La fin de l’homme Rouge ou le temps du désenchantement

Le théâtre comme un vibrant porte-voix des oubliés de la Grande Histoire du Communisme: une chambre d’écho des confessions récentes des enfants du 20ème siècle russe.

C’est la quatrième fois que Stéphanie Loïk adapte et met en scène un roman de la Prix Nobel de Littérature 2015, Svetlana Alexeievitch. A chaque fois le même processus: Svetlana Alexeievitch est biélorusse, écrivain et journaliste. Elle crée des œuvres originales à partir de ses propres enquêtes: des recueils de témoignages de citoyens de toutes conditions sociales, sur des sujets historiques: la seconde guerre mondiale (“La Guerre n’a pas un visage de femme”, 1985), la guerre d’Afghanistan (“Les cercueils de zinc”, 1989), les vagues de suicides qui ont suivi la chute de l’URSS (“Ensorcelés par la mort”, 1993), le monde post-Tchernobyl (“La Supplication”, 1997), la fin brutale de l’utopie communiste (“La Fin de l’Homme rouge, ou le temps du désenchantement”, 2013).

Stéphanie Loïk découpe l’œuvre, la remonte et l’adapte pour une troupe de jeunes acteurs issus de grandes écoles françaises (CNSAD, EPSAD, Académie de Limoges…) ou étrangères (Académie d’art de Saint Pétersbourg). L’adaptation n’en fait pas une pièce de théâtre classique, avec personnages, dialogues et péripéties, mais plutôt un discours fragmenté, restitué par un chœur de témoins anonymes, guidé par un coryphée et ponctué de chants russes*.

“La Fin de l’Homme rouge, ou le temps du désenchantement”, c’est une somme de souvenirs intimes, certains joyeux, d’autres angoissants ou immensément tristes, d’hommes et de femmes qui ont vécu ou non sous l’ère soviétique. Ils témoignent du retentissement sur leurs vies des dangereux virages politiques qu’ont été la Révolution de 1917, la mise en place et le durcissement de la dictature, la pérestroïka , la chute de l’Union soviétique, jusqu’à la brutale introduction de l’économie de marché. Ces souvenirs sont portés haut et fort par des acteurs pénétrés, engagés et convaincants malgré leur jeune âge.

Trois grandes parties se distinguent: Svetlana Alexeievitch nous parle de son travail d’écrivain-journaliste: sa méthode, ses motivations, et par là, sa place et son identité. Une jeune femme à l’accent russe, pleine de ferveur, joue le coryphée.

En seconde partie, la voix d’une mère raconte l’éducation de son fils unique, et tente de comprendre ce qui l’a poussé au suicide. Sa voix est démultipliée à travers celles de quatre comédiennes vibrantes. En dernière partie, quatre camarades du jeune suicidé confient comment ils ont vécu, à la fois la disparition de leur ami et celle de leurs idéaux, dans la période qui a suivi 1991 et la chute du mur de Berlin.

En guise de conclusion, les voix disparates d’un chœur / peuple anonyme évoquent passé, présent et avenir. Un avenir avec ou sans Poutine, où gronde déjà la révolte des trahis du XXème siècle.

“LA FIN DE L’HOMME ROUGE ou LE TEMPS DU DÉSENCHANTEMENT” de Svetlana Alexeievitch, mis en scène par Stéphanie Loïk,
à l’Atalante, 10 place Charles Dullin, 75018 Paris.
Du 4 novembre au 7 décembre:
Lundi, mercredi et vendredi à 20h30
Jeudi et samedi à 19h
Dimanche à 17h
Réservations au: 01.46.06.11.90.

* Ce travail de chœur n’est pas sans rappeler celui de la polonaise Marta Gornicka, dont le spectacle REQUIEMACHINE était présenté la saison 2014-2015 au théâtre de Nanterre-Amandiers.

Auteur: Audrey Bigel

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