Chaines info…le stagiaire du jour de l’an


Ahhhh ça oui, il est des vies que l’on ne peut envier, celle d’un SDF dans le froid québécois qui vient de paumer sa chaussette droite, celle d’un réfugié syrien cloitré à la frontière kurdo-irakienne avec un avenir aussi dégagé qu’une traversée de D958 à 22h20 en plein hiver (Celle qui va de Sée à Argentan dans l’Orne, oui, j’avais envie), celle d’un veilleur de nuit en abattoir à Valenciennes, celle d’un morpion accroché à un pubis d’actrice porno amateur, celle du coiffeur personnel de Trump ou encore celle de l’homme de ménage d’origine malienne d’Eric Zemmour…

Mais, malgré les sunlights apparentes, et pas nécessairement des tropiques qui se racontent en musique, certaines vies semblent elles aussi peu enviables, quand on les aperçoit au travers du petit écran. Celle du stagiaire reporter pour chaine Info durant la période des fêtes, appartient sans nul doute à cette catégorie.

Et oui ma brave dame, à la télé les places sont chères, il faut jouer des coudes, faire ses preuves, ni dieu ni maitre ni amis ni amours, et si, au début de ta carrière de journaliste, on te demande d’aller couvrir un 25 décembre ou un 1er de l’an, une tempête de bretonne dès 5h30 du mat dans un bled désertique du Finistère, et bah tu y vas…

Accompagné d’un preneur de son lui aussi stagiaire, et un caméraman, qui le sera tout autant, stagiaire, tu devras accepter de dire adieu à la dinde de Noël de mamie ou encore à toute idée de faire, comme au bon vieux temps, la bringue avec tes potes en hurlant « bonnneeeee annnnnééééeeeee » déguisé en cotillon géant lors du 31…non, ta vie pour les prochaines années sera d’aller là où aucun autre reporter confirmé ne veut aller.

En plateau, la prise d’antenne sera assurée par les deux Ken et Barbie eux aussi stagiaires qui t’appelleront le « correspond sur place », tu auras la mouillette, calé sur le rebord mouillé de front de mer, le vent en pleine tronche, levé depuis 3 du mat dans l’espoir de croiser un jogger courageux venu braver les bourrasques, juste histoire d’avoir de quoi remplir tes 32 passages de la pré-matinale au journal du midi, car oui, ça sera ton privilège, comme le monde semble s’arrêter de tourner les jours de fête de fin d’année, toutes le lumières seront braquées sur toi.

De l’autre côté du petit écran, des dizaines de milliers de français les yeux mi-clos, haleine de poney péruvien chargée à la téquila de la veille, café trop fort et tartines difficiles à avaler, te regarderont en grommelant d’emblée «non mais z’ont vraiment rien à dire sur BFM TV à part les trucs de tempête » ! Et oui, là où t’as vraiment pas de bol, c’est qu’un 1er de l’an sur deux, en Bretagne, y’a tempête ; bon, l’autre année sur deux tu pourras toujours te contenter d’interroger les vingt mêmes débiles qui se foutent dans l’atlantique glacée à 8h du mat avec des bonnets de bains à piquetons fleurs tulipes en hurlant des « ah bah ça saisit un peu au départ mais après elle est bonne »…t’auras gagné ta journée tiens mon con !

Mais attention, ça ne sera pas ta seule mission brave gars, car pour être un bon stagiaire envoyé spécial pour chaine info, ton année sera longue, il te faudra sans nul doute signer la charte des « commandements de l’envoyé spécial stagiaire », que voici :

1. J’accepterai sans broncher de partir avec une voiture de location dans un endroit qu’aucun GPS ne connait, tout ça parce qu’un arbre est tombé sur une maison de retraite et qu’il fallait que j’y aille.
2. Je galérerai comme un dingue pour trouver un témoin dans un village perdu d’Alsace afin de savoir s’il a voté ou non FN un dimanche d’élection cantonale. En acceptant de me faire traiter de « juif bobo gauchiste », car pour l’électeur du FN, même stagiaire, un journaliste est juif bobo gauchiste.
3. J’apprendrai à rebondir sur des lancements plateau inintéressants croire creux vides du type « Preuve de cette vague de froid, ce -22C constaté dans les Vosges, où nous rejoignons d’ailleurs sur place… ».
4. Et que là c’est à toi et tu vas devoir broder 40 secondes autour de ce -22C, dans les Vosges, où tu es, à base de « en fait, ici on les sent bien les -22C, de mémoire d’habitant, on n’avait jamais vu ça depuis 1954, comme en témoigne Mme Gérard, habitante de 89 ans… » et là tu lanceras ton sujet avec l’amère sensation de travailler pour Groland TV.
5. Tu accepteras d’être entouré de supporters de foot bien tartinés à la bière de table après une ½ finale de Coupe de France un soir de 1er mai, alors que tous tes potes font barbecue dans ton jardin et on regardait le match à la cool, pendant que toi, tu attendais comme un con le lancement du JT Nuit pour intervenir et que des supporters beuglent derrière ton dos téléphone portable dans la main gauche pour dire à leur pote « ouaisss gros regarde j’suis sur Cnews derrière le mec à lunettes » et corne de brume dans la main droite qu’il ne manquera pas d’actionner au moment où tu es en direct, pour, un, te faire chier, deux, te rendre sourd, à tel point que le mec en plateau ne comprendra rien de ce que tu racontes et reprendra l’antenne…et tu feras le zapping en passant pour clown.
6. Tu en auras ras-le-bol de répéter 10 fois la même non-info devant l’Elysée un soir de remaniement ministériel pendant 3h, dans le froid, avec tous tes potes envoyés spéciaux, et que cette phrase « non ici à l’Elysée, toujours pas d’informations à part quelques rumeurs à mettre au conditionnel, donc toujours pas d’infos non… »
7. Tu connaitras les Vosges par cœur et pourras épater ou pas tes amis.
8. Tu finiras par coucher avec ton preneur de son car mine de rien, les départs dans les Vosges à -22C, ça crée des liens…

Un bien beau métier, bon courage mec, et surtout la santé hein, car c’est important la santé.

Auteur: Romestebanr

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