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Giovanni Segantini (1858-1899). Je veux voir mes montagnes, musée Marmottan Monet


Ses derniers mots avant de mourir (d’une péritonite) au sommet du Scharfberg, à seulement 41 ans, auraient été (en italien) : « Je veux voir mes montagnes ». Grâce à cet artiste visionnaire et à sa technique exigeante, c’est nous qui pouvons désormais voir les Alpes suisses à travers le regard de Segantini.
En 2021, il figurait, au musée d’Orsay, parmi les représentants des « modernités suisses », aux côtés de Ferdinand Holder, Giovanni et Augusto Giacometti ou encore Félix Vallotton ; cette année, le musée Marmottan consacre à Giovanni Segantini la première rétrospective jamais présentée en France.
Artiste internationalement admiré de son vivant, il a pourtant été négligé en France, où la représentation de la ville moderne et de ses environs, celle des premières stations balnéaires sur le littoral atlantique étaient alors bien plus prisées que la peinture des montagnes.
Son héritage artistique est aujourd’hui revendiqué par la Suisse, l’Italie et – dans une moindre mesure – l’Autriche, alors même qu’il a été rejeté, au cours de sa vie adulte, par les administrations de ces trois nations. En effet, né à Arco, une commune italienne qui appartenait à l’empire austro-hongrois, il est orphelin à huit ans et confié à sa demi-sœur, à Milan ; il perd alors la nationalité autrichienne tandis que sa tutrice échoue à obtenir pour lui la nationalité italienne.
Son statut d’apatride l’a empêché d’être scolarisé, d’épouser sa compagne, Luigia Bugatti – la sœur de l’ébéniste et décorateur Carlo Bugatti – et même de voyager pour assister aux expositions de ses œuvres, faute de passeport. C’est donc dans la nature qu’il trouve refuge, de plus en plus haut, dans le canton suisse des Grisons.
Le parcours de l’exposition suit ses installations successives dans les Alpes suisses, dessinant un itinéraire ascensionnel qui reflète sa quête d’élévation spirituelle. Les cinq sections indiquent d’ailleurs au mètre près l’altitude atteinte pour chaque étape de ce chemin vers les cimes.
Aux côtés des huiles sur toile figurent de nombreux dessins au crayon ou au fusain, magnifiques déclinaisons de ses motifs de prédilection.
L’introduction évoque rapidement la formation en grande partie autodidacte de l’artiste à Milan, à l’Académie de Brera et au contact de la bohème artistique lombarde – la Scapigliatura (« bande des échevelés »). Il y fait les rencontres déterminantes de Carlo et Luigia Bugatti ainsi que de Vittore Grubicy de Dragon et son frère Alberto, qui ouvriront une galerie et deviendront ses marchands attitrés.
La première station, Pusiano, près du lac de Côme, est celle des débuts d’un peintre déjà talentueux, qui choisit de consacrer son art, dans le sillage de Jean-François Millet (1814-1875), à la nature, aux labeurs des paysans et à leurs bêtes.
Les deux toiles monumentales, Le Dernier labeur du jour (1884) et Après la tempête (1883-1885), deux formats verticaux de 170 cm de haut chacun, sont comme des fenêtres laissant passer le vent et les bourrasques de pluie, qui immergent le spectateur dans la rude vie paysanne. La vue en contreplongée, le personnage au centre du tableau, le haut du corps nimbé de lumière, le ciel tourmenté qui occupe plus de la moitié supérieure de la toile… Tous ces éléments contribuent à sacraliser ces modestes paysans.

C’est à Savognin, dans les Grisons, à partir de 1886, que Segantini est initié à la technique du divisionnisme par Vittore Grubicy. Ce dernier a lu des textes critiques sur le néo-impressionnisme de Seurat, exposé à Paris lors de la dernière exposition impressionniste, et les théories du chimiste Chevreul sur les couleurs. N’ayant pas vu les peintures de Seurat, Segantini invente une technique singulière, en juxtaposant sur la toile, non pas des points (technique du « pointillisme »), mais des filaments de couleurs pures.
L’une de ses premières toiles peintes avec cette technique est l’Ave Maria à la traversée (1886-1888). Reprise d’un thème peint en 1882, elle représente une famille de bergers dans une barque avec ses moutons, interrompant sa traversée du lac de Pusiano pour prier. Saisis en contre-jour par la lumière aveuglante du soleil couchant, les silhouettes de l’embarcation et de ses occupants se découpent sur les ondes lumineuses concentriques irradiant à partir de la fine ligne d’horizon. Plus qu’une scène pastorale, la composition s’élève à la dimension d’une Sainte Famille, enchâssée dans le cercle parfait formé par les arceaux de la barque et leur reflet dans l’eau.

Alors que, dans l’Ave Maria, seuls des filaments blancs et jaune pâle matérialisent les ondes lumineuses et nimbent le dos des moutons, les œuvres de 1891-1892, en particulier les deux versions de Midi dans les Alpes, sont intégralement traitées avec cette technique originale. Ces deux toiles vibrent de la lumière intense de midi, qui rétrécit les ombres et fait briller les neiges éternelles. Provenant l’une du Segantini Museum à Saint-Moritz, l’autre de Kurashiki, au Japon, elles sont exceptionnellement réunies pour l’exposition.

À Savognin toujours, Segantini peint de nombreuses scènes pastorales, souvent empreintes de spiritualité. Le motif des « deux mères » est notamment décliné à plusieurs reprises, mettant sur le même plan la maternité humaine et celle de l’animal, – brebis, chèvre ou vache – espèces qui se trouvent unies dans une célébration commune du cycle de la vie.
Le grand format horizontal de 1889, Les Deux mères. Effet de lanterne. Intérieur d’étable (157 x 280 cm), conservé à Milan, est l’une de ses œuvres les plus abouties sur ce thème. Dans le fond sombre d’une étable éclairée par une unique lanterne, une mère tenant son enfant sur ses genoux est assise sur un tabouret de ferme, assoupie, à côté d’une vache veillant son veau.
Inspiré sans doute par Caravage (1571-1610), qu’il avait découvert à Milan, Segantini emploie cependant le clair-obscur et le cadrage serré pour créer, non pas une scène dramatique, mais un moment de recueillement mystique. Cette sorte de Nativité profane d’une grande douceur rappelle plutôt l’esthétique du caravagiste Georges de La Tour (1593-1652), qui ne fut pourtant redécouvert qu’en 1915 (soit quinze ans après la mort de Segantini).

En 1894, Segantini quitte Savognin pour s’installer avec sa famille au col de la Majola, près de Saint-Moritz, à 1800 mètres d’altitude. Ses scènes pastorales évoluent alors vers un symbolisme plus manifeste et il est remarqué par les cercles symbolistes de Paris (les salons de la Rose-Croix), Bruxelles (le groupe des XX) et Vienne (Klimt et la Sécession viennoise).
On observe en effet une évolution depuis le tableau intitulé Le Fruit de l’amour ou Fleur des Alpes (1889), le premier à représenter une mère à l’enfant juchée sur une branche, jusqu’à L’Ange de la vie (1894-1896) (l’exposition en présente un dessin au crayon ; l’huile sur toile monumentale est visible à Milan), dans lequel la figure féminine aux longs cheveux qui semble flotter sur les branches noueuses d’un boulot est une véritable allégorie de l’harmonie cosmique.

L’ascension de Segantini s’achève au sommet du Schafberg, alors qu’il travaille sur une œuvre majeure destinée à l’Exposition universelle de 1900, à Paris, un Triptyque des Alpes composé de La Mort, La Nature et La Vie. L’exposition se conclut sur les dessins préparatoires en grand format de ces trois panneaux qu’il n’eut pas le temps d’exécuter.
Jusqu’au 16 août 2026
musée Marmottan Monet
Black Tax, Roukiata Ouedraogo, Stéphane Eliard, Studio Raspail


Telle une conteuse, Roukiata Ouedraogo nous transporte sans détour au Burkina à palabrer autour d’un manguier. Son franc-parler et ses punchlines font mouche. Mais sa Black tax ne s'exonère pas de certains écueils en ne s’adressant qu’à une niche.
Révélée au grand public notamment par ses chroniques sociétales sur France Inter, elle plante le décor d’emblée en se défendant d’être une humoriste politique. Mais monter sur scène lui permet clairement de faire passer des messages sur des sujets sensibles qui la préoccupent : l'injuste attribution des visas, la restitution des œuvres d’art aux pays d’origine, le pillage des ressources naturelles en Afrique, le poids du soutien familial qui pèse sur les membres de la diaspora et sur les locaux restés au pays et qui sortent leur épingle du jeu. Ce qui nous visse immanquablement dans l’inconfort sur nos sièges du Studio Raspail.
Le premier spectacle de l’humoriste ”Je demande la route” nous avait profondément attendris et fait rire. De son départ du Burkina à son arrivée dans un village français, sa traversée initiatique révélait sa plume, son jeu de rôle pétri d’autodérision. Sa sincérité touchait l’universel de notre humanité. Et là, elle a pris le parti d’extérioriser son regard sur des personnages archétypes : l’épicière de son village natal, son tonton débrouillard dans les rues de Ouagadougou, un afrodescendant quittant la France pour chercher la réussite au Burkina. A parler des autres, elle s’oublie et nous perd en route.
Les membres de la diaspora, ou ceux qui ont savouré un dolo sous un manguier au Burkina et en gardent une nostalgie ineffable se retrouveront pleinement. Je redoute qu’une personne qui n’est jamais allée en Afrique ne passe pas entre les mailles de sa black tax.
Jusqu'au 27 juin 2026
au théâtre Studio Raspail, Paris XIV
Durée : 1h15 | Horaire: 19h00
Texte et mise en scène : Roukiata Ouedraogo et Stéphane Eliard











































