Aucun mal ne vous sera fait / Alister / (Barclay-2008)

 Aucun mal ne vous sera fait

Alister vient de sortir Aucun mal ne vous sera fait. Un premier album à ne pas manquer. De l’humour et une certaine désinvolture qui change du paysage actuel. Un regard décalé à découvrir sur fond de musique sixties. Faut y aller, c'est du tout bon !

 

L’ouverture de l’album annonce le style et le potentiel du chanteur. Alister est du genre à ne pas se prendre trop au sérieux. Une autodérision et un regard assez pessimiste en définitive sur la jeune génération. Entre leTanguy de Chatiliez et le looser, le djeune se cherche. Un coup d’œil goguenard et décalé qui cache une morosité de cœur, une amertume.

« Qu’est-ce qu’on va faire de toi » sent franchement le tube radio, avec une ritournelle qui reprend le titre ; le morceau, sur fond de chœurs masculins propose : « on va t’utiliser pour des crash-tests, on va te présenter à des derviches-tourneurs (… ) on va te dire les astres (… ) on va te saupoudrer de saccharine (...) On va t’occuper avec ton surmoi, on va t’aveugler avec ta libido, on va penser à toi avec des SMS, on va t’inoculer de l’allégresse, on va t’injecter de la graisse, on va te diviser en pixels(…) on va t’aimer sans fin, on va t’aimer sans fond »… La « romance nerveuse » d’une société de consommation où l’homme finit par se cannibaliser et ne plus savoir quoi faire de sa peau. De la psychologie curative pour neurasthénique !

Le ton est celui d’un pince-sans-rire désenchanté. « Est-ce que je suis normal ? » demande Alister dans « Fille à problème ». D’un côté, le texte, entre chanté et parlé, donne une pesanteur aux morceaux. De l’autre, les musiques, pêchues pour la plupart, donnent à l’ensemble une personnalité qui sort du lot. A l’écouter on pense aux débuts de Dutronc et à ses millions de chinois, au ton de Lou Reed. Incroyable. C'est possible en français ?

Deux styles. Le désabusé comique et le mélancolique.  Quand Alister prend le piano sur « Quelque chose dans mon verre », les notes reprennent tantôt des lignes mélodiques de Berger, tantôt une pop anglo-saxonne sur « Barnum ». Un spleen musical qui laisse passer des textes en avant plan, ce qui n’est pas pour déplaire. Baxter Dury et Craig Silvey l’ont accueilli à Londres, rien que ça. On comprend pourquoi  à l’écoute.

Alister sait mettre en réseau les mots. Les soupes de mots qui semblent balancés à la va-vite dans les textes jaillissent comme ceux bombardés par les médias. Posés les uns à côté des autres, la vacuité du réel amuse. Ces milliards de mots dont on nous rabat les oreilles…  Les pamplemousses de « Miami » sonnent juste. « Paris by night » parlera forcément aux noctambules ainsi que le réussi « Hier soir »... Les chœurs féminins et masculins ont un petit goût d’Initials BB. Ils s’envolent souvent derrière les textes. Le loner glamour sait visiblement agencer les mélodies dans une pop sixties. Grand bien nous fasse !

Allez donc acheter l’album, ne vous faites pas avoir par les apparences. Du jaune orangé sur voix grisaillée, ce n’est pas si courant. A suivre, vous l’avez compris. Alister promet et nous on en redemande.

 

Sébastien Mounié

Justice, Friedrich DURRENMATT

article_1199Un député zurichois, clairement coupable d’avoir tué un professeur universitaire, demande, de sa prison, à un jeune avocat de concevoir l’hypothèse de son innocence.
Quelle relation entre le pouvoir et la justice ? Et quelles implications sociales, si le questionnement se situait dans la riche, neutre et pacifique Suisse des années 50 ?

Un jeune avocat, Spät, raconte à la première personne, sous forme de rapport pour la police, son expérience, cette histoire d’injustice dans laquelle il a été piégé. Mais le ton de son écriture n’est pas sobre et objectif du tout. Le style est tourmenté, la chronologie des événements se confond, faits concrets et émotions personnelles se mélangent sans arrêt.

Spät est devenu un avocat trop souvent ivre. Désormais ses seules clientes sont des prostituées. Il passe ses journées dans des bars malfamés et s’engage à cacher les crimes de quelques petits délinquants.

La justice n’a déjà plus aucun sens pour lui, depuis que le député Isaak Kohler a réussi à sortir de prison et à partir dans un long voyage autour du monde, alors que son crime était si évident. Elle ne peut être rétablie qu’en commettant un deuxième homicide, celui du député, et un suicide, évidemment celui de Spät.

Justice est à la fois une réflexion métaphysique touchante et une intelligente critique sociale, un lourd jugement sur un pays presque jamais nommé directement et un récit passionnant.

Un roman qu’il faut redécouvrir à tout prix. L’incipit de l’histoire, en ligne sur le site de l’éditeur, ne pourra que vous pousser à vous procurer rapidement ce livre.

Gloria Morano

© Etat-critique.com - 29/04/2008

No country for old men, Joel et Ethan COEN

article_1089C'est un peu à la surprise générale que le dernier film des frères Coen est sorti vainqueur de la dernière cérémonie des Oscars. Cela valait bien une nouvelle critique sur ce polar qui laisse personne indifférent!

 
Le dernier film des frères Coen est une réflexion puissante et profonde sur l’attachement que le spectateur peut avoir pour des personnages ambigus et glissants. C’est un merveilleux exercice de style – un western moderne : le désert et des 4x4 terrifiants, presque monstrueux,  nous introduisent dans ce récit de poursuite de 2 heures – où les protagonistes dépassent tout cliché de bonté ou de méchanceté.

Bien sûr, Tommy Lee Jones joue le vieux et sage shérif méditatif et un peu moqueur, dont le calme presque flegmatique donne un ton épique au film. Bien sûr, Javier Bardem (dans le film Anton Chigurh), est effrayant dans sa cruelle logique muette et insaisissable. Et, pour finir, bien sûr, Kelly MacDonald (Carla Jean Moss dans la fiction) est tellement fragile et sans défense devant le destin de son mari (Josh Brolin alias Llewelyn Moss dans l’histoire)...

Seulement, tout cliché qui, dans un premier temps, pourrait nous paraître évident, presque banal, est, en fait, mis à mal, questionné silencieusement et sans arrêt par la force plastique que les frères Coen donnent aux corps et aux visages de leurs acteurs.

Mettons de côté le shérif. Chez les deux autres protagonistes masculins tout est fait de temps lents, mais déterminés, de mouvements réfléchis et précis, mais terriblement intimidants et surprénant pour le spectateur. Chacun suit sa logique, taciturne, comme dans la meilleure tradition du western, mais nous, nous nous y retrouvons pas, nous n’arrivons jamais à prévoir leurs actions, à comprendre leur cohérence, qui apparaît toujours à la fois perceptible et lointaine. Et aux spectateurs, il ne reste que leur regard, pour tenter de s’y retrouver d’une façon ou d’une autre, pour déchiffrer le sens de cette rationalité folle qui domine les actes de Anton Chigurh et de Llewelyn Moss.

L‘un incarne une sorte de diable aliéné et halluciné, dont la cruauté devient par moments amusante (nous sommes au centre du toujours savoureux jeu d’équilibre entre ironie et panique que les frères Coen mènent depuis désormais 20 ans). Ses yeux nous disent qu’il nous fera vivre le pire,  jusqu’au bout et que nous en rirons tout au long du film, mais en souffrant avec ses victimes.

L’autre fera tout ce qui est dans ses moyens pour ne pas devenir un héros gentil et sauveur, même si le spectateur n’a besoin que de ça pour sortir de son angoisse existentielle. Car, d’accord, la poursuite n’est qu’une question d’argent à récupérer, mais elle est, au fond, l’histoire de deux hommes qui vivent la même précarité physique faite de sang et de blessures et qui, peut-être, ne sont pas si à différents dans leurs obstination que l’on pourrait penser au début.

Tout le monde y trouvera son plaisir : le fanatique des rythmes soutenus où l’action domine et coupe le souffle, autant que l’aimant des plans méditatifs, des choix cinématographiques intelligents de deux cinéastes qui savent encore oser nous transmettre une pensée à travers les corps des acteurs.

Les deux aspects, l’action et le cinéma d’auteur, se conjuguent merveilleusement, se fondent dans une histoire troublante et drôle. Les images sur grand écran nous parlent de maîtrise et de volupté de la caméra.
Gloria Morano

© Etat-critique.com - 07/03/2008

Angelin Preljocaj : Annonciation (1995), Centaures (1998) et Eldorado (création 2008)

preljocaj

Le Théâtre de la Ville présente trois pièces du célèbre chorégraphe Angelin Preljocaj : Annonciation (1995), Centaures (1998) et Eldorado (création 2008). Une soirée de danse à moitié concluante ! (suite…)

C’est l’argent qui fait la guerre / Mira LEON / (Kyrone – 2006)

mira

Premier album réussi pour Mira Léon qui nous emmène dans un monde musical méditerranéen festif. 

 

 

 

Vous n’avez jamais entendu parler de lui. Mais à écouter ce que Mira Léon produit dans cet album on se dit qu’on le connaît déjà à travers Zucchero dont il a un timbre assez proche, Mauro Pagani, Tullio de Piscopo ou des groupes comme Massive Attack ou les Fuggees car le monsieur a déjà roulé sa bosse pour d’autres en tant qu’arrangeur auteur compositeur ou producteur sous le nom de Leonardo Rosi.

Mira Léon nous présente donc un album très bien produit qui alterne des musiques qui incitent à la danse, à la bonne humeur malgré un titre d’album qui pourrait paraître un peu moralisateur « c’est l’argent qui fait la guerre », et des mélodies plus calmes comme Kiss me cherie, La Fiaba di trilli e pan ou Le rêve d’Orient. Les gimmick jouent efficacement leur rôle et l’oreille reste souvent accrochée aux rythmiques.

L’ensemble des morceaux est composé de cuivre et de percussions très orientales qui donnent à l’album une couleur festive quand ce ne sont pas simplement les bruits de claps de mains qui mènent la danse, couleur flamenco. Mira Léon n’hésite pas à ajouter des cris lointains aux sonorités espagnoles et gitanes, entre programmation et voix naturelle (Chanson). Vous l’aurez compris, ça bouge beaucoup chez Mira Léon, qui n’hésite pas à agrémenter ces sonorités de beat binaires bien connus des danseurs de boîte de nuit mais si efficaces pour celui ou celle qui a envie de danser !

Entre danse et folie, on sent que Mira Léon s’amuse dans Lara notamment, où celui-ci compare sa Lara à une boisson de l’amour sur un rythme cuivré endiablé… Trompette en contre champ et percussion cubaine au lointain… Comme dans Tarabanda, on sent que c’est dans l’extravagance et la prise de liberté que Mira Léon est le plus à l’aise. On ressent cette envie de partager de la joie et les cris. Mira Léon chante, parle et nous donne donc à partager ses moments de vie. Le Vin Joyeux nous fait entendre une simple voix peut-être avinée sur un air d’accordéon… Tout est possible.

Ici la vie semble se vivre à 100 à l’heure autour de thèmes comme l’amour et la danse et ce, quelle que soit la langue utilisée, italien, français ou espagnol. Les amateurs de voix éraillée et de danses noctambules sortiront ravis de cette écoute !

Sites officiels : http://www.myspace.com/miraleonhttp://www.kyrone.com/

 

 

Sébastien Mounié

© Etat-critique.com - 29/01/2008

Higelin au Bataclan

Etat-critique.com était au concert de Jacques Higelin le 20 octobre 2007 au Bataclan. Photos d'un Frère Jacques loin de s'endormir : trois rappels et plus de deux heures de concert... De quoi en réveiller plus d'un...

Début de concert

Jacques Higelin

Jacques Higelin

Yann Pechin

Yann Pechin

Brad scott

Brad Scott

Jacques Higelin

Jacques Higelin

Jacques Higelin

en groupe

Brad Scott

Jacques Higelin

Jacques Higelin

Jacques Higelin

Brad Scott

Jacques Higelin

Jacques Higelin

Jacques Higelin

Jacques Higelin

Jacques Higelin

Jacques Higelin

au clavier

Crocodaïl

Jacques Higelin

Jacques Higelin

Jacques Higelin

Jacques Higelin

Premier salut

Final

Brad Scott

Final

Mahut le percu

Jacques Higelin

Jacques Higelin

Jacques Higelin

Jacques Higelin

L'oeil en coin

Brad Scott

Brad Scott

Brad Scott

Romain

Jacques Higelin

Jacques Higelin

Mahut et Scott

Deuxième salut

Deuxième salut

Jacques Higelin se flingue

 

Photos de Sébastien Mounié © Etat-critique.com

Sur nos forces motrices / Dominique A / (Cinq 7 – 2007)

dominiquea

 

 

 

 

 

 

Quinze ans d'attente mais voilà le premier album live de Dominique A... Sur nos forces motrices.

 

Le Nantais nous propose pour la première fois un album live. Sans être une pure merveille, cet opus s’écoute avec un profond respect. Déjà, il faut saluer Dominique A qui a su attendre 15 ans pour sélectionner quinze titres enregistrés en public. Aucune précipitation et une concision musicale que bon nombre de ses confrères peuvent prendre en exemple.

 

Un regret : l’absence du titre Dans le camion, hymne aux saveurs d’un Kerouac à la sauce française. On excuse l’immigré Bruxellois qui offre une version rock osée et réussie du Courage des oiseaux. Les guitares saccadées s’invitent dès le début de cet album. La batterie volontairement étouffée ramène constamment cet album sur un ton tendant vers l’obscure.

 

Sur nos forces motrices ne s’écoute pas à l’occasion d’un dîner entre amis. Prenez le temps de vous retrouver seul pour savourer la chanson à textes qui fait tant défaut aux artistes français. Les histoires narrées par Dominique A pourraient devenir des courts métrages. La part de silence laissé par le public démontre la qualité textuelle de l’homme chauve.

 

Music Hall a dû transporter les spectateurs dans une ambiance intimiste tant la voix lascive de l’artiste envahit nos oreilles. Après le ying, place au yang. Le musicien laisse la ferveur s’emparer de son corps pour parler d’Antonia.

 

Dominique A dispose de cette faculté à tenir son auditoire dans une légère lévitation. Entre les riffs de sa guitare et ses textes poignantes, où se situer ? Entre nos forces spirituelles et Sur nos forces motrices.
 

Thomas Delavergne

© Etat-critique.com - 17/10/2007

TA PAROLE 2007 / Photos de BISTANCLAQUE, LOU CASA, JOYET, LAFORE

Etat-critique.com était au Festival Ta Parole 2007 à Montreuil... Photos d'un festival haut en couleur... Deuxième jour (suite)

 

Bistanclaque en dernière formation... Renaud et Eric prennent des routes différentes pour quelques temps...

ensemble

Renaud

Eric

Eric

Renaud

Eric

Renaud

Eric

Eric Ksouri

Renaud Pierre

Renaud

Eric

Renaud

Renaud

Lou Casa

Lou Casa

Lou Casa

Lou Casa

Lou Casa

Lou Casa

Lou Casa

Lou Casa

Lou Casa

Lou Casa

Lou Casa

Lou Casa

Bernard Joyetet Miravette 

Miravette et Bernard Joyet

Bernard Joyet

Miravette

Bernard Joyet

Nathalie Miravette

Bernard Joyet

Miravette

Bernard Joyet

Bernard Joyet

Bernard Joyet

Bernard Joyet

Miravette

Miravette

Pied de pianiste

Bernard Joyet

David Lafore trois têtes

David Lafore

David Lafore

David Lafore

20 francs le cunnilingus

David Lafore

Mathias Barison

Quentin Leroux

Quentin Leroux

Mathias Barison

Mathias Barison

David Lafore

Mathias Barison

Contrechant

Contrechant

Mathias Barison

David Lafore

David et Quentin

Bientôt la suite avec le dernier jour du festival...

 

Photos de Sébastien Mounié

Bertrand Belin / Bertrand BELIN / (Quai de Scène / Sony Music – 2004)

belin

Oui, je sais, on n’est plus tout à fait dans l’actualité brûlante avec ce disque sorti à l’orée de 2005. Quoique…

 

Lorsque l’intemporalité est aussi flagrante, lorsqu’on est convaincu d’avoir entre les oreilles quelque chose d’aussi unique, d’aussi fort… Que pèse l’actualité face à l’universalité d’une œuvre qui durera ? La seule urgence qui compte pour le moment, c’est de réparer l’incroyable erreur de n’avoir pas su vous parler, dès qu'il vit le jour, de ce parfait bonheur musical et poétique.
Retard qui nous aura au moins permis de soumettre au test du temps qui passe (et qui souvent efface) ces douze chansons.
Conclusion : leurs effets enthousiasmants, trois ans après leur enregistrement, continuent d’aller croissant.
Ce qui est assez rare ; et avec plusieurs centaines de chroniques d’albums au compteur, votre serviteur est bien placé pour vous assurer que le tri a posteriori entre le persistant et le non-persistant aboutit inexorablement à la constitution de deux tas de tailles malheureusement très inégales…

Guitariste recherché depuis qu’il a quitté son Quiberon natal pour Paris, Bertrand Belin a mis depuis quinze ans l’incomparable son claquant de sa guitare Fender Telecaster ‘77 au service de nombreux groupes et artistes : des cajun-zydeco Stompin’Crawfish, aux géniaux Sons Of The Desert, en passant par la folle Trabant (groupe à taille variable, emmené par l’ex-VRP Sébastien Libolt) ; il continue par ailleurs de cachetonner régulièrement derrière Bénabar (tout point commun s’arrêtant heureusement là…). À côté de toutes ces expériences en tant que musicien, quatre années (deux albums et des concerts) auprès du Néry (encore un ex-VRP) lyrique de la dernière mouture lui ont affermi la plume, l’orientant vers une approche poétique originale et précise.
Et pour emballer le tout, une voix de crooner romantique comme on n’en fait plus, superbement timbrée, douce, flatteuse, envoûtante…

Porto, qui ouvre l’album et qu’on peut prendre pour référence, est ce qu’on appelle une chanson parfaite, un petit miracle plein d’images, d’ambiances et d’odeurs sur une mélodie inouïe, des ponts étonnants, un tempo délicatement chaloupé… Beau à pleurer. Et j’ai pleuré. Sans savoir pourquoi. Juste parce que c’est beau. Et enivrant. Le vin, l’ivresse, quasi-omniprésents au fil des titres (on ne dit pourtant pas "beurré comme un p’tit Belin"), contribuent à l’impressionnisme mélancolique de l’ensemble, fait de noires romances, d’énigmatiques histoires et de nostalgiques souvenirs embrumés. Tout ceci trempé dans de subtils arrangements musicaux où piano, cordes, cuivres et sèche batterie viennent appuyer la fameuse Telecaster au son mat qui mène allègrement le bal.

Un fabuleux voyage. Un fabuleux artiste. Une fabuleuse découverte. Forte et persistante comme un bon vin de Porto.

 

Roland Caduf

Eurovision 2007

verka

 

Il m’a fallu plus d’une semaine pour digérer l’Eurovision 2007. C’était un samedi soir. Un samedi soir de chronique, un samedi soir de comiques. La Télé. Télé. Insignifiant comme nom. Une lettre. T. Et un adjectif mal prononcé. Laid. Seuls les gens du sud avec un accent en comprennent le sens profond… Vision fantasque d’une soirée qui navigue entre rêve suranné et ovni d’une galaxie Gutenberg méconnue. Drôle de figures. Entre Freaks de Tod Browning et les Schtroumpfs de Peyo. Leur étoile a dû imploser et ils sont venus peupler nos ondes en espérant qu’on les adopte.

Culture populaire du rien et de l’indicible. On essaie de se prêter au jeu. Comme au tirage de la loterie nationale. On invente rapidement le numéro de la boule avant qu’elle n’apparaisse à l’écran. On joue nous aussi jusqu’au moment où une voix pulpeuse nous ramène à la réalité du monde. Tu n’as rien. Tu n’as rien trouvé. Tu as perdu. Les boules n’étaient que des boules. On se console en disant qu’on a bien fait de ne pas avoir joué car on aurait perdu. La preuve. Epiphénomène d’une excitation. Les autres pleurent car ils ont trouvé tous les numéros ce soir-là mais n’ont pas joué. Ils peupleront pour certains la rubrique nécro du quotidien régional… Ce soir-là, ce sont les mômes qui sont contents. Ils sont encore dans le jeu. Pas d’argent dans la tête. Eux seuls comprennent qu’il faut le prendre comme un rien, comme un temps volé incompréhensible.

Ce soir-là, dans les familles de France, on prend une petite feuille et chacun face à son poste note désormais chaque groupe passant à la T-lé. Lequel vais-je adopter ? A qui vais-je faire honneur ce soir ? Qui va recevoir mon dévolu ? Que je me sens bien. Ces êtres enfermés dans cette petite boîte en deux dimensions. Je me sens roi, je me sens reine. Le spectateur est roi. Coup de bol, ce soir la Cour des Miracles a donné ce qu’elle a de meilleur. Il y a du Gwynplaine, de l’Homme qui rit, de l’Esméralda en toc, du troubadour de premier choix, du mégalo-paillette. Comment ont-ils fait pour les réunir ? Comment en est-on arrivé là ? Quelle chance pour moi. C’est inespéré.

Ca commence. Pas de voix pulpeuse. Deux voix masculines. Un certain Tex. Et « Le Perse ». Encore deux extra-terrestres. La soirée s’annonce belle. Je ne me trompe pas. Les calembours s’enchaînent avec une dextérité plus ancienne que celle du 18ème siècle. J’admire Tex.  Comment a-t-il fait pour réactualiser trois siècles de calembours tombés dans l’oubli ? Il y a trois siècles, pour des mots d’esprit aussi recherchés en prime time, il aurait fini au bout d’une corde. Ce soir il triomphe. Le chanvre n’existe plus. Pirouettes de mots, volutes phonétiques nauséabondes, tout passe. « Le Perse », gladiateur renommé approuve. Ca applaudit de plus belle. « Le Perse » est un joueur friand. Pour le plaisir. Pour la facilité. Le Perse, animal de télé, montre sa supériorité en traduisant les calembours puants de Tex. Ce soir, tout le monde est fier. Ca sent la préparation et le spectacle de grande qualité.

Les artistes défilent, formatés pour l’écran. Tous essaient d’imposer leur temps et leur espace en quelques minutes. Droit au but. La visite du zoo est splendide. La magie fait effet. On aime tous la lenteur de l’éléphant et la rapidité du singe réunies dans un même lieu. Au programme ce soir, je relève :

Bosnie-Herzégovine Maria ŠESTIÆ, Rijeka Bez Imena
Espagne D'NASH, I Love You Mi Vida
3. Belarus Koldun, Work Your Magic
Irlande DERVISH, They Can't Stop The Spring
Finlande Hanna PAKARINEN, Leave Me Alone
6. Macédoine Karolina, Mojot Svet
7. Slovénie Alenka GOTAR, Cvet Z Juga
8. Hongrie Magdi RÚZSA, Unsubstantial Blues
Lituanie 4FUN, Love Or Leave
10 Grèce Sarbel, Yassou Maria
11. Géorgie Sopho, Visionary Dream
12 Suède THE ARK, The Worrying Kind
13 France LES FATALS PICARDS, L'amour À La Française
14. Lettonie BONAPARTI.LV, Questa Notte
15 Russie SEREBRO, Song #1
16 Allemagne Roger CICERO, Frauen Regier'n Die Welt
17. Serbie Marija ŠERIFOVIĆ, Molitva
18 Ukraine Verka SERDUCHKA, Dancing Lasha Tumbai
19 Royaume-Uni SCOOCH, Flying The Flag (For You)
20 Roumanie TODOMONDO, Liubi, Liubi, I Love You
21. Bulgarie Elitsa TODOROVA & Stoyan YANKOULOV,Water
22. Turquie Kenan DOĞULU, Shake It Up Shekerim
23 Arménie Hayko, Anytime You Need.
24. Moldavie Natalia BARBU, Fight

Je décerne des points et je paye par sms ou téléphone. C’est mon écot. 24 artistes venus pour représenter leur étoile et ce qui se fait dans leur contrée.

La contrée France est représentée par Les Fatals Picards. Un groupe d’artistes qui traverse de long en large la campagne française depuis des années. Bien connus pour leurs délires scéniques dans l’excès et le décalage. Les costumes ont été fabriqués par Jean-Paul Gaultier nous répète quatre fois « Le Perse ». Cela tombe bien, ce n’est pas un défilé de mode. Mais Jean-Paul est décalé. Le monde et ses 120 millions de téléspectateurs attendent les tri-o-lets, les blan-ches, noire, noire, blan-che, et du vivant. Le commentaire de « Le Perse » est réaliste, conformiste, décevant. Moi je veux de l’outrance ! Du rose sur les costumes pour l’ "Amour à la française ", jusque là rien de bien anormal. Un animal noir en peluche sur une épaule. Ah ! Enfin du toc ! Le zoo a lâché les fauves. Le feu va prendre et les bêtes s’effrayer. Ca va détaler pour sauver sa peau. Courir pour gagner sa pitance. Cheveux gominés et regard de merlan frit. Musique gnan gnan en autodérision avec un texte à la « It is not because you ah ah » du feu extra-terrestre Renaud. La bête court après la caméra, un peu effrayée mais c’est un feu de paille. L’immolation du plateau n’a pas lieu. Le ridicule prend moyennement. L’autodafé est un pétard mouillé. Où sont les Fatals ? Mangés par la machinerie. Les quatre coins de l’écran ont rationalisé l’étrangeté du vivant. Ils ne mentent pas assez pour écraser l’industrieuse télé. Ils nous ressemblent presque. On aurait dû envoyer Didier Wampas comme m’a dit Roland Caduf récemment. Le Wampas est un fauve imprévisible. De quoi se payer une bonne tranche de rire ! De quoi faire courir les caméramans et placer les commentateurs en mauvaise posture ! Du risque !

Avant, après. La parade avance inexorablement. Boule suivante, le 17. « Madame est Serbie » lance Tex. Le chanvre n’existe plus. Au 17ème siècle en Angleterre, on enroulait certains individus dans de la toile enduite de goudron. On dressait une potence sur la côte britannique, et on y laissait le gibet danser au vent. L’individu, relique du mauvais goût, décourageait les plus redoutables… Dieu merci, on a gagné en humanité. Sacré Tex. T'as de la chance. Marija Serifovic a une puissance vocale qui décoiffe. Derrière, ses chœurs ont des coupes de cheveux bétonnées. Du classique hors-norme, de la nougatine galactique. De gigantesques pièces montées fardées de cosmétique. Devant, Marija, ramassée sur elle-même se lance dans le mélodramatique. On y croit presque. Ca sent le mensonge. C’est bon.

Boule suivante, le 18. Le tirage est imprévisible. Toutes les boules arrivent dans l’ordre ce soir. Il n’y aura pas de gagnants, je le sens. Ce n’est pas possible, le jeu est truqué. Que font les huissiers ?

18. La comète. Celle qui ne passe que tous les 8 ou 10 ans. Verka SERDUCHKA. L’Ukraine. Une étoile jonchée sur la tête, combinaison en alu, de faux seins proéminents en ogive qui agressent l’oeil, présentée comme un travesti célèbre par « Le Perse », Verka s’éclate. Décidée à s’amuser plus qu’à porter la parole de sa nation, sur un rythme binaire, Verka danse. Dans l'excès et la démesure. Vous voulez du ridicule, je vais vous en donner. Vous voulez du visuel, du cul et du flashy ? Ca tombe bien, on a beaucoup travaillé pour arriver là. Le public danse debout à Helsinki. Verka a vu juste. Nous sommes au sommet. L’Eurovision est là.

J’éteins la T-lé.

En fin de soirée, j’apprends que les Fatals Picards sont presque dernier et que Verka est seulement deuxième. J’ai encore perdu, je pensais qu’elle arriverait première. Mais alors qui est le gagnant de cette mascarade 2007 ? Marija Serifovic, « Madame est Serbie » gagne pour la première fois l’Eurovision. Tex est content. Il a mérité amplement son salaire.

Le lendemain, j’apprends que Marija Serifovic aurait gagné avec un morceau plagié sur l’Albanie. Bienvenue dans la galaxie Gutenberg ! Ca, c’est du bon. L’apogée du non-sens.

sur Youtube : film

Le dernier couplet de sa chanson dit :
" Mais je ne peux mentir à Dieu
pendant que je prie
et je mens si je dis
que je ne t'aime pas "

Je suis rassuré, elle mérite amplement sa place. Tout le monde a menti. Même le temps m’a fait croire qu’il était avec moi ce soir.

 

Sébastien Mounié © Etat-critique.com - 22/05/2007

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