L’art du rire, Jos Houben, Rond Point
Juin11

L’art du rire, Jos Houben, Rond Point

« L’art du rire », de et par Jos Houben: conférence ou one-man show? Nommé aux Molières 2015 catégorie « seul en scène », « L’art du rire » est surtout un énorme succès qui tourne depuis des années. « En réalité, ce spectacle n’a jamais eu l’intention d’en être un », c’est Jos Houben qui l’affirme. L’acteur de 56 ans, formé à l’Ecole Jacques Lecoq, membre original de la compagnie Complicité, a pendant dix ans enseigné « le mouvement, le théâtre gestuel et burlesque » dans des cadres divers (compagnies, écoles de théâtre, de danse, de cirque, ou à l’université…); peu à peu, le public a remplacé les élèves et « la première partition de l’Art du Rire est née ainsi en 1998 ». Cours magistral basé sur des observations du quotidien, « L’art du rire » nous en dit long sur notre humanité: Comment réagit-on, par exemple, quand on trébuche? Si l’on évite de peu une chute, on fera certainement… comme si de rien n’était! On s’assure qu’il n’y a pas de témoin à notre ridicule moment d’indignité, et on passe à autre chose. Comment cela se traduit-il dans le corps? C’est là tout l’art de Jos Houben: il s’étonne du naturel et déconstruit les évidences. Avec lui, les réactions physiques sont décortiquées, puis jouées (avec parfois la complicité d’un spectateur averti). Le plus drôle est que, même prévenus, nous rions   de nous-mêmes… Le rire implique une prise de distance et/ou le relâchement d’une tension. Dans la moquerie, nous témoignons de notre cruauté face à la fragilité d’autrui, à moins que cela ne soit l’inverse: nous rions de notre propre fragilité, témoignant, soit de notre cruauté, soit de notre impuissance… Jos Houben a étudié cette société particulière que forme le public. Il nous observe, nous compare et relève des points communs entre tous les publics. Par exemple, il faut tout d’abord chauffer la salle, c’est-à-dire réchauffer physiquement les corps par de légers soubresauts. Ensuite, progressivement, amener le public vers le relâchement de ses tensions et garder pour la fin certains sujets (ou imitations improbables…) pour qu’enfin libre, chacun s’esclaffe sans plus se soucier du ridicule, riant à gorge déployée, ou recroquevillé, se tapant sur les cuisses, bref, complètement désaxé, dépassé ou terrassé par le rire.     Jusqu’au 28 juin 2015 Savoir faire rire, ce n’est pas une science exacte mais c’est un art parfaitement maîtrisé par Jos Houben: démonstration tous les soirs sauf le lundi, à 18h30 au Théâtre du Rond-Point,      ...

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La princesse au petit pois, Comédie Française
Juin02

La princesse au petit pois, Comédie Française

  Du swing dans l’air du Studio-théâtre pour cette réinterprétation irrévérencieuse du conte d’Andersen. Qui ne connaît pas la trame du conte d’Andersen « LA PRINCESSE AU PETIT POIS »? Un couple royal cherche une épouse pour leur fils héritier; comme dans d’autres contes populaires « Cendrillon » ou « Peau d’Âne », les jeunes prétendantes au trône se succèdent pour passer une sorte de test, une épreuve qui permettra de distinguer l’heureuse élue. Dans le conte d’Andersen, la Reine imagine ce stratagème: la jeune fille dormira sur un lit composé de 20 matelas et de 20 édredons, parmi lesquels sera glissé un vulgaire petit pois. Seule une Princesse est assez sensible pour voir son sommeil gâché par la présence d’un petit pois, tel un minuscule caillou dans la chaussure. C’est certes un principe tout à fait absurde qui préside à cette histoire. D’ailleurs, pour le metteur en scène Édouard Signolet (remarqué entre autres pour ses mises en scène de textes de Sofia Freden à Théâtre Ouvert et ses nombreuses collaborations à l’opéra avec Jeanne Roth « La cenerentola » de Rossini et « La servante maîtresse » de Pergolèse, par exemple), le conte d’Andersen est une parfaite parodie de conte.Alors pourquoi ne pas en rajouter dans l’absurde et le plaisir de la moquerie? Dans cette version écrite par Édouard Signolet himself, Antoine Guémy et Elsa Tauveron, c’est le Prince qui va parcourir le monde à la recherche d’une Princesse, encouragé par ses parents d’un royal coup de pied au derrière. Car il est bien innocent ce Prince qui réclame une présence à ses côtés, sans savoir ce qu’est l’amour. Et les parents de s’exclamer en chœur: « On aurait dû lui parler plus tôt! » Le Prince, malhabile et mal conseillé, part donc à la recherche d’une Princesse, oui mais, selon le précepte royal, d’une « vraie Princesse »! Et il est bien pauvre ce précepte! Aucune définition, aucune description, ni des valeurs de cette caste, ni des qualités à attendre d’une « vraie Princesse »! Encore un principe absurde, celle de la sauvegarde de la caste par son auto-suffisance et son auto-reproduction. Le hasard du conte faisant bien les choses, une Princesse qui n’avait pas l’air d’une Princesse déboule au château du Prince, revenu de son tour du monde. La Reine la soumet à la terrible épreuve du petit pois et…vous connaissez la suite. Quoique cette suite et fin orchestrée par Édouard Signolet réserve une belle surprise de grâce et de jeunesse. Bravo à Édouard Signolet et à son quatuor d’acteurs: Elsa Lepoivre, Elliot Jenicot, Georgia Scalliet et Jérémy Lopez (qui interprètent en tout 16 personnages). La mise en scène sobre met en valeur les corps et visages expressifs des comédiens,...

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La mort de Tintagiles, Maurice Maeterlinck, Denis Podalydès, Bouffes du Nord
Mai22

La mort de Tintagiles, Maurice Maeterlinck, Denis Podalydès, Bouffes du Nord

  Leur collaboration leur avait valu un franc succès avec le spectacle musical « LE BOURGEOIS GENTILHOMME », Denis Podalydès à la mise en scène et Christophe Coin à la conception musicale se retrouvent sur un nouveau projet : « LA MORT DE TINTAGILES » de Maeterlinck, présenté au Théâtre des Bouffes du Nord jusqu’au 28 mai. Ils remportent ainsi un pari difficile : montrer une version troublante et attachante de cette pièce peu représentée. Deux musiciens, Christophe Coin et Garth Knox, et trois comédiens-marionnettistes complices (Leslie Menu, Clara Noël et Adrien Gamba Gontard) interprètent cette forme originale. Christophe Coin a sélectionné des morceaux de musiques pour instruments à cordes du Moyen-Age à nos jours pour accompagner et animer cette fable symboliste : Ygraine et Bellangère, orphelines, vivent sous l’autorité de leur grand-mère, une Reine que l’on dit « énorme » et qu’on ne voit jamais. Elle règne du haut de la tour d’un château sombre et silencieux, sur un royaume d’où elle a fait disparaître tout prétendant à sa succession. Un matin, les deux sœurs voient réapparaître leur jeune frère Tintagiles, que la Reine a fait rappeler. Pourquoi ? Ygraine le sait sans oser l’avouer. Dans les premiers échanges entre le frère et la sœur réunis, on sent monter l’appréhension d’Ygraine et l’inquiétude gagner Tintagiles. Un échange tout en sous-entendus, plein de tremblements intérieurs. La nuit tombée, les sœurs s’endorment aux côtés du garçonnet qui sanglote, tandis que leur ami, le gardien Aglovale, surveille la porte d’entrée, car la Reine a semble-t-il déjà donné l’ordre d’enlever l’enfant. Dans ce Royaume, rien n’est sûr car « (…) on ne sait pas au juste ce que l’âme a cru voir. » Et d’ « âme », il en est souvent question ici, comme d’ « atmosphère », comme si Maeterlinck évoquait l’inconscient collectif et l’intuition personnelle, comme des outils puissants à affiner et à écouter, comme s’il fallait mieux tendre l’oreille pour comprendre ce que l’on sait déjà. Comme si l’épreuve (la menace puis le rapt de l’enfant) permettait une certaine élévation des consciences des personnages. C’est cette frontière qu’interroge intelligemment ce spectacle : le connu / l’inconnu, le visible / l’invisible, le conscient / l’inconscient, le su / l’insu, etc. La présence blanche de la marionnette (Tintagiles), le clair-obscur, la résonance des cordes « sympathiques », et la belle présence des comédiens (bouleversante Leslie Menu en Ygraine, dans le dépassement de soi et la révolte) créent un ensemble harmonieux et propice à l’écoute de l’œuvre. En outre, la mise en scène ménage pour le spectateur quelques ruptures et images saisissantes. La pièce d’une durée assez courte est précédée d’un prologue : des fragments de « POUR UN TOMBEAU D’ANATOLE » de Stéphane Mallarmé, lus par Denis Podalydès, accompagnés par Christophe Coin et Garth...

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Alice, la comédie musicale, Vingtième théâtre
Mai21

Alice, la comédie musicale, Vingtième théâtre

Une troupe de comédiens-chanteurs pleine de talent à découvrir au Vingtième Théâtre jusqu’au 14 juin. Qui n’a pas frémi, enfant, au récit des aventures d’Alice au pays des Merveilles, de Lewis Carroll? Enfant, je n’aimais pas ce conte, qui me dérangeait (trop d’absurdités? Absence de cadre rassurant, de repère?) et dont les illustrations m’effrayaient. Étudiante, j’ai découvert que ce récit était encore une source d’inspiration pour des auteurs, en particulier pour deux motifs: l’expérience psychédélique: on avale une potion qui nous plonge dans un état modifié de conscience, les objets paraissant immenses ou minuscules, cette expérience pouvant entraîner un changement de regard profond et durable; l’ambiguïté du lien entre le narrateur (Lewis Carroll dont le goût pour les très jeunes filles n’était pas innocent) et l’héroïne Alice. L’ingestion de la potion la soumettant dans un état de suggestion, la leçon de vie du narrateur est “forcée”. Précisément, la cruauté, il en est très peu question dans la production actuellement à l’affiche au Vingtième Théâtre. C’est une version aseptisée, un peu trop “bon enfant” qu’on nous propose. Seules la scène de fête (chez le Chapelier fou) et la scène finale (chez la Reine de Cœur) nous mettent mal à l’aise, le rythme effréné confinant à la folie. L’auteur-compositeur Julien Goetz le confirme: “Nous souhaitons donner à ce spectacle une couleur à mi-chemin entre le Disney et le Tim Burton, en ajoutant une quantité de musiques orchestrées façon Broadway”. C’est ce qu’on peut regretter: une esthétique “à mi-chemin”, l’absence d’un parti pris. D’autant que la musique fait plutôt pencher l’ensemble du côté Disney que vers Tim Burton… Pour autant, il faut saluer la belle performance et la générosité des acteurs-chanteurs-danseurs que sont: Morgane L’Hostis Parisot dans Alice, Hervé Lewandowski dans le narrateur et le Chapelier fou, Véronique Hatat dans la chenille,  Julie Lemas dans la Reine de Cœur, Vincent Gilliéron dans le Lapin blanc et Antonio Macipe dans le Chat du Cheshire. Les costumes excentriques ajoutent également un bon point à ce spectacle. De belles voix, du talent, et le plaisir de faire découvrir le conte de Lewis Carroll aux plus jeunes, “en live”. Jusqu’au 14 juin 2015 Vingtième Théâtre – 7, rue des Plâtrières – 75020 Paris – Réservations: 01 48 65 97 90 Mise en scène: Marina Pangos Musique: Julien Goetz Textes: Nicolas Laustriat, Cécile Clavier Avec: Vincent Gilliéron, Véronique Hatat, Julie Lemas, Hervé Lewandowski, Antonio Macipe, Morgane L’Hostis...

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Bourlinguer, Blaise Cendrars
Mai20

Bourlinguer, Blaise Cendrars

  Blaise Cendrars a 60 and quand il entreprend de rédiger une série de récits autobiographiques qu’il nommera “BOURLINGUER”. Loin de sa Suisse natale, de la guerre de 14 et de la “Main coupée”, il s’est retiré en Provence et obtenu la nationalité française. De ce corpus de textes, le metteur en scène Darius Peyamiras sélectionne celui intitulé “GENES” et retrouve un vieux compagnon de route, l’acteur Jean-Quentin Châtelain, qu’il avait mis en scène en 1986 dans “MARS” de Fritz Zorn (il avait d’ailleurs obtenu le prix du Syndicat de la Critique pour ce spectacle). De voyage, il est très peu question ici. “Bourlinguer”, c’est “rouler sa bosse”, mais aussi “traîner sa misère”. Blaise Cendrars est en fuite quand il retourne à 20 ans sur les traces de son enfance passée sur le “Voméro”*, sur les hauteurs de Naples. Il découvre une colline en proie à la spéculation immobilière: des lotissements ont poussé, le goudron a recouvert les anciens sentiers de mule. Les terrains ont été découpés, privatisés, clôturés, et le narrateur peine d’abord à s’extraire de ce labyrinthe de barbelés. Alors qu’il pense que les lieux de son enfance ont définitivement disparu, il découvre le lieu magique de ses plus belles heures perdues: le Tombeau de Virgile. Un jardin ceinturé d’un muret de pierres, abritant une maisonnette, un grand pin, et au pied de l’arbre millénaire, le Tombeau du poète. Cendrars, en fuite, loqueteux, perdu, s’y réfugie et tente de se refaire une santé au milieu des ruines. Mais les souvenirs ressurgissent, éclatants et sombres, et ne le laissent pas en paix, car “(…) Il ne fait pas bon revenir au Paradis perdu de son enfance.” C’est ce récit des premières amours que partage Jean-Quentin Châtelain (JQC), et plus encore: les pensées sur la vie et ses supposées leçons, le sens du mot “progrès”, et surtout le souvenir du drame originel qui peine à se dire, qui travaille la langue du poète, le récitant mâchant et remâchant ses mots jusqu’à la délivrance, jusqu’au cri. Si l’on a vu JQC dans “EXECUTEUR 14” d’Adel Hakim, “PREMIER AMOUR” de Samuel Beckett ou dans “KADDISH POUR L’ENFANT QUI NE NAITRA PAS” d’Imre Kertesz, on connaît déjà son talent et sa maîtrise de l’art du comédien et du monologue en particulier. L’acteur répète ses textes comme un sportif son geste, jusqu’à l’épuisement, le sens n’apparaissant que tardivement dans ce processus de digestion. C’est ainsi qu’il s’approprie les mots d’un autre et nous les restitue dans une fraîcheur et une violence intactes, dans un bouleversement de tous les sens: avec son souffle, son léger accent, ses pieds nus ancrés dans la scène, son corps souple et sa tête...

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Le cercle des utopistes anonymes, Grand Parquet
Avr18

Le cercle des utopistes anonymes, Grand Parquet

Un Cabaret mêlant chansons, poésies et conversations sincères, comme autour d’un feu de camp, sur le seul sujet qui vaille (peut-être) encore la peine: l’espoir d’un monde meilleur. Et si on réinventait TOUT, par quoi faudrait-il commencer? Le langage? L’amour? Le lien social? La place de l’homme sur la Terre? Le rapport entre les genres? Entre les espèces? Entre les chansons de Serge Rezvani (“Le tourbillon de la vie”, de Jules et Jim, c’est lui) et les discours pataphysiciens d’Alfred Jarry (Ubu Roi, c’est lui), il y a : Eugène Durif. Eugène Durif et ses comparses (la comédienne Stéphanie Marc et le musicien/comédien Pierre-Jules Billon) nous invitent à rejoindre une société secrète, joyeuse, agitée de débats, qui apprécie le comique de répétition et les bons mots. Ainsi, le Théâtre du Grand Parquet confirme la cohérence d’une programmation exigeante et irrévérencieuse, répondant à la très sérieuse vocation de faire rêver et réfléchir… Le texte d’Eugène Durif (auteur entre autres de “Tonkin-Alger”, “Les Petites heures”, “Kiss-Kiss”, aujourd’hui co-interprète de son propre texte), s’intéresse avant tout à la réinvention du langage et de l’amour. Érudit et poète, il partage avec nous ses lectures les plus éclairantes sur ce thème: légendes médiévales, extraits de Marx, Fourier, tentatives historiques (hussites, adamites, mai 68…) mais aussi des citations de Hölderlin et Maïakovski. Le trio burlesque formé par l’auteur, la comédienne et le musicien, recrée et fait vibrer toute la palette d’émotions qui accompagne ces discussions animées: méfiance à l’égard des hommes, fol espoir d’un renouveau total, désillusion sévère de ceux qui choisissent de s’enterrer la tête dans le trou… Eugène, acteur touchant et humble, partage avec nous jusqu’à ses doutes les plus sincères d’auteur: “Je voudrais parfois savoir parler du bonheur que j’ai de vivre, sans avoir l’air d’un con ou d’un ravi de la crèche. Dès que j’essaie, les mots me manquent.” Dans “Le cercle des utopistes anonymes”, Eugène, le doux rêveur, Stéphanie, l’éternelle amoureuse, et Pierre, le désabusé, sous la direction du chef de troupe Jean-Louis Hourdin (cofondateur du GRAT, des Fédérés, par ailleurs enseignant au TNS…) nous invitent à entrer dans ce cercle, cette société secrète (ou inavouée) d’utopistes. Poètes subversifs, altermondialistes ou sceptiques: rejoignez-les ! du 9 avril au 3 mai 2015, Théâtre du Grand Parquet, Jardins d’Éole, 35 rue d’Aubervilliers, 75018 Paris (métro Stalingrad ou Max Dormoy), Du jeudi au dimanche: jeudi vendredi et samedi à 20h, le dimanche à 15h, Réservations au 01 40 05 01 50, Tarifs: de 3 à 18€....

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Blasted, Sarah Kane, Karim Bel Kacem, Nanterre Amandiers
Avr13

Blasted, Sarah Kane, Karim Bel Kacem, Nanterre Amandiers

Pour oser monter Blasted, la pièce de Sarah Kane, il faut un certain culot. Héritière du théâtre d’Edward Bond, Sarah Kane est une jeune auteur anglaise, suicidée en 1999 à l’âge de 28 ans lors d’un séjour en HP. Son théâtre est d’une lucidité tout à fait effrayante: on y questionne les limites de l’humanité. Que devient-on quand l’Etat s’écroule, la police, l’armée, les conventions sociales, quand disparaissent le respect mutuel, la politesse et toutes les petites attentions de chacun envers autrui ? En temps de guerre, on le sait, l’homme devient un simple moyen pour l’homme d’arriver à ses fins. S’il n’y a sans doute pas de limite à la cruauté, y a-t-il une limite à l’humanité? Au-delà ou en-deçà de l’humanité, qu’y a-t-il? L’animal? La folie? De ces deux êtres qui se retrouvent dans une chambre d’hôtel après une longue séparation, on devine qui a déjà basculé dans l’affrontement et la haine, et qui s’abstiendra de choisir un camp. Cette pièce est donc un huis-clos, qui commence comme une pièce sur le couple (sa cruauté inhérente), jusqu’à l’éclatement d’une guerre civile, et au surgissement d’un soldat affamé dans la chambre dont le toit et la porte ont été défoncés par une explosion. Le metteur en scène Karim Bel Kacem, formé au jeu d’acteur, à la sculpture, à la performance, et par ailleurs artiste résident au Théâtre Saint Gervais de Genève, crée pour l’occasion une forme complètement originale qu’il appelle “pièce de chambre”. A Nanterre, “Blasted” est accueilli dans l’atelier d’assemblage de décors du Théâtre des Amandiers. Le spectateur est donc accompagné dans un hangar, à l’intérieur duquel est installée une boîte en bois de la taille d’une grande chambre d’hôtel. La boîte est trouée de fenêtres en plexi sur ces quatre côtés: fenêtres de l’extérieur et miroirs de l’intérieur. Les spectateurs prennent place sur des bancs situés le long des quatre côtés, chacun devant sa fenêtre particulière, met un casque sur ses oreilles pour une expérience tout à fait personnelle et extraordinaire. Le casque retransmet en direct les échanges qui ont lieu à l’intérieur de la boîte, mais pas seulement: ambiance sonore, explosions, bruits de bottes, chants de supporters dans un stade de foot bondé, contenu de rêves ou souvenirs (la création sonore est signée Oriane Duclos). A l’intérieur, les acteurs évoluent dans une boîte sans voir les spectateurs, jouant pour quatre côtés, ou plutôt semblant ne jouer que l’un pour l’autre, dans l’intimité. Les murmures, les paroles dites pour soi-même, nous sont aussi clairement audibles que les cris, grâce au son spatialisé et amplifié. Quand un personnage s’éclipse dans la salle de bain, on l’entend aussi sans le voir. La réception du spectateur s’en trouve tout autant bouleversée que le...

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La pelle du large, Philippe Genty, Grand Parquet
Mar25

La pelle du large, Philippe Genty, Grand Parquet

“La pelle du large”, comme son nom ne l’indique pas, c’est le récit de l’Odyssée d’Homère, revisité par le théâtre d’objets, manipulations et marionnettes, de la Compagnie Philippe Genty. Ici, les objets qui campent les personnages des aventures d’Ulysse (avec le concours des drolatiques comédiens Hernan Bonnet, Antoine Malfettes et Yoanelle Stratman), sont des objets du quotidien, plus particulièrement, des ustensiles de cuisine: tire-bouchon, bouteille, savon, bassine et papillotes en chocolat prennent vie et témoignent même de caractères bien trempés. Héros hâbleur, monstres effrayants, matelots couards ou aventureux, ces mini-marionnettes échangent jeux de mots et autres blagues et enchaînent les situations tirées de l’Odyssée : dérive sur la Méditerranée, rencontre de Calypso, des Cyclopes, de Circée, pièges tendus par les sirènes ou par les concurrents d’Ulysse, main tendue par la déesse Athéna, concours et réhabilitation finale du héros plein de ruse. Le mythe en effet n’est jamais bien loin. Et pourtant ce théâtre d’objets, en proposant des images insolites, aborde le mythe sans autre référence que l’objet lui-même et par là, le réinvente. “La pelle du large” fait travailler les méninges et l’imaginaire. Inventif et drôle, il offre différents niveaux de lecture, pour petits et grands. Que l’on connaisse le mythe original ou pas, on est dans la découverte permanente et la fantaisie. Ce spectacle est conseillé pour toutes les générations, à partir de l’âge de 5 ans. La Compagnie Philippe Genty, c’est plus de 40 ans de création dans le théâtre vivant, en particulier dans le champ du théâtre d’objets et de marionnettes. Pour rappel, “ZIGMUND FOLLIES“, l’un des spectacles phares de la Compagnie, sera de nouveau à l’affiche du GRAND PARQUET du 2 au 5 avril. Pour répondre à “LA PELLE DU LARGE”, rendez-vous au Théâtre du Grand Parquet, 35 rue d’Aubervilliers, 75018 Paris, du 19 au 29 mars: -le jeudi à 14h -vendredi et samedi à 20h -le dimanche à 16h (mêmes horaires pour “ZIGMUND FOLLIES”). Réservations possibles par téléphone au 01 40 05 01 50 ou par e-mail à...

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Not I, Footfalls, Rockaby, Samuel Beckett, Athénée Théâtre Louis Jouvet
Mar14

Not I, Footfalls, Rockaby, Samuel Beckett, Athénée Théâtre Louis Jouvet

Une performance exceptionnelle, une tournée qui fait halte à l’Athénée Théâtre Louis Jouvet pour 5 représentations. L’accueil de l’Athénée vous le précise d’emblée: ce soir, vous assistez à une performance plutôt qu’à un spectacle; le silence complet est requis; l’obscurité totale régnera, au début et entre les 3 courtes pièces (même les sorties de secours seront exceptionnellement éteintes!). Donc, nous voici prévenus et plongés dans le noir. S’il faut ménager l’artiste Lisa Dwan, seule en scène, ce n’est pas qu’elle marche sur un fil ou qu’elle accomplisse des acrobaties délirantes, non… à moins que… A moins que: débiter un monologue en un souffle de dix minutes, sans avaler sa salive, plus vite que la vitesse de la pensée, donnant l’impression que des pensées s’entrechoquent… qu’arpenter un couloir sur le pas de porte de la chambre de sa mère mourante, marcher comme sur le fil du rasoir, répondre sans blesser, gardant pour soi la peur… que convoquer les dernières paroles proférées et les dernières pensées d’une vieille femme solitaire… soient autant d’acrobaties de la pensée et de risques assumés ? Car l’enjeu pour l’interprète est tout simplement: ne pas céder à la folie. C’était le vœu de la comédienne Billie Whitelaw, qui a créé “Not I” sous la direction de Beckett, et pour qui le dramaturge a ensuite écrit “Footfalls” et “Rockaby”. Billie Whitelaw a partagé son expérience et ses notes de travail avec Lisa Dwan; et c’est Walter Asmus qui dirige cette dernière dans cette nouvelle production. Walter Asmus, directeur de théâtre, metteur en scène et dramaturge, a été un proche collaborateur de Beckett dès les années 70. Donc, ce qui se donne à voir à l’Athénée Théâtre dans cette performance, c’est une des filiations directes de l’auteur. C’est intéressant quand on sait à quel point son oeuvre est le seul testament qu’il a laissé; en effet, Beckett a toujours refusé de se prêter au jeu des interviews et de commenter son travail. “Not I” fait penser à James Joyce (que Beckett a connu et traduit vers le Français): un texte écrit comme un “courant de conscience”, un long monologue intérieur, un flot, chez Beckett pas toujours rationnel, mais entrecoupé, perméable aux bruits extérieurs, aux autres individus et incontrôlable comme l’inconscient. “Footfalls” et “Rockaby” illustrent notamment ce moment possible (le vivrons-nous ?) où un individu, vieux, malade ou fatigué de la vie, se dit tout simplement: “j’ai assez vécu, ça suffit”, et où, malgré l’absence de volonté, la vie s’attarde, tenace comme la racine d’une mauvaise herbe, aussi contrariante qu’un parasite. Les lumières  élaborées par James Farncombe donnent encore plus d’étrangeté à cette performance parfois fantomatique. Il faut souligner la belle présence,...

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Circo equestre Sgueglia, Alfredo Arias
Mar13

Circo equestre Sgueglia, Alfredo Arias

L’illustre Alfredo Arias était à Paris du 4 au 8 mars avec un spectacle haut en couleurs: la mise en scène d’un mélodrame de l’auteur italien Raffaele Viviani (1888-1950), entrecoupé de chansons, en italien surtitré. S’il est encore besoin de le rappeler, Alfredo Arias est un metteur en scène argentin originaire de Buenos Aires; il a commencé sa carrière dans les années 60, a quitté l’Argentine en 1968 avec sa troupe TSE; a mis en scène et contribué à faire connaître en France son compatriote, l’écrivain Copi (avec Eva Peron, La femme assise, Loretta Strong, Le frigo…). Il a dirigé le CDN d’Aubervilliers, monté des classiques, avant de se tourner vers l’Opéra et le music-hall. Il a reçu 2 Molière (notamment pour Peines de cœur d’une chatte française)  ainsi qu’un Molière d’Honneur et a été nommé Chevalier, Officier et Commandeur des Arts et Lettres. Raffaele Viviani est un caricaturiste, chanteur, acteur et auteur napolitain. Il a décrit avec respect et humilité le milieu des petites gens. Ici, il évoque la vie précaire d’une troupe de cirque et semble parler d’expérience. Le spectacle se passe dans les coulisses et s’intéresse à la vie de gens simples, à la recherche du bonheur. Précarité, solidarité, persévérance du désespoir (le spectacle doit continuer malgré la faim, la peur de l’abandon ou de la chute) sont illustrés ici. Dans le premier acte, le drame couve. Tous répètent, mangent ou se détendent: l’acrobate trompe sa femme (la dévouée Zenobia) avec la fille du patron, tandis que la femme du clown triste (le pauvre Samuele) organise sa fuite avec le dresseur de chevaux. Dans le second acte, le drame est consommé: Samuele et Zenobia (tous deux abandonnés) se retrouvent par hasard et se racontent le temps passé depuis la fin du cirque Sgueglia. Tristesse, nostalgie, injustice sont évoqués ici. Mais pas seulement. On y rêve, on s’y débat, on cherche une explication. Et on donne à rêver au spectateur, avec des images belles et surréalistes, comme dans cette scène où le caniche acrobate descend directement des cintres et semble une vision… La troupe d’acteur est exceptionnelle: ils sont acteurs, chanteurs, acrobates… Le jeu est aussi physique, précis et stéréotypé que dans la comedia dell’arte. Il faut préciser que des musiciens (piano, vents, percussions, guitares et mandoline) interprètent leur partition depuis la fosse. La mise en scène d’Alfredo Arias règle cette pantomime comme le papier à musique d’une opérette baroque. C’est un régal. Même si cela n’empêche pas la compréhension de la fable, on peut regretter que les paroles des chansons ne soient pas traduites en simultané: celui qui ne parle l’Italien ou le Napolitain en ressentira une certaine frustration! Un très beau spectacle musical à revoir en tournée.     spectacle en italien surtitré en...

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L’Autre, Françoise Gillard, Comédie Française
Fév18

L’Autre, Françoise Gillard, Comédie Française

Nouvelle collaboration avec la chorégraphe Claire Richard, c’est aussi une nouvelle occasion pour ses camarades du “Français” d’abandonner leur langue habituelle (en vers ou en prose) et de s’essayer à cette chose étrange qu’est le langage du corps. Corps projeté, abandonné, maltraité, sauvé, embrassé ou porté. L’autre, c’est peut-être tout simplement le danseur pour le comédien et vice-versa.

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Cockpit cuisine, Théâtre du Grand Parquet
Fév11

Cockpit cuisine, Théâtre du Grand Parquet

c’est du bricolage, mais d’une précision absolue; c’est de la récup, mais c’est très sophistiqué; ça a l’air bancal, mais c’est très bien rôdé.

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Trois soeurs, Anton Tchekhoc, Christian Benedetti
Fév09

Trois soeurs, Anton Tchekhoc, Christian Benedetti

Ceux qui connaissent bien cette pièce, souvent montée, seront surpris de l’entendre comme pour la première fois: Benedetti prend le parti d’un tempo rapide, les acteurs déclamant allegro, évitant pathos et pesanteur. Même les dernières répliques du Docteur et d’Andreï, pourtant déprimantes sorties de leur contexte, ne peuvent entraîner l’ensemble vers le sombre.

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Platonov, Anton Tchekhov, collectif Les Possédés, Théâtre de la Colline
Jan21

Platonov, Anton Tchekhov, collectif Les Possédés, Théâtre de la Colline

Osez le drame ! Osez la durée (3h30) ! Osez les passions ! C’est avec intelligence et fougue que Les Possédés et Emmanuelle Devos s’emparent de Platonov, pour un authentique et émouvant moment de théâtre. 10 heures et 40 personnages: c’est le matériau brut qu’était Platonov dans sa première mouture. Tchekhov lui-même l’a élagué mais ne le verra jamais vu représenté de son vivant. Aujourd’hui encore, on considère cette pièce comme quasiment “in-montable”. Comme par le passé, le collectif “Les Possédés” a passé beaucoup de temps à la table; ils ont supprimé plusieurs personnages et des passages entiers de la pièce (dans la traduction de Françoise Morvan et André Markowicz). Cette pièce, c’est un monument, un risque, un foisonnement de registres et de situations, du rire aux larmes, de la comédie au drame. Ce qui fait sa difficulté est aussi ce qui la rend si excitante pour tout comédien et surtout pour un collectif; ici chacun trouve à jubiler en solo et tous ensemble. L’époque / l’histoire Quand on évoque une époque, on évoque nécessairement un temps où les vivants (où la majorité d’entre eux en tous cas) ne se voient pas comme ils sont. Le présent est toujours inqualifiable pour lui-même. Le miroir du temps n’existe pas ou plutôt n’existe que rétrospectivement. Est-ce-que c’est parce qu’il y dépeint ses contemporains que cette pièce de Tchekhov semble si foutraque ? Ou est-ce parce que c’est sa première pièce (il a 17 ans et est encore lycéen) ? L’époque: la fin du 19ème siècle, dans un petite ville de campagne, en Russie. L’aristocratie est désargentée, les idées révolutionnaires infusent dans les esprits et émergent dans les débats. Mais la Révolution n’est pas encore là (Tchekhov meurt en 1905). Et dans cet entre-deux, les anciennes classes sociales se désagrègent. Un été, la “Générale” (la veuve d’un Général) et son beau-fils reçoivent dans leur propriété des connaissances de tous les milieux: des amis bien sûr, mais aussi des usuriers. Il faut entretenir la concorde avec ses créanciers. Il faut faire confiance au vieil ami encore fortuné qui peut acheter la propriété pour éviter la vente aux enchères. Il faut garder sous son charme le bandit, le braconnier inquiétant, pour se protéger de sa violence. En un mot, il faut  être absolument hypocrite. Et faire la fête ensemble, pour s’échapper. C’est ce dessein qui sous-tend Platonov, au-delà du destin d’un  homme (un noble devenu instituteur, dont on ne comprend pas bien pourquoi il attire les femmes…): le basculement d’une génération du pouvoir à la déchéance. On voit dès le premier acte des fractures dans le décor, par où les “nouveaux riches” s’immiscent dans un milieu qui n’est pas le leur, déplacés, incongrus, mais argentés. La Satire / l’actualité Des...

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Fragments, Peter Brook, Samuel Beckett, Bouffes du Nord
Jan13

Fragments, Peter Brook, Samuel Beckett, Bouffes du Nord

Deux grands noms (Beckett/ Brook) pour un beau spectacle qui interroge notre fragile humanité. “FRAGMENTS” me fait penser à l’archéologie; “fragments” comme une pièce détachée, un morceau arraché, une simple trace d’une histoire, à partir duquel l’archéologue tente de reconstituer un contexte et le cours de l’Histoire. Ici on ne tente pas de créer un récit, mais on assume présenter une suite de sketches. Oui de sketches, car Peter Brook et Marie-Hélène Estienne donnent à redécouvrir l’humour de Samuel Beckett. En solo, duo ou trio, les trois interprètes et vieux complices (Jos Houben, Kathryn Hunter et Marcello Magni) donnent vie aux personnages se débattant dans l’absurdité de l’existence. Eh oui, comme chez Tchekhov, la comédie est douce-amère: vous avez déjà eu cette impression que votre regard ne porte pas assez loin? Dans le grand dessein de l’univers, comment savoir quels sont la place et le rôle de l’Homme, espèce parmi les autres espèces? D’ailleurs, l’Homme a-t-il un rôle ou créé-t-il sa propre Histoire? Quand on croit atteindre un but et que tout vole en éclats, quand on entend des armes lourdes répondre aux sarcasmes, peut-on encore soutenir que la vie a un sens? Bref, à la chute des dogmes succède le doute permanent et ne survit qu’une certitude: la vie est absurde mais il faut vivre! “Fragment de théâtre I”: un estropié sort de son trou, attiré par le violon grinçant d’un aveugle: qui va guider l’autre? Vont-ils coopérer ou s’entretuer, eux qui n’avaient pas entendu une voix humaine depuis longtemps? Ce fragment fait penser au théâtre d’Edward Bond, qui interroge aussi notre humanité dans sa nudité. “Rockaby / Berceuse”: une vieille femme soliloque, pour reculer le moment où elle s’abandonnera dans son rocking-chair / tombeau. Malgré de tels sujets, et parce qu’ils sont évoqués avec grâce, on rit aussi beaucoup, surtout dans les deux derniers sketches. “Acte sans Paroles II”: une journée ordinaire dans la vie de 2 hommes, résumée par les rituels du lever et du coucher. Le premier commence et finit sa journée en priant (de plus en plus frénétiquement et désespérément), espérant et râlant. Le second accueille le jour avec joie, le célèbre physiquement et l’achève dans une reconnaissance émue. Cette scénette révèle un Beckett New Age, disant en substance: tout est dans le regard, votre esprit crée votre réalité… Peter Brook et Marie-Hélène Estienne recréent ce spectacle de 2008 avec leurs compagnons si talentueux, au jeu physique précis et décomplexé, si caractéristique des héritiers de Jacques Lecoq (c’est le cas de Jos Houben et Marcello Magni, formés à l’école Lecoq; Kathryn Hunter, elle, a étudié entre autres, les techniques de Grotowski). Un auteur toujours intéressant à redécouvrir et un formidable jeu d’acteurs à applaudir...

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Carmen, Dada Masilo, Théâtre du Rond Point
Jan06

Carmen, Dada Masilo, Théâtre du Rond Point

Une émouvante et fougueuse version de “Carmen”, chorégraphiée et interprétée par Dada Masilo, en ce moment au Théâtre du Rond-Point. Quelle énergie! Un spectacle qui nous subjugue! Et pourtant, c’est avec prudence et étonnement que les 16 danseurs saluent et accueillent les applaudissements enthousiastes du public réuni au Théâtre du Rond-Point. De Carmen, Dada Masilo dit: “Elle est tellement méchante. Elle est tout ce que maman vous dit de ne pas être.” De quoi nourrir la créativité provocante, fantaisiste, presque juvénile, de la chorégraphe. Dans cette version toute personnelle, on retrouve les personnages clés: Carmen, la cigarière; son amour le Capitaine; leur rival(e) respectif; et leurs compagnons de travail, de danse, de fête et d’infortune. Pour notre plus grand bonheur, on retrouve aussi les grands airs de l’opéra de Bizet, mais aussi des musiques plus contemporaines de Rodion Chtchedrin et d’Arvo Pärt. Quant à la fable, elle a été triturée et resserrée autour de son noyau dur, l’élément primordial: le désir. Les rivalités amoureuses, l’art d’inspirer le désir, de le faire enfler et de le retenir, est un superbe sujet pour la danse. Cette compagnie a su s’emparer du sujet et enflammer la scène. Ici les hommes dansent en smoking et les femmes en robe longue: soie écarlate, rose, rouge, or ou verte, bustier de dentelle noire, coiffées de chignons rehaussés d’énormes roses ouvertes. Dada Masilo, qui vient de Johannesburg, est passée par l’école bruxelloise d’Anna Teresa de Keersmaeker, invente une danse où affleure l’influence africaine et s’approprie ici l’art brûlant du flamenco. La fable y gagne  une fin aussi cruelle que dans le livret de l’opéra de Bizet, mais où les rôles de victime et de bourreau s’inversent; le désir contrarié entraîne la confusion des esprits et la perte des héros. Car Dada Masilo choisit d’aborder le sujet de la violence sexuelle en tant que crime d’honneur et le drame prend ainsi une connotation toute contemporaine. Le viol exutoire remplace le duel, vengeance conventionnelle plus ou moins policée de l’ancien code d’honneur. jusqu’au 10 janvier 2015 au Théâtre du Rond-Point puis en tournée (à Annecy, Besançon, Oyonnax, Blagnac, Alès, Toulon, Macon, Aix-en-Provence) jusqu’au 15 février...

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Faire danser les alligators sur la flûte de pan, Denis Lavant,
Déc09

Faire danser les alligators sur la flûte de pan, Denis Lavant,

Un solo physique et poétique de Denis Lavant d’après la correspondance de Louis-Ferdinand Céline, ou comment aborder tout à trac génie littéraire et misanthropie d’un auteur phare du 20ème siècle.  S’il est un auteur moderne qui n’attire pas la tendresse, c’est bien L.-F. Céline. Sa correspondance foisonnante, notamment avec son éditeur Gaston Gallimard, exprime clairement son mépris du genre humain: tous les écrivains de son siècle, de Proust à Jules Romain, d’Aragon à Sartre, de Blaise Cendrars à André Gide, en prennent pour leur grade. Leur projet littéraire est minable et leur réputation, surfaite. Journalistes (“baveux”), critiques, éditeurs et lecteurs, tous des cons: “Ce que veut le con, c’est un miroir où admirer son âme de con.” Le succès phénoménal du “Voyage au bout de la nuit”, cette épopée moderne, lyrique et argotique, succès que Céline connut de son vivant, démentit au moins sa croyance en une connerie généralisée. Cependant, si son talent fut reconnu de son vivant, il ne lui assura ni le prix Goncourt, ni l’aisance matérielle, ce qui le laissera toujours envieux: “Les riches sont tout le temps en train d’hériter, et de nous voler (…) S’il me restait assez de paix, je n’écrirais certainement plus rien (…) Je travaille dans la haine et avec la haine.” L’antisémitisme est une grimace parmi d’autres du vieux misanthrope. Céline réactionnaire, conservateur ? Sauf en ce qui concerne la littérature bien sûr. C’est là que le spectacle prend de l’ampleur: Céline écrivain. L’acte d’écrire est tantôt décrit comme une torture et tantôt comme une évidence (grâce à l’inspiration?). Au sujet du texte: “Tout existe déjà, hors l’homme, dans l’air”. L’originalité du projet littéraire et la méthode d’écriture sont décrits aussi précisément que possible: “J’écris selon la méthode du rêve éveillé, c’est nordique…” pour créer “une prose parlée, transposée”, ainsi “il semble que l’on vous parle à l’oreille”; c’est comme “un opéra sans musique, un chant intime” (…) et aussi: “Il faut s’enfoncer dans le système nerveux.” Le choix de correspondance qui constitue la matière littéraire de cette pièce est l’oeuvre du romancier et éditeur Emile Brami; il a publié des textes rares relatifs à Céline, dirige aux éditions Ecriture la collection Céline et compagnie; c’est aussi l’auteur d’une biographie de Céline intitulée “Je ne suis pas assez méchant pour me donner en exemple”. C’est dans l’atelier de l’auteur qu’il nous invite ici. La présence scénique qui rend vivante cette matière littéraire est celle de Denis Lavant. Il porte à merveille les paroles enflammées de l’écrivain. C’est un passeur de mots et de sens, un conteur et un explorateur. Un poète acrobate. Ne l’imaginez pas confortablement installé dans un fauteuil, à lire, face...

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Le moral des ménages, Théâtre de la Bastille
Nov30

Le moral des ménages, Théâtre de la Bastille

LE MORAL DES MÉNAGES” c’est une expression qu’on entend plus dans les débats télé qu’au théâtre. Une expression toute faite qui prétend que, si le moral des ménages est au beau fixe, alors les Français consomment, et c’est tout le système qui s’en trouve renforcé. Et inversement… Chez les parents de Manuel Carsen, quand il était enfant, le moral était plutôt en berne. En grandissant, il a tout fait pour échapper à vie morose de sa famille, en tout cas pour s’extraire de leur condition, cette condition de “classe moyenne” dont il est beaucoup question dans le roman d’Eric Reinhardt. La metteur en scène Stéphanie Cléau a adapté le texte pour la scène, en le resserrant; elle a fait appel au dessinateur Blutch pour les décors et a convoqué des musiques de films qui participent à l’ambiance assez féroce du spectacle. Des passages sont proclamés frontalement, au micro, à l’avant-scène, sur la musique forte, et constituent comme une épure du message en son noyau d’émotion (une parole concentrée, forte, tremblante, donnée d’un acteur à un public, par opposition à une parole qui s’éparpillerait dans une conversation). D’autres passages sont plus conventionnels, mais l’ensemble reste très original. Le spectacle est court (1h05) et bien rythmé, avec une première partie dans le ressassement, une seconde partie plus enlevée et une finale dans la confrontation et le choc. Une pièce qui donne matière à réfléchir sur la filiation, l’humiliation dans le monde moderne (induit par lui?), le couple… Last but not least, ce spectacle est porté par deux comédiens d’exception: Mathieu Amalric interprète Manuel Carsen et Anne-Laure Tondu, les différents personnages féminins qui l’entourent. du 22 au 31 octobre, puis du 3 au 20 décembre 2014. Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, Paris 11ème D’après le roman d’Eric Reinhardt, adaptation et mise en scène de Stéphanie Cléau, avec Mathieu Amalric et Anne-Laure...

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Requiemachine, Marta Gornicka, Théâtre des Amandiers
Nov28

Requiemachine, Marta Gornicka, Théâtre des Amandiers

Un chœur contemporain qui rend hommage aux exclus et appelle peut-être la chute d’un système. Marta Gornicka est une jeune metteuse en scène et chanteuse, formée à Cracovie et Varsovie. Depuis 2009, elle cherche et crée un nouveau théâtre avec son nouveau jeu d’acteur propre et son nouveau type de récit. Dans REQUIEMACHINE, 26 acteurs-chanteurs scandent notamment des vers du poète Wladislaw Broniewski, face public, dans une chorégraphie épurée et un décor minimaliste. Broniewski (1897-1962) fut envoyé en prison une première fois en 1931 pour avoir collaboré à une revue communiste et une deuxième fois, en 1939 il fut arrêté et envoyé en prison par le pouvoir communiste lui-même (il sera libéré en 1941). Dès 1918, il avait dédié son travail d’auteur aux luttes révolutionnaires, appelant à la liberté, créant et s’inspirant de refrains prolétariens. Marta Gornicka s’inspire de ses écrits pour en nourrir une machine étrange, un chœur contemporain à la diction robotique. Ce collectif s’exprimant comme un corps à 26 têtes, donne à voir des bouches vociférantes et des mâchoires tendues dans un dispositif frontal: Marta Gornicka, debout parmi les spectateurs, dirige sa troupe dans un alphabet gestuel étrange. Une parole unie et puissante s’élève, évoquant le monde du travail, qui prend l’homme pour une machine, et le système libéral qui globalement nous prend tous pour des marchandises. Marta Gornicka dit que, dans les poèmes de Broniewski, “les mots sonnent comme des balles et la langue qui les crache est une arme”. C’est un spectacle âpre qu’elle nous offre. Ici, point de divertissement mais une forme-machine originale. Jusqu’au 30 novembre 2015 Théâtre Nanterre-Amandiers. Tous les jours à 20h30, sauf jeudi à 19h30 et dimanche à 15h30. Relâche le lundi. Spectacle en polonais surtitré. Durée 50...

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“Ce corps qui parle”, Yves Marc
Nov24

“Ce corps qui parle”, Yves Marc

Qu’ont-ils en commun, les spectateurs attentifs du spectacle “CE CORPS QUI PARLE”, les passagers croisés dans les aéroports et les passants de nos villes? Ils ont tous attiré la curiosité bienveillante et l’attention vigilante d’Yves Marc. Mime (ancien élève d’Étienne Decroux1), comédien, professeur, Yves Marc est avant tout un grand observateur du genre humain. Pour le plaisir, comme il le dit lui-même. Et aussi pour enrichir son vocabulaire gestuel d’acteur du Théâtre du Mouvement (sa compagnie cofondée en 1975 avec Claire Heggen), Yves Marc s’est aussi formé aux outils de communication que sont la PNL et la synergologie. Cette forme du “spectacle-conférence” a été inaugurée en 1996 et a déjà donné vie à 4 spectacles de la compagnie. Vos sourcils sont levés ou froncés, votre tête penchée sur la gauche ou sur la droite, votre main caresse votre nuque, vos doigts grattent frénétiquement votre cuisse ? Tous ces détails font sens pour qui sait les observer et les décrypter. Tout le panel des émotions trouve une expression qui lui est propre, et cette expression est inscrite dans le corps, dans son intégralité: la posture, la démarche, le port de tête: sur scène, tout est signe. Ce que révèle Yves Marc, c’est que dans la vie quotidienne, ces mêmes signes peuvent nous donner des indices quant au caractère, à l’état d’esprit ou à l’intention de notre interlocuteur. A nous de les interpréter. “CE CORPS QUI PARLE” est une grande leçon d’acteur, mais c’est aussi un spectacle facétieux, où Yves Marc nous surprend et nous croque. Un spectacle réjouissant qui rend plus intelligent. Un défi improbable remporté haut la main par Yves Marc.   1   Comédien de Louis Jouvet, Jacques Copeau, Charles Dullin ou Antonin Artaud, Étienne Decroux a aussi joué sous la direction de Marcel Carné. Fondateur du “mime corporel dramatique”, il a notamment formé le Mime Marceau.   Création de 2012, ce spectacle poursuit actuellement sa tournée dans toute la France.   Il était notamment: Le 12 novembre, à 20h, à Paris (75) au Vingtième Théâtre Et sera: Le 25 novembre, à 21h, à Montceau les mines (71) à L’embarcadère Renseignements et réservations au 03 85 67 78 10   Toutes les prochaines dates sur...

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