Mass B, Béatrice Massin, Théâtre national de Chaillot


Anti-Radeau de la Méduse, cette Messe en Si de Bach (Mass B en anglais) est une chaîne humaine ivre de vie.
La chorégraphe Béatrice Massin condense dans cette pièce son vocabulaire habituel issu de la Danse Baroque. Vrilles des poignets, relevés sur demi-pointes, demi-couronnes... scandent les circulations très contemporaines (on songe à De Keersmaeker ou même Lucinda Childs, au risque de noter un style un peu daté) en conférant une grande élégance à cette façon intense d'"être ensemble".
On notera les deux modules du décor, proposés par les scénographes et plasticiens Frédéric Casanova et Caty Olive, tantôt disposés en croix, tantôt portés à bout de bras comme des cercueils par le corps des danseurs, et qui rappellent l'arrière-plan de toute cette proposition.
Il est en effet question de se mettre ensemble pour franchir des espaces dont l'accès peut être barré ; en témoignent les interludes à la musique de Ligeti et Bach, sombrant dans des sons actuels, Lynchéens ou cold wave, comme autant de plongées cauchemardesques.
Inspirée de l'expérience de la migration, Mass b pourrait-être un "Maybe?" Peut-être si nous trouvions à travers les différences - les interprètes de Béatrice Massin ont des "physicalités" et des techniques diverses - une manière de danser ensemble, mains tenues, sourires échangés, peut-être pourrions ouvrir une nouvelle manière de partager un territoire..?
On apprécie les farandoles planantes, les moments aériens; des interprètes sortent du lot, certains retrouvent dans cette parenthèse enchantée leur placement de danseur classique... Le choix des vêtements aux couleurs douces et aux matières simples met en valeur la tendresse de certains portés; les séquences d'ensemble sont superbes. La pièce n'est pas exempte d'une force brute pour autant; et son rythme effréné est manifeste, certains danseurs en ont le souffle coupé...
Cet ensemble, doux-amer, nous emporte tantôt dans le rêve puis dans l'anxiété du réveil imminent, mais ne manque pas de soulever des émotions.
du 9 au 18 mars 2016
Mass b, Béatrice Massin Théâtre national de Chaillot
La Musica, La Musica Deuxième, Marguerite Duras, Anatoli Vassiliev, Comédie française


La Musica, la Musica deuxième, mises en scène par Anatoli Vassiliev, traitent de l'impossible colimaçon de la séparation.
Vassiliev a fait du théâtre sous le joug soviétique; il en a développé un laboratoire du jeu où la voix et le corps, dans des modulations précises ou infimes, créent l'intentionnalité des personnages plus que les mots. La Musica datée de 1965 et écrite par Duras pour la BBC, est ici suivie de la Musica Deuxième qui date de 1985. L'ensemble évoque les exercices de style, la variation sur thème ou la répétition traumatique; comment termine-t-on la Passion, ou n'en termine-t-on pas..?
Sur le plateau, un escalier digne d'une illustration de Dante, qui ne part de rien et n'arrive nulle part de haut en bas; un autre plonge dans le sous-sol pour en ressortir aussitôt. Au milieu du plancher, un encombrement de meubles, les reliques de ce couple qui n'est plus, aujourd'hui divorcé.
Tout est "à l'avenant" comme "Lui" dit; tout est resté là, au début comme à la fin, comme il en va dans l'univers Durassien.
Il est dit qu'après la passion morte, l'adultère sans jalousie, l'on retrouve goût à la vie dans une relation contingente, superficielle...
Le problème dans cette proposition sera plutôt comment cela est dit.
Les deux sociétaires Thierry Hancisse et Florence Viala forment un couple mal assorti, ce qui n'est pas inintéressant; il est maladroit et mélancolique, elle trop légère, trop vive... Cela pourrait marcher; mais les émotions sont vacillantes.
La tâche est ardue il est vraie de reprendre deux fois de suite cette abominable récit de la destruction de l'amour, une première fois dans le marasme, la seconde au son d'un jazz dansant, couleurs vives, sourires hystériques...
L'ensemble reste esquissé, quelque chose n'est pas tenu...
On ne l'attrape pas facilement ce texte de Duras.
Elle ne savait pas écrire pour le théâtre, elle ne voulait rien lui lâcher (elle donnait des indications de jeu impossible, dans des didascalies insensées). Elle écrivait sans le savoir un théâtre imaginaire; je pense qu'il pourrait convenir aux textes théâtraux de Duras d'être simplement lus devant un théâtre d'ombres, je crois que peut-être on pourrait les danser...
Si les intentions scéniques sont bonnes, on en retire la déception d'une rencontre manquée; le spectateur finit donc parfaitement identifié à ce couple défait...
Du 16 mars au 30 avril 2016
La Musica, La Musica Deuxième
Théâtre du Vieux Colombier Comédie Française
Zoo

Elle ne donne pas souvent de ses nouvelles. Quand on en a, c'est un vrai plaisir d'entendre la voix douce et apaisée de Francoiz Breut!
Compagne de l'immense Dominique A, Francoiz Breut a toujours été discrète. On pensait même qu'elle en avait finie avec la musique, la pop ou les copains d'une génération (Kat Onoma, Philippe Katerine ou Autour de Lucie). La jeune femme timide est devenue une personnalité épanouie, sûre de ses forces, ravie de son exil en Belgique, à Bruxelles. Le succès est enfin arrivé pour Dominique A. Il pourrait surgir de nouveau pour cette artiste des années 90 qui, en fait, apparaît par éclipse.
Elle représente effectivement la face cachée de la pop. Francoiz Breut aime prendre son temps. Elle a tout d'un artisan qui ne veut pas se laisser aller aux conventions, aux modes et aux obligations. Elle est plutôt fuyante mais jamais elle ne fut désobligeante ou prétentieuse. Bien au contraire: sa simplicité a prouvé sa sincérité. Ses chansons sont de plus en plus claires. Dans le bon sens. Elles vont à l'essentiel et ne s'adresse qu'à l'intelligence de l'auditeur.
Breut compose donc de jolies chansons bien tricotées. Elle est douée: c'est de la dentelle. Elle tente même des combinaisons difficiles en chantant en allemand! Ca fonctionne! Elle ose des choses mais toujours avec cette fausse candeur qui cache une fine connaissance de la musique pop.
Les apparences futiles se transforment au fil des minutes en savantes compositions où Breut peut, après vingt ans de carrière et cinq albums, assumer toutes les féminités, entre glamour lumineux et matière grise. Elle croque gentiment son époque tout en pensant à faire de belles ritournelles qui vont se scotcher au fond du cerveau. Elle travaille le fond et la forme.
Elle est douée pour ça et ce sixième opus montre définitivement qu'elle a cette part de mystère qui fait un grand artiste, capable de nous embarquer ailleurs, nous faire prendre du recul sur notre temps, qui nous éloigne du zoo médiatique entre buzz, réseaux sociaux et selfie. C'est une grande dame qui ne veut pas le savoir. L'humilité est peut être la très grande vertu de Francois Breut et ses disques!
Caramel Beurre salé - 2016
Ramo

Xavier Plumas et ses copains de Tue Loup continue leur chemin vers un rock apaisé, de plus en plus prenant. Une bonne note pour commencer le printemps.
Bientôt vingt ans que le groupe de la Sarthe gratte sur ses guitares des airs de rock, à la française, sans se prendre la tête et toujours imaginés avec du coeur et de l'intelligence. Tue Loup joue les marginaux pour mieux assumer sa liberté dans son style, sa musique et son petit bonheur d'être un fleuron d'un art fougueux. Au bout de vingt ans, le groupe continue d'aimer les nouveautés et prendre de nouveaux chemins.
Tue Loup a connu tous les états, toutes les joies et toutes les alertes. Il y a eu les départs et les arrivées. Le succès et la dégringolade. Les remises en question. Quand on regarde leur discographie, le groupe semble s'être toujours remis en question. Il a joué avec les genres, les modes et les styles. Sans se renier. Un tour de force que l'on entend une fois de plus sur ce dixième disque, relaxé et entêtant.
Cette fois ci, l'inspiration est venue du Portugal. Là bas, Tue Loup s'est laissé prendre par la vie locale et ses coutumes, son vague à l'âme et son fado si exaltant. Leur disque Ramo ressemble à une douce mélancolie décomposée sur une dizaine de chansons, qui sortent les tripes et les amertumes avec un charisme lusitanien et un charme indéniable.
La musique soigne les maux du coeur et cela fait du bien. Ramo a le goût du partage: la mise à nu des textes s'allient à une orchestration distinguée. Le trio a l'art de souffler sur le chaud et révéler des parties froides de l'existence. C'est un disque mûr, d'une sagesse étonnante et qui n'oublient pas ce que l'on sait du fado: que la musique est le meilleur remède au spleen!
L'autre distribution - 2016
The Keyboard Songs

Don Nino rend hommage à toute la noblesse de la pop!
Derrière le nom mystérieux de Don Nino, se cache le Français Nicolas Laureau. Un type qui a toujours défendu l'indépendance de la musique, son absence de compromis et sa liberté folle. Il a commencé dans le rock bruitiste à la sortie de son adolescence puis le temps lui a offert une vision simple mais pas simpliste de la pop music.
Il compose donc sous un pseudo exotique, une musique de plus en plus exigeante, bien loin des codes commerciaux. Il aime le mystère de la création et les prises de risques discrètes mais réelles! Dans son tout nouvel album, il rend hommage à tous les défenseurs des harmonies douces et subtiles comme Randy Newman ou Elton John, celui des débuts!
Comme l'indique le titre du disque (et la très jolie pochette en noir et blanc, toute épurée), les synthés et les pianos ont une place très importante. Ils permettent de jolies harmonies et des mélodies à la délicatesse venue d'une autre époque. Don Nino défend cette noble idée de la musique, comme un outil de liberté, un art qui rend la vie plus belle.
Nicolas Laureau a tout du bon artisan qui réussit de faire avec peu, de belles choses qui bercent mais qui n'emdorment pas, car techniques et réfléchies. Les chansons se succèdent et nous apportent un vrai plus avec une pop soyeuse. Musicalement, on devine un artiste accompli qui profite de sa curiosité et de son expérience dans le métier.
Le bémol, c'est la voix, un peu trop timide par apport à l'ensemble orchestral. Les chansons en imposent mais réunies, elles ne marquent pas les esprits. C'est le genre de disque que l'on voudrait aimer mais il reste un peu fermé sur lui-même, pas si sûr de ses forces. Mais il ne faut pas non plus bouder son plaisir: c'est un bon disque pop comme on en fait peu chez nous!
Prohibited records - 2016
Il faut sauver Hitler

"Il faut sauver Hitler". Vous avez bien lu le titre des nouvelles aventures de Kaplan & Masson.A la lecture de ce titre provocateur, vous êtes obligés de jeter au moins un oeil furtif à cette deuxième aventure de Kaplan et Masson imaginée par Jean-Christophe Thibert. Et là, vous êtes pris par ce récit "ligne claire" qui vous maintient en haleine jusqu'à la dernière image.
C'est sûr maintenant, avec Kaplan et Masson, on possède les dignes descendants de Blake et Mortimer! Je dois dire qu'à l'issue du premier tome, la partie n'était pas gagnée. En effet, quand en 2009 sort 'La théorie du chaos', on ne sait pas trop ce que l'on a entre les mains. Le dessin est proche de celui de Berthet. C'est à dire un graphisme d'une bonne tenue, fin et élégant, mais pas beaucoup plus. Et le scénario de Didier Convard à qui l'on doit pourtant quelques morceaux d'anthologie depuis plus de 30 ans maintenant est assez convenu. En effet, un groupe de savants dans les années 60 qui se font assassiner les uns après les autres au motif qu'ils ont travaillé de près ou de loin à la création de la bombe atomique, on a vu plus original.
Alors dans ce premier album, ce qui donne du goût, ce sont les 2 héros. L'un, grand blond, beau gosse et tombeur est un scientifique. J'ai nommé Nathan Masson. L'autre, brun, à la fine moustache bien datée est Etienne Kaplan, colonel des services secrets français. Comme dans le binôme british on retrouve un scientifique et un militaire. Ici, le scientifique est le plus aventurier. Le militaire est une sorte de OSS 117 version Dujardin en moins réac et moins abruti quand même.
Ces 2 héros, s'ils paraissaient prometteurs, auraient tout aussi pu être oubliés s'il n'y avait pas eu, voilà quelques jours la sortie de l'excellent 'Il faut sauver Hitler". Voilà nos 2 héros, accompagnés d'une galerie de seconds rôles dont la très sexy Mlle Valmont (secrétaire de Masson) et le très honorable Watabé (ami scientifique japonais de Masson), sans compter les auxiliaires de Kaplan, partis en Italie pour exfiltrer un faux Hitler.
Ouf, voilà les soupçons dissipés...Il s'agit d'un leurre mis en place par les services secrets français pour mettre à jour les réseaux nazis encore existant en ce début des années 60.
Je passe sur les multiples rebondissements qui font le sel de cet album, ainsi que le second degré permanent et m'attarde un peu sur le dessin de Thibert qui outre les qualités décrites plus haut n'a fait que gagner en puissance et mouvement depuis le précédent tome. Côté scénario, Convard a laché l'affaire laissant seul Thibert aux commandes. Et ce dernier s'en tire plutôt bien! L'album a la tenue et l'esprit des "Ailes de plomb" BD d'espionnage qui se situait à la même période. Vu la tournure prise par ce deuxième album, on n'espère qu'une chose que le délire aille en augmentant!
Longue vie à Kaplan et Masson!
48 pages - Glénat
Stachelight

Kaya, Pépé, Pietre, Soubri, Kilo et même la chanteuse LiliBoy transpirent de la moustache pour nous proposer un groove irréprochable. C’est peut-être le seul vrai défaut du disque.
Vous allez pouvoir chercher longtemps pour trouver le moindre reproche au nouveau disque de Deluxe, joyeuse bande de musiciens, biberonnée au funk. Trois ans après leur premier essai, ils confirment tout le bien que l’on peut penser d’eux.
Les rythmiques vont automatiquement vers vos gambettes qui veulent d’un seul coup se défouler. Les cuivres sont aussi séduisants qu’un crooner au charme suranné. Les guitares sont des coups de griffes funk. La voix de LiliBoy n’a rien à envier à celle des chanteuses d’acid jazz qui faisaient la température dans les années 90.
Pris au sérieux, ils invitent des copains prestigieux désormais. On reconnaîtra les voix de M ou de IAM. Mais surtout ils sont armés d’une incroyable production. C’est parfaitement léché. Pas une fausse note. C’est impressionnant de perfection pour un second disque: le son est digne des grandes productions soul !
C’est aussi le défaut : on s’ennuie un peu. Il y a peu d’écarts. Les chansons sont carrées. Les coins sont très anguleux. Le calcul est précis. Au point que cela relève un peu de la démonstration de force.
Mais on ne va pas bouder notre plaisir : la déflagration de funk est joyeuse ! Les tubes s’enchaînent. Ils ont l’art de bien mélanger le hip hop avec la pop, la soul, le funk ou le ragga.
Comme le souligne la pochette, c’est un peu une idée de la fiesta qu’ils proposent. La boule à facettes reprend des couleurs et de luminosité avec les six zigotos d’Aix en Provence. On est très loin de la dance et des hits de NRJ. Pourtant ça bouge sacrément. Ils arrivent à nous faire suer de la moustache, leur emblème !
Chinese man records - 2016
John Carter

Le comédien Taylor Kitsch joue le héros, John Carter. Son nom est l'adjectif qui convient le mieux à ce gros budget Disney qui amusera vos amis et vos gosses un samedi soir de farniente!
Disney s'offre son Avatar. Ils ne sont pas bleus. Ils sont tout verts avec des cornes sur les cotés et deux paires de bras. Comme les copains de James Cameron, ce sont de solides guerriers qui se moquent des guerres entre les hommes... de Mars.
Les Martiens de John Carter ressemblent à des héros de tragédie grecque perdu dans l'espace. Ils voyagent sur des avions à panneaux. Les martiennes ont des allures de mannequins. Ils parlent tous comme des comédiens de la Shakespeare company.
Sur la planète rouge, vous avez les humains bleus, assez méchants et belliqueux. En face vous avez les rouges, intellectuels et sages. Manipulés par les Therns, fantômes éternels, les bleus vont mettre une solide branlée aux rouges, jusqu'à l'arrivée de John Carter, le Terrien.
Sur notre planète, il s'agit juste d'un cowboy hargneux, rongé par la mort tragique de sa famille et les souvenirs de la guerre. Par hasard, il déboule sur Mars à cause d'une médaillon et fout un foutoir monumental. Il apprend aussi qu'une cause peut sauver une vie. C'est beau.
Plus beau que le film! Réalisateur du Monde de Narnia, Andrew Stanton doit faire avec un cahier des charges bien strict: il faut que cela ressemble à Avatar, au Seigneur des anneaux, à Star Wars et si possible aux dernières grosses productions de Disney comme Prince of Persia. Difficile de ne pas finir en patchwork d'heroic fantasy et de science fiction. Dommage on pense aussi au Flash Gordon des années 80, grosse référence du tartignolle movie.
L'acteur principal (au nom prédestiné pour ce genre de film, Taylor Kitsch) est donc un clone costaud de Jake Gyllenhaal. Un peu moins expressif avec de larges épaules. Sur lui, pèse la victoire de la liberté sur le mal mais aussi un film maousse en terme d'effets spéciaux. Indulgent, l'effet déjà-vu s'estompe au fil des minutes et on veut bien se laisser embarquer pour cette vision rococo de la planète Mars. Les effets spéciaux jouent mieux que certains acteurs, tous tentés par un concours de grimaces. La plus grosse grimace sera pour Disney: John Carter reste un bide sévère pour la firme!
John Carter s'inspire d'un cycle de Edgar Rice Burroughs, l'auteur de Tarzan. Le livre date de 1917. Tout cela date un peu et fait appel à un peu de naïveté de notre part. Pourquoi pas? En attendant on tique tout de même devant le refrain habituel, très américain sur la liberté ou le couplet grossier sur l'écologie, le rapport à la nature.
Parfois ridicule, de temps en temps attachant, souvent divertissant, John Carter est une belle boite vide à force de vouloir imiter tous les grands succès du genre. Le film est dédié à Steve Jobs: le problème de ce film est peut être qu'il est un peu trop la grande réussite de techniciens incroyables et d'artistes un peu limités...
Avec Taylor Kitsch, Mark Strong, Lynn Collins et Cirian Hinds - Disney - 7 mars 2012 - 2h20
Attends, Attends, Attends… Pour mon Père, Cédric Charron, Jan Fabre, Théâtre de la Bastille,


Les premières secondes de ce solo inaugural dans le triptyque Jan Fabre proposé au Théâtre de la Bastille, nous plongent d'emblée dans une expérience mystique, transparente à un Autre Monde, de l'Au-delà...
Nimbée de fumée blanche qui déborde de la scène pour envelopper doucement le public, la pénombre devient diffuse, propre au visons magiques.
S'en extrait Cédric Charron, vêtu d'un rouge cru.
La scène est là-encore une composition picturale du plasticien Jan Fable, truffée de symboles gothiques.
Cédric Charron danse le passage de vie à trépas de la figure du Père, dans la peau de Charon, le "nocher des enfers", qui guide les mourants moyennant péage dans leur traversée du Styx.
Charon est dans la mythologie grecque un vieillard malcommode, ce que le fantasque danseur mime très bien, dans un travail corporel évoquant la danse Buto, une autre danse des Ombres...
Dans le texte qui se déploie, Cédric Charron s'exprime pourtant en homme encore jeune qui réclame au Père, d'Attendre, Attendre... Pour que le temps de danser puisse avoir lieu, le temps de la procrastination et de l'inutile pour le Fils, qui ouvre l'accès au monde la Création, libéré de l'interdit du Père.
Il y a donc deux passages à opérer: du Père oedipien au Père mort, du Fils paralysé au fils artiste; pour que le temps, après l'Attente, se mette à passer de nouveau...
Le texte est superbe, les effets visuels assez hypnotiques; on regrettera néanmoins un ensemble un peu hermétique et "en force". Mais il en va de même dans d'autres solos précédents présentés par Yann Fabre, qui réussissaient peut-être mieux à donner au propos crûment biographique une résonance plus métaphysique, notamment par les références au monde médiéval.
Si l'on retrouve ses codes obligatoires, comme le corps en croix -l'expérience même du "chemin de croix"-, on trouve moins facilement dans Attends le fil esthétique du rêve...
On continuera néanmoins de suivre Jan Fabre, tant au musée qu'au théâtre, dans son traitement des corps, de Nature Morte à Transcendance, pour faire apparaître combien l'Art s'arrache dans l'effort à un temps où la Mort est sans cesse évoquée.
du 9 au 13 mars 2016
Solo pour Cédric Charron de Jan Fabre
Nombrer Les Étoiles, Alban Richard, ensemble Alla francesca, Théâtre 71


Dans un entretien pour le numéro spécial de La Terrasse Shall we dance?, Alban Richard déclare:
« Les CCN peuvent travailler à la reconnaissance et à la nécessité de la danse dans une société. [...] Le projet pour Caen est essentiellement une utopie."
Dans Nombrer Les Étoiles, l'utopie consiste à projeter sur scène une brèche spatio-temporelle pour plonger des artistes aux corps et habitus ultra-contemporains dans un environnement baignée de musique médiévale, et ce dans la plus grande fluidité, le plus grand naturel.
Pourrait-on imaginer un voyage dans le temps plus doux et serein?
Alban Richard, assisté pour le son par Félix Perdreau, a inséré une continuité minutieuse entre les ballades oniriques interprétées par l'ensemble Alla francesca et le souffle même des danseurs, réverbéré dans tout le public, intensifiant encore l'expérience de transport, intérieur autant que physique.
Chaque geste de main, de pieds, inclinaison de tête... répond subtilement, note pour note, au chant.
Ces arabesques lentes, ce tournoiement suspendu par instants en des poses symboliques, évoquent les sujets gracieux des enluminures médiévales où chaque geste est un langage.
Il émane de l'ensemble un climat de grande détente; tour à tour le chant s'élève, à son diapason les corps s'envolent, puis tout revient à l'état neutre, à l'image d'une boîte à musique dont le mécanisme s'interrompt.
On peut remarquer que les interprètes sont en blue jeans, comme Alban Richard lui-même dans la Suite Dansée présentée l'année dernière à la Philharmonie au son du claveciniste Christophe Rousset.
Alban Richard est un chorégraphe qui recherche un traitement "métrique" de la danse, dans une réponse poignante et rigoureuse à la partition musicale.
On se souvient du morceau de bravoure que fut Pléiades pour le festival Montpellier Danse en 2011 où les six danseurs de son ensemble l'Abrupt scandaient le tempo des Percussions de Strasbourg sur la musique de Iannis Xenakis dans une vitesse d'enfer...
Il poursuit sa recherche amorcée à Chaillot en 2014 dans Et mon coeur a vu à foison, de plongée dans l'univers baroque/ médiévale. Il est question pour lui de travailler une nouvelle contrainte d'écriture chorégraphique, comme un compositeur se frotterait au genre dodécaphonique.
Mais ce qui éclate avec Nombrer les Étoiles, illustre bien "la nécessité de la Danse" dans la cité.
Avec la peinture classique, nous avions accès à la représentation du corps anatomique, à une certaine valorisation du corps dans une dimension presque sacralisée.
Dans le monde contemporain, il ne reste que la danse pour nous rappeler l'importance du corps, du geste, du rythme, de la marche ou du souffle...; pour nous en montrer et faire entendre la beauté.
En blue-jean du quotidien, cette beauté sereine éclate parfaitement grâce aux interprètes d'Alban Richard, en particulier Yannick Hugron dont la précision est aussi légère qu'une plume.
Alban Richard est devenu directeur du CCN de Caen en Septembre 2015.
Mardi et Mercredi 9 Mars



