Vertigo

A l’ombre d’un géant, Minuit fait sonner les cloches d’un rock sexy et fantasque.
Quand vous êtes les fistons des Rita Mitsouko, monsieur et madame, vous êtes évidemment attendus au tournant. Pas facile d’être les fils de… surtout d’un groupe aussi mythique que les Rita, la vache sacrée des années 80 et du rock débridé !
Quelques chansons avaient rassuré. La voix de Simone Ringer rappelle étrangement celle de sa maman. La guitare de Raoul Chichin sait aussi couiner comme il faut. Et pourtant nous ne sommes pas en face d’un ersatz fabriqué avec de l’ADN de Rita. Ce n’est pas une pale imitation. Ce sont de vrais défenseurs de la cause rock en France.
Trois ans après leur EP, voici donc l’album, le premier, la marque de fabrique. Ce que l’on entend c’est donc un rock pop, festif, dansant. Le groupe a le sens du groove avec des synthétiseurs très contemporains. On aime aussi les paroles, légères puis tranchantes.
Simone et Raoul profitent de leurs copains pour trouver leur propre partition. Moins tête chercheuse que le groupe de leurs parents, ils restent néanmoins bluffants dans cette manière de se réapproprier les années 80 et ses clichés tout en clair-obscur !
Minuit est un nom bien trouvé. C’est généralement l’heure des soirées, le moment de faire pêter le champagne, le début de la débâcle nocturne. Leur musique est une fête mais le groupe n’oublie pas les petites contraintes, les contrariétés et parfois la tristesse d’un petit matin pathétique dans un Paris moite et ambigu.
Travaillant les ambiances, Minuit réussit son premier opus avec des paillettes, de l’esbroufe mais pas que ! Ce disque est un soleil de nuit !
Because music - 2018
Green book: sur les routes du sud

Inattaquable dans le fond comme dans la forme, Green Book est un film d'auteur! Bah oui!
Puisque Peter Farrelly est le créateur de quelques pétites du cinéma américain trash et rigolard. On lui doit avec son frère, Bobby, de gros succès comme Mary à tout Prix ou Fous d'Irène. Ils pratiquèrent l'humour comme un élément subsersif et un révélateur d'un humanisme tout terrain. Leurs films sont bien barrés, incompris chez nous et souvent assez touchants derrière les grosses pantalonades.
Ils sont responsables de quelques nanars aussi, mais ici, Peter Farrelly s'émancipe de son frangin pour changer la formule. Fini la blague graveleuse! Fini le cabotinage forcé! Fini la comédie débridée: Peter Farrelly fait dans le classicisme désormais.
Il s'applique à reconstituer l'ambiance des années 60. Les belles voitures. Les beaux brushings. Les beaux costumes. La photo est incroyable. La musique accompagne cette époque: le Dr Don Shirley, pianiste noir, a le courage et la volonté de faire une tournée dans le deep south où la ségrégation est considérée comme une "tradition ancestrale".
La maison de disques ne veut pas laisser partir seul son génie du piano dans cette aventure. Il le confie à Tony Lip, videur de boite de nuit rustre, au chomage technique. Ce natif du Bronx va évidemment faire des étincelles en face de l'artiste esseulé.
Viggo Mortensen joue l'Italien du Bronx. Il ne fait pas dans la nuance mais le comédien n'est pas du genre à faire dans la facilité. La grosse brute est finalement généreuse. En face de lui, Mahershala Ali a tout simplement la classe en virtuose de la musique, condescendant et lettré.
Les deux hommes embarquent pour un road movie où leurs différences vont se révéler être une force face à la bétise ancestrale citée plus haut. C'est inattaquable dans le fond. Peter Farrelly n'a jamais été avare en bons sentiments. Et ici, cela fait plutôt du bien. Il sait éviter le sentimentalisme crasse. Le sens du détail comique est une qualité pour celui qui se confronte à un mélo plus classique. L'Italien n'est pas si bête et le musicien n'a pas que des qualités.
Après ses comédies plus ou moins réussies, il continue de développer ce thème de l'humanisme forcé. Il observe encore et toujours l'individu face à la conformité. Il se place dans une tradition narrative et nostalgique, qui évidemment ne manque pas de charme. Ca pourrait être facile, paresseux mais c'est enthousiasmant.
Farrelly va chercher Frank Capra et réussit à éviter les pièges du joli livre d'images. Ce n'est pas Miss Daisy et son Chauffeur. Un discours en faveur de la tolérance est terriblement nécessaire aujourd'hui. Comme le dit le personnage principal: ce n'est pas le génie qui impressionne, c'est le courage! Faire un tel film est très audacieux, malgré les apparences!
Avec Viggo Mortensen, Mahershala Ali, Linda Cardellini et Sebastian Maniscalo - Metropolitan filmexport - 23 janvier - 2h10
La Mule

Toujours et encore, Clint Eastwood dépeint son Amérique, libre, farouche et ambigue.
Earl Stone aime les Lys. Il les cultive avec amour. Il les préfère aux hommes. Et même sa famille. Il ne va pas au mariage de sa fille pour recevoir un prix. Il n’a que ça en tête. Au crépuscule de sa vie, son business se fait avoir par internet. Sa maison est saisie. Seule, sa petite fille a de la pitié pour lui.
Et voilà, Earl, à 88 ans, qui se refait une santé financière en faisant la mule. Il transporte de la drogue pour un cartel mexicain. Il traverse l’Amérique avec des centaines de kilos de cocaïne cachés dans son pick up. Comme il a la tête et l’âge canonique de Clint Eastwood, les autorités ont bien du mal à mettre la main sur ce truand ridé…
Tiré d’une histoire vraie, La Mule vient après des films moins réussis d’un honnête artisan, un grand homme de cinéma et un américain pur jus. Il a la liberté qui coule dans ses veines. Il comprend le patriotisme. Il sait les contradictions de son pays. Il aime le jazz mais auss l’esprit conservateur américain, réduit en miette par la vulgarité de Trump.
American Sniper et son film sur l’attentat dans le train de Paris Bruxelles montraient un cinéaste en phase avec ces idées un peu raides et simplistes. Heureusement Sully a remis les pendules à l’heure sur son idée de l’héroïsme. La carrière de Eastwood est passionnante. Elle est ambiguë aussi.
Mais ça ne fait rien : La Mule est un beau film américain. La voiture, c’est la liberté. La musique, c’est la liberté. Les grands espaces c’est la liberté. Mais ce vieil homme va tomber dans le piège de la facilité, même à son grand âge. La sagesse ce n’est pas pour lui.
Comme dans Gran Torino (c’est le même scénariste), le personnage d’Eastwood est atypique mais surtout il est rude et sans concession. Incapable d’en faire une, Earl Stone est aussi un sale con qui a tout abandonné pour son boulot et qui réagit désormais par réflexe uniquement.
Le visage de Eastwood est un paysage à lui tout seul mais c’est vrai que le metteur en scène s’éclate littéralement sur les routes de son grand pays entre le Texas et l’Illinois. Sous couvert d’un petit polar pépère, il filme encore cette Amérique qui s’appuie sans cesse sur ses mythes, ses croyances et même ses erreurs.
Réactionnaire, Clint Eastwood est capable de justifier pourquoi toute sa vie il a défendu ses valeurs étranges pour nous. A 88 ans, il est pose un regard froid sur la violence d’aujourd’hui. Il ne nuance pas pour faire passer la pilule. Il contredit son polar avec des élans du cœur et un humour certain. Clint Eastwood est un homme presque trop tranquille!
Avec Clint Eastwood, Bradley Cooper, Michael Pena et Dianne West – Warner bros – 23 janvier 2019 – 1h56
The unseen in between

Il a un beau visage fin. Il a un regard clair un peu perdu. Il est un fil de fer à l’élégance naturelle. Il aime les guitares et les ambiances un peu ouatées. Steve Gunn est le mélodiste du mois.
Car le bonhomme a une discographie conséquente qui a tout de suite plus à Kurt Vile, nouveau maitre étalon du song-writing en Amérique. Il a travaillé avec tous les nouveaux héros du genre comme War on Drugs.
Il a le look de ses artistes torturés et surdoués, qui devraient finir incompris. Mais en ce début d’année, il y a de la place pour son nouvel album, The Unseen in Between, œuvre qui rappelle rapidement l’importance des mélodies et des harmonies. Et puis aussi, c’est un disque de guitariste.
Touche à tout, il aurait pris son temps cette fois. L’homme pressé a vécu un deuil et s’est mis à écrire alors pour lui-même. C’est un album d’introspection. Mais on ne s’ennuie jamais car le musicien reste le patron et ne s’abandonne pas à tout sentimentalisme. Non, c’est un disque dur et fort en guitares.
Il s’exprime à travers elles, qui embrasent des mélodies diffuses mais réellement éloquentes. Il fait penser à Neil Young par cette façon de sa cacher derrière un instrument capable d’être protéiforme. Il profite allégrement des transformations sur dix nouvelles chansons qui vont de la pop à la country.
C’est bel et bien de la musique américaine. Belle et raffinée. Elle a l’intelligence de suggérer. Elle cherche à nous convaincre que la beauté existe même dans la tristesse. Steve Gunn a eu raison de prendre son temps. Son disque est l’une des découvertes de ce début d’année. Le genre de petit plaisir qui nous fait aimer les débuts d’année…
Matador - 2019
L’absence de guerre – David Hare – Aurélie Van Den Daele – Théâtre de l’Aquarium

La théâtralité en question
L’absence de guerre est un thriller politique qui emmène le spectateur dans les coulisses d’une campagne électorale sur le sol britannique. George Jones appartient au parti travailliste. Alors que la campagne s’annonce compliquée, un rebondissement politique lui permet de saisir la chance d’apparaître dans la lumière médiatique pour emmener son parti au pouvoir.
Dès lors le spectateur assiste au machiavélisme et au cynisme d’hommes et femmes à la conquête du pouvoir, quels que soient les obstacles à franchir. « Tu comprends, les gens croient que les élections, ça se gagne à coups d’arguments... Ils croient que quand un homme politique parle, c’est un acte raisonné. Mais pas du tout. C’est une stratégie. C’est une prise de position. Ce n’est pas un débat. En fait, il n’y a jamais de débat. » proclame le conseiller politique de Jones. Le texte écrit en 1993 par David Hare, appartient à une trilogie qui explore, sous forme de chroniques sociales et de comédies de mœurs, l’Angleterre de la fin du XXème siècle. Le ton est sévère. L’actualité politique et sociale française donne aujourd’hui une nouvelle coloration au texte britannique.
L’absence de guerre interroge par les mots la citoyenneté occidentale contemporaine. La mise en scène d’Aurélie Van Den Daele interroge le regard su spectateur et la théâtralité de la fiction. Le plateau, siège du parti, est surplombé d’un écran géant sur lequel est vidéoprojeté tout au long du spectacle gros plans et plans américains des comédiens. Le mur de fond de scène, vitré, laisse apparaître un autre espace scénique occupé par les comédiens, tandis que la partie jardin, seulement visible du caméraman, est occupée par un couloir allant vers le fond de scène. Une scénographie spectaculaire.
Le cameraman qui travaille au Steadicam retransmet le discours des personnages invisibles du spectateur sur le grand écran. La performance technique est remarquable. L’importante alternance des plans séquence dans les espaces OFF avec le jeu des comédiens en scène, la musique sous tension, donnent une réelle urgence à la pièce de Hare dans laquelle la théâtralité finit par se dissoudre au profit du tout-cran et d’une fiction plus cinématographique proche des séries américaines à succès comme House of cards. L’écran captif, les mouvements permanents des comédiens dans des espaces éclatés, font leur effet. Si le spectateur, hyperstimulé, perd en sensibilité pour absorber le point de bascule dramatique et la chute de l’anti-héros, le spectateur ne peut que s’incliner devant la force du dispositif scénique et le rythme très soutenu des comédiens. Un spectacle en phase avec notre civilisation audiovisuelle et la domination d'une image parlante qui laisse peu de place aux silences.
http://www.theatredelaquarium.net/L-Absence-de-guerre
à l’Aquarium du 8 janvier au 3 février 2019
du mardi au samedi à 20h - le dimanche à 16h
en tournée du 21 mars au 12 avril 2019
le 21 mars 2019 - LA FAÏENCERIE - CRÉIL
> les 2 et 3 avril 2019 - THÉÂTRE LES ÎLETS - CDN DE MONTLUÇON
> le 5 avril 2019 - FONTENAY EN SCÈNES
> du 9 au 12 avril 2019 - THÉÂTRE DE LA CROIX ROUSSE - LYON
(en cours sur 2019/20)
Souviens moi

Laurent Montagne, grimpeur confirmé de la musique hexagonale, continue de se promener sur les sommets avec une légèreté bienvenue.
C'est ce que l'on aime chez ce musicien de la Drome: son aridité lui offre une grande liberté. Depuis vingt ans, il jongle avec les mots pour soutenir sa réalité. Une vérité délicieuse, celle d'un poéte moderne, fils des Tetes Raides ou Louise Attaque.
Il arrive à faire des ponts entre la pop et la chanson française. Il a la politesse de mettre de l'élégance dans ses colères et ses révoltes bien contemporaines. Il aime les riffs qui balancent. Il évite toute agression. Il pense avec de la joliesse dans ses compositions.
Après un album pour les enfants, il se rappelle à notre bon souvenir comme une espèce de chanteur orgueilleux mais sincère. Souviens moi rassemble tout ce que l'on aime chez un compositeur bien de chez nous: il a la gouaille, le charme et l'humour des paroles drôlement assemblées et des refrains assez doux.
Il y a donc une espèce d'ironie qui émerge et qui fait franchement plaisir à attendre. Dans notre époque où ca ne dérange plus de se matraquer pour des idées, la nuance est une qualité que l'on apprécie beaucoup. On est servi par ces dix nouvelles chansons qui séduisent sans aucun problème. Il a la bonne idée de revendiquer sans hurler et surtout de chercher à nous convaincre avec le gout certain de la séduction. Le chanteur à découvrir en ce moment: c'est le conseil du jour!
Quasi indestructible production - 2019






