KROUM, Théâtre Gérard Philippe, Hanokh Levin, Jean Bellorini

 

 

Vue de face sur un microcosme: six appartements d’un petit immeuble de trois étages dans la province ou la banlieue russe. Les occupants assistent au retour de Kroum, le fils de la résidente du premier, qui était parti tenter sa chance en Europe.

Dès l’instant où il retrouve sa mère, Kroum, magnifiquement interprété par Vitaly Kovalenko, préfère annoncer la couleur: la fortune, si elle existe pour d’autres, n’a pas croisé sa route, l’amour, non plus. Partant de ce constat, autant rentrer chez soi. Le décor est posé. Au temps des retrouvailles (avec la famille, les amis, le voisinage) succède celui de la routine, du quotidien, de l’ennui. Travailler? Se marier? Kroum partage ses doutes avec Tougati, l’ami de toujours, brillamment interprété par Dmitry Lysenkov, qui concentre à lui seul, tel une caricature, presque tous les maux de notre espèce: hypocondriaque, dépressif, terrorisé par la solitude et la peur ne jamais connaître l’amour, désarmé face à la médiocrité, la quête de sens, l’impossible sérénité. Terriblement humain, terriblement touchant, tel une métaphore universelle de l’homme.

KROUM au Théâtre Gérard Philippe, c’est donc une comédie drôle et sensible écrite par un auteur israélien (Hanokh Levin), qu’un metteur en scène français (Jean Bellorini) a choisi de faire interpréter, dans sa langue, par la talentueuse troupe de l’immense théâtre Alexandrinski (considéré comme le plus ancien théâtre de Russie) savamment habillée par Macha Makeïeff.

Comment est-ce d’assister à une pièce en russe sur les planches d’un théâtre de Saint-Denis? Une expérience aussi géniale qu’inédite. Observer jouer des comédiens russes, dans leur langue, après avoir rapidement lu les surtitres français (qui sont projetés au-dessus et des deux côtés de la scène) s’avère fascinant et on est surpris de découvrir une technique de jeu d’une expressivité folle, incroyablement actuelle et complice avec les spectateurs, et de ressentir une proximité immense avec des personnages parlant pourtant une langue étrangère. Non seulement la barrière de la langue est gommée, oubliée, mais tout ce qu’il y a d’universel dans le théâtre à commencer par le jeu non-verbal, est magnifiquement travaillé et s’avère tout à fait jouissif (Yulia Marchenko excelle dans le genre). Comme dans tous ses spectacles, Jean Bellorini se montre d’une délicatesse folle. Exigeant du beau à tous les niveaux, il ne néglige pas non plus les lumières ni la musique – italienne pour la plupart – et ces dernières viennent subtilement ajouter les touches de légèreté et de rêverie nécessaires. Comment sombrer dans le désespoir devant autant de dérision et d’énergie et alors que résonnent déjà les premiers accords de Volaaaaare Cantaaaaare oh oh oh oh ? Au contraire, on s’envolerait presque de ce microcosme russe vers ce Capri rêvé. Quelle soit écoutée dans l’intimité du tourne disque du couple de vieux du troisième étage (Maria Kuznetsova et Vladimir Lisetkii sont splendides), jouée en piano live par Michalis Boliakis ou chantée en chœur par les comédiens face au public, la musique fait voler en éclats la pesanteur de nos vies et injecte la dose parfaite de beau et d’émotion en pleine confusion des sentiments.

Браво!

 

 

Jusqu’au 28 Janvier 2018
Au Théâtre Gérard Philippe de Saint Denis
Spectacle en russe, surtitré en français

Auteur: Louise D.

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