Art-scène, Théâtre

La Cerisaie, Anton Tchekhov, Clément Hervieu-Léger, Comédie Française

Peut-être parce que c'est Tchekhov ? J'ai trop de choses à dire : les derniers mots de la pièce, les fils des histoires qui se tissent, les conversations interrompues, le silence, et ce gros bruit étrange, inexpliqué au milieu de l'acte II... J'ai dû faire du tri. J'ai relu la pièce entière en diagonale, j'ai lu tout wikipédia sur la cerisaie et sur Tchekhov... C'est compliqué de parler des chefs-d’œuvre !
© Brigitte Enguérand, coll. Comédie-Française

La Cerisaie, « comédie en quatre actes », écrivait Tchekhov : une comédie au goût très amer, car c’est un pari fou d’espérer faire rire avec des personnages nostalgiques ou dérangés et une action qu’on pourrait résumer à une expulsion pour dettes !

La Cerisaie, dernière pièce de Tchekhov, pièce « testament », créée par Stanislavski et le Théâtre d’Art de Moscou en 1904 ; montée pour la première fois en France par Jean-Louis Barrault en 1954, dans la traduction d’Elsa Triolet, La Cerisaie est ici mise en scène par le sociétaire de la Comédie française Clément Hervieu-Léger, dans la traduction d’André Markowicz et Françoise Morvan.

Comme dans toutes les pièces de Tchekhov, l’action se situe dans le milieu de la petite noblesse désargenté, dans la campagne russe, au tournant du XIX et du XXèmes siècles.

De retour de Paris, en pleine nuit, après cinq ans d’absence, la noble Lioubov retrouve la maison de son enfance : une grande maison dans une immense cerisaie en fleurs (nous sommes au mois de mai). Elle est accompagnée de sa plus jeune fille Ania, qui était partie la chercher, de Charlotta, sa préceptrice, et d’Yacha, son valet de chambre ; éreintés et émus, ils sont accueillis par Varia, la fille adoptive de Lioubov qui dirige le domaine, l’oncle Gaïev, le voisin désargenté Pichtchik, Firs, le vieux valet de chambre de la famille, Trofimov, étudiant et ancien précepteur du fils de Lioubov et Lopakhine, homme d’affaires. L’atmosphère de leurs retrouvailles est d’autant plus fébrile que la propriété doit être vendue aux enchères au mois d’août, pour dettes. Lopakhine leur rappelle cette réalité et leur donne même une piste pour « rentabiliser » le domaine :  le démanteler en parcelles et construire des datchas, des maisons de vacances, à louer aux premiers estivants. Malin… au premier acte, on ne lui répond carrément pas ; au second acte, on lui rétorque que cette idée est très vulgaire ; au troisième acte seulement on s’inquiète de l’issue des enchères ; au quatrième acte, les bagages sont faits : tout le monde est expulsé !  Décidément, l’histoire avance (« le temps passe »1) un peu trop vite pour certains. Lopakhine ne cesse de presser tout ce petit monde vers la sortie, leur rappelant d’abord la date des enchères puis l’horaire du train qu’ils ne doivent pas louper… Serait-ce du déni devant la catastrophe qui s’annonce (qui n’est pas sans rappeler la sidération et le déni climatique) ou la persistance de vieilles habitudes (le jeu, l’oisiveté) ? En tout cas, il y a un ancien monde qui ne veut pas mourir, et un nouveau monde pressé d’apparaître.

Pour remettre l’œuvre dans son contexte : Tchekhov est né en 1860 et mort en 1904 (quelques mois avant la révolution russe) et le servage en Russie a été aboli en 1861. Son père et ses grands-parents étaient d’anciens serfs. L’action dans son théâtre se situe toujours entre deux époques. Lui-même a connu une enfance très pauvre, le commerce de ses parents ayant fait faillite, ses frères et lui ont dû subvenir aux besoins de la famille alors qu’ils étaient encore étudiants (Anton, en médecine). Grâce aux éditions de ses articles et nouvelles, il a fait construire une maison pour sa famille (l’exercice de la médecine ne lui rapportant que peu de revenus). Il a vu une certaine noblesse perdre son pouvoir et d’anciens serfs devenir hommes d’affaires. Il a été sensible aux bouleversements et aux injustices de son temps (voir son voyage dans l’Extrême-Orient russe et son témoignage du bagne dans son essai L’Île de Sakhaline).

Dans la Cerisaie, l’ancien monde est celui des nobles Lioubov et son frère, qui sont restés deux grands enfants, assistés, dépensant sans compter « On prétend que toute ma fortune est partie en bonbons ! 2 », joueurs, inconséquents (« Je n’ai jamais rencontré de gens aussi légers, aussi peu pratiques, aussi étranges que vous ! 3 »), et leurs domestiques, puisque ceux-ci doivent se replacer ou mourir, quand les maîtres sont expulsés.
Le nouveau monde c’est celui des travailleurs indépendants (Varia), des hommes d’affaires (Lopakhine achète les terres de Lioubov, des Anglais exploitent le sous-sol de Pichtchik), du chemin de fer et de l’adaptabilité aux lois du marché. Il faut travailler, gagner sa vie, vendre ou louer, démanteler l’ancien pour offrir du nouveau.

Tout au long des quatre actes, Pichtchik quémande des prêts, en se plaignant du fardeau de ses dettes, un passant mendie quelques roubles, Lioubov emprunte de l’argent à Lopakhine qu’elle distribue aux moujiks, Varia qui gère la cuisine, traque le gaspillage et chasse les pique-assiettes, bref : tout tourne autour de l’argent. Étrangement moderne cette vision des relations humaines sous l’angle économique. A la même époque, Claudel écrit sa pièce L’Échange 4

A propos de modernité, je trouve quand-même incroyable que le sujet de cette pièce soit une cerisaie, un espace naturel menacé de destruction, qu’on voudrait dédier au tourisme, c’est-à-dire aux loisirs… à se demander si, dans une certaine actualisation, le lieu de l’action ne serait pas aujourd’hui (cela semble évident) une Zone A Défendre ? Notre-Dame-des-Landes, Bure en Moselle, la Cerisaie, même combat ? Dans ses didascalies, Tchekhov avait prévu qu’à la fin, après le départ de tous les protagonistes, après le monologue de Firs, qui marmonne et s’allonge seul (faisant là étrangement penser à la modernité de Beckett), des coups de hache résonneraient seuls : « on n’entend plus que des coups de hache contre les troncs d’arbre, loin dans le jardin. »

Heureusement, il y a aussi, dans ce texte, dans cette histoire implacable, de la place pour l’incertitude, pour le sentiment amoureux et pour la philosophie. Les personnages (les plus jeunes en tout cas) se cherchent et s’interrogent. Difficile de dire ce qui prime : l’abattement ou l’enthousiasme ? La nostalgie ou l’espoir en un monde plus juste et plus beau ? Si le mariage dont tout le monde parle ne se conclut pas, une autre union plus inattendue se révèle. On balance en effet d’une émotion à l’autre, balloté d’une lame de fond à l’autre, de la comédie au drame.  

A voir sans hésiter, pour découvrir ou redécouvrir Tchekhov, pour apprécier le talent d’acteurs chevronnés, pour se laisser porter par leur intelligence du texte, ses enjeux et ses mystères.

1 Lopakhine, acte I.
2 Gaïev, acte II, en plaisantant.
3 Lopakhine, acte II, s’adressant à Lioubov et à Gaïev.
4 Une première version de l’Echange date de 1894, une seconde de 1951. La seconde version est créée au Théâtre Marigny par la Compagnie RenaudBarrault en 1951 (cette même compagnie créé La Cerisaie en 1954).

Jusqu’au 30 janvier 2023
La Cerisaie d’Anton Tchekhov – traduction André Markowicz et Françoise Morvan – mise en scène Clément Hervieu-Léger – avec la troupe de la Comédie-Française (Florence Viala, Eric Génovèse, Loïc Corbery, Michel Favory, Julie Sicard…) – Salle Richelieu, Comédie française, création 2021, reprise du 31/10/2022 au 30/01/2023.

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