Vjeran Tomic : l’homme-araignée de Paris – Jamie Roberts – Netflix (2023)


Anatomie de la misère humaine. Le documentaire de Jamie Roberts est actuellement sur Netflix. Splendeur, misère et pieds nickelés au programme !
En mai 2010, cinq tableaux de maître sont volés au musée d’Art Moderne de la ville de Paris en une nuit. Le Pigeon aux petits pois, de Picasso, La Pastorale, de Matisse, L'Olivier près de l'Estaque, de Braque, La Femme à l'éventail, de Modigliani et Nature morte aux chandeliers, de Léger. La valeur estimée de l'ensemble de ces toiles diffère selon les sources : 100 millions d'euros selon la direction du musée, 500 millions d'euros selon le parquet de Paris. Le voleur n’est autre que Vjeran Tomic, dit l’homme-araignée. Le documentaire revient sur l’événement raconté par le voleur lui-même.
Le scenario a tout d’un Arsène Lupin ou d’un Agatha Christie. Quel est donc cet homme-araignée de Paris qui a fait ce casse historique ? Et pourtant… Rapidement, on se sent très mal à l’aise devant un Vjeran filmé face caméra qui raconte avec un langage qui ferait passer Audiard et Frédéric Dard pour des Précieuses comment depuis son enfance il a malgré lui basculé dans la délinquance. A sa décharge, Vjeran vit dans un milieu familial où la violence fait partie du quotidien. Précarité. Son père bat sa mère et le bat régulièrement. Il décroche scolairement, s’engage dans l’armée où il performe mais dès son retour dans la vie civile, il bascule de nouveau dans la délinquance en volant des autoradios puis en décidant de s'attaquer aux biens des riches habitants du triangle d’or de Paris et du 7e.
L’homme est une force de la nature et enchaine les exploits physiques pour aller détrousser les riches en gravissant les façades et en passant de toit en toit, avant même les acrobates de Parkour d’aujourd’hui. Il s’introduit la nuit chez les gens pendant leur sommeil et prend bijoux, tableaux. Il raconte son stress en grimpant, son émotion quand il s'agit de fouiller les chevets à proximité des dormeurs. L’homme à la mine patibulaire - mais presque 😉 - sourit et s’amuse devant la caméra des vols commis. La fierté et la désinvolture qui se dégagent du personnage étonnent. L’argumentaire développé contre les riches peine à convaincre et on en vient à douter de la pertinence du reportage, du focus fait sur le voleur plus que sur les victimes ou sur la police. Vjeran raconte la vie de délinquance et de l’argent facile, des fêtes et de la prostitution. Une vie jonchée d’instabilité et d’une certaine misère humaine alimentée par le vol qu’il considère comme un travail, un métier, en dehors de toute conscientisation de l’acte et de ses conséquences. Avec pour bonne conscience et comme seul moteur la haine des riches.
Le pire est probablement atteint lorsque le lien est alors établi avec le receleur répondant au nom de Corvez. L’homme au patronyme digne du Rastapopoulos de Tintin est antiquaire et escroc. Il n'est pas un téméraire. Le jour, il travaille avec de nombreux voleurs dans sa boutique parisienne et, la nuit, joue les grands bourgeois dans sa vie privée, nous dit le reportage. Une vie illusoire de bourgeois grotesque en grande banlieue qui repose sur la petite délinquance parisienne et le vol des riches parisiens, ce qui donne une belle idée de la grandeur de l’homme. Le reportage nous informe : Corvez est le commanditaire du vol, le génie du mal qui a oublié le génie.
Vjeran raconte alors comment il a réussi à entrer dans le Musée en passant simplement par une fenêtre dont il a démonté la vitre. Un peu plus, il rentrait par la porte... La partie peut-être la plus amusante du documentaire, si elle n’était pas dramatique pour les cinq tableaux. On pensait avoir touché le fond. Mais non. Fabrice Hergott, le directeur du Musée témoigne en évoquant une faille de sécurité majeure connue de la hiérarchie et de sa responsabilité en tant que directeur. Dans son bureau, assis devant sa bibliothèque, le notable témoigne. Il appuie sur la grande valeur des objets volés et sur l’aspect tragique de l’affaire pour l’histoire de la peinture. Et là le spectateur s’interroge. Il se moque de nous lui-aussi ? C'est une blague ? Mais comment un directeur responsable de la sécurité du Musée peut-il encore être en poste ? On relit plusieurs fois le sous-titre… Eh bien oui, j’ai bien lu, le gars est toujours en poste ! On recherche sur Wikipedia. Confirmé. Toujours en poste ! Un vol a été commis dans le Musée, cinq œuvres majeures ont disparu, le Monsieur est Chevalier de la Légion d’honneur et Officier des Arts et des lettres, il sait que son Musée est une passoire, il bafouille quelques mots, mal-à-l’aise devant la caméra et voilà. Miseria est mater omnium artium ! On se demande bien à quoi cela peut bien servir d’avoir un directeur !
Et puis il y a Guillaume, le sans domicile fixe ami de Vjeran avec qui celui-ci échange régulièrement par téléphone. C’est grâce à l’écoute de leur conversation que les premières pistes policières pour coincer Vjeran Tomic en flagrant délit de vol sont suivies. Guillaume a l'air bien gentil. Il se tape des gueuletons avec Vjeran. Pour finir, le documentaire nous achève avec Yonathan Birn, expert et réparateur de montres de prestige qui aurait récupéré une partie des œuvres du Rastapopoulos mais qui les aurait détruites, comme Corvez. Parce qu’il ne suffit pas d’être receleur et menteur, de peur, les œuvres auraient tout simplement été détruites et jetées à la benne à ordure par ces messieurs !
Assez ! Stop ! N’en jetez plus ! On reste surpris par tant de misère humaine et de médiocrité filmée. La police a totalement perdu la trace des toiles. Le directeur toujours en poste. Guillaume sur un banc. Six ans de prison pour Birn, Sept ans pour Corvez, avec saisie de ses biens, huit ans et une belle amende pour Tomic. Le seul moment d’espoir réside probablement dans les quelques minutes finales du reportage durant lesquelles on assiste à la sortie de détention de Tomic, en présence de sa courageuse compagne, amoureuse. Quelques minutes tournées vers l’avenir dont on espère qu’il sourira autrement à un Vjeran sorti en pleine forme. Filmé en extérieur, Vjeran fait des tractions et témoigne encore d’une belle vélocité…
Les dernières minutes du documentaire sont dédiées au Rastapopoulos retrouvé après sa détention. L’homme filmé en gros plan en caméra épaule menace tout simplement de violence physique les journalistes venus le questionner pour avoir des nouvelles des toiles. Le documentaire coupe avec un bel arrêt sur image de sa bobine grimaçante en gros plan. Du grand art…
Un mauvais Balzac contemporain. Vite ! On passe à autre chose ! Fermons quand même bien les fenêtres avant d'aller nous coucher ! Hein Vjeran ?
Vjeran Tomic : L'homme-araignée de Paris | Site officiel de Netflix
Article du Monde sur le procès : Sur la piste des cinq chefs-d'œuvre volés au Musée d'art moderne de Paris en 2010 (lemonde.fr)
Le Cabaret Africain, Meziane Azaïche, Cabaret Sauvage


Le Cabaret Sauvage devient Africain pour quelques séances et nous offre un visage vivant de la richesse du continent. Un spectacle qui fait du bien au moral !
Les clichés sur l’Afrique pleuvent. Ils sont nombreux et souvent teintés de racisme. Ils réduisent le talent et l’envie d’un continent qui ne baisse pas les bras et qui surtout est sacrément remuant.
Bien entendu, il y a la musique. Dans le spectacle de Meziane Azaiche, créateur et directeur du Cabaret Sauvage, elle devient le fil rouge malgré des rythmes et des styles différents. On ira de l’afro beat au zouglou.
Soro Solo, journaliste et ici conteur, prend les commandes d’une succession de tableaux et défriche les stéréotypes sur les Africains, leur Histoire et leurs héros. C’est une œuvre militante mais passionnante car elle se nourrit de la culture et des arts.
Le groupe englobe la musique pour en faire un récit puissant, pas toujours accessible pour les plus jeunes, mais souvent des artistes viennent entrecouper avec élégance les multiples récits qui abordent l’Afrique de manière différente. Le divertissement se teinte délicatement de politique. Sans trop en faire.
Joyeux et insolent, le cabaret se met en branle pour nous offrir un autre visage et nous élever un peu au-dessus de nos mornes habitudes ou la triste presse quotidienne. Le cirque, le théâtre et la musique se mélangent pour donner un condensé de spectacle militant mais heureux d’exister et de partager de la joie et du plaisir.
du 29 septembre au 22 octobre 2023
au Cabaret sauvage, 75019, Paris
J’aurais voulu être Jeff Bezos | Arthur Viadieu | Théâtre de Belleville


Qu’il est gentil Monsieur Bezos. Qu’il est innovant Monsieur Bezos. Toujours prêt à nous servir et à satisfaire nos besoins, même ceux qui n’existent pas encore ! De l’intelligence artificielle à la robotique en passant par « le divertissement à l’infini », Jeff Bezos et Amazon sont sur tous les fronts.
Le spectacle J’aurais voulu être Jeff Bezos met en scène l’univers Amazon. Sur la base de faits documentés, on en apprend plus sur Jeff et sa vision du monde. Il y a tout d’abord l’homme qui prône l’audace, la créativité et l’innovation. Puis il y a sa mission. Une mission mystérieuse qui englobe la robotique, les outils de Machine Learning, l’intelligence artificielle et la conquête de l’espace. Transformer, optimiser et innover. Cet homme se positionne au dessus de la mêlée tel un guide, un prophète dans notre univers consumériste.
Tremblez consuméristes de tous horizons ! L’heure de la critique et de la rédemption a sonné. Mais contre toutes attentes, nous sommes invités à rire en débarquant sur une drôle de planète farfelue. Joyeux patchwork, les comédiens jonglent avec multiples genres : alexandrins, témoignages, pièce basculant dans le vaudeville. Avec humour et énergie, les comédiens nous surprennent.
Pièce à multiples facettes, innovante et surprenante. Un peu à l’image de Jeff Bezos.
Jusqu'au 31 octobre 2023
Théâtre de Belleville
Durée : 1h30 | de 13,50€ à 30,50€
De et mise en scène Arthur Viadieu. Avec Roma Blanchard, Chloé Chycki, Bob Levasseur, Mathias Minne, Claire Olier
Furie, Leonor Oberson, Théâtre La Flèche


Saviez-vous que seulement deux femmes dans l’histoire, ont participé à un grand prix de Formule 1 ? Saviez-vous seulement qu’une femme pouvait être pilote de Formule 1 ?
Pour ce seul en scène, Leonor Oberson nous embarque dans l’épopée d’une jeune pilote de Formule 1 douze heures avant son Grand Prix.
La jeune pilote Hélène Chatterton vient de se qualifier pour son premier Grand Prix de Formule 1. La pression est de plus en plus palpable, et douze heures avant la course, Hélène n’arrive pas à trouver le sommeil. Au bord de l’explosion, elle se remémore son parcours. Elle retrace des moments clés de son passé dans une odyssée vibrante où la réalité et l’imaginaire s’entremêlent.
Leonor Oberson, auteur et interprète de ce spectacle, découvre ce sport il y a trois ans à travers un documentaire Netflix. Alors qu’elle trouvait cette discipline archaïque, elle se met à regarder les grands prix tous les weekends et s’imagine même devenir pilote !
Mais justement, où se trouvent les femmes dans ce sport ? C’est en regardant un documentaire “Une pilote", avec Margot Laffite, qu’elle décide de questionner le genre de ce milieu. Dans « Furie », la pilote transgresse les règles et se libère du cadre et des exigences de ce milieu.
Mais loin de se cantonner à un questionnement du territoire masculin ou féminin, son récit devient exploration. Elle décide d’utiliser son propre fantasme pour imaginer les douze heures avant le départ. Ce seul en scène est une succession de séquences, rythmées par le compte à rebours qui ne cesse de défiler. Cette tension est palpable à travers le rythme du jeu de Leonor Oberson. On ressent la pression et l’urgence dans une quête qui va mener inexorablement à la machine.
C’est également le rapport au corps et à la machine que Leonor Oberson questionne. Comment s’articule cette attraction ? tour à tour domination, fusionnelle voire érotique.
Les scènes s’enchainent et on reste suspendu à cette histoire, interprétée avec brio, intensité et humour.
Du 06 octobre au 8 décembre 2023
Théâtre La Flèche, Paris XI
1h10 | de 12€ à 21€ TP
Texte & jeu Mise en scène Leonor Oberson & Clémence Coullon Collaboration artistique Alexis Gilot Créateur lumière Pacôme Boisselier Créateur sonore Timothée Sarran Intention chorégraphique Lilou Robert Soutien Bourse Adami Première fois
EUPHORIA – KRISY- (6 et 7-2023)


Krisy, le talentueux rappeur/producteur belge sort en octobre 2023 son premier album studio très attendu, annoncé dès 2018. Travaillé, modifié plusieurs fois, l'opus contient des sons comme “ Hors de ma vue” sorti en 2019 et “Bounce” sorti en 2020.
EUPHORIA joue et vacille entre des prods très envoûtantes et mélancoliques avec du rap technique, des textes touchant, qui nous emmènent rapidement dans une histoire racontée par KRISY lui-même, dans un concept album de 22 titres. Les interludes entre les différents sons nous plongent dans un cocon réconfortant et touchant. L'histoire de Krisy nous raconte les vices des relations amoureuses, des fausses amitiés et de l’industrie musicale qui l'oblige à trahir ce qu’il est pour toucher plus d'auditeurs. Un incroyable mélange de soif de réussite et de solitude prenante, tout en mettant en avant une quête de bonheur constante. Nous rappelant qu’il faut être soi-même pour côtoyer le bonheur et le bien-être.
EUPHORIA est un album mélodieux, suave, profond et complet avec un rap soutenu par des featurings légendaires comme MARC LAVOINE , LOUS AND THE YAKUZA , ALPHA WANN qui embellissent parfaitement le projet et qui laissent un goût constant d’euphorie. Du tout bon. Le son en feat avec Marc Lavoine , Lucy & les chanteurs pour dames , plongent dans un sentiment étrange : dans une envie agréable, sensuelle, d'attirance et en même temps un sentiment de peur du rejet du sentiment amoureux et d’abandon, un doux mélange à double tranchant.
Le son Cœur Vide est carrément transperçant , d’une part par la prod à la fois incisive, grâce à la rythmique puissante tellement douce, et d'autre part grâce à la loop de la guitare. Le texte et le rap nous replongent dans les déceptions amoureuses qui blessent énormément au point d’en perdre le contrôle total.
"J'garde les cicatrices bébé en moi une fois que tu me laisses
Aujourd'hui je te regarde de haut en espérant que tu te blesses
Désolé, je voulais pas le dire, excuse ma maladresse
Je perds le contrôle et maintenant je tiens plus en laisse
J'garde les cicatrices bébé en moi une fois que tu me laisses
Aujourd'hui je te regarde de haut en espérant que tu te blesses
Désolé, je voulais pas le dire, excuse ma maladresse"
Un morceau sombre mêlant amertume et solitude qui nous rappelle qu'il est difficile de sortir de cette situation où nos seuls refuges sont parfois nos propres tombeaux. Ce concept album est sincèrement touchant et évocateur du monde dans lequel ont vit. Contemporain. Juste. Réussi.
Pour ceux qui veulent prolonger le plaisir, EUPHORIA peut se lire également. Une BD dessinée par HOOBOOH est sortie en même temps pour accompagner l'album.

Quand tu écouteras cette chanson, Lola Lafon, Stock


Dans le cadre de la Collection Ma nuit au musée, l'autrice Lola Lafon a passé une nuit dans la maison d'Anne Franck et a tiré de cette expérience un livre intime, poétique et bouleversant.
Comme beaucoup d'entre nous, j'ai lu au collège le Journal d'Anne Franck, "que tous les écoliers ont lu et dont aucun adulte ne se souvient vraiment" (page10) J'en ai d'ailleurs gardé un souvenir mitigé car, jeune ado mâle, j'étais plutôt agacé par la jeune fille en qui je reconnaissais certaines camarades de classe (je n'étais moi-même pas bien malin...).
Devenu père d'une belle demoiselle qui entrera bientôt dans l'adolescence, je suis désormais bouleversé par Anne Franck, mais aussi par l'histoire de son père, cet homme dont tout ce qu'il reste de sa famille c'est le journal écrit par sa cadette et un rectangle de papier peint sur lequel il marquait chaque mois la taille de ses filles ("en deux ans, Margot a pris un centimètre et Anne, treize") et qu'il "décollera précautionneusement" à son retour des camps de la mort (page 83).
Grâce à Lola Lafon, j'ai découvert chez Anne Franck une véritable autrice, qui retravaillait son texte et prenait très au sérieux le fait d'écrire. Quand on y pense, c'est vrai qu'il y a dû y en avoir quelques uns des journaux intimes de jeunes juives, et si celui-ci a connu la postérité, c'est aussi sans doute dû à ses qualités littéraires.
Mais que je ne vous induise pas en erreur, Quand tu écouteras cette chanson n'est pas une étude stylistique ou historique de Journal d'Anne Franck., même s'il relate des faits marquants et comporte quelques citations qui soulignent la maturité de la jeune fille.
"On ne me fera pas croire pas croire que la guerre n'est provoquée que par les grands hommes, les gouvernants et les capitalistes, oh non, les petites gens aiment la faire au moins autant, sinon les peuples se seraient révoltés contre elle depuis longtemps ! Il y a tout simplement chez les hommes un besoin de ravager, un besoin de frapper à mort, d’assassiner et de s’enivrer de violence" (page 123)
Quand tu écouteras cette chanson est un livre personnel et intime constitué de courts chapitres d'une densité rare et d'une puissance folle, ce qui le rend d'autant plus émouvant. Il suffit à Lola Lafon de quelques mots pour nous faire ressentir ce que signifie être descendant de rescapés de l'indicible, de vivre avec un cortège de morts qui vous suivra jusqu'à la vôtre.
Car l'histoire d'Anne Franck touche de près l'autrice, cette grande blonde au nom de famille bien français qui a refoulé l'histoire d'une partie sa famille. Lola Lafon est issue par sa mère d'une famille de juifs d'Europe de l'est.
"L'histoire des juifs d'Europe centrale, je m'en suis écartée à l'adolescence. J'ai tourné le dos à l'abîme. Je ne voulais pas entendre, pas savoir. Leurs cauchemars ne seraient pas les miens. Ce que je souhaitais, c'était faire partie d'une famille normale. Qui ne soit le sujet d'aucun livre d'histoire, qui ne suscite ni pitié, ni haine" (page 45)
Les survivants directs de l'holocauste ont fait comme ils ont pu : "Lexomil et Temesta, compagnons de route de mes grands-parents, comme de tout leur entourage, ces immigrés juifs russes, polonais, roumains" (page 155)
Comment vivre quand on appartient aux générations suivantes ? Celles dont l'arbre généalogique a été taillé à la hache et réduit en cendres.
Comme le démontre Lola Lafon dans une prose délicate et percutante, cacher le traumatisme sous le tapis est illusoire : "Le ravage, dans ma famille, s'est transmis comme ailleurs la couleur des yeux" (page 44), "les fantômes, au contraire du mythe qui voudrait qu'ils nous hantent sans pitié, se tiennent sages" (page 53)
Paru le 17 août 2022
Éditions Stock, Collection Ma nuit au musée (dirigée par Alina Gurdiel)
180 pages | 19,50€
Un certain penchant pour la cruauté, Muriel Gaudin, Pierre Notte, La Reine Blanche


Elsa veut aider son prochain. Elle décide d’accueillir, Malik, mineur isolé venu d’Afrique dans sa famille aux apparences parfaites. Lorsqu’on a un a un mari, une fille, un travail, une maison et un joli jardin, c’est le moins que l’on puisse faire pour aider son prochain. Du moment que celui-ci reste bien à sa place…
Elsa est à l’origine d’accueillir un migrant au sein de son foyer. Christophe, son mari, et Ninon, leur fille ne peuvent qu’être d’accord. Chacun tente de trouver sa place dans cette nouvelle organisation. Mais tout se complique encore un peu plus lorsque des secrets de famille remontent à la surface.
Au fur et à mesure de la pièce, l’image de la famille parfaite vole en éclat. Le migrant devient savant. La mère parfaite retrouve son amant tous les mardis soir. La fille arrête de noyer son angoisse dans la nourriture pour offrir son amour. L’amant fuyant veut intégrer cette famille idéale.
“Un certain penchant pour la cruauté́” joue sur les apparences et questionne nos croyances sur l’autre. Qu’il s’agisse de l’autre appartenant à sa propre famille ou celui qui provient de l’autre côté du monde. La pièce explore avec humour les grands sujets de vie et de notre société moderne. Elle réussit à questionner à la fois notre rapport à l’amour, à l’identité, à l’accueil, à la filiation.
“Un certain penchant pour la cruauté” est une comédie grinçante qui fait réfléchir, rire et réussit le pari à conjuguer grande et petites histoires. On aime, on aime !
Jusqu'au 19 novembre 2023
La Reine Blanche - 2bis, passage Ruelle, 75018 Paris
Auteur Muriel Gaudin
Mise en scène Pierre Notte
Avec Fleur Fitoussi, Chloé Ploton, Muriel Gaudin, Benoit Giros, Antoine Kobi, Clyde Yeguete, Emmanuel Lemire, Clément Walker Viry
L’opéra de quat’sous, Bertold Brecht, Thomas Ostermeier, Comédie Française


Dans “L’opéra de Quat’sous”, nous sommes invités à partir à l’aventure dans les bas-fonds londoniens. Nous suivons les péripéties du bandit surnommé Macheath qui s’apprête à épouser la belle Polly Peachum…
Dans le quartier de Soho, nous retrouvons Jonathan et Celia Peachum qui s’inquiètent au sujet d’une rumeur grandissante sur le mariage supposé de leur unique fille et du célèbre bandit Macheath ! Mais loin d’être une rumeur, les plus fidèles de ses hommes sont conviés à la cérémonie dans une écurie dans ce même quartier de Soho.
Le couple ne peut pas rester les bras croisés et décide de contre-attaquer en le livrant à la police. Ce n’est pas une tâche aisée car Macheath et le chef de la police Brown sont des amis de longue date. Il cache d’ailleurs ses forfaits contre quelque compensation.
Prostitués, bandits et petits bourgeois vont alors se liguer tour à tour contre Macheath pour sauver leur peau ou le livrer à la police. Les histoires d’amour finissent mal en général mais à l’opéra, son sort est loin d’être scellé…
Cette production présentée tout d’abord au Festival d’Aix-en-Provence, est celle des premières fois. Il s’agit de la première mise en scène de Thomas Ostermeier pour l’opéra avec cette pièce musicale. La nouvelle version de cette traduction, française, apportent une grande touche de modernité dans le texte. Et pour finir, nous découvrons une chanson inédite sous la baguette de Maxime Pascal.
La nouveauté côtoie la tradition avec plusieurs choix qui peuvent s’avérer périlleux. On confie la responsabilité des parties chantées aux acteurs, ce qui s’avère plus ou moins réussi en fonction des chansons et des interprétations. On notera également le choix de la langue française et d’un orchestre composé de multi-instrumentistes.
S’agissant de la scénographie, Magda Willi imagine un décor minimaliste composé de tréteaux métalliques, quelques néons prompteurs et un ensemble de formes géométriques suspendues. Graphiquement, les vidéos sont esthétiques mais on a parfois du mal à saisir l’interaction avec la dramaturgie.
Le rendu est divertissant et nous passons un bon moment. Mais on notera un décalage entre les propos du texte engagé et le jeu des acteurs apparaissent parfois trop conventionnel ou au contraire, basculant dans une familiarité tendant vers la farce. Un mélange qui peut laisser perplexe.
Jusqu'au 05 novembre 2023
Comédie Française Salle Richelieu
2h30 sans entracte
Texte de Bertolt Brecht et musique de Kurt Weill,
avec la collaboration d’Elisabeth Hauptmann
Adaptation et mise en scène Thomas Ostermeier
Direction musicale Maxime Pascal
Récitatif, Toni Morrison, 10/18


Récitatif, la seule et unique nouvelle jamais écrite par la prix Nobel de littérature Toni Morrison, nous est vantée par le bandeau presse comme "un joyau" "brillant, drôle et cruel".
L'histoire est assez simple : deux fillettes de "races différentes" partagent pendant quatre mois une chambre dans un orphelinat. Elles sont alors inséparables et complices. Devenues adultes, elles se recroisent de loin en loin et constatent avec nostalgie et amertume que leur complicité enfantine a laissé place au malaise causé par la question raciale.
Ce court texte (59 pages) est conçu comme "l'expérience d'ôter tous les codes raciaux d'un récit concernant deux personnes de races différentes pour qui l'identité raciale est cruciale" (page 64). En gros, le truc du livre, c'est qu'il est impossible de savoir en le lisant qui est noire et qui ne l'est pas, alors que cette question est prédominante dans les relations entre les deux (ex) copines.
Dommage pour moi, j'ai postulé dès le départ que la narratrice était noire, tout simplement parce que Toni Morrison l'est et parce que je pensais qu'il s'agissait d'un texte autobiographique. Ce n'est donc qu'en parcourant la postface que j'ai compris de quoi il retournait.
Moi qui n'aime ni les préfaces, ni les nouvelles ni les postfaces (surtout quand elles sont plus longues que le texte lui-même !) j'ai bien peur d'être totalement passé à côté du livre...
Il m'en restera malgré tout le souvenir d'une nouvelle très bien ficelé, émouvante et percutante, dont la première phrase est assez géniale : "Ma mère dansait toute la nuit et celle de Roberta était malade".
Paru le 07 septembre 2023
chez 10/18
Zadie Smith (postface de),
Christine Laferrière (traduit par)
De vieux pot(e)s anglais : Blur, Slowdive, Teenage FanClub


Ce fut l’événement de cet été : les concerts de Blur ! Damon Albarn retrouve ses copains pour nous faire remuer dans tous les sens et rappeler le sens aigu du show à la sauce brit pop. Le retour du groupe était inattendu tellement les membres semblaient bien occupés chacun dans leur coin. Mais voilà, ils étaient de retour et ont mis le feu dans de nombreux festivals.
Et en plus, ils sortent un album, The ballad of Darren. Et là, un problème se pose: peut-on apprécier le temps qui passe et use les stars de notre enfance ? Au début des années 90, la brit pop donnait un coup de fouet au monde de la musique, après les effets morbides du grunge. Les dandys prenaient le pouvoir. L’humour anglais s'immisçait dans des mélodies juteuses. Les lads de Manchester voulaient se battre avec les bourges de Londres. Les quatuors qui devaient bousculer l’Angleterre étaient si nombreux…
On adorait cela et maintenant qu’est ce qui nous reste de ses gloires passées? Les vestiges de cette époque sont-ils encore solides? Les meilleures recettes sont-elles dans les vieux pots du Royaume-Uni. Il vaut quoi finalement le dernier Blur ? Honnêtement, ce n’est pas un album qui fait sautiller. Les quinquas ont peut être des problèmes de hanches aujourd’hui et Blur ne veut pas se laisser aller à une fausse jeunesse retrouvée.
Au contraire, les paroles sont mélancoliques et le rythme est nettement moins rigolard. A l’image de la pochette signée Martin Parr, tout se fait dans les contrastes. On retrouve les guitares très capricieuses de Graham Coxon, toujours ravi de vriller sur des morceaux discrètement maîtrisés par Alex James et Dave Rowntree. Mais une certaine tristesse résiste.
Le disque est en demi teinte. On entend Blur mais ce n’est vraiment plus le groupe de Parklife. Les retrouvailles sont empreintes de nostalgie. C’est beau mais pas totalement convaincant.

On est plus heureux finalement de suivre le parcours du Teenage FanClub qui continue un parcours chaotique mais vraiment généreux. En tout discrétion, ce qui est un peu une honte. Nirvana adorait le groupe et pourtant Norman Blake et ses amis ne sont pas arrêtés à une pop énervée. Au contraire, le groupe est devenu un disciple d’un son scintillant, doux amer et aux harmonies irréprochables. En 1997, le groupe signe peut être un sommet du genre : Songs from Northern Britain.
On a souvent enterré le groupe mais avec les années, Teenage FanClub est devenu un groupe sage, qui ne se laisse pas aller. On les devine toujours à la recherche de la mélodie ultime ou de la chanson pop dégraissée.
Rien n’est éternel mais les Écossais rêvent d’un disque apaisé qui offre un havre de paix à tout auditeur qui passe. Nothing Last Forever n’est pas un chef d'œuvre mais on a l’impression de retrouver de vieilles connaissances que l’on trouve plutôt en forme et prolixes.

Ce qui n’est vraiment pas le cas de Slowdive, groupe disparu en 1995 et qui a fait sensation en 2017 en signant un puissant quatrième album sorti de nulle part. Phénomène du shoegazing, on peut voir leur retour car le genre est revenu à la mode. Le groupe de Rachel Goswell n’a rien perdu de sa superbe. Il impressionne après un si long silence et cela se confirme avec leur nouvel album : Everything is Alive. Ils sont donc plus bavards que My Bloody Valentine mais leur son est rare…
Ils sont bien vivants et connaissent leurs classiques: guitares virevoltantes, synthés roublards et voix éthérées. Ça plane dans un bouillon électrique du plus bel effet. On retrouve le style et c’est vrai que l’on trouve le groupe très contemporain, à l’aise dans son époque.
Leur musique est un possible ailleurs ténébreux mais jamais effrayant. C’est le spleen ordinaire du groupe mais il nous fait du bien car il emprunte un labyrinthe sonore toujours aussi captivant.
Avec les années, certaines vieilleries possèdent un éclat toujours aussi intrigant. Il faut profiter des vestiges du passé, pour apprécier les petits plaisirs sonores du présent !
Blur - The ballad of Darren
Teenage FanClub - Nothing Last Forever
Slowdive - Everything is Alive




