Exposition

CANALETTO-GUARDI / Musée Jacquemart-André

canaletto

Deux grands noms de la veduta à Paris…

Antonio Canal et Franscesco Guardi sont jusqu’au mois de janvier au Musée Jacquemart-André. Ne les manquez pas.  En entrant dans le musée, vous serez accueilli par Tiepolo qui trône au dessus du monumental double escalier de marbre avec sa fresque célébrant la visite d’Henri III à Venise.  Difficile de ne pas s’arrêter devant. La fresque, mise en scène comme une scène de théâtre, vous happe. Vous ne regardez plus un mur mais une comedia. La demeure haussmanienne en impose. Le lion endormi dans la cour de gravillons peut continuer paisiblement sa sieste. L’architecture règne, massivement, avec panache, et la peinture l’anime.

Après une traversée des différents salons, on est alors stoppé par un vigile équipé de l’incontournable talkie-walkie. Moins paisible que le lion, il veille. On regrette qu’il ne soit pas endormi. Le flux. Il faut attendre. Puis soudain, le signal. Il lâche alors un cordon de visiteurs, amateurs, touristes, anglophones, francophones, peinturophones. Les gens sourient. Lui, régule. La visite commence.

L’exposition est construite autour de deux axes. Un axe chronologique autour de l’art des védustistes. Gaspar van Wittel, Luca Carlevarijs, Michele Marieschi, Canaletto en passant par Belloto et Guardi s’en donnent à cœur-joie. La place St Marc, les palais, les églises, les lagunes, le rialto, les festivités. Puis un axe imaginaire en fin de parcours est développé au travers de quelques caprices et d’une veduta rêvée.

Le parti pris fonctionne. L’idée de mettre face à face les deux styles respectifs de Canaletto et Guardi permet assurément d’en distinguer les forces. Les tonalités sombres et le toucher presque pré-impressionniste de Guardi se heurte à la verticalité et à la construction méthodique de Canaletto, de plusieurs années son prédécesseur. L’affiche de l’exposition est en cela une jolie pirouette. On croirait voir un tableau de Guardi. C’est un Canaletto. Un jeune Canaletto. Ce jeune dont Guardi s’inspirera pour apprendre la liberté et apporter un nouveau style à la veduta. Un style plus personnel. Canaletto s’incline devant la ville en la magnifiant de ciels surréalistes et en lui donnant une perspective infinie, Guardi lui donne un réalisme plus sombre, parfois plus délavé, plus noir. Une Venise obscure. Une ville sensible sur laquelle passent le temps et les sentiments.

Parmi les réussites, les deux vues du Campo Santi Giovanni e Paolo qui montrent le décalage de point de vue et la différence de palette. Guardi prend le risque du désordre , de la touche hasardeuse, quand Canaletto, cartésien, ordonne, pour renforcer la liberté de ses improbables ciels qui lui ont donné ses lettres de noblesse. Mais rapidement Guardi en impose, notamment quand il s’empare des caprices. Il finit par trouver des couleurs, des compositions poétiques originales comme la superbe et aérienne gouache sur papier Caprice avec un campiello vénitien. Pour le reste, les nouvelles compositions architecturales et romanesques envahies de végétation restent bien en deçà de la puissance évocatrice de la réelle architecture vénitienne.

Très technique, l’exposition nous apprend à regarder autrement la Sérénissime et à comprendre l’origine de la veduta, cet art de la valorisation architecturale qui finira par être développé grâce aux commandes de l’aristocratie européenne qui voyage et aime rapporter dans ses valises ces tableaux carte postale. On comprend dès lors comment la couronne royale anglaise a réussi à collectionner autant d’œuvres de Canaletto. Celle-ci prête d’ailleurs pour l’évènement une œuvre originale célébrant le vendredi saint, des tonalités lugubres contrastant totalement avec l’image d’un Canaletto lumineux.

Inexorablement, cette exposition invite au voyage et au retour à Venise, la vraie. L’exposition au travers de Guardi et de Canaletto résume à elle seule le paradoxe de la Sérénissime. Une forme qui reste stable, immuable et presque éternelle dans un environnement naturel qui pousse à l’imaginaire, au désordre, à l’improbable. Une confrontation du sensible et de l’intelligible. A voir.

http://www.musee-jacquemart-andre.com/fr/home



 

Sébastien Mounié © Etat-critique.com – 07/12/2012

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