Democracy in America, Castellucci, Tocqueville,


Une œuvre qui interroge la naissance de la démocratie américaine, et permet de souligner les zones d’ombre de toute démocratie ; un spectacle total inédit.
Comment lois, chartes, compromis, batailles et traités de paix, ont émaillé et figé l’Histoire des Etats-Unis, à partir de l’aventure de pionniers puritains guidés par la foi, contre les Indiens, contre les Noirs, contre une Nature à dompter.

Le récit ici s’intéresse à une famille de paysans puritains, menacée de famine. Le dispositif nous donne à voir, à travers différents filtres (écran de projection, bâche en plastique), une petite communauté de pionniers. Le dos voûté à travailler la terre, les silhouettes nous rappellent les peintures de Millet. Premier tableau : il pleut sur le plateau, il fait nuit, la femme vient échanger (vendre ?) son enfant à un couple, contre un sac d’outils et de semences. Tableau suivant, deux indiens aux aguets évoquent l’échange, auquel ils ont assisté la nuit précédente. Ils s’enseignent des rudiments de langue anglaise ; l’un veut apprendre, l’autre non. Ils débattent et au sujet des visages pâles, disent en substance : « Leur langue ne désignent pas nos choses, mais c’est par leur langue qu’ils désignent ce qu’ils veulent nous prendre. » Tableau suivant : la femme n’arrive pas à avouer l’échange à son mari. Elle blasphème et c’est par une langue inconnue d’elle (la langue des Indiens précisément), que, possédée, elle avoue l’horreur de l’échange. Revenue à elle, elle est capable de décrire le dilemme qui l’a amené à ce choix. On entend le tribunal communautaire la condamner. Tableau final : une danse mystique, sacrificielle. Surgit alors l’opération cruciale, vertigineuse, le fondement de la tragédie : la catharsis. On se souvient ici du rapport étroit, de la gémellité presque, entre théâtre et démocratie.

On rêve éveillé, on admire la danse frénétique (entre derviches tourneurs et prêtres du Ku Klux clan) qui vise au sacrifice de la mère (femme malade, sorcière ?). Surtout on est secoué, saisi physiquement par la bande-son de Scott Gibbons. C’est comme si tout le théâtre vibrait sous les éclats des sabres brandis qui s’entrechoquent. L’œil aussi est fasciné par les images floues, par les reflets des sabres démultipliés, le scintillement de l’eau sur le plateau. On vit donc une expérience de spectacle total qui saisit notre corps et fascine notre esprit.

Ce spectacle de Claudia et Romeo Castellucci est concis (1h45), serré autour de son sujet ; moins orgiaque qu’ « Orestie » vu à l’Odéon en décembre 2015, (spectacle rappelons-le interdit aux moins de 16 ans), il donne encore à voir et à sentir une expérience inédite.

Les représentations de « Democracy in America » sont terminées à la MC 93 mais le Festival d’Automne continue jusqu’au 31 décembre 2017.
Programme en ligne : https://www.festival-automne.com/programme
Le programme de la MC 93 est disponible ici : https://www.mc93.com/saison
« Democracy in America », jusqu’au 22 octobre 2017 à la MC93 de Bobigny, dans le cadre du Festival d’Automne.

 

Auteur: Audrey Bigel

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