Vieux Garçon

Bernard Chapuis est journaliste. Contrairement à Paul, le personnage du film Vincent, François Paul et les autres, Bernard Chapuis à réussi à l’écrire, lui, son roman. C’était à la fin des années 1970.
Deux autres ont suivi dans la foulée, puis plus rien. Jusqu’en 1999. De nouveau, trois romans, dont Vieux Garçon, paru en 2007, est à la fois le dernier et le plus faible…

Entre les Cévennes et Paris, chez les Farnaret, on a le sens de la famille, et le jeune Farnaret celui de la tribu. Dans ces deux univers qui se superposent partiellement, il a troqué son prénom pour un surnom : Paul, Paulo, Paul Newman pour faire long. C’est lui, le narrateur de cette histoire. Et c’est aussi lui, le Vieux garçon du titre, mais on a quand même un peu de peine à le croire, même si l’auteur veut nous convaincre à la page 230 qu’il appartient irrémédiablement à l’arrière-garde de sa génération.

De retour d’une fête de famille, dans un Paris estival déserté par ses habitants, Paul, presque 18 ans, retrouve ses amis proches pour y draguer les touristes. Mais bientôt, dans l’immeuble familial transformé en maison des sept plaisirs, un vol est commis : Tong Tong, la jolie asiatique, a manipulé la manipulatrice Claire pour dérober quelques centaines de milliers de dollars dans un coffre-fort dont personne ne connaissait l’existence chez les Farnaret, mais dont la voleuse connaissait la combinaison.

A partir de là, l’histoire vire franchement au Club des Cinq : des policiers de bibliothèque verte, une chasse au voleur à la campagne, et finalement la découverte d’un père disparu depuis sept ans (“Il est aujourd’hui plus facile de changer de visage que de voiture, c’est moins cher.”), et des révélations dignes d’un épisode des aventures de Langelot. Ajoutons pour être honnête que ça ressemble à un Club des Cinq qu’on aurait pimenté de quelques scènes de sexe pour les grands.

Tant bien que mal, les thèmes de l’absence, du passage à l’âge adulte et de la famille se dégagent du roman, qui auraient pu donner lieu à un traitement plus intéressant. Le thème de l’absence était déjà abordé dans les deux précédents romans de Chapuis, mais c’est à peu près leur seul point commun avec Vieux garçon.

Ici, il y a trop de bons sentiments pour que le scénario fonctionne : une seule mauvaise action (et encore !) et pas un seul mauvais sentiment en 247 pages, c’est gentillet mais pas franchement crédible. Au bout de 120 pages il n’y a plus grand chose à sauver, on n’y croit plus, on reste indifférent au récit… Quelle plus belle illustration de l’échec du romancier que l’indifférence de son lecteur ?

Dommage, car une des idées de départ est séduisante : il est rare qu’un romancier se coule dans le rôle d’un narrateur de 40 ans son cadet. Peut-être Bernard Chapuis regrette-t-il de n’avoir pas croisé autant de femmes faciles que son personnage à l’approche de ses 18 ans, et fantasme-t-il une autre jeunesse. En tout cas ce décalage donne à la sexualité des personnages de Chapuis une légèreté, un côté années 1960, qui en fait le caractère attirant et anachronique : où est la crainte du SIDA, où sont les contraintes et les inhibitions qui s’y attachent ?

Bref, on a bien envie de dire des choses sympathiques sur un tel livre, mais vraiment la seconde moitié est trop ratée. Alors suivez mon conseil : découpez le livre, conservez pour les lire les 122 premières pages, jetez le reste. Vous y êtes ? Voilà, vous tenez entre les mains le portrait attachant d’une tribu modèle Malaussène, on pense un peu aux Fruits de la passion, de Daniel Pennac, paru en 1999. Ici aussi, la tribu s’élargit aux voisins, dans une sorte de vie de quartier rêvée, Amélie Poulain n’est pas loin, les générations se mêlent sans distance, une harmonie s’installe, et là, d’accord, ça fonctionne.

Pour le reste, et pour finir, voici une sentence qui surnage un instant dans le caniveau où les pages déchirées sont allées s’abîmer : “[…] une mère et son fils doivent s’abstenir de fréquenter le même club, si l’on excepte leur indestructible et destructeur club d’origine.” Elle fait penser à ce que pourrait être la morale de l’histoire : le Club des Cinq et la tribu Malaussène doivent s’abstenir de fréquenter le même livre, car ils n’ont pas le même public.-

272 pages – Folio

Auteur: Philippe Muller

Partager cette chronique sur

Submit a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

? *
Le temps imparti est dépassé. Merci de saisir de nouveau le CAPTCHA.

IP Blocking Protection is enabled by IP Address Blocker from LionScripts.com.