Radio Cortex / R-WAN / (Makasound / Black Eye – 2006)

radiocortex

Premier album en solo pour le chanteur de Java et toujours la même volonté de décoiffer avec humour ! On en redemande !

 

Si vous ne connaissez toujours pas Java, il serait temps, entre rap, reggae et urban musette, Java, c’est un peu les rescapés du bal musette version vingt et unième siècle avec accordéon en fond et rythme dansant en avant.

 

Le troisième album de Java se faisait attendre et voilà que son chanteur R’Wan sort un album solo « Radio Cortex » avec un label indépendant Makasound / Black Eye. Un album concept autour de la radio qui permet à R’wan d’explorer notre monde et de continuer à clamer ses contradictions et ses différences. Le tuner navigue et surfe sur une radio pirate qui s’ouvre à tout ; cortex et messages bouillonnent, ambiance Freestyle garantie.

 

L’album s’ouvre sur deux reprises réadaptées version R’Wan. La première, Radio Active, reprend le thème de petit papa Noël de Tino Rossi mais sur fond de bombe nucléaire, ce champignon qui nous pend au bout du nez… Quant à la deuxième, il s’agit de la reprise de Laisse Béton de Renaud renommée Lâche l’affaire avec un excellent remake des paroles où le verlan prend du coup un sacré coup de vieux au regard de ce nouveau langage de banlieue, de loin plus contemporain. Rire assuré : « Matte le quidam : il a les airs max à Jordan. Alors blanc bec t’aimes le basket, ben on va l’ouéj à ma façon ; j’vais juste un peu changer les règles : on est les joueurs, toi t’es l’ballon (…) »

 

Malgré l’annonce des 19 titres, R’Wan pirate-urbain ne nous lasse pas, alternant rythme reggae (dans A ta porte, mixé en Jamaïque avec des musiciens du cru), hip-hop, groove et même balade dans On se dit tu ?, une chanson interprétée par Maud Legenedal, une comédienne rencontrée au hasard de la vie qui nous fait entendre une douceur de voix proche du Tourbillon de la vie de Jeanne Moreau. Une belle invitée surprise.

 

Laurent Guéneau, ingénieur du son du fameux « Tout le bonheur du monde » de Sinsemilia notamment, donne à l’ensemble de l’album un son très cohérent malgré la diversité des musiques. Les titres sont aérés de Radio Caliente, trois morceaux en transition qui donnent une couleur chaude à ce premier opus plein de vie et d’allusions comiques propres à l’écriture d’ R’Wan. Dans C’est l’caramel sur la cerise, une chanson « ragga » très efficace et dansante qui se moque gentiment de la stupidité des textes de certaines productions zouk et reggaeton, R’Wan vient nous prôner un hymne rabelaisien et érotique, nous n’en dirons pas plus laissant libre cours à l’imagination du lecteur… Vous danserez à coup sûr. R’wan se délecte avec un phrasé typiquement reggaeton qui ne permet pas toujours de comprendre les textes mais ouvrez donc le livret, surprise garantie à la lecture… Vous y découvrirez également des dessins faites par R’Wan lui-même dans la veine Art Majeur.

 

Alors certes, Fixi-l’accordéoniste de Java n’intervient plus que sur Méchant p’tit bourgeois et encore en tant que réalisateur et compositeur mais R’Wan ouvre largement les horizons, en mêlant et samplant des sons contemporains comme il le fait si bien dans Java. Bruitages de jungle dans Peyotl, une chanson sur l’Amazonie mêlant de l’électro ; gimmick des Dents de la mer, parodie de Tryo, cris de James Brown dans Le recyclé composé par K-Mille-le-bassiste.

 

R’Wan confirme donc amplement son talent d’écriture populaire au bon sens du terme, maniant la parodie de la forme pour mieux dénoncer par le fond un climat social vivant sur le toc. R’Wan nous alerte en rythme sur ces Politiques et Manigances qui nous dirigent, ces Méchants p’tits bourgeois qui font semblant, cette banlieue dans laquelle Le Coq et la Caille cohabitent tant bien que mal…R’Wan finit l’album avec L’âge d’eau, un titre mélancolique en slam dans lequel il nous décrit un monde où la fuite reste la seule issue « j’déménage dans la nébuleuse » « Que reste-t-il ? Une bonne chemise repassée, un frigidaire bien rempli » « j’ai changé de système solaire, le vôtre me déprime ».

 

Pas de doute, fuite par le rire et par le slam, ce premier opus en solo plus orienté reggae et hip hop que ses productions avec Java est une vraie réussite.

 

PS : R’Wan est en tournée sur les routes de France avec Winston Mc Anuff et Java pour un concert en trois rounds puis avec Les Cortex Boys. Show en dance floor assuré ! R’Wan est également un artiste de scène qui se donne comme jamais sourire en coin. A découvrir.

site officiel : http://www.radiocortex.com/

 

 

 

Sébastien Mounié

 

© Etat-critique.com - 04/03/2007

 

Musiques de chambre / SYRANO / (Les doigts dans l’zen/ L’Autre Distribution – 2006)

syrano

 

Se servant des masques de l’enfance et du théâtre, Syrano chante en demi-teinte un monde à la dérive.

 

 

La pochette dessinée par Syrano lui-même représente des musiciens costumés en Pierrot, Arlequin, M. Loyal ou en poupée mais ne vous y trompez pas, l’orchestre est bien rôdé, les textes taillés au couteau et le timbre assuré. Syrano, c’est un accordéon joué par « Papa », un violon joué par « Béné-la-poupée », des chœurs et des boucles lancés par « Cherzo-M. Loyal », une guitare « Alesk, l’arlequin », un violoncelle « Thècle », une autre poupée, et une voix : « Syrano ».

Le groupe a remporté de nombreux tremplins depuis l’année 2005. L’ascension est là. Tant mieux pour les textes qui ne se cachent derrière aucun masque. Syrano vient du rap et du feu collectif Exkalibur alors on ne s’étonnera pas de la verve et de cette volonté de dénoncer les inégalités sociales. Sous des formes très diverses, Syrano lance ses textes sur des dictions rappées, slamées, frappées, clamées pour mieux crier les injustices et atteindre la liberté.

L’Ecolier ne veut pas grandir, veut garder sa candeur et prendre des gamelles à vélo, sauter à pieds joints dans les flaques et le doute. Alors quand l’album s’ouvre sur les orgues de Barbarie sur un air entraînant, la barbarie sonne différemment. A écouter d’un peu plus près, on côtoie de drôles de fantômes, des poètes auxquels on a tranché les mains, des petites excisées, des enfants affamés, des ouvriers broyés, des fanatiques et des guerriers de toutes formes. La danse macabre ne fait que commencer puisque tout est devenu spectacle ici-bas.

Syrano nous appelle à la danse mais pour mieux dépasser ces images incessantes qui nous harcèlent à travers les tubes cathodiques. Ces drames que tout le monde observe sans bouger. Les vieux ont chaud durant l’été 2003 et les saules pleurent le temps qui passe. Les colombes laissent la place aux corbeaux blancs qui s’occupent des enfants des favelas engagés dans les milices, des enfants qui vont au charbon, de ces esclaves des temps modernes, et pendant ce temps, la Terre reste ronde, dans le meilleur des mondes.

Alors, avec la Rue Kétanou, Syrano nous emmène dans le rêve. Les cailloux sont oniriques et voilà un prisonnier qui en ramasse pour faire pousser des murs de liberté, persuadé que les seuls prisons et ghettos sont dans les têtes des gens. Enfermés dans nos bulles pour mieux nous protéger nous passons à côté du monde. Cette bulle d’oxygène stérile synonyme de prison pour les enfants bulle, est un enfermement qui va jusqu’à ronger certaines filles comme Ficelle, cette anorexique dont le cœur est au régime et qui ne rêve que de disparaître. « Bouffe la vie fillette ! » crie Syrano.

Syrano chante l’amour avec Monsieur Neige mais l’écriture étonne par sa noirceur. Oyez la Complainte de l’épouvantail, « disciple crucifié couronné d’épines », pour vous en convaincre. « Deux millénaires à voir pourrir mes restes, je vous aime mais ne m’en voulez pas si je vous déteste. » Et si l’homme ermite préfère s’isoler dans la poudre blanche pour éclater les barreaux de son corps, ce n’est que pour tenter de trouver de la beauté dans la vie, malgré le froid, malgré les brûlures.

La musique enfantine qui tinte aux oreilles et le rythme cadencé de l’ensemble à l’accordéon apaise la colère de l’écriture. Mais Syrano se place avec cet album du côté des opprimés, croyant dur comme fer à la poésie des mots comme vecteur de messages. Tous ces personnages nous poussent à conquérir le monde, à traverser les frontières et à agir. Des musiques de chambre pour sortir du huis clos sclérosant et paranoïaque occidental. Une comédie musicale acide sur la fracture du monde pour prendre conscience en fanfare du bonheur.

http://syrano.bleucitron.net/

http://www.myspace.com/syranosurlenet

 

Sébastien Mounié

© Etat-critique.com - 02/03/2007

Loutcha / Tchavolo SCHMITT / (Le Chant du Monde – 2005)

tchavolo

L’album des virtuoses du jazz « manouche » !

Il était temps que le jazz manouche retrouve ses lettres de noblesse. Ce n’est pas encore gagné mais le dernier festival des Nuits Manouches à l’Européen de Paris fait partie de ces festivals qui permettent à tous de redécouvrir des artistes dont les mauvaises langues disent qu’ils sont surtout de grands techniciens. Petit coup de pub pour ce festival qui avait invité Angelo Debarre & Ludovic Beier, Raphaël Fays, Samson Schmitt et Dorado Schmitt, Mandino Reinhardt, Marcel Loeffler et notre Tchavolo !

Pour ce dernier album, « Loutcha », le nom de madame Tchavolo, celui qui interprétait le professeur de guitare dans « Swing » de Tony Gatlif, s’est entouré de Claudius Dupont à la grand-mère (contrebasse), de Mayo Hubert et Martin Limberger à la guitare rythmique ; et surtout de l’extraordinaire Costel Nitescu au violon qui ne peut faire que du bien à Tchavolo !  Un violoniste roumain hors pair, dont on dit dans les coulisses de la Musique que Bireli Lagrene s’en méfierait, tant l’artiste impose sa présence et son talent sur scène... Les concerts finissaient en duel musical...

Pour ce disque, nous redécouvrons des classiques du jazz version manouche comme « Cheek to cheek », « Ménilmontant » ou « Que reste-t-il de nos amours ? » et trois compositions du maître (Antsela, Pour Flavio, Valse à Dora). Cet album reste un peu classique dans sa forme mais on retrouve la joie que procurait le duo Reinhardt/Grappelli. Je dis bien la joie et non la nostalgie si souvent associée à cette musique. Le « poum tchak » de Mayo Hubert et Martin Limberger est rôdé comme une mécanique implacable avec laquelle Tchavolo se débat à coup de variations rythmiques impressionnantes. Pas de doute, Tchavolo est « dedans » comme on dit. Dans l’accord mais aussi dans la corde et le bois ! La guitare respire en swing, le phrasé rapide mais limpide trouve sa place et ferait battre le pied au plus récalcitrant. Avec une liberté incroyable sur le manche, Tchavolo nous emmène dans des valses tourbillonnantes (Valse à Dora). Un style efficace et sensible sans fioriture technique excessive.

Costel, surnommé en concert par Tchavolo « le salopard » - comprenez ce que vous voulez - joue ses envolées lyriques et ses attaques imprévisibles mais laisse des chorus aux autres musiciens pour le bonheur de tous ! Enregistrement studio oblige. Lui qui place sans problème les quatre saisons de Vivaldi dans n’importe quel morceau la joue plutôt sobre sur le disque… Mayo Hubert peut se lancer dans des solos, lui qui reste souvent dans l’ombre du maître, et nous montrer son joli phrasé et Claudius faire sonner sa contrebasse (Stomping at Decca). L’équilibre a l’air bien trouvé pour cette nouvelle formation même si l’enregistrement en studio oblige à faire des choix qui ne sont pas toujours compatibles avec cette musique qui s’amuse et se régale d’improvisations, de sourires et de grimaces quand chaque soliste arrive au terme de sa phrase en même temps que la fin de l’accord.

Cette musique parle avec le corps, écoutez Tchavolo respirer sur « Chez Jacquet » vers les 2’05’’ pour vous en convaincre ! Les sonorités métalliques mêlées à celle du violon et de la contrebasse nous transportent dans l’univers d’un jazz joyeux loin des clichés mélancoliques qu’on veut parfois lui attribuer. A quand le live qui nous ferait entendre les applaudissements à chaque fin de chorus, les silences, les râles, les échanges si vivants de cette musique partagée avec le public ? Pourquoi ce qui est possible pour Eddie Louis et Petrucciani ne le serait-il pas pour Tchavolo et Costel ?

Tchavolo est sans aucun doute l’un des derniers grands guitaristes dans la lignée de Django qu’il vénère toujours humblement comme le Maître de cette musique. Un album référence à avoir dans sa cd-thèque ! Et un petit conseil, si Tchavolo Schmitt passe près de chez vous avec sa formation, foncez ! Humour et générosité garantis.

 

 

 

Sébastien Mounié

 

© Etat-critique.com - 30/09/2006

 

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