Palme d’Or à Cannes, le nouveau film de Cristian Mungiu fait bouillonner le spectateur dans un chaudron d’interrogations et d’appréciations. Comme à son habitude, avec un calme glacial, il perfore toutes les ambiguïtés de notre époque et nous met en face d’une avalanche de réflexions.
Car le cinéaste roumain n’est pas parti en Norvège pour une aventure exotique. Non, il reste ce cinéaste prudent et chirurgical. L’apparente austérité de ses films (deuxième Palme tout de même) est un virulent trompe l’œil.
A la fin de son long métrage, on cherche encore d’où est venue la claque ? D’ailleurs il est question de gifle dans Fjord. Ce sera le sujet de la discorde. Une famille roumaine et conservatrice s’installe dans un petit coin paumé de la Norvège. L’eau est omniprésente. La neige est abondante.
Les gens sont accueillants. Les Gheorghui s’intègrent bien jusqu’au jour où une professeure remarque des traces de coups sur la fille aînée. L’aide à l’enfance s’intéresse de très près à cette famille traditionnelle…
Le réalisateur de Baccalauréat va poliment renvoyer dos à dos les valeurs progressistes et conservatrices. Cela, on pouvait s’y attendre mais il met au point un stratagème habile avec l’opposition sourde mais réelle entre deux familles.
Les voisins des Gheorghui vont s’investir dans la quête de vérité et c’est surtout ce qu’ils sont qui va nous intéresser. Ca pourrait paraître réactionnaire mais Mungiu est un malin. Il observe l’opacité des parents accusés mais ils deviennent le révélateur d’une société agressive, inquiète de toute différence. La voisine devient leur avocate. Sa position très “zen” va rapidement se fissurer. Le voisin, directeur de l’école, va s’effacer face à la difficulté restant un pantin agréable et souriant.
Inutile de dire que la direction d’acteurs est simplement exceptionnelle. L’actrice fétiche de Joachim Trier, Renate Reinsve forme avec l’américain Sebastian Stan, un couple atypique et passionnant. Face à eux les locaux, Lisa Carlehed et Markus Tonseth montrent les limites d’une bien pensance pas toujours bienveillante.
En tout cas, ces quatre-là se renvoient la balle avec une élégance rare au cinéma. Et le spectateur observe ce match en se rendant compte que le jugement n’est pas si facile sur la situation. Le réalisateur a toujours su mettre son auditoire mal à l’aise. Cela continue ici avec une volonté farouche.
Ce que l’on apprécie chez Mungiu c’est sa rigueur qui dévoile une réflexion sur notre époque mais surtout sur nos doutes. Son cinéma est total car il joue constamment sur les apparences, la duplicité et l’ambivalence. La morale est le grand sujet de son cinéma et le paysage norvégien, riche et en même temps aride, va très bien à cette thématique. L’horizon peut être bouché mais aussi inspirant à d’autres moments. Les lumières peuvent être glaçantes comme réconfortantes.
Ca participe à toutes le nuances de gris qui vont nous mettre un peu dans l’embarras et surtout nous permettre de comprendre la force et les faiblesses d’une certitude. Dans un sens comme dans un autre. Fjord est un film bagarreur: il va vous voler dans les plumes.
Au cinéma le 19 août 2026
avec Renate Reinsve, Sebastian Stan, Lisa Carlehed et Vanessa Ceban
Le Pacte – 2h29

