Les Explorateurs : l’aventure fantastique

Là où tout le monde voit un énorme nuage menaçant, Alfonso, lui, voit un monstre-tempête. Et comme il est intrépide, il est sûr de pouvoir vaincre le monstre. Il tente donc de convaincre ses voisins de ne pas fuir leur village et part au combat.

Alfonso, en digne arrière-arrière-arrière-petit-fils de Don Quichotte, voit des géants là où il y a des moulins à vent. Son copain Arthur, lui, est l'arrière-arrière-arrière-petit-fils de Sancho Pancha. Ces deux-là sont donc inséparables. Et, sans doute dans l'idée de séduire les petites filles, on adjoint Victoria, une fille un peu pirate, à ce duo masculin et l'on ajoute également une pincée d'histoire d'amour au récit. Les trois amis vont découvrir qu'un grand méchant cupide se cache derrière le gros nuage, et ils vont le combattre avec leurs petits bras, leur courage et les gadgets géniaux d'Arthur.

Sans surprise, tout cela va se terminer par une bataille bruyante et épique contre un effrayant robot géant. Un scénario paresseux pour un final de jeu vidéo d'arcade, donc.

Autre point commun avec les vieux jeux vidéo : les animations graphiques toutes pourries ! Les personnages en arrière-plan ont des expressions et des mouvements figés.

Le rythme est beaucoup trop rapide pour être supportable, et ce n'est pas le recours abusif aux ralentis qui rend la chose regardable. Toutes les cinq minutes, le réalisateur passe en slow motion, espérant sans doute de la sorte rendre compréhensible ce qui se passe à l'écran. C'est raté.

Manifestement, le scénariste/réalisateur aime aussi les blagues. Les vannes fusent toutes les dix secondes. Mais les enfants ne rient pas, pas plus qu'ils ne comprennent les références à la pop culture (E.T., Saturday Night fever, Bruce Lee...)

Si vous pensiez emmener vos enfants au cinéma pendant les vacances, vous pouvez chercher une autre idée de film !

Au cinéma le 03 avril 2024
1h 27min

Un printemps à Tchernobyl, Emmanuel Lepage, Futuropolis

Allez faut l’avouer, la BD reportage c’est un peu le truc survendu en ce moment. Les dessins tout mignons pour raconter des histoires toutes crasses, c’est devenu la convention. Il y a désormais une impression d’orgueil à synthétiser le monde avec des BD qui dénoncent. Les efforts sont toujours louables mais c’est maintenant la norme et le genre ne surprend plus vraiment...

Sauf quand on a le talent d’Emmanuel Lepage. Un Printemps à Tchernobyl date de 2012 mais montre clairement comment le reportage dessinée avait de la puissance et de l’intérêt. L’art comme convertisseur d’une réalité qui n’existait pas. que l’on voudrait presque oublier.

Avant la somptueuse mini série sur Tchernobyl, l’œuvre d’Emmanuel Lepage a quelque chose d'essentiel. L’auteur cherche réellement la vérité. Faire un constat. Montrer l’après d’une catastrophe qui n’a pas de comparaison sur notre petite planète qui peut s’autodétruire.

Lepage a le goût des autres et c’est vrai que la vie quotidienne des gens qui habitent autour de Tchernobyl est une vraie aventure fascinante à suivre. Dans son dessin, on devine un monde à part avec des personnes qui tentent de vivre avec un événement extraordinaire et une nature marquée elle aussi par le drame nucléaire.

Souvent grises et raffinées, les images sont parfois colorées et soulignent une vie qui continue malgré l’impossible. Réflexion sur le passé et le témoignage, cette visite de Tchernobyl est d’une sensibilité incroyable. Lepage vise les tripes et le cœur sur des planches qui sont bien maîtrisées.

L’Ukraine est encore au centre de l’actualité mais la BD d’Emmanuel Lepage nous remémore avec beaucoup d'humanisme un traumatisme et une peur qui existent encore. Il défend avec son dessin délicieux, un espoir qui ne meurt jamais… au delà de l’inimaginable!

Date de parution : 04/10/2012
Futuropolis
164 pages | 26€

Le Consentement, Vanessa Springora, Sébastien Davis, Rond-Point

Dans les années 1980, V. est une jeune fille de 14 ans qui succombe au charme sulfureux d'un adulte. Flattée d'être remarquée par un écrivain quinquagénaire qui fréquente l'élite parisienne, elle tombe résolument amoureuse de lui.

On peut trouver mille explications au fait qu'une fille pas encore sortie de l'enfance soit attirée par un vieux schnock : son charme sulfureux, l'absence de figure paternelle, la permissivité post-soixante-huitarde d'une mère, une certaine précocité pour la sensualité et la sexualité...

Mais une question demeure : "Lorsqu'il n'y a ni souffrance ni contrainte, c'est bien connu, il n'y a pas viol". N'est-ce pas ?

Au départ, V. croit désespérément à l'amour de G. "Son amour pour moi est d'une sincérité au-dessus de tout soupçon". Puis, progressivement, elle ouvre les yeux, en même temps qu'elle ose enfin ouvrir un livre de G. dans lequel il se vante de ses multiples abus (en forme de conquêtes) d'enfants. "A Manille, les petits garçons de 11 ou 12 ans que je mets dans mon lit sont un piment rare."

Le récit de Vanessa Springora, dont est tirée la pièce, m'avait frappé par sa justesse et sa force. Pas de voyeurisme ni de règlement de comptes en forme de clash, mais un récit aussi glaçant qu'équilibré.

Au démarrage de la pièce de théâtre, je vous avoue avoir eu un peu peur. Déjà, parce qu'il semble impossible de se hisser au niveau du livre de Vanessa Springora, ensuite parce que la mise en scène ne se distingue pas forcément par sa finesse.

J'ai eu l'impression que Sébastien Davis ne faisait pas assez confiance au texte, et qu'il avait jugé nécessaire de lui adjoindre des béquilles scéniques.

Par moments, la voix amplifiée de la comédienne se dédouble (sur fond de percussions lancinantes et hypnotiques). Cela m'a rappelé ma jeunesse et les dramatiques radio de France Culture des années 2000, Mais, franchement, à quoi ça sert ? A part à perturber la compréhension du texte par les spectateurs ? Et je vous passe les micros qui crachouillent très fort par moments.

A certains moments, Ludivine Sagnier se livre à une danse frénétique sur fond de percussions. A d'autres, elle se déshabille... (Derrière un voile opaque en fond de scène, on n'est pas à Avignon !) On se demande ce que cela apporte au propos. Idem pour le tambour chamanique (même si le talent du batteur, Pierre Belleville, impressionne).

La pièce aurait gagné donc à un peu d'épure, à l'image d'une scénographie très simple avec, on l'a dit, un fond opaque en fond de scène et quelques meubles (dont un lit aux draps de satin noir) restituant efficacement le dépouillement des chambres de bonne ou d’hôtel où (sé)vit Gabriel Matzneff.

Soyons juste, la pièce n'est pas gâchée par ses quelques défauts, et elle mérite largement d'être vue. La force du texte est préservée. Ludivine Sagnier joue de façon crédible la petite fille, l'ado puis la femme qu'est devenue V. (même si, dans mon souvenir, la narratrice du livre est un peu moins en colère). La comédienne campe également avec justesse les différents adultes qui passent dans le paysage, médecin, psy, parents qui sont tous plus hallucinants les uns que les autres, la palme revenant à G. lui-même, personnage au cynisme et à la prétention sans borne qui se compare sans modestie à d'illustres artistes dévoreurs de petites filles : Edgar Allan Poe, Lewis Caroll, Roman Polanski...

On est soulagé que V., telle une vaillante petite Gretel, soit parvenue à "prendre le chasseur à son propre piège, l'enfermer dans un livre"

Jusqu'au 06 avril 2024
Théâtre du Rond-Point
Paris VIIIème
De 8€ à 31€ - Durée 1h20

Texte Vanessa Springora
Mise en scène Sébastien Davis
Avec Ludivine Sagnier
et Pierre Belleville (batterie)

Pigeons volent toujours, Chris & Rich Robinson

Toujours adeptes d'un cirque électrique et tourbillonnant, les frères Robinson reviennent pour un dixième album réussi et euphorisant. On avait besoin de cela!

Si le rock est mort dans nos contrées, il subsiste de l'autre coté de l'océan et plusieurs groupes continuent de se la jouer roots et rebelles. L'attitude, on la connaît mais on la devine moins chez nous : on s'intéresse plus aux tiktok des rappeurs ou des robes de nouvelles Madonna. Le rock est bien mort, médiatiquement !

Mais on accorde ici une place pour deux frangins qui ont fracassé le rock sudiste dans les années 90. Chris & Rich Robinson ont défendu un rock qui cravache et perd son haleine sur un son électrique, spectaculaire et venimeux.

Pour l'histoire, les frangins se sont ensuite battus. Le groupe a explosé mille fois. Les excès ont mis à sac leurs projets. Mais les Black Crowes, trente ans plus tard, sont bien là avec un son désuet mais qui rend heureux. Les deux corbeaux ont viré toute leur ancienne équipe. Ils forment un duo qui s'est remplumé après une très longue tournée pour célébrer leur premier effort, Shake your money Maker

Et l'inspiration est revenue ! Happiness Bastards porte assez bien son nom et donne le ton de ces vieux routards qui continuent de faire la grimace et proposer du rock'n'roll avec orgue Hammond, chœurs soul et autre harmonica. La voix de Chris Robinson est devenue roublarde mais décroche quelques frissons et la guitare de Rich offre des riffs inattendus. C'est un album vraiment réjouissant parce qu'il défend des valeurs avec un héroïsme qu'on ne soupçonnait pas. Après Kula Shaker, les papys font de la résistance avec un aplomb incroyable!

D'ailleurs profitons de la sortie du dixième opus des Black Crowes pour rappeler qu'il y a deux pépites dans leur discographie à redécouvrir. Pour fêter l'an 2000, les Black Crowes s'étaient associés à Jimmy Page pour célébrer Led Zep et quelques standards du blues.

La ferveur du groupe pour le guitar hero provoque un show pétaradant. Il y a de la hargne et de la grâce dans chaque morceau. Page, en vieux sage, parvient à faire de la fratrie endiablée, des petits démons du rock qui ne singent plus Led Zep mais ils le réinterprètent avec leur style sudiste et spontané. 

Plus discret est leur troisième album, Amorica. Avec sa pochette provocatrice, les oiseaux noirs sont des clowns tristes, secoués comme des pantins ivres par le succès de leurs deux précédents disques.

Ici on entend un rock sombre et trouble. Le blues est boueux mais l'énergie est affolante. Pas de hit dans cet album mais on entend constamment un rock qui ressemble à une gueule de bois sans fin.

Les morceaux évoquent un lendemain de fête douloureux mais les Robinson semblent toujours vouloir faire les guignols. Moins propre que les deux premiers disques, Amorica dessèche le genre et nous fait plonger dans des limbes furieux et jamais polis. C'est une œuvre au noir: on est content de les retrouver plus sages mais toujours heureux de défendre leur genre de prédilection...

Juste un souvenir, Gérard Vantaggioli, Poche Montparnasse

Myriam Boyer a un parcours peu commun pour une comédienne : d’abord dactylo, cette jeune ouvrière bijoutière lyonnaise se blesse gravement et s’intéresse alors au théâtre. Figurante au départ, elle prend ensuite des cours et intéresse Agnès Varda puis Jacques Demy. C’est dire son talent dès le début.

Et la voici remarquée au cinéma par Alain Corneau dans « Série noire », dans lequel elle interprète la femme de Patrick Dewaere. Elle y reçoit un César pour ce second rôle.

Les rôles au cinéma comme au théâtre s’enchaînent, ainsi que les récompenses, dont un premier Molière.

Et en 2008, c’est la consécration avec un deuxième Molière, pour « La Vie devant soi » d’Emile Ajar, une pièce à laquelle j’ai eu la chance d'assister au théâtre Marigny.

Je l’ai revue au théâtre Hébertot en 2018, dans Misery, où elle interprétait de façon magistrale Kathy Bates, l’héroïne absolument effrayante de Stephen King.

Il y aurait tant de choses à écrire sur cette femme, cette artiste atypique et discrète.

Car oui, au cinéma comme au théâtre, Myriam Boyer est à part. Et ses rôles aussi.

Dans « Juste un souvenir », elle nous emporte cette fois dans un autre univers, fait d’un long monologue accompagné de pas mesurés ou plus rapides ou encore, assise sur une chaise, un sac à la main. La voix est parfois précise, le visage souriant et soudain, le ton se fait triste, nostalgique. Un phrasé qui rappelle l’avant, du temps des premières radios et du music-hall.

Charles Cachant (« Où sont tous mes amants »), Raymond Queneau (« Si tu t’imagines »), et Charles Trenet, Lucienne Boyer ou encore le sublime « Est-ce ainsi que les hommes vivent » d’Aragon... Que de beaux textes ! Sans oublier sa façon impayable d’interpréter « La dame de Monte-Carlo, » de Cocteau, sur laquelle elle virevolte, bouge, sourit, et ses gestes, ses expressions, font entrevoir d’une autre façon ces chansons dites réalistes et parfois un peu amères.

Bien sûr, ces mots qu’elle dit avec douceur et cœur appartiennent d’abord aux auteurs. Mais pour qui aime cette époque, impossible d’oublier leurs interprètes, de Fréhel à Mouloudji, de Patachou à Charles Trenet… Et c’est cette grande comédienne qui nous apporte aujourd’hui sur un plateau ces histoires d’amour déçu, de femmes blessées et de gaieté parfois. Le public la suit, écoutant ces chansons du temps d’avant en retenant son souffle.

Théâtre de Poche Montparnasse
Tous les dimanches à 15 H
Durée : 1H 10
de 10€ à 28 €

Souriez, Raina Telgemeier, Éditions Akileos

Facile de se reconnaitre dans cette autobiographie : vie du collège jusqu’au lycée, frère et sœur, amies pas toujours très sympa... Et quand on se casse les deux dents de devant, c’est encore plus compliqué.

Tout ce passa comme ça : Raina rentrait d’une réunion d’éclaireuses quand une de ses amies déclara : "la première arrivée au porche a gagné", Raina dit "Attendez-moi" (en s’accrochant à la capuche d’une de ses amies ), et elle tombe.

Peu de temps après, elle se rend compte qu’elle a perdu deux dents. Mais ils n’en retrouvent qu’une. Où peut bien être l’autre ?

Si vous voulez le savoir, il faut lire le livre ; franchement, vous ne le regretterez  pas !

La BD raconte comment cet accident a bouleversé la vie de Raina. Mais elle ne fait pas que perdre ses dents ! Il lui arrive plein d'autres choses (elle survit aussi à un important tremblement de terre). Cette BD vous réserve plein de surprises ! C'est une de mes BD préférées, je ne m'en lasse pas et je la relis souvent.

Norma, 10 ans.

Les soeurs Dalton, Cie Les Nomadesques, Le Ranelagh

"Nous ne serons jamais les sœurs des frères Dalton !"

"Tout est toujours calme dans cette bonne vieille ville calme de Toucalmcity". Et bientôt, la vie y sera encore plus agréable car - grâce à la fortune d'un joueur veinard dont la municipalité vient d'hériter - Toucalmcity va se doter d'une école, d'un orphelinat, d'un hôpital, d'une crèche pour les parents qui travaillent (disent les femmes)... et d'un saloon (insistent les hommes).

Malheureusement, ces beaux projets sont contrariés par Pat le Borgne qui a dérobé le magot. Sans perdre un instant, les trois sœurs Dalton se lancent aux trousses de l'infâme voleur, dans une course poursuite en forme de chevauchée endiablée qui nous tiendra en haleine pendant une heure quinze.

Le spectacle revisite et détourne tous les codes du western, dans un décor drôlement bien fichu, à la fois simple et très efficace (les comédiens retournent à vue des coins pour transformer en un tourne-main
un saloon en prison).

Comme le décor, simple et efficace, c'est l'air de rien que les comédien.ne.s déploient l'étendue et la multitude de leurs talents. Il s'en donnent à cœur joie et en rajoutent juste ce qu'il faut. On dirait qu'ils s'amusent, mais en réalité ils sont superpro ! Ils chantent, dansent, jouent du banjo, multiplient les gags et les aphorismes, chorégraphient des bastons... le tout avec une bande son calibrée au millimètre.

Même si ma fille de 5 ans a eu un peu de mal à bien comprendre toute l'histoire, elle a aimé ce spectacle dont l'énergie est communicative. Ma fille de dix ans, elle, a bien rigolé. Quant à ma sœur de 55 ans m'a dit en sortant "c'est le meilleur spectacle que j'ai vu depuis longtemps". C'est donc carton plein pour les Dalton.e.s. Bravo aux Nomadesques !

Jusqu'au 30 mars 2024
Théâtre Ranelagh - Paris XVIème

Compagnie les Nomadesques
55 minutes | de 10€ à 20€

En travers de sa gorge, Marc Lainé, Théâtre du Rond-point

Avec un beau décor, une scénographie impressionnante et avec, cerise sur le gâteau, Bertrand Belin au casting, cette pièce était pleine de promesses. Malheureusement, l'indigeste "En travers de sa gorge" m'est resté sur l'estomac !

Deux heures quinze durant, une narratrice (Julie Rompsault, Jessica Fanhan) nous conte - à grand renfort de passé simple et de formules ampoulées par-fai-te-ment ar-ti-cu-lées - l'histoire de Marianne Leidgens (Marie-Sophie Ferdane), une cinéaste dont le mari revient d'entre les morts.
Un an après sa disparition soudaine et inexpliquée, son mari (Lucas Malaurie, Bertrand Belin) vient lui rendre visite... mais dans la peau d'un autre ! L'esprit de Lucas prend en effet possession, de façon intermittente, de Mehdi Lamrani (Yanis Skouta), un spirite dont la spécialité est de finir les œuvres laissées inachevées par feus leurs auteurs.

Comme la personnage principale est cinéaste, Marc Lainé (auteur-metteur en scène et scénographe) a eu la subtile idée de projeter le film de la pièce (réalisé en direct) sur un grand écran situé au dessus de la scène. Manifestement, Marc Lainé est très fier de ce dispositif qui lui permet de montrer le fantôme du mari sur scène, mais pas à l'écran.

Évidemment, Marianne finit par faire l'amour avec le médium, dans l'idée de ne former à travers lui qu'un seul corps avec son défunt mari (vous suivez ?!). Sauf que l'époux se fâche, au motif qu'il est cocu (par lui-même pour ainsi dire !). Se superposent alors à l'écran les visages du médium et celui du fantôme, pour bien souligner l’ambiguïté de la situation. C'est fin comme du gros sel, comme disait ma grand-mère.

Si la mise-en-scène est lourdingue, le texte, verbeux à souhait, n'est pas en reste. Peut-être est-ce la raison pour laquelle les comédiens n'arrivent pas à jouer ? Ou sont-ils gênés par la sonorisation qui nous donne l'impression de regarder un film mal doublé ? (J'ai horreur des micros au théâtre !)
C'est à un point tel qu'on est parfois embarrassés pour les comédien.ne.s.

A moins qu'il ne s'agisse d'un parti-pris de mise en scène et de direction d'acteurs ?

Ce doit certainement être le cas, sinon comment expliquer que strictement aucun.e comédien.ne ne soit juste ? Leurs énervements sonnent creux, à la limite du ridicule. Et que dire des roulements d'yeux du médium lorsqu'il a ses crises ?! C'est injuste car l'apprentissage du texte a dû leur demander un effort considérable.

Même si je rêvais de mettre fin à mon calvaire façon Yannick (de Quentin Dupieux), je dois reconnaitre que tout n'est pas à jeter dans cette pièce. Les moyens mis en œuvre sont importants : cinq comédiens sur scène, des décors réussis et qui changent à vue (c'est beau !), des moyens de prise de vue (rampe de travelling comprise), un soin apporté au son (avec, par exemple, des bruits de fonds différents quand deux personnages se parlent au téléphone).

C'est toujours intéressant d'aller au théâtre, même quand c'est mauvais. Et c'est réjouissant une salle de théâtre comble (je m'ennuyais, donc j'ai regardé le public...). Et puis à la sortie, on discutait joyeusement, ébahis d'avoir vu un spectacle qui, en plus d'être une pièce exécrable (je la mets dans le Top 50 des pires pièces que j'ai vues !), réussit l'exploit d'être aussi un mauvais film.

du 6 au 16 mars 2024
Théâtre du Rond-point - Paris VIII
Texte, mise en scène et scénographie Marc Lainé
Avec Bertrand Belin, Jessica Fanhan, Marie-Sophie Ferdane, Adeline Guillot en alternance avec Clémentine Verdier, Yanis Skouta
avec la participation de Dan Artus, Tünde Deak, Thomas Gonzalez et de Laurie Sanquer, David Hanse, Farid Laroussi

Journal d’un vide, Emi Yagi, 10/18

Comment échapper au travail lorsqu'on s'y ennuie terriblement et qu'on a l'impression d'y gâcher les premières années de sa vie d'adulte ? Mme Shibata, trentenaire japonaise, trouve une solution en simulant une grossesse.

A travers cette chronique d'une grossesse imaginaire, ce Journal d'un vide, l'autrice Emi Yagi décrit de façon implacable l'ennui au travail.
"Tous les employés restaient de longues heures au bureau. Chaque réunion était le prétexte à rassembler l'ensemble du personnel dans une salle pour y écouter les supérieurs répéter inlassablement les mêmes discours, idées et griefs, plusieurs fois par jour ; la moindre dépense devait être justifiée en détail auprès du chef de section, puis reformulée à l'intention du directeur de département, avant d'être finalement présentée sous la forme d'une épaisse liasse qu'il fallait distribuer, Dieu sait pourquoi, à chaque membre de l'équipe. Nous n'avions ni le temps ni l'énergie de réfléchir au sens de nos actions, encore moins de poser des questions." (page 58)

Emi Yagi adopte un ton clinique, détaché et assez plat (lorsqu'il n'est pas indigeste !). Cette voix monocorde sert un propos consistant à démontrer la monotonie et l'ineptie du travail de bureau, surtout lorsqu'en tant que femme, on se voit confier l'intégralité des tâches ingrates ou peu valorisées (préparer le café, vider les corbeilles...).

Cette dénonciation du machisme au travail (qui n'est certes pas l'apanage des japonais...) est agrémentée de considérations assez convenues sur la vie, le couple, l'amitié.
"Je me sens seule. (...) Peut-être est-ce bizarre, car c'est notre lot à tous depuis notre naissance, mais je n'y suis toujours pas habituée. Je n'arrive pas à me faire à l'idée que, dans la vie, c'est chacun pour soi." (page 191)

Il m'a semblé que l'intérêt de ce livre (vite lu) ne dépassait pas vraiment l'idée de départ. Journal d'un bide, en ce qui me concerne.

Paru en poche le 1er février 2024
chez 10/18 Littérature étrangère

traduit par Mathilde Tamae-Bouhon (japonais)
216 pages | 8,60€

Émerveillez-vous ! Caleb Arredondo, Vincent Segall & Ballaké Sissoko, Aziza Brahim

Il semblerait que la sinistrose nous guette. Plus rien ne fonctionne en ce bas Monde. Le mauvais temps nous ronge les sentiments et les nerfs (hé, il ne fait plus nuit le matin quand on emmène les enfants à l'école et quand on vient les rechercher). Les soucis se renversent sur les tracas. Les emmerdes sont plus boueux que jamais. On rivalise de pessimisme pour ne pas dire que demain ça sera mieux !

Bienvenue au mois de mars ! Ce moment aussi où on a le droit, mais on l'a oublié, de s'émerveiller. La morte saison va laisser sa place à quelques bourgeons d'espoir, des rires imprévisibles et du courage insoupçonnable.

Il faut s'émerveiller. Partir d'un petit rien qui révèle une beauté cachée. La musique est un puissant marqueur de beauté et d'espérance. Ça m'est arrivé hier soir. Pour m'endormir, j'essaie le dernier disque de Caleb Arredondo. Un type et son saxophone.

Un homme qui a confiance en son instrument et son art. Car il va nous faire naviguer dans les tourments des nuances. Et on ne va pas s'ennuyer car le musicien fascine et nous fait rentrer dans nos propres zones troubles. Avec une bienveillance infinie. Les notes roulent sur elles-mêmes et finissent par nous enrouler. D'une chaleur surprenante. Qui console et nous éloigne de tout, sauf de nous-mêmes. Les échos du saxophone sont du cœur et de la raison. Une belle expérience.

Et la musique doit nous aider à nous émerveiller. Prendre les choses simplement pour y trouver de la confiance. Le duo violoncelle kora nous faisait déjà planer très haut dans la plénitude, mais le duo devient un quatuor roublard quand ils nomment leur œuvre : Les Égarés

Vincent Segall et Ballaké Sissoko invitent donc un accordéoniste et un saxophoniste à leur table. Les mets sont succulents et raffinés. Une fois de plus, ce sont les valeurs du duo qui ouvrent les portes à de belles improvisations. Ils se perdent mais nous renforcent dans cette idée d'un disque généreux qui se monte au fil des expériences partagées. Les petites mélodies deviennent de beaux trips musicaux. Ils ont confiance en eux et rapidement on les écoute les yeux fermés. Sûr d'être face à un éclat précieux du jazz d'aujourd'hui. 

Et puis la musique peut nous amener de l'intensité aussi. C'est pas mal au mois de mars de trouver de l'ampleur et du courage pour être ce que l'on veut être. C'est ce qui se trouve exactement dans Mawja, le dernier disque de la chanteuse Aziza Brahim

La vie de cette chanteuse est un roman fait d'exil et de douleur. Il en sort un nouveau disque lumineux, d'une force qui ne demande qu'à être transmise à l'auditeur. Les mélodies sont glissantes et servent une voix magnifique. 

Le style de la chanteuse s'arme d'origines dans le Nord de l'Afrique et d'une existence espagnole. Les musiques nous bercent sans nous endormir : on découvre du blues africain, donc fait de combats, de rudesse mais aussi d'amour. Elle semble nous dire de vivre intensément. On veut bien la croire. Et en finir avec la giboulée de sinistrose qui veut toujours nous arroser ! 

Echo sax - Caleb Arredondo
Les Egarés - Sissoka Segall Parisien et Peirani
Aziza Brahim - Mawja

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