Comme la Brésilienne Tarsila do Amaral (1886-1973), que le musée du Luxembourg a fait redécouvrir aux Parisiens l’année dernière, Leonora Carrington (1917-2011) est une femme artiste du XXe siècle, peu connue en France et pourtant aussi célèbre que Frida Kahlo (1907-1954) au Mexique, où elle a passé l’essentiel de sa vie.
Née en Angleterre en 1917 dans une famille de la grande bourgeoisie, Leonora, après une formation artistique à Londres et à Florence, puis un passage dans le sud de la France en 1937, en Espagne et à New-York pendant la Seconde Guerre mondiale, s’installe durablement au Mexique à partir de 1942. Peintre, sculptrice et écrivaine, elle s’exprimait et écrivait indifféremment en anglais, en français et en espagnol.
Les trois premières sections du parcours sont chronologiques, depuis l’enfance de Leonora jusqu’à son départ pour le Mexique, tandis que les trois suivantes explorent les thèmes complexes de son œuvre, nourrie de traditions ésotériques et spirituelles telles que la mythologie, l’alchimie, l’astrologie, le tarot ou encore le bouddhisme. Le parcours se déploie dans un vaste espace ouvert et lumineux, aux panneaux couverts de couleurs vives – jaunes, rouges et bleus.
Son enfance dans les manoirs familiaux, bercée par les légendes celtiques que lui racontait sa mère d’origine irlandaise et son opposition à un père autoritaire et aux règles des pensionnats anglais, ont forgé son caractère à la fois rêveur et rebelle.
Toute petite, elle invente déjà un monde peuplé d’animaux fantastiques. La richesse de son imagination et sa sensibilité précoce aux mythes féminins est déjà perceptible dans une série d’aquarelles à l’esthétique symboliste, à la fois étranges et raffinées, intitulée Sisters of the Moon ; elle y fait preuve d’une remarquable maîtrise technique en dépit de son jeune âge – quinze ans seulement.
En 1936, elle est impressionnée par l’exposition surréaliste de Londres ; sa rencontre l’année suivante avec Max Ernst, de vingt-six ans son aîné, marque le début de son émancipation à la fois personnelle et artistique. Ils fréquentent alors le cercle d’André Breton et se lient d’amitié avec Roland Penrose et Lee Miller, Paul et Nush Éluard, Man Ray et Ady Fidelin.
L’idylle avec Max Ernst, dont elle se considère comme l’égale et non la muse, dure jusqu’à l’arrestation de ce dernier par les autorités françaises en septembre 1939 ; lors de sa fuite en Espagne en 1940, Leonora est violée par des soldats franquistes et, à la suite d’une crise psychotique, internée à la demande de son père dans une clinique psychiatrique de Santander pendant plusieurs mois.
Quelques objets peints de créatures chimériques provenant de la maison de Saint-Martin d’Ardèche que le couple rénova et décora sont exposés, mais surtout des œuvres témoignant du traumatisme subi par Leonora et de sa rupture avec Ernst. Certains motifs y sont récurrents, en particulier le cheval, symbole de liberté et d’érotisme, devenu cheval à bascule dans le très sombre Garden Bedroom (1941).
La troisième section évoque les premières années de Leonora au Mexique, l’expérience du déracinement mais aussi celle de la fondation d’une famille, avec des œuvres oniriques émouvantes, dont la technique (tempera ou huile sur panneau), le format (prédelles) et le traitement de la perspective révèlent l’influence des Primitifs italiens (XIIIe-XVe siècles). Le panneau intitulé Les Éléments ou Les Émigrants (1946) semble raconter, sur plusieurs registres, la migration d’une foule sur les chemins glacés de l’exil, tandis qu’un personnage drapé de blanc sorti de terre, au premier plan, apporte le feu de la vie.

Les trois sections suivantes explorent les thèmes qui traversent l’œuvre de l’artiste tout au long de sa vie au Mexique (elle y meurt en 2011) : le voyage intérieur vers l’éveil de la conscience, l’initiation aux sciences occultes (alchimie, magie, astrologie, tarot – de très belles cartes sont présentées, en vidéo –, spiritisme…) et les révélations qu’elles promettent, le lien entre alchimie ou sorcellerie, et cuisine.
Ses œuvres se peuplent alors de créatures et de symboles de plus en plus étranges et complexes, nourris de multiples influences imbriquées. Inutile de chercher à les déchiffrer et à leur donner un sens, puisque l’artiste les a délibérément obscurcies, souhaitant qu’elles demeurent mystérieuses et déroutantes pour les non-initiés. Abandonnant la lecture des cartels qui tentent de donner quelques clés de lecture, on peut simplement se laisser imprégner et même ensorceler par la magie et l’antique sagesse qui s’en dégagent.
La toile Las Tentaciones de San Antonio (1945) devait être une version surréaliste du sujet biblique destinée à figurer dans le film américain Bel-Ami (1947), à l’issue d’un concours entre dix artistes. À la différence des monstres marins effrayants représentés par Max Ernst, finaliste du concours, Leonora peint, dans un style à la fois précis et sobre, un paisible paysage inspiré des œuvres de Jérôme Bosch, probablement le désert égyptien, bordé par le Nil ; dominant les petits personnages aux vêtements colorés qui s’activent autour de lui, Saint-Antoine est un ermite frêle mais majestueux, dont les trois visages expriment détachement et sérénité, son fidèle cochon assoupi à ses pieds.
À la fin du parcours, plusieurs scènes de « cuisine alchimique » sont plongées dans un rouge profond et lumineux réellement fascinant. Les personnages fabuleux et inquiétants qui évoluent dans Grandmother Moodhead’s Aromatic Kitchen (1975), notamment l’oie blanche géante, contrastent violemment avec ce fond rougeoyant. Quelques sculptures en bois sont aussi exposées, notamment Bird Woman and her egg, une pièce articulée d’une grande délicatesse réalisée en collaboration avec le sculpteur José Horna. Cette œuvre rappelle encore le profond respect que l’artiste portait au monde animal, qui fut pour elle une infinie source d’inspiration et auquel elle conférait une dignité égale à celle des êtres humains.
jusqu’au 19 juillet 2026
TR 10€ | TP 14€
Musée du Luxembourg, Paris VIème




