On fuit les compilations de vieux crooners. On évite soigneusement les disques de Noël sortis par des chanteurs qui n’ont plus grand chose à dire…
On remplace cela par du gros chevelu qui a les bras tatoués. On affûte les guitares qui se font des rails de coke. On se prépare à pogoter un peu partout autour de la table festive avec les oncles racistes et les tantes qui sentent la naphtaline.
Cette année, les petits enfants de cœur ont des blousons en cuir, des écussons de leurs groupes préférés, des pantalons trop serrés et des cheveux gras. Ils ont la délicatesse d’un père Noël bourré à l’aquavit et ils arrivent à faire des albums assez réjouissants, qu’il ne faut jeter dans la cheminée.

C’est le cas par exemple de Electric Elite, un vrai disque de heavy metal à l’ancienne. Il suffit d’observer la pochette pour savoir que l’on va remonter le temps avec les Canadiens électriques de Riot City
Les références sont faciles à retrouver: Iron Maiden ou Judas Priest. La voix est hurlante et sentencieuse. Elle monte à se faire exploser le vibrato. Elle concurrence comme elle peut l’orgie de guitares.
A ce niveau, c’est la grosse débauche d’énergie. Les musiciens connaissent leurs classiques et les adaptent avec une fervente énergie. C’est un récital du heavy metal. Ce n’est pas pour autant de la parodie. Les musiciens sont en mission et cela se ressent. C’est touchant car ça peut paraitre kitsch mais ces nouveaux gardiens du temple on la foi! En période de Noël rien de plus normal que les saluer!

A Noël, on a le droit aussi de croire en la résurrection: on ne s’attendait pas à un si bel effort d’un vieux groupe comme Megadeth. Pour les novices, un résumé s’impose: Dave Mustaine, guitariste, se fait virer en 1983 d’un petit groupe de metal californien, Metallica. Revanchard, il fonde Megadeth et fait la course après le succès avec un certain panache.
Mais après avoir rivalisé avec Metallica, et tout un tas de problèmes d’alcools, de neuropathie et de drogues, on avait un peu oublié ce mastodonte du genre. Qui se refait une belle santé après le covid.
Leur nouvel album au titre charmant, The sick, the dying and the dead est donc un bon disque énervé avec de gros morceaux de barbaques, des glissades trash des guitares, un Ice T qui vient faire coucou, de la batterie assassinée par un batteur surexcité par les malheurs du monde chanté par un Dave Mustraine qu’on imaginait diminué par la maladie. Il n’en est rien.
Ça ne tremble pas une seule seconde. Ça exécute sans aucune retenue des cavalcades électriques. On devine même des nuances. C’est dire si Megadeth n’est pas un pouilleux cadavre: il y a de la vie là dedans et c’est franchement réussi… si on accepte les règles du genre, bien entendu.

Mais Noël est aussi une fête pour les enfants et on appréciera les jeunes pousses de Nova Twins, enfants de Rage against the Machine et de la pop music anglaise. Deux demoiselles de Londres se sont donc mises en tête de rivaliser avec les velus et les poilus du rock qui se joue en force.
Elles cassent donc les barrières entre les genres. Leur style est aussi furieux qu'abordable. Ne vous fiez pas à leur look de poupées sucrées pour consommation facile. Amy House et Georgia South sont de redoutables musiciennes.
Effectivement, plus d’une fois on pense à Tom Morello, le guitariste de Rage. Comme lui, la guitare aspire les influences pour sortir quelque chose de vraiment nouveau et pas forcément confortable. Et les paroles sont bel et bien politiques.
Punk, métal, pop et hip hop se confondent et se répondent. C’est assez spectaculaire comme alliage et il est parfaitement défendu par les deux amazones, véritables petites stars de la bidouille!
Pour Noël, la buche vous allez en prendre une en pleine poire et puis vous verrez ça vous fera finalement bien rigoler.
Pinocchio, Thomas Bellorini, Montansier


Ici, on est au théâtre. On va faire marcher son imaginaire à fond ! Le Pinocchio proposé par Thomas Bellorini est une petite merveille à ne louper sous aucun prétexte.
Des tourets de câbles et des barils métalliques pour l'ambiance industrielle. Une échelle de corde et un trapèze qui descendent du ciel pour l'inspiration circassienne. Le décor est minimaliste mais le metteur en scène, Thomas Bellorini, n'a pas besoin de plus pour nous emporter dans une aventure extraordinaire. Du cordage et quelques bulles de savon suffisent à nous faire entrer dans le ventre de la baleine.
L'entrée en matière est musicale : une guitare basse, un piano et un accordéon. C'est doux. C'est beau. Puis, "Il y avait une fois..." arrive le conteur. Car ce Pinocchio est un conte, avec un narrateur qui ne quitte jamais la scène (quelle performance d'acteur!), qui donne voix à quasiment tous les personnages, y compris parfois Pinocchio qui-même. Cette histoire magnifique qui semble a priori prôner les vertus de l'obéissance pour les enfants mais qui, en filigrane, leur dit qu'il faut faire sa propre expérience pour devenir un Homme. Un conte qui, surtout, parle de l'amour incommensurable d'un père pour son fils.
Le traitement de l'histoire, la qualité de la scénographie, de la mise en scène, de l'interprétation m'ont ému presque aux larmes tellement le charme opère. C'est tellement émouvant quand Pinocchio fait ses premiers pas, pantin chancelant dont l'équilibre ne tient qu'à un fil (au sens propre, car Pinocchio est incarné par une trapéziste qui épatera même les plus blasés !)
" J'ai adoré la trapéziste !" (Norma, 9 ans)
"D'habitude, j'aime pas le théâtre, mais là c'était vraiment bien" m'a confié Abel (9 ans), en sortant de la représentation.
Les enfants sont emportés par le spectacle. Ils sont émerveillés par la neige qui surgit sur scène ; "C'est de la vraie ?" demande une petite fille à sa maman. Ils veulent tous renvoyer les ballons qui sont lancés dans la salle. Les gags fonctionnent, les rires fusent à l'unisson. C'est un très beau moment de vie et de théâtre. C'est magique.
Spectacle vu le 17 décembre 2022 au Théâtre Montansier Versailles
A partir de 5 ans
d’après le conte de Carlo Collodi
adaptation, musique et mise en scène Thomas Bellorini, Compagnie Gabbiano
lumières Jean-Philippe Morin, costumes Jean-Philippe Thomann, illustrations & animations Laure Laferrerie
avec François Pérache, Adrien Noblet ou Samy Azzabi, Zsuzsanna Varkonyi, Brenda Clark, Céline Ottria, Jo Zeugma ou Edouard Demanche
production Compagnie Gabbiano
Walter Richard Sickert, Peindre et transgresser, Petit Palais


Tour à tour suiveur et précurseur, Walter Richard Sickert (1860-1942) ne se laisse pas facilement résumer ! Le Petit Palais nous donne l'occasion de découvrir ce peintre étonnant jusqu'au 29 janvier 2023. Foncez-y !
Dans cette exposition, les œuvres sont présentées dans un ordre chronologique, tout simplement. La scénographie - signée Cécile Degos - est très soignée et belle. Les salles sont assez grandes pour qu'on puisse regarder les œuvres sans se bousculer, et les couleurs des murs créent une ambiance cosy très agréable. Je regrette juste que de la musique soit diffusée dans la salle consacrée à la période music-hall ; de mon point de vue, cela n'apporte rien et, au contraire, "pollue" la concentration.
Sickert tire parfois le diable par la queue financièrement, surtout lorsque sa femme - qui l'entretenait - décide de le quitter après avoir découvert son énième infidélité. Il se lance alors dans une peinture qu'il souhaite rémunératrice, se mettant dans la roue de Monet, Pissaro ou de Bonnard. Pour tenter de séduire une clientèle aisée, il se fait portraitiste et peint des lieux de villégiatures bourgeois. Les vues de Venise ou de Dieppe sont belles, certaines saisissantes d'intensité et de contraste dans les couleurs.
Cette période qu'on peut juger aujourd'hui relativement conventionnelle n'est pas du tout dénuée d'intérêt. Par exemple, quelle beauté et quelle force dans la toile "Rehearsal, The End of the Act. The Acting Manager." !

Après cette période d'apprentissage où il s'inspire notamment des impressionnistes, Docteur Jekyll-Sickert laisse place à Mister Sickert-Hyde, un homme fasciné par le théâtre, le cirque et les bas-fonds. Le peintre se fait avant-gardiste. Il signe une étonnante série sur les prostituées restituant la chair crument, sans recourir au prétexte des sujets mythologiques ni verser dans l'érotisme. Ces peintures inspireront Lucian Freud, l'un des plus grands peintres figuratifs du XXème siècle, excusez du peu.

Grinçant, Sickert peint aussi des scènes de la vie populaire et quotidienne, restituant sans filtre l'ennui conjugal. Ancien comédien, Sickert s'intéresse au théâtre et au music-hall. Par la singularité de ses sujets et de leur traitement, Sickert est résolument anticonformiste et moderne ; il est donc bien plus qu'un peintre de station balnéaire !
Enfin, dans la dernière partie de sa vie, dans sa période "Transposition", le peintre trouve "le meilleur moyen du monde de faire un tableau" en développant le procédé de la lanterne de projection. Concrètement, il projette des images d'actualité sur un toile et les peint. Il est alors précurseur d'Andy Warhol et préfigure carrément le Pop-art.
De l'impressionnisme au pop-art, on comprend en suivant les influences de Richard Sickert (qu'elles soient subies ou exercées) à quel point ce peintre était ancré dans le XXème siècle. Une belle découverte.

Jusqu'au 29 janvier 2023
Petit Palais, Paris VIII
Plein tarif : 15 euros
Tarif réduit : 13 euros
Gratuit : - 18 ans
Avatar, la voie de l’eau – James Cameron

Alors oui, Avatar 2 la Voie de l’eau, est une orgie technologique. James Cameron, de plus en plus chercheur et de moins en moins cinéaste, se plait à réaliser des films complexes où il devient le Dieu d’un monde imaginaire dont il maîtrise le moindre nuage, la plus petite des nuances, le plus beau des paysages.
Oui, les Na’vi sont des créatures kitsch. Des Schtroumpfs qui auraient avalé des hormones de croissance et pris quelques cours de tirs à l’arc. Il faut quelques minutes pour les prendre au sérieux. James Cameron en fait des indiens, toujours harcelés par des humains qui veulent se faire tout un tas de dollars sur leur jolie planète, Pandora.
Oui, le héros est un bon gros stéréotype presque ringard. Jake Sully a choisi d’abandonner sa vie d’humain pour devenir un Na’vi et fonder une famille avec la guerrière Neytiri. Il est donc obsédé par sa descendance, au point de fuir son monde de la forêt pour celui de la mer, loin des humains revanchards…
La première heure fait un peu peur. Les raccourcis narratifs sont nombreux. On confond un peu tout. Le guide touristique va trop vite en besogne. Heureusement la 3D happe rapidement nos rétines. Les profondeurs de champs. Les détails incroyables. La découverte de la nature.
On ne voit pas le piège tendu par Cameron. L’air de rien, l’émotion se glisse entre les scènes spectaculaires et les pirouettes techniques. Cameron fait l’éloge de la famille.
Comme un forcené. On pourrait l’accuser d’être réactionnaire. Mais il parle aussi de transhumanisme et de mixité culturelle. Son western interstellaire devient une intime réflexion sur la place de chacun dans une famille. Un discours très doux qui jure avec la guerre et la violence.
Cette façon de profiter du maximum d’artifices pour révéler un vrai sentiment chez le spectateur est assez unique. Depuis treize ans, Cameron, technicien de génie, ne veut que sonder notre humanité avec un miroir déformant inventé par lui et qu’il mènera là où il le souhaite (les suites sont en route).
Il y a de la nunucherie et de la tendresse dans son cinéma. Il y a aussi toutes ses obsessions (les militaires, la mer, les machines) et ses ambiguïtés. Question générosité, on est servis !
Ça peut agacer ! Ça peut éblouir ! Mais ça ne laisse pas de marbre et on doit avouer que ce blockbuster colossal nous console de la tiédeur des paresseuses productions hollywoodiennes.
Au cinéma le 14 décembre 2022 avec des Na'vi, et des humains pas cools du tout,
20th Century Fox - 3h12
Pour Noël, on se la pète à table avec Mitski, Steve Lacy & Alex G

Soyons à la pointe ! Vous voulez épater vos amis à table ou autour d’un apéro ? Le temps est à la famille et aux amis : il faut leur en mettre plein les mirettes ! Vous vous devez de leur donner du bonheur. Exprimez votre passion pour la musique avec de la nouveauté. Voici donc trois disques totalement indé qui pourraient faire la différence dans les mois à venir et qui peut être feront de vous un gourou de la mélomanie et des découvertes musicales !

Pour vous la péter sans trop vous tromper, nous vous conseillons donc de dire tout le bien de Mitski, musicienne nippo-américaine qui a très bien réussi son nouvel album, Laurel Hell. Pas de risque, toutes les références pop du moment y sont.
C’est donc dans une ambiance ouatée que vous serez reçus par cette délicate chanteuse qui, il faut l’avouer, donne du cœur à ses synthétiseurs. Cela plane et cela danse avec une véritable délicatesse.
La voix est assez prenante et il est vrai qu’elle nous fait un peu rêver : on se retrouve dans un film des années 80, entre John Hughes et Wim Wenders. Un grand écart inédit qui fait donc la différence pour célébrer cet artiste qui pourrait être capable de bien plus dans les années à venir.

Steve Lacy, lui, c’est le chouchou des stars. Bien entendu vous ne le savez pas mais il s’agit d’un musicien qui fréquente Kendrick Lamar ou Tyler the Creator (si vous ne connaissez pas ces deux artistes vous sortez de cette chronique, pas par pédantisme mais vous allez vous ennuyer). Hé ouais : il a toutes les raisons d’être prétentieux.
Il peut s’habiller comme il veut. Il peut faire ce qu’il veut : on le trouvera toujours cool. Discret, Steve Lacy est le mec le plus hype de la planète en ce moment. Il fréquente des rappeurs, mais le guitariste préfère les sons alternatifs.
Son disque, Gemini Rights, est super convaincant. Il est à l’aise dans tous les genres. En trente-cinq minutes il nous promène dans des univers différents : bossa, rock, soul et des choses plus contemporaines… il nous fait la totale avec une humilité qui surprend.
Car finalement on voit ce qu’aurait pu être chaque titre avec plus d’emphase et de démonstration. Steve Lacy reste à hauteur d’homme pour défendre un album très humain, qui montre que la funk peut être un peu plus aventurière que les standards de saison. Il y a du Prince chez ce type-là !

Mais le roi de la scène indé, c’est sûrement Alex G et son très libre album, God save the Animals. On ne peut pas se planter avec ce disque. Les jeunes comme les vieux peuvent être sensibles à ce complice de Frank Ocean. Hé oui, comme Steve Lacy, il a des stars comme potes et collègues. Il est au sommet l’air de rien, en défendant un style à la Sufjan Stevens.
Comme lui, on aime la très grande liberté de ton qu’il s’offre. Il fait bel et bien dans une musique indé mais il y a un sens de l’harmonie qui sort du cadre. Le piano dirige donc des chansons délicates mais écrites avec une douce folie assez maîtrisée. On devine un type curieux qui joue avec les clichés du genre et d’autres genres plus sophistiqués.
Il parvient à un équilibre parfait. Son disque est assez ahurissant et offre beaucoup de surprises au fil des écoutes. On ne s’ennuie jamais. On dit que l’artiste fait dans le lo-fi mais God save the Animals est d’une densité inouïe. Franchement, avec ce disque, vous allez passer pour un prétentieux qui ne peut pas se contenter d’un Freed from Desire scandé par la France entière. C’est vrai ! Mais soyez en sûr : vous défendrez ce qu’il se fait de mieux cette année ! Parole de faux savant suffisant !
Opération Barbarossa, Julian Semenov, 10/18


Julian Semenov est un auteur russe. Dans son pays, sa réputation n’est plus à faire. Mort en 1993, il a même droit à un musée. L’écrivain est respecté et apprécié dans son pays. Pourtant ce n’est pas un héros de la propagande. C’est juste un romancier passionné par l’histoire de son pays.
Opération Barbarossa est la troisième traduction en France d’un roman d’espionnage de Semenov. En quelques lignes on comprend l’importance de l’écrivain: son ouvrage parle de l’Ukraine et ses relations ambiguës avec la Russie mais aussi l’Allemagne nazie.
Le romancier a un vrai talent pour décrire un sac de crabes! Et ça pince fort entre les aristos fascinés par le Führer, les nationalistes ukrainiens et les logisticiens d’une guerre qui s’annonce affreuse. Au milieu de tout cela il y a Stierlitz, espion russe qui copine avec des nazis assoiffés de conquêtes et qui vont tenter l’invasion de la Russie en passant par l’Ukraine…
Le récit est touffu et très moderne. C’est un livre choral avec des points de vue différents et parfois déconcertants. L’écriture de Semenov va à l’essentiel. Il a une grande efficacité pour nous montrer les arcanes d’un pouvoir discret mais omniprésent.
Il passe des bourreaux aux victimes avec une grande aisance. Il aime les descriptions du quotidien comme les détails historiques. La fiction se mêle habilement à l’histoire. On comprend pourquoi l’auteur est adulé dans son pays: il comprend les zones d’ombres. Il cache derrière le récit, une envie d’authenticité. C’est du bel ouvrage comme on dit chez nous…
Opération Barbarossa
Paru le 20 octobre 2022
chez 10/18 Collectin Polar
378 pages / 8,80€
traduit du russe par Monique Slodzian
Petaouchnok, Edouard Deluc, Apollo films


Ludo aime les chevaux. Il ne vit que pour ça et sa fille de trois ans. Hélas, cette passion n’est pas très rentable et il partage son appartement avec son vieux copain, Richard. Lui aussi a du mal avec la réalité. Il n’a qu’un diplôme de magie!
Ces deux pieds nickelés des Pyrénées refusent leur destin de loosers et tentent de mener un projet professionnel: emmener des touristes dans la montagne comme si l’on était dans la pampa sud américaine…
Fauchés, mal préparés et complètement largués, nos deux larrons vont donc embarquer toute une petite bande de touristes plus ou moins hystériques. Il y a la parisienne trop connectée, le papa qui essaie de reconnecter avec le fiston, la famille en souffrance ou le délinquant en stage de réinsertion.
Les clichés pleuvent sur la forêt des Pyrénées mais étrangement ça passe. Ce sont sûrement les grands espaces et le duo totalement barré que composent Ludo et Richard. Pio Marmai et Philippe Rebbot forment un vrai duo comique avec un gros costaud tendre et un lunaire plein de poésie. Depardieu et Pierre Richard? On y pense de temps en temps.
Car il y a de nombreux moments réussis dans cette épopée aux petits pieds dans la nature. Les Randonneurs est la référence la plus récente (1997 tout de même) sur ce genre de périple burlesque un poil franchouillard.
Mais Petaouchnok se défend bien avec ses personnages simples et décrits avec une certaine élégance. C’est très humain. Ce petit groupe est un reflet de nous-mêmes et de notre société. Les auteurs auraient pu un peu plus creuser certains caractères ou certaines situations mais ne nous plaignons pas: il s’agit d’une bonne comédie française. On adore les bronzés mais ces petits rednecks français savent aussi nous divertir avec moins de lourdeur et quelques panchos du plus bel effet!
On est contents de se promener avec eux et de galérer dans un nature assez cinématographique. La musique d’Herman Dune est plaisante et montre les bonnes intentions de ce film: respirer du bon air et des bons sentiments.
Au cinéma le 09 novembre 2022
Avec Pio Marmai, Philippe Rebbot, Camille Chamoux et Olivia Cote
Apollo films - 1h35
Ernest et Célestine, voyage en Charabie, StudioCanal


Offrez à vos enfants (de 3 à 9 ans) un magnifique séjour en Charabie, en compagnie des irrésistibles
Ernest & Célestine. Un voyage d'autant plus beau qu'il se fait sur grand écran et avec un public qui vibre à l'unisson !
Ernest, l'ours mal-léché vit avec son amie la petite souris Célestine, qui est pratiquement sa fille adoptive. Dans ce nouvel épisode de leurs aventures, ce duo tendre et bienveillant part dans le pays natal d'Ernest : la Charabie. Un pays dont tous les habitants aiment et pratiquent la musique. Sauf qu'après un voyage épique, ils découvrent que ce n'est pas la joie au pays !
Dans cette nation dont la devise est "C'est comme ça et pas autrement" et dont le symbole est le Marteau, des juges aussi bornés que sinistres dictent la loi. Et ils ont décrété que seule la note do était autorisée dans le pays. Consternation.
Face à cet autoritarisme manifeste, la résistance s'organise, menée par le musicien masqué Mifasol. Violoniste émérite, Ernest jouera bien sûr un rôle déterminant pour faire ressusciter la musique.
Servi par une jolie bande-son acoustique, ce film restitue toute l'élégante des célèbres albums de Gabrielle Vincent. C'est à la fois émouvant et comique. La douceur "aquarellée" du trait de dessin est respectée, c'est visuellement très réussi et ça nous change des horribles couleurs de certains dessins animés ("les Chiens Mousquetaires, par exemple). Et je parie que vous ne résisterez pas à la tendresse infinie qui lie Célestine et Ernest.
Un tout petit avertissement cependant : le précédent opus (Ernest et Célestine en hiver, sorti à l'hiver 2016) me paraissait mieux adapté aux tout-petits. L'histoire du nouveau film est un tout petit peu longue, et puis le rythme effréné des poursuites pourra parfois impressionner les plus jeunes, même s'il faut dire que l'ensemble est tout de même beaucoup moins speed que les films pour enfants habituels.
"Ça m'a fait peur parce que j'ai eu peur des policiers qui voulaient les mettre en prison." (Ethel, 3 ans 1/2)
Au cinéma le 14 décembre 2022
De Julien Chheng & Jean-Christophe Roger
Par Guillaume Mautalent & Gabrielle Vincent
Avec Lambert Wilson, Pauline Brunner, Michel Lerousseau
1h 19min
La servante de Proust, Arnaud Bertrand, Poche-Montparnasse


Proust est mort il y a cent ans et les commémorations se succèdent, en particulier à Paris. Après le remarquable hommage du musée Carnavalet (où l’on peut découvrir sa chambre), il faut se rendre à celui de la BNF autour d’A la recherche du temps perdu. Sans oublier les lectures d’extraits de son œuvre, par Anny Duperey et Marie Drucker entre autres. La liste est longue : hôtel à son nom, dégustation de madeleines, spectacles, plaque commémorative, dictées géantes. L’un des plus grands écrivains du XXe siècle, qui fut obligé à ses débuts de publier à compte d’auteur, serait probablement surpris… mais flatté.
Le théâtre de Poche-Montparnasse a, comme souvent, opté pour un angle original. La Servante de Proust, c’est l’histoire incroyable de Céleste Albaret, la servante et gouvernante du très grand écrivain durant les huit dernières années de sa vie. Elle entre au service de Proust un peu par hasard en 1914 et y demeurera jusqu’à la mort de ce dernier en 1922. La femme refusera longtemps d’évoquer cette période avant de se laisser convaincre dans les années 1970 par Georges Belmont. La parution de Monsieur Proust en 1973 suscitera de nombreuses polémiques. A-t-elle menti ? Enjolivé ? Peu importe pour le grand public, qui s’arrache le livre. La critique, en revanche, alliée à certains écrivains, fait la moue et ne se prive pas de la mépriser. Mais comment donc ? Une servante illettrée, amie de ce très grand auteur ? Ne leur en déplaise, l’ouvrage devient vite culte et est traduit. Car cette histoire d’admiration, de dévouement mais aussi d’amitié réciproque, n’est pas commune.
La mise en scène d’Arnaud Bertrand est parfaitement adaptée à cette agréable petite salle du Théâtre de Poche. Lumières douces, voire (très) tamisées, cadre réduit à une chaise et une table, pouvait-on entrer dans l’univers de cet homme autrement ? Lui qui vivait dans une quasi obscurité...
Surtout, outre la scène, il y a les deux actrices. Une véritable trouvaille. L’une (Clémence Boisnard) est la jeunesse, les débuts de la provinciale auprès de Monsieur, l’autre, Annick Le Goff, est le présent. Ce qui interpelle, c’est qu’il existe une réelle continuité dans l’évocation des moments passés avec cet homme, dans les souvenirs souvent précis, même dans les moindres détails. Clémence Boisnard est jeune et souriante, et interprète avec vivacité et sincérité la jeune Céleste. Elle parvient à incarner sans effort cette jeune femme qu’on imagine intimidée puis plus bourrue. Tout en elle semble à la fois naïf et affirmatif.
Annick Le Goff, quant à elle, elle est tout simplement stupéfiante. Céleste est là, devant nous, loin de sa jeunesse, elle esquive, et soudain, elle commence à parler avec retenue. Annick Le Goff est là, tout à la fois comédienne et servante d’autrefois. Ses expressions changeantes, ce visage qu’elle parvient à nous faire imaginer très ridé soudain puis qu’elle adouci ensuite. Et les mains parfois serrées, elle se déplace, et soudain l’on s’interroge : qui est- ce ? La vieille dame à la diction encore précise ou la jeune servante bienveillante ?
Grâce à ces artistes, durant un peu plus d’une heure, ce fut Le Temps retrouvé.
La servante de Proust
Théâtre de Poche-Montparnasse
D’après Monsieur Proust, de Céleste Albaret, souvenirs recueillis par Georges Belmont
avec Annick Le Goff et Clémence Boisnard
Tous les lundis à 21h
Renseignements et réservations au 01 45 44 50 21




