C’est l’exposition du centenaire : elle célèbre les cent ans de l’exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes, qui se tint à Paris du 28 avril au 30 novembre 1925 et accueillit les pavillons de dix-neuf pays européens (dont la France, plus la Chine, le Japon et la Turquie) de l’esplanade des Invalides jusqu’à la place de la Concorde en passant par le pont Alexandre III et le Grand Palais.
Cette exposition, qui aurait dû se tenir en 1915 mais fut repoussée dix ans plus tard en raison de la guerre, fut la vitrine du style « Art déco », alors à son apogée : un mouvement artistique international né dans les années 1910, au moment du déclin de « l’Art nouveau ». Ce nouveau style ne fut baptisé et théorisé qu’a posteriori, lors d’une exposition organisée par le musée des Arts décoratifs de Paris en 1966.
L’exposition du mAd, très ambitieuse et qui ne compte pas moins de dix-sept salles sur trois niveaux, cherche à donner un aperçu du foisonnement créatif pendant les « années folles » (la décennie 1920) et au-delà, de la diversité des techniques et des interprétations par les artistes de ce style, jusque dans ses contradictions : luxe décoratif, d’une part, production de masse, d’autre part.
Elle présente en une salle la manifestation de 1925, dont plusieurs œuvres sont disséminées dans les salles suivantes, puis explore les origines du mouvement, analyse la « grammaire visuelle » de ce nouveau style, et donne à voir ses principaux représentants – artistes, artisans, « ensembliers » (qui coordonnent l’ensemble des arts décoratifs dans un projet) et collectionneurs – depuis les années 1920 jusqu’à nos jours.
Tous les arts décoratifs – joaillerie, textile et mode, verrerie et vitrail, céramique, ferronnerie, ébénisterie, affiches… – ainsi que l’architecture (celle des pavillons de l’exposition de 1925, notamment), la sculpture et la peinture (souvent associées à l’architecture) sont convoqués. Une grande partie des 1200 œuvres exposées provient des collections du mAd lui-même, dont l’ancêtre, l’Union centrale des arts décoratifs, avait acquis dès les années 1910 plusieurs pièces maîtresses.
La salle 3 donne les clés permettant de reconnaître, tout au long du parcours, les caractéristiques du nouveau style : simplification et géométrisation des formes, à l’opposé des lignes sinueuses et naturalistes de l’Art nouveau, contrastes de couleurs vives ou de noir et blanc, utilisation de bois précieux et de techniques oubliées ou exotiques, telles que le galuchat, la marqueterie de paille ou la laque, motifs récurrents du panier de fleurs ou de fruits, de la fontaine bouillonnante, du paon, de l’antilope ou de la biche élancée.
Dans la salle 4, qui revient sur les prémices du nouveau style, les tissus et les meubles du décorateur Paul Follot témoignent d’une curieuse transition entre Art nouveau et Art déco. Sa chaise-longue de 1912, notamment, rappelle encore par sa forme et ses dorures les styles historiques, ses lignes sinueuses sont héritées de l’Art nouveau, mais la sobriété de son décor et sa structuration par des motifs de roses stylisées appliqués le long de la ceinture et du dossier la font déjà entrer dans l’Art déco.
Une salle entière (la salle 2) est dédiée au joailler Cartier, qui exposa quelque 150 pièces en 1925 et fit figure de pionnier pour sa géométrisation des formes et son inspiration orientale. Ses créations sont aussi visibles dans d’autres salles, comme cette somptueuse pendule de 1927, composée à partir d’un écran chinois en jade blanc sculpté du XVIIIe siècle (écran qui devait orner le bureau d’un lettré), dont les montants en onyx figurent deux têtes de dragons stylisés.
L’ébéniste Jacques-Émile Ruhlmann, surnommé « le Riesener de l’Art déco » (en référence à l’ébéniste de Louis XVI) pour sa maîtrise des essences rares associées à d’autres matériaux précieux et la clientèle prestigieuse de son entreprise, apparaît comme le modèle de l’ensemblier, qui conçoit l’ensemble de ses intérieurs, décors, mobilier et objets d’art compris. Le pavillon, dit « du Collectionneur » qu’il fait construire par Pierre Patout sur l’esplanade des Invalides en 1925, véritable manifeste de l’Art déco français, réunissait les œuvres de près de quarante artistes et artisans (Brandt, Puiforçat, Décorchemont…). Plusieurs de ses créations emblématiques sont visibles ici, tel le bahut Élysée, exposé au Salon d’automne de 1920 puis à l’exposition de 1925 avant d’être livré à l’Élysée. Sa façade ornée d’une marqueterie en loupe d’amboine vernie et ivoire reproduit un motif de cailloutis élaboré par la manufacture de porcelaine de Sèvres dans les années 1760.
Les pièces sélectionnées par le décorateur Jacques Grange, à la fin du parcours, représentatives du renouveau du goût pour l’Art déco depuis les années 1960, font écho aux collections de Nelly de Rothschild en salle 5, et surtout de Jacques Doucet, en salle 6, dont la vente, en 1972, fut un moment fondateur dans la redécouverte de ce style sur le marché de l’art.
L’exposition se concentre sur les manifestations de l’Art déco en France – ce qui peut paraître étonnant pour un style international. Déjà excessivement riche, elle aurait difficilement pu évoquer en plus la diversité des interprétations de ce style dans le monde. Une seule salle est donc consacrée aux artistes étrangers et, parmi eux, seulement aux Suédois et aux Japonais : « l’art déco vu d’ailleurs » (salle 15). Quelques meubles et objets représentatifs de la « Swedish Grace », particulièrement appréciée en 1925, sont montrés, ainsi que des vases et kimonos témoignant de l’influence plus tardive de l’Art déco au Japon dans les années 1930.
La salle 16 s’intéresse au développement des moyens de transport, en particulier l’avion, et du tourisme, tandis que la salle 17, qui occupe l’intégralité de la nef au rez-de-chaussée du musée, est une exposition à part entière, consacrée à la renaissance de l’Orient-Express et aux ouvrages des nombreux métiers d’art français engagés dans cette aventure.
Des maquettes à taille réelle du wagon-bar, d’un wagon-restaurant ou d’une cabine permettent de s’immerger dans le confort raffiné de ce train d’exception, tandis que des échantillons des éléments du décor à différentes étapes de leur réalisation, accompagnés de films explicatifs, révèlent toute la complexité et l’excellence de ces métiers d’art.
Le projet est né à la suite de la découverte à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, en 2015, de seize voitures datant des années 1920-1930 oubliées sur les voies de ce mythique train de luxe créé en 1883 par la Compagnie internationale des wagons-lits, qui assura jusqu’en 1977 la liaison entre Paris, Vienne, Venise et Constantinople. La SNCF, acquéreur, associée au groupe Accor, a décidé de les restaurer dans un style qui réinterprète et modernise l’Art déco. Dans le rôle de l’ensemblier, l’architecte Maxime d’Angeac coordonne depuis 2020 le travail de trente corps de métiers différents à la réalisation de cette œuvre d’art totale. Les voitures flambant neuves devraient reprendre du service à partir de 2027.
jusqu’au 26 avril 2026
au musée des Arts décoratifs (mAd)






