La ville nous appartient, Justin Fenton, 10/18

Voilà le prix à payer pour la politique du chiffre : des flics hors de contrôle dévissent et - fort de leur sentiment d'impunité - se comportent comme des malfrats.

Depuis son déclin industriel dans les années 1970, Baltimore n'en finit pas de sombrer et détient le titre de ville la plus violente des États-Unis d'Amérique. C'est dire le niveau de criminalité qui y règne ! Pendant des décennies, on y compte annuellement des centaines de mort par arme à feu.

Bien décidés à mettre fin à cette hécatombe, les politiques locaux décident de s'inspirer de New-York City et de sa tolérance zéro pour les criminels. Une équipe spécialisée dans la traque des armes à feu non déclarées est constituée : la Gun Trace Task Force. Peu importent les méthodes de ces enquêteurs en civil, tant qu'ils font du chiffre. Voilà le crédo. Ils bénéficient d'une confiance absolue de la part des politiques et des magistrats locaux, même si la majeure partie des interpellations ne tiennent pas devant un tribunal et ne débouchent pas sur des condamnations...

Parmi ces flics d'élite, on compte Wayne Jenkins, un ancien Marine qui - bien qu'ayant obtenu un maigre C aux tests psychologiques, est recruté au motif qu'il est poli, ordonné et pugnace ! Et plus il a la main lourde, plus il est apprécié et promu, jusqu'à ce qu'il soit autorisé à recruter lui-mêmes ses hommes.

Pendant des années, Jenkins et sa bande, "un supergang de ripoux" (page 236) vont semer la terreur parmi les dealers de drogue, les arrêtant sous de faux prétextes pour mieux leur voler leur drogue et leur argent. Or comment un délinquant pourrait-il se plaindre du comportement de la police ? Qui le prendrait au sérieux?

L'impunité des flics est telle qu'ils ne sont pas sanctionnés après que la police de Baltimore a été condamnée par leur faute à verser 700 000$ à un plaignant à qui ils avaient littéralement cassé la gueule au cours de son interpellation ! Quand 46 personnes reprochent à un flic d'être violent, c'est vu comme de la calomnie pure et simple (page 149). Quand un type tombe dans le coma après avoir été interpelé, et qu'il finit par mourir, les flics écrivent dans leur rapport son arrestation s'est "effectuée sans incident" (page 106).

Ce ne sont là que quelques exemples des comportements inadaptés et des bavures décrits par l'auteur sur 480 pages !

Jenkins est vu par ses collègues et supérieurs hiérarchiques comme un superflic. Pourtant, les chiffres auraient dû parler d'eux-mêmes : "le BPD effectuait près de 44% de ses arrestations dans deux petits districts, à prédominance afro-américaine, lesquels n'abritaient que 11% de la population de la ville. (...) Un noir d'une cinquantaine d'années avait ainsi été arrêté 33 fois en moins de quatre ans - sans qu'aucune de ces arrestations débouche sur un PV ou une inculpation." (page 267)

Les faits décrits par Justin Fenton - reporter chargé des affaires criminelles au Baltimore Sun - sont ahurissants. L'enquête est presque trop fouillée pour se lire comme un roman. D'ailleurs, on aurait préféré que cela soit de la fiction !

Paru le 16 mars 2023
chez 10/18
parution originelle chez Sonatine Éditions

480 pages / 9,20€

Donjons et Dragons: l’honneur des voleurs – Jonathan Goldstein, John Francis Daley Paramount

Quand on a des enfants cela nous arrive de traîner les pieds pour aller au cinéma du coin. Pourtant, on peut en repartir avec le sourire ! 

C'est le cas donc de Donjons et Dragons : l'honneur des Dragons, grand nanar qui ne se prend pas au sérieux et qui fait franchement plaisir à voir.

On se marre. Voilà ce qu'il se passe dans ce film d'heroic fantasy qui regarde du côté de Princess Bride et qui a l'envie pure de divertir. 

Les deux réalisateurs connaissent les codes du genre et le passif assez lourd de la franchise. Un jeu de plateau qui n'a jamais supporté les adaptations au ciné ou sur tout autre support.

Alors autant s'amuser des contraintes sans les ridiculiser ou s'en moquer. L'histoire est inutilement compliquée mais respecte le règlement.

Le second degré n'est pas du cynisme et tout mène à de l'action, certes idiote mais totalement assumée.

Les acteurs se régalent à jouer des clichés sur pattes et à les transcender pas un humour constant, qui fait de temps en temps dans la nuance. On pense même aux Monty Pythons: c'est dire la qualité du produit après des super héros de plus en plus décevants.

Ce n'est pas non plus un chef d'œuvre. C'est trop long. Les effets spéciaux sont parfois kitsch mais les auteurs (ils produisent, écrivent et réalisent) embrassent l'ambiance du jeu de plateau pour en faire une vaste plaisanterie parfois irrévérencieuse et souvent délirante (une scène de cimetière est appelée à être culte).

Pour une fois, le cahier des charges ne semble pas lourdingue. On peut le dire : c'est crétin mais ce n'est pas idiot. Dans le genre, c'est réellement surprenant. Le temps passe vite et il est bon. 

Tout est dans le titre : honorable !

Avec Chris Pine, Michelle Rodriguez, Justice Smith et Hugh Grant-
Paramount Pictures- 2h17 

Grand Hotel Europa, Ilja Leonard Pfeijffer, 10/18

Quand j'étais petit, ma maman m'a appris à lire la première page d'un livre pour voir si cela valait la peine d'en continuer la lecture. Heureusement que je n'ai pas suivi ce conseil à la lettre !

Il m'a fallu aller un peu plus loin que la première page pour apprécier Grand Hotel Europa, le premier livre traduit en français de l'écrivain Ilja Leonard Pfeijffer - apparemment une célébrité aux Pays-Bas, son pays d'origine. Au départ, j'étais consterné par cette histoire d'écrivain d'âge mûr qui bande comme un adolescent pour sa nouvelle copine.
A coup de grandes phrases pompeuses, il nous raconte comment il tombe amoureux d'une intello italienne au "cul parfait". C'est tellement pathétique que ç'en devient drôle, au point que je ne résistais pas au plaisir d'en lire des passages à mes amis :

" - Je te trouve belle.
Je me rappelle très bien avoir dit ça. C'était la vérité, même si cela s'apparentait de plus en plus à une litote. Alors que j'avais d'abord été frappé par la petitesse de ses vêtements, la longueur des bas sous sa jupette, la hauteur de ses talons et son regard, juste celui qu'il fallait pour donner à l'élégance étudiée de son apparence un air de nonchalance, j'étais, en écoutant son argumentation, tombé sous le charme de ses yeux sombres qui étincelaient dans la nuit d'été, et de son enthousiasme, qui faisait danser son visage et ses gestes comme si un tango à l'attrait lancinant et irrépressiblement pulsant s'était embrasé dans le night-club de son âme, où rien d'autre n'était toléré qu'un total abandon.
" (page 55)

A ce stade de ma lecture, le livre me paraissait grandiloquent et barbant, à tel point que je me suis promis d'en arrêter la lecture à la page cent si la situation ne s'améliorait pas. Et puis assez soudainement, ma patience a été récompensée et je n'ai plus pu quitter ce bouquin jusqu'à la 696ème et dernière page. A croire que, lorsqu'il évoque la fougueuse Clio, l'écrivain en rajoute pour mieux montrer à quel point lui-même se trouve ridicule.

Ilja Leonard Pfeijffer est le protagoniste de son propre livre, il mêle son histoire personnelle (et même intime) avec une réflexion fine sur le tourisme de masse. Comme il habite à Venise, cela lui donne une vue imprenable sur ce phénomène.
L'auteur peaufine son personnage et c'est bien volontiers qu'il tient le rôle de l'écrivain intello, toujours impeccable dans ses costume-cravate-chemise à poignet mousquetaire. Mais Ilja Leonard Pfeijffer a aussi le sens du ridicule et n'hésite pas à se moquer de lui-même. Et lorsqu'il critique les touristes, il ne le fait pas en surplomb, il s'inscrit lui-même dans la description de cette plaie. Car si "le tourisme détruit ce par quoi il est attiré" (page 561), il n'y a pas de pire touriste que celui qui - comme lui et comme beaucoup d'entre-nous - n'assume pas d'en être un. Les touristes, ce sont toujours les autres !

La réflexion pertinente sur le tourisme conduit à une interrogation plus large sur le mode de vie européen et sur son devenir. J'ai pris tellement de notes en lisant ce livre que je ne pourrais pas tout restituer ici, tant les sujets abordés sont nombreux.

"Les touristes ne sont que des symptômes de quelque chose de plus grand et de plus grave, tout comme les gens à un enterrement ne sont qu'un symptôme de la mort. C'est cela que je veux explorer dans mon livre. Il doit traiter de l'Europe, de l'identité européenne empêtrée dans le passé, et du bradage de ce passé sur un marché globalisé faute d'autres options crédibles. Ce livre doit devenir une déclaration d'amour à l'Europe pour ce qu'elle fut jadis, et qui, pour ce qu'elle fut jadis, se fait en ce moment piétiner par l'ultime et irrémédiable invasion barbare. Ce sera un livre triste sur la fin d'une culture." (page 378)

Mais les barbares ne sont pas toujours ceux que l'on croit ! L'invasion touristique "vue comme une source de revenus et activement stimulée alors qu'elle représente en fait une menace constitue un parallèle intéressant avec la prétendue invasion africaine de l'Europe, présentée comme une menace alors quelle pourrait offrir des perspectives d'avenir" (page 288)
Nous sommes à ce point nos propres barbares que nous "en sommes venus à croire que notre passé est le noyau de notre identité" (page 316)

Roi de la mise en abyme et de l'ironie, Ilja Leonard Pfeijffer camoufle habillement un essai documenté en roman et s'amuse à jouer au parfait (gros) con. Le livre est tellement intéressant, tellement dense, que je pourrais multiplier les citations par dizaines.

C'est un livre érudit et tragi-comique qui se mérite un peu mais qu'on finit par dévorer avec avidité. Dire que j'ai failli passer complètement à côté de ce livre passionnant !

Paru le 16 mars 2023
chez 10/18 Littérature étrangère
696 pages / 10,70€
Traduit du néerlandais par Françoise Antoine

Allez tous vous faire foutre, Aidan Truhen, 10/18

La vie bien réglée d'un dealer de cocaïne de haut vol part en sucette à partir du moment où sa voisine est assassinée. S'ensuit une spirale de violence délirante et drôle.

Jack Price est un riche trafiquant version 2.0 qui fournit les huiles en poudre blanche, sans même avoir besoin de toucher au produit. Aussi est-il surpris de trouver des flics dans son immeuble alors qu'il rentre chez lui. Fausse alerte, c'est juste Didi, sa vieille voisine acariâtre, qui a été assassinée.

"Je détestais Didi. Je détestais le fait qu'elle existe et qu'elle fasse flotter une odeur bizarre dans mon immeuble et qu'elle siffle - comme un cafard elle sifflait - après mes petites amies quand je les amenais pour admirer la vue et baiser sur le balcon et boire du whisky" (page 24)

"Je n'aime pas que Didi soit morte.
Ce n'est pas mon côté gentil ni un désir de rédemption, c'est du management." (page 25)

"Ça me turlupine. J'ai besoin de savoir pourquoi. Pas genre besoin besoin. Juste besoin parce que sinon ça va continuer de me turlupiner et ce n'est pas une bonne chose. La concentration est importante. Didi est une putain de perte de productivité. Elle est semblable à Candy Crush mais avec un meurtre en plus." (page 39)

Alors qu'il cherche à comprendre ce qui s'est passé, le flegmatique Jack Price se trouve aux prises avec les Sept Démons, un groupe légendaires de tueurs sans pitié.

Le plus souvent, on ne comprend pas ce qui se passe. On a des bribes d'informations qui partent dans tous les sens, jusqu'à ce que le protagoniste nous donne la clé de ce qui vient de se passer, c'est-à-dire la façon dont quelqu'un vient d'être liquidé. C'est une écriture façon puzzle !

L'écrivain Aidan Truhen multiplie les scènes ultraviolentes mais, étonnamment, on n'est jamais pris de nausée. C'est tellement outrancier que ça en devient comique. Les fans de Dead-Pool apprécieront ce bouquin dont je m'étonne qu'il n'ait pas encore été adapté au cinéma. On est juste dans le délire complet. Ce livre est méchamment drôle.

Paru le 3 octobre 2019
10/18 Domaine Policier
232 pages / 8,20€
Traduit de l'anglais par Fabrice Pointeau

Shazam: la rage de Dieux, Warner Bros

Parce qu'il traitait des super héros avec une innocence quasi insolente, le premier Shazam possédait une certaine fraîcheur. Le second, à peine sorti, semble déjà avoir dépassé la date de péremption !

Et le flop de ce second Shazam fait suite à celui du décevant Ant Man 3. DC Comics ne tient pas plus la route que Marvel. Les super héros sauvent le monde sans imagination et le public se lasse. C'est la crise à Hollywood qui usera le filon jusqu'au bout. En attendant toute la sympathie que l'on avait pour Shazam part en fumée dans ce second opus opportuniste et sans âme.

C'est tellement dommage. Le précédent volet par sa kitscherie et son regard quasi meta amusait beaucoup. Là on ne rit que trop peu. Sauf lorsque la production décide d'embaucher la vénérable Helen Mirren et la fade Lucy Liu pour interpréter les méchantes. Aussi crédibles que Guillaume Canet dans le rôle d'Asterix !

Tout le film va avoir un problème d'incarnation : si Zachary Levi est niais comme il faut pour jouer ce super héros à l'esprit juvénile, le reste du casting a grandi et n'est pas crédible dans le rôle d'orphelins qui doivent protéger Philadelphie de la rage des dieux. Plus personne n'est à sa place dans cette suite sans charme et sans utilité.

Il y a des morceaux de bravoure, des clins d'œil appuyés à l'univers DC (qui accumule un paquet de coûteux navets, ça forcerait presque le respect !), des blagues débiles et un discours bien pépère sur la famille, refuge éternel des vraies valeurs. Tout cela pourrait passer avec un solide second degré mais ici il n'y a rien : juste une mécanique narrative totalement rouillée.

La rage du spectateur on en parle peu : face à ce triste gâchis, on a de quoi s'énerver! 

Au cinéma le 29 mars 2023
Avec Zachary Levi, Jack Dylan Grazer, Helen Mirren et Lucy Liu
Warner Bros - 2h06

Zizanie dans le métro, Oulipo, Montansier Versailles

Hier dans le métro, le chien d’une demoiselle a fait pipi sur les chaussures d’un passager et, ce matin, ils se sont recroisées à la boucherie. Zizanie dans le métro est un hommage aux géniaux Exercices de style de Raymond Queneau. Le principe est simple : en jouant avec les mots et les styles, cette anecdote toute simple va être réinventée pendant une heure.

Le spectacle propose tout un tas de versions toutes plus drôles les unes que les autres de cette bête histoire : en rimes en « ul », en argot, à la façon interrogatoire de police, d’un journal intime, ou encore d’une histoire pour s’endormir. Il y a même la version rapée du chien, « un chien tout ce qu’il y a de normal ». DésOSpilant !

La version « histoire pour s 'endormir " racontée par un papa à sa petite fille amuse tout particulièrement les enfants (le spectacle est visible dès 7 ans). Je suis sûr qu’ils se reconnaissent ! Moi en tout cas, je me suis bien identifié à ce père qui tente difficilement de terminer son histoire et de garder son calme face à une enfant qui ne veut manifestement pas dormir.

Le spectacle joue agréablement sur les mots, sur les niveaux de langage mais ce n’est pas tout. Ce n’est pas qu’un spectacle intello (même si les références sont nombreuses). Il y a plein de gags visuels réjouissants, et la mise en scène drôle et rythmée est servie par des comédiens impeccables. Mention spéciale pour Gilles Nicolas qui, avec se tête et son look de parfait rond de cuir, prouve grâce à son œil qui pétille et son derrière qui remue que l’habit ne fait pas le moine.

Vu le 15 avril 2023 au Montansier Versailles
Durée 1h00 / dès 7 ans
conception, adaptation et mise en scène Jehanne Carillon et Christian Germain,
textes de l’Oulipo Paul Fournel, Jacques Jouet, Pablo Martín Sánchez, Olivier Salon et Christian Germain, chansons Jehanne Carillon, musique Arthur Lavandier,
dessins Etienne Lécroart,
lumières Jean-Yves Courcoux, création sonore Jehanne Carillon avec la complicité de Valérie Bajcsa
avec Jehanne Carillon, Gilles Nicolas et Alexandre Soulié
Production Cie l’amour au travail

L’établi, Mathias Gokalp, Le Pacte

Citroën. Comme simple ouvrier. Comme les autres, il ravale sa fierté pour travailler dans une usine.

Avec ses cadences et ses gestes qui amènent à l'aliénation et surtout à la lutte des classes. Bien né et bien instruit, Robert s'infiltre pour, quelques mois après mai 68, continuer le combat.

Robert (Linhart) est un homme pétri de convictions et son expérience va l'attirer dans toutes les ambiguïtés de sa révolution, soutenue par sa femme, convaincue elle aussi par les mouvements sociaux et la volonté populaire.

En ces temps bien troubles, ce regard sur le passé a de quoi interroger sur notre présent où l'affrontement des idées ne nous laisse pas indifférents. Le cinéaste fait beaucoup penser à Ken Loach avec cette simplicité mais aussi élégance de filmer les ouvriers et leurs supérieurs à hauteur d'hommes. Aidé par un Swann Arlaud sensible, Mathias Kogalp observe avec minutie le monde ouvrier.

Et il n' y a pas de manichéisme. S'il apprécie décrire la complexité et la diversité des ouvriers, le cinéaste n'a pas un parti-pris politique car il montre effectivement comment une ambition dogmatique se fracasse inévitablement sur la réalité ! 

Le constat est souvent amer mais le film dégage beaucoup de chaleur en croquant une tumultueuse vie sociale. Œuvre assez nuancée, L’Établi semble aujourd'hui tout de suite maintenant nécessaire !

Au cinéma le 5 avril 2023
Avec Swann Arlaud, Mélanie Thierry, Denis Podalydes et Olivier Gourmet
Le Pacte- - 1h50

Rodez-Mexico, Julien Villa, La Tempête

Passage réussi à la scène pour le premier roman de Julien Villa. Avec sa belle énergie, la troupe talentueuse rassemblée par l’auteur transforme le récit sur papier en spectacle vivant : il soulève les bancs des spectateurs et nous embarque dans un conte initiatique, rythmé et burlesque. Une ode à l’utopie, comme une bouffée d’espoir dans un monde étroit.

On avait chroniqué ici Rodez-Mexico, premier roman de l’auteur, comédien et metteur en scène Julien Villa. Ces heures de lecture réjouissantes trouvent leur métamorphose et leur dépassement sur la scène du Théâtre de la Tempête.

Combien d’heures sont nécessaires pour lire 300 pages ? Une vingtaine d’heures peut-être. La troupe de comédiens et musiciens a taillé dans le vif du roman, sous la direction du metteur en scène. Ils ont joué avec les mots écrits, improvisé, marché, confronté… et opéré un tri entre les fils narratifs tissés par l’auteur. Le résultat est une épure, un trait d’esprit, une flèche qui nous atteint comme la leçon paradoxale d’un conte initiatique.

Pour rappel : tout commence sur les Causses du Larzac, où Marco, au sortir d’une rave party, tombe sur la projection d’un documentaire qui lui présente le sous-commandant Marcos, insurgé et meneur de l’armée de libération du Chiapas ; ce dernier lui semble immédiatement son frère jumeau, son double.

Mûri de ses lectures, de ses rencontres et de ses rêves, Marco opère sa mue et entre en résistance. Il occupe bientôt le pavillon menacé comme une ZAD et organise avec son collectif des événements sur le rond-point devant chez lui, pour faire connaître sa cause. Il est bientôt rallié par un journaliste déboussolé, des punks à chiens, des bibliothécaires, des hippies et de nombreux laissés pour compte. Et tandis que Marco devient véritablement Marcos, Rodez devient véritablement la jungle du Mexique… Si Rodez devient Mexico et Marco Marcos, c’est par une mue (qui prend du temps) mais aussi parce que le monde est fait (paraît-il) de cette matière bizarre que l’auteur appelle un réalisme magique (1). Comme si des réalités différentes (des présents parallèles par exemple) coexistaient sans qu’on puisse les apercevoir ensemble et communiquaient cependant. Comme deux faces d’une même médaille…

Au fil du récit, on est touché par la conversion de Marco. Il nous inspire. On est près de muer nous aussi c’est-à-dire qu’on est prêt à lutter, pour devenir une version plus lucide et plus courageuse de nous-mêmes.

Qu’apporte le spectacle vivant et collectif à l’œuvre de fiction, au roman ?

Le théâtre est quoi qu’on en dise un art pauvre, au sens où l’entendait Jerzy Grotowski (2). Donc l’un des défis ici consiste à montrer la traversée d’un miroir, sans recourir aux effets spéciaux.

Les moyens sont artisanaux. La construction est éphémère. Il faut souligner bien sûr l’importante contribution du plasticien Laurent Tixador, qui a conçu pour ce spectacle un décor modulable, dont les éléments (le rond-point, la façade du pavillon rose saumon…) sont fabriqués uniquement à partir de déchets, cousus, collés, prêts à être de nouveau recyclés. Le décor lui-même est le fruit d’un recyclage, ou plutôt des détournements de déchets qui pourraient avoir été sauvés des poubelles de la zone commerciale, précisément au cœur de l’action.

Un échafaudage complète la scénographie, permettant d’habiter l’espace sous trois dimensions.

Au théâtre, on donne à voir et à entendre, on raconte sans illustrer, on ne peut pas broder. Tout est signe et potentiellement symbole. Par exemple, au présent, la représentation donne à voir Marco qui enfile une cagoule et disparaît. Puis son ami Vincent, ses amis musiciens anarco-mariachis, le journaliste de France Bleue Aveyron, font de même et meurent symboliquement. Ils meurent au monde conventionnel et naissent nouveaux pour expérimenter et créer une réalité non conventionnelle ou en tout cas, moins conventionnelle. Ils créent une réalité, sinon dangereuse, du moins gênante pour les puissants : le maire, les grands patrons de la zone commerciale…

La performance musicale de Tristan Ikor et Clémence Jeanguillaume (3) insuffle une énergie phénoménale, leurs lignes harmoniques accouchant la naissance des héros. Enfin des projections nous permettent de découvrir le visage et les mots du sous-commandant Marcos. Ces images rendent hommage aux combattants qui luttent toujours au Mexique, et qui peuvent aussi nous inspirer, nous spectateurs.

Le talent et l’exubérance des comédiens empruntent à la farce et au bouffon (justesse et générosité de Damien Mongin, Noémie Zurletti, Vincent Arot, Renaud Triffaut et Laurent Barbot), tandis que la musique et le symbolisme poétique des communiqués du sous-commandant Marcos empruntent à la poésie pure. En ce sens, la représentation avance sur un fil entre burlesque et épopée lyrique. Or ces clowns révèlent une poésie collective qui, personnellement, m’a beaucoup impressionnée.

Ce spectacle vivant si original semble élaborer un édifice éphémère : une cathédrale de mots, d’évocations, de souvenirs et de rêves. Comme si une autre image (une image mentale, une construction imaginaire) se superposait à la matière visible du plateau. Et entre les deux images (deux réalités) qui oscillent, se met à vibrer une sensation, que les spectateurs rassemblés et attentifs peuvent partager. Comment nommer cette sensation ? Autant dire : « le vent se lève ».

En tout cas, pour moi ce partage est une expérience poignante. L’utopie incarnée (en même temps dans la réalité fragile de la ZAD et dans l’hologramme du sous-commandant Marcos) réveille en nous un vrombissement, une transmission a lieu, un rappel : quelque chose de chéri, comme un cadeau secret que nos anciens ont conservé pour nous. Pour moi, je sens que cette promesse chuchotée a quelque chose à voir avec la paix et avec la fraternité.

N'hésitez pas : rejoignez les guérilleros de Rodez-Mexico. Derrière la farce : la poésie. Appelez-la « élan », « appel », « contestation » ou « liberté » : le rappel d’une autre réalité, indispensable.  

Jusqu'au 23 avril 2023
salle Copi, Théâtre de la Tempête, Cartoucherie du bois de Vincennes
D’après le roman de Julien Villa, paru en septembre 2022 aux Éditions Rue de l’Échiquier
Une écriture de plateau par les comédiens et musiciens : Vincent Arot, Laurent Barbot, Tristan Ikor, Clémence Jeanguillaume, Damien Mongin, Renaud Triffault, Noémie Zurletti
Scénographie : Tixador

Super Mario Bros, le Film, Universal

Les adaptations de jeux vidéo au cinéma, c’est une liste de nanars assez irrécupérables. Cette fois-ci semble la bonne : Super Mario Bros propose un spectacle simple et drôle.

Et ce n’était pas gagné, quand on connait toutes les contraintes de ce genre de projet plus mercantile qu’artistique. Le cahier des charges de Super Mario devait faire son poids. On ne rigole pas avec la franchise la plus lucrative de Nintendo.

Le studio des Minions a donc relevé le défi et réussi, dans un premier temps, à faire venir Mario et son frère dans l’univers de Illumination. Le prologue et la fin se passent dans un monde contemporain et visuellement proche de celui du studio. C’est peut-être maladroit mais l’humour sera du même tonneau que Moi Moche et Méchant. Potache et gentillet.

Ce qui va très bien à notre mignon héros devenu ici un plombier raté de Brooklyn qui se perd dans un tuyau magique et se retrouve dans un monde bien connu des gamers. Pour les novices, ça devrait bien se passer. Le film a ce grand mérite de ne pas laisser les autres sur le côté. C’est donc un film pour les petits qui amusera les grands. Mieux : ça ne dure qu’une heure et demi et c’est finalement la plus grande qualité de ce long métrage d’animation !

Car, effectivement le scénario tient en deux lignes mais cela respecte la nature même du jeu. Les enjeux sont simplifiés à l’extrême et notre héros devient un petit pion qui doit aller d’un point A à un point B en passant des épreuves. Il se prend des gamelles avant d’y arriver.

Peu de psychologie et un maximum d’effets spéciaux pour nous embarquer dans une course poursuite colorée et presque psychédélique (il est beaucoup question de champignons dans le monde de Mario et ses comparses).

On appréciera tout autant la musique de Brian Tyler, faiseur industriel de bande son, qui s’amuse comme un petit fou avec les thèmes célèbres de la franchise. On se laisse embarquer et le résultat est totalement convaincant. On en oublierait presque son intérêt commercial. C’est dire si ce gros produit de consommation se révèle surprenant.

Au cinéma le 5 avril 2023
Universal – 1h32

Et la pop créa la femme ! Miley Cyrus, Caroline Rose, Julien Baker, Lucy Dacus & Phoebe Bridgers

Enfin un week-end prolongé ! Peut être allez-vous en profiter pour mettre sur la table du repas familial de Pâques le dernier Play-boy et soulever l'inénarrable débat sur le féminisme, la communication ou l'érotisme ? Je ne sais pas ce que vous pensez de Marlene Schiappa mais voici quelques scandaleuses qui chantent !

Une femme politique peut s'acharner à faire de la provocation, elle n'arrivera jamais à la cheville de Miley Cyrus, trublion du star system américain qui semble enfin avoir fini sa crise d'adolescence. La chanson se révèle un art qui permet plus de nuances et d'inventivité pour défendre la femmen dans un monde cruel.

Petite fille de Dolly Parton et star d'une série Disney dans les années 2000, la jeune Miley Cyrus a évidemment pété les plombs et choqué la prude Amérique en multipliant les excès en tout genre. On la pensait perdue mais non ! La demoiselle est devenue une poupée qui dit non non non ! Son disque Endless Summer Vacation est un barnum mainstream mais qui se révèle plus baroque que ce qui est proposé par la plupart des mignonnes qui trustent les sommets des charts du Monde entier.

Miley Cyrus jure face un girlband Coréen ou même toute une ribambelle de rappeuses aux mots crus. Dans ces années d'errance, la demoiselle a traîné avec les lunaires mais magnifiques Flaming Lips et cela laisse des traces. 

Sa voix sent désormais l'expérience, transcende les conventions et mélange la pop et la country. Le discours féministe est connue mais bien mis en scène avec des chansons assez différentes les unes des autres. Les tics commerciaux ne remplacent pas des idées mélodieuses assez convaincantes. Il y a des morceaux faciles mais jamais désagréables et Cyrus montre que de l'outrance, on peut en sortir quelque chose de plus abordable ou salvateur. Et on découvre une artiste. 

Caroline Rose ne connaît pas le même succès que Miley Cyrus mais la mise à nue est tout aussi voulue sur un disque touchant. Et beaucoup plus subtile que des photos sur papier glacé. Mais la pochette de son disque montre bien que l'artiste ne va pas se planquer derrière une image sensible et lisse ! 

Ce qu'elle avait ironiquement fait avec son précédent disque nommé Superstar mais sorti quelques jours avant la crise du covid. Il y a bien eu un rendez-vous manqué avec le succès et Caroline Rose, chanteuse originale et culottée.

The art of Forgetting parle justement de ce mauvais timing qui pourrit la vie des hommes et des femmes! Le covid plus une rupture douloureuse cela donne un disque écorché et particulièrement sensible.

Il y a de l'émotion dans chaque chanson. Rose ne répond plus aux canons de la mode et navigue dans son âme sans oublier que nous ne sommes pas loin. Abîmée, Caroline Rose se raconte avec des orchestrations astucieuses. Ça ressemble à une confession... Et à un très bon album pour le printemps naissant ! 

Mais finalement une belle chanson ne suffit elle pas à rappeler que les femmes sont bien l'égal de l'Homme, voir un peu plus !? Pas forcément besoin de montrer son nombril et sa détresse ! Pour les beaux jours, trois copines (Supergroup Saving Rock) vont célébrer l'amitié et leurs passions sans revanche ou animosité.

Il ne s'agit pas de copines inconnues : Julien Baker, Lucy Dacus & Phoebe Bridgers! Trois pointures du rock indé aux États Unis. Elles ne réalisent pas un disque incroyable. Elles font juste un disque ensemble.

C'est justement cette absence d'ego qui fait le charme de The Record ! Comme Crosby Stills Nash and Young, elles s'apprécient et se soutiennent sur des chansons qui leur ressemblent.

On glisse entre folk tricotée et riffs grunge mais le trio se rebelle en respectant ses qualités, ses envies et son écriture large. Leur complicité est incroyable. Cette simplicité va beaucoup plus loin que les grosses ficelles d'egos en mal de reconnaissance...

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