Une saison en enfer, Arthur Rimbaud, Ulysse di Gregorio, Lucernaire

 

Au Lucernaire, un comédien interprète le sublime texte Une saison en enfer. Ce chant se prête parfaitement à la scène, tant il est incantation. Hélas, ici, il n’est que déception.

 

La salle est d’abord plongée dans l’obscurité. Profonde, épaisse.  Longtemps. Trop longtemps. Et puis lentement, la lumière se fait. Trop lentement. Elle éclaire de façon diffuse un homme. Grand, imposant, d’âge mur. Vêtu d’une tenue magnifique, qui évoque les soieries d’Orient. Les pieds solidement campés sur scène, Jean-Quentin Châtelain parle. Ou plutôt, il susurre, statique, au milieu d’un petit espace censé représenter le Purgatoire. Un vague rond de faux sable et, à l’intérieur, un socle en verre. Dessous, un tissu ou des sacs plastique, on ne sait. Une mise en scène qui n’en est pas une. Parfois, une vague lumière, un projecteur furtif éclairent la scène, comme une idée subite du scénographe.

Pendant ce temps, le comédien demeure sur place, balançant légèrement les épaules, se balançant tout court, les poings parfois serrés, ou la tête en arrière, les yeux fermés. Crispé. Est-ce ainsi qu’on rend hommage au jeune homme tourmenté et talentueux qui a écrit ce texte bouleversant à l’âge de dix-neuf ans, en 1873 ? Il ne lui a fallu que quatre mois pour achever ce recueil de poèmes magnifique, ce chant païen et provocateur qui exprimait sa colère face à une société dont il ne voulait déjà plus. On y devine cette rage, cette révolte qui le pousseront cinq ans plus tard à partir loin de l’Occident, pour n’en revenir que malade et mourant. Une Saison en enfer est une expérience, un voyage, une quête. Ces vers semblèrent au jeune Arthur tellement juste que, pour une fois, il souhaita une publication de ses poèmes.

Ici, la diction du comédien est parfois incertaine, la voix trop sourde. Il ne suffit pas de connaître un texte de A à Z, il faut l’aimer absolument, s’en pénétrer, en être investi. Il faut faire vibrer, toucher, émouvoir, le partager. Or, on soupire, on s’ennuie. La monotonie du phrasé, l’immobilité délibérée mais imposée nuisent à une attention soutenue.  «Les monologues, c’est une marche dans les traces de quelqu’un, le texte est un sentier. Et j’aime ce temps de la marche en solitaire, presque introspectif», déclare Jean-Quentin Châtelain. Mais un monologue doit être sur scène un élan qui emporte le public. Sinon, on déclame tout seul. Si, si, c’est possible, ce souffle-là, comme l’a prouvé récemment Isabelle Carré dans Le sourire d’Audrey Hepburn.

Alors, quoi ? On ne murmure pas Rimbaud. Bien sûr, on n’est pas obligé de grimper sur des échelles de corde en hurlant, comme l’avait fait il y a quelques années une compagnie pour Les fleurs du mal de Baudelaire.  Il n’est pas nécessaire de gambader sur scène parce que « L’Homme aux semelles de vent » savait aussi être drôle. Mais enfin, si le garçon du XIXe siècle avait vu cette interprétation, n’aurait-il pas eu envie de s’exclamer, comme dans Le bateau ivre : « Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes ». Quoiqu’il en soit, cette « chère grande âme », comme le nommait Verlaine, méritait mieux.

 

 

 

Une saison en enfer

D’après Arthur Rimbaud

Au Théâtre du Lucernaire (http://www.lucernaire.fr/)

Jusqu’au 6 mai 2017

Mise en scène d’Ulysse DI GREGORIO

Avec Jean-Quentin CHÂTELAIN

 

 

 

Auteur: Marie Leon

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