Changement d’ambiance au Petit Palais : cet hiver, le Finlandais Pekka Halonen nous emmenait dans ses paysages de neige ; pour les beaux jours, nous suivrons le Hongrois Károly Ferenczy (1862-1917), qui excellait dans la peinture de plein air au soleil.
Avec cet artiste célébrissime en Hongrie, mais méconnu en France, considéré comme le père de la modernité nationale hongroise – père, également, d’une dynastie d’artistes, puisque ses trois enfants furent des créateurs de génie – le Petit Palais, qui avait largement exploré, jusqu’à présent, les maîtres de la peinture nordique moderne, élargit notre horizon à ceux de l’Europe centrale.
La plupart des œuvres, comme cet autoportrait de 1893, ont été prêtées par la galerie nationale hongroise de Budapest.
Comme les Finlandais Albert Edelfelt, Akseli Gallen-Kallela et Pekka Halonen, ou la Norvégienne Harriet Backer, Ferenczy est passé par l’Académie Julian, à Paris, où il a été influencé par le naturalisme de Jules Bastien-Lepage. Ses voyages en Europe et ses rencontres lui ont offert des contacts avec tous les styles de son époque – naturalisme, mais aussi japonisme, symbolisme, impressionnisme… – à partir desquels il a créé, de retour dans sa patrie, un style singulier, expression de l’identité nationale.
Comme Peder Severin Krøyer à Skagen (Danemark) et Peka Halonen à Tuusula (Finlande), il a fondé, en 1896, une colonie d’artistes à Nagybánya (aujourd’hui Baia Mare, en Roumanie), sur le modèle des colonies françaises de Barbizon (années 1830-1860), Grez-sur-Loing et Pont-Avent (années 1860-1890).
Comme Akseli Gallen-Kallela et Pekka Halonen, qui refusèrent l’académisme imposé par l’empire russe détenteur de la Finlande, il oppose à la grande peinture d’histoire austro-hongroise qui a les faveurs de l’empereur François-Joseph de Habsbourg, une sensibilité purement hongroise, un retour à la terre et au peuple.
L’introduction a le mérite de la clarté : elle établit une chronologie de la vie du peintre en adéquation avec le découpage du parcours en trois parties : Un artiste en devenir (1862-1896) / Un artiste accompli (1896-1906) / Ultimes expérimentations (1906-1917).
Cependant, elle n’explique pas suffisamment le contexte historique dans lequel évolue le peintre, dans un pays – la Hongrie – en voie d’émancipation.
Les grandes dates de son histoire politique auraient pu être rappelées : le Compromis de 1867, qui marque la naissance de la double monarchie austro-hongroise, une plus grande autonomie de la Hongrie, la création de Budapest (en 1873) et une période de prospérité industrielle et économique ; le Millénaire de 1896, célébrant les 1000 ans de présence magyare dans la plaine du Danube. L’art de Ferenczy s’oppose donc à la fois à l’art officiel viennois et au nationalisme pompeux de Budapest.
Une carte de l’Europe aurait aussi pu mieux situer les différents séjours de l’artiste : Vienne, où il est né sous le nom de Carl Freund, Budapest, où il étudie le droit, l’Italie, où il entreprend un grand voyage, Paris et l’Académie Julian, Szentendre (près de Budapest), où il s’installe avec sa famille en 1889, puis Munich et, à partir de 1896, Nagybánya, en alternance avec Budapest, où il est professeur à l’Académie hongroise des Beaux-Arts.
Ses premières œuvres, marquées par l’influence du naturalisme et, probablement, du japonisme, pour les cadrages et la netteté des contours, semblent un peu ternes : les personnages sont peu expressifs, leurs silhouettes, comme découpées sur un fond pâle. Certains tableaux aux coloris très subtils, comme Jeunes Filles cultivant des fleurs (1889), sont cependant empreints d’une grande douceur.

Huile sur toile, 110 × 110 cm.
Collection particulière. Photo Tibor Master.
Cette extrême sobriété exprime sans doute une volonté de se concentrer sur l’humain dans sa vérité nue, par opposition aux toiles monumentales saturées de personnages et de décors d’un Hans Makart, par exemple.
Suit une courte phase symboliste lors de son séjour à Munich, où sa peinture se fait plus mystique et plus sombre. Plus sombre aussi en raison du bitume utilisé dans ses toiles, un pigment instable qui, sous l’effet de la lumière, noircit et craquelle la couche picturale. Certaines toiles telles que le portrait de sa fille Noémi (1903) ou Les Tsiganes (1901) ont ainsi perdu en lisibilité.
C’est aussi durant cette période qu’il s’intéresse au paysage et, en particulier, à la forêt. Le tableau Chant d’oiseau (1893) et son pendant mythologique Orphée (1894), qui reflètent une relation harmonieuse entre l’homme et la nature, dégagent un charme particulier, presque envoûtant.

Huile sur toile, 98,2 × 117,5 cm.
Musée des Beaux-Arts de Budapest – Galerie nationale hongroise.
© Galerie nationale hongroise – Musée des Beaux-Arts, Budapest,
2026.
La deuxième section de l’exposition concerne l’expérience fondatrice de Nagybánya, au cours de laquelle l’art de Ferenczy atteint sa pleine maturité. Sont aussi présentées les œuvres produites par les autres peintres de la colonie (Simon Hollósy, notamment, et son élève Oszkár Glatz), qui compta jusqu’à cinquante membres.
Dans les deux salles intitulées « Peindre au soleil » se trouvent ses plus belles peintures, les plus « accomplies ». À la lumière naturelle et intense du soleil, son style évolue encore vers une simplification de la touche, des coloris plus vifs et de puissants contrastes lumineux.
La Femme peintre (1903), avec sa composition audacieuse et dynamique, en plongée et presque géométrique, ses contrastes d’ombre profonde et de lumière éblouissante, et le bleu pur de la robe, compte parmi les chefs-d’œuvre de cette période.

Huile sur toile, 136 × 129,6 cm.
Musée des Beaux-Arts de Budapest – Galerie nationale hongroise.
© Galerie nationale hongroise – Musée des Beaux-Arts, Budapest 2026
Plusieurs scènes de baignade de jeunes garçons dans la rivière Zazar dans la lumière du matin, de l’après-midi ou du soir, célèbrent aussi le bonheur d’une vie simple en harmonie avec la nature.
Dans la troisième section sont exposés les derniers travaux du peintre, atteint d’une affection pulmonaire qui causera sa mort prématurée à seulement 55 ans.
À côté de ses sublimes paysages baignés de soleil, il peignit aussi en atelier de très beaux nus féminins dans la tradition classique, des athlètes de cirque, une grande Pietà – son dernier tableau sacré – et de nombreux portraits, dont les plus expressifs sont ceux de ses enfants : dans leur Double Portrait (1908), les jumeaux Béni et Noémi se détachent du fond bleu sombre et leur regard intense, d’une calme assurance, leur confère une présence magnétique.

Huile sur toile, 142 × 155 cm.
Musée des Beaux-Arts de Budapest – Galerie nationale hongroise. © Galerie
nationale hongroise – Musée des Beaux-Arts, Budapest, 2026
Jusqu’au 06 septembre 2026
Petit Palais, Paris VIII
Plein tarif : 17 euros
Tarif réduit : 15 euros
Gratuit : – 18 ans


