Bourlinguer, Blaise Cendrars

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Blaise Cendrars a 60 and quand il entreprend de rédiger une série de récits autobiographiques qu’il nommera « BOURLINGUER ». Loin de sa Suisse natale, de la guerre de 14 et de la « Main coupée », il s’est retiré en Provence et obtenu la nationalité française. De ce corpus de textes, le metteur en scène Darius Peyamiras sélectionne celui intitulé « GENES » et retrouve un vieux compagnon de route, l’acteur Jean-Quentin Châtelain, qu’il avait mis en scène en 1986 dans « MARS » de Fritz Zorn (il avait d’ailleurs obtenu le prix du Syndicat de la Critique pour ce spectacle).

De voyage, il est très peu question ici. « Bourlinguer », c’est « rouler sa bosse », mais aussi « traîner sa misère ». Blaise Cendrars est en fuite quand il retourne à 20 ans sur les traces de son enfance passée sur le « Voméro »*, sur les hauteurs de Naples. Il découvre une colline en proie à la spéculation immobilière: des lotissements ont poussé, le goudron a recouvert les anciens sentiers de mule. Les terrains ont été découpés, privatisés, clôturés, et le narrateur peine d’abord à s’extraire de ce labyrinthe de barbelés. Alors qu’il pense que les lieux de son enfance ont définitivement disparu, il découvre le lieu magique de ses plus belles heures perdues: le Tombeau de Virgile. Un jardin ceinturé d’un muret de pierres, abritant une maisonnette, un grand pin, et au pied de l’arbre millénaire, le Tombeau du poète. Cendrars, en fuite, loqueteux, perdu, s’y réfugie et tente de se refaire une santé au milieu des ruines. Mais les souvenirs ressurgissent, éclatants et sombres, et ne le laissent pas en paix, car « (…) Il ne fait pas bon revenir au Paradis perdu de son enfance. »

C’est ce récit des premières amours que partage Jean-Quentin Châtelain (JQC), et plus encore: les pensées sur la vie et ses supposées leçons, le sens du mot « progrès », et surtout le souvenir du drame originel qui peine à se dire, qui travaille la langue du poète, le récitant mâchant et remâchant ses mots jusqu’à la délivrance, jusqu’au cri. Si l’on a vu JQC dans « EXECUTEUR 14 » d’Adel Hakim, « PREMIER AMOUR » de Samuel Beckett ou dans « KADDISH POUR L’ENFANT QUI NE NAITRA PAS » d’Imre Kertesz, on connaît déjà son talent et sa maîtrise de l’art du comédien et du monologue en particulier. L’acteur répète ses textes comme un sportif son geste, jusqu’à l’épuisement, le sens n’apparaissant que tardivement dans ce processus de digestion. C’est ainsi qu’il s’approprie les mots d’un autre et nous les restitue dans une fraîcheur et une violence intactes, dans un bouleversement de tous les sens: avec son souffle, son léger accent, ses pieds nus ancrés dans la scène, son corps souple et sa tête vibrante, les yeux mi-clos, comme dans un rêve ou une longue réminiscence…

On le compare à un shaman et son jeu à une transe – et en effet le mot « jeu » paraît décalé, comme le mot « interprétation » paraît désuet et désincarné pour l’évoquer, car il s’agit bien de chair, de souffle et d’émotion ici, et de la voix d’un grand auteur à découvrir ou redécouvrir impérativement: Blaise Cendrars.**

 

Jusqu’au 31 mai 2015

les mercredi, jeudi vendredi samedi à 20h, le dimanche à 16h.

 A voir et à entendre au Théâtre du Grand Parquet, 35 rue d’Aubervilliers, 75018 Paris (métro Stalingrad ou Max Dormoy).

www.legrandparquet.net

* La colline qui surplombe Naples, et d’où l’on peut admirer le Vésuve et toute la baie de Naples, comme sur une carte postale bien connue
** « LA PROSE DU TRANSSIBERIEN », « LA MAIN COUPEE », « BOURLINGUER »…

Auteur: Audrey Bigel

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