Le Royaume

Il est toujours intéressant d’observer le spectacle du pouvoir clivant de certains talents. Emmanuel Carrère, installé depuis une quinzaine d’années au sommet de la littérature française contemporaine (avec quelques autres – Echenoz, Houellebecq…) continue à susciter, à parts égales, admiration et exaspération. Admiration d’un lectorat toujours plus large qui a fait de son dernier ouvrage un succès de librairie immédiat (plus de 100 000 exemplaires vendus fin août, avant même la rentrée et son bruit médiatique).

Exaspération de certains professionnels au premier rang desquels le jury Goncourt dont certains membres se sont exprimés très tôt « contre ». Pierre Assouline sur son blog le 23 août avec un article titré « L’égo-péplum d’Emmanuel Carrère » y procédait à une exécution en règle de l’homme et de l’œuvre. Et le président du jury lui-même, Bernard Pivot, enfonçait le clou dans sa chronique du JDD le 31 août en accablant Carrère du péché d’orgueil et de vanité (« autant de moi moi moi, autant de satisfaction d’être ce qu’il est et d’écrire ce qu’il écrit est navrant. L’humilité chrétienne et la modestie laïque ne sont pas son fort. »). Pas vraiment une surprise, donc, que Le Royaume ne soit pas dans la première liste publiée des ouvrages admis à concourir au Goncourt !

Mais quelle importance après tout ? L’essentiel réside dans le bonheur du lecteur à retrouver, cet automne, le nouvel ouvrage d’un écrivain talentueux et érudit, égocentrique et drôle, iconoclaste et passionnant. Ouvrage est d’ailleurs le mot juste. A la fois « volume broché contenant un texte scientifique ou littéraire » et « objet produit par le travail d’un ouvrier ou d’un artiste ». Emmanuel Carrère est exactement ça : un ouvrier et un artiste.

Passé des débuts littéraires prometteurs jalonnés par cinq romans entre 1983 (L’amie du jaguar) et 1995 (La classe de neige, prix Femina), Emmanuel Carrère s’oriente à la fin des années 90 vers un travail plus personnel et original, mêlant enquête, biographie et… introspection.

Il inaugure ce virage avec L’adversaire (paru en 2000), reconstitution de l’affaire Romand, cet homme qui pendant 18 ans s’est inventé une vie de médecin et de chercheur auprès de l’OMS et qui, en 1993, a assassiné parents, femme et enfants sur le point de découvrir la vérité. Fasciné par le personnage, Emmanuel Carrère suit l’affaire, puis le procès. Visite Romand en prison et, sept ans après les faits, publie un livre-événement qui marque le début d’une seconde carrière. Il y parle de l’affaire, il y parle de l’homme, il y parle de lui, il y parle de son travail… Il y parle de la vie ! Et il y donne surtout à lire une langue exigeante et fluide, captivante de bout en bout, pénétrante, bouleversante – au sens propre du terme en ce qui me concerne. Ce choc littéraire sera suivi d’autre de la même qualité, de la même intensité.

Un roman russe (2007) chronique de son voyage en Russie, le pays d’origine de sa mère, pour un documentaire très personnel, Retour à Kotelnitch. Carnet de bord, règlement de compte familial, introspectif jusqu’à l’extrême, dénué de toute pudeur (ce sera désormais une des marques de fabrique d’Emmanuel Carrère)… Un roman russe est tout cela, mais par-dessus tout une œuvre littéraire contemporaine majeure.

D’autres vies que la mienne (2009), titre sublime d’autodérision au regard du narcissisme (assumé) de l’auteur et sans doute le chef d’œuvre d’un auteur qui prête cette fois sa plume à des hommes et des femmes croisés en chemin. 300 pages de beauté sublime et d’émotion intense.

Limonov (2011) se présente comme une biographie plus classique d’Edouard Limonov, écrivain, dissident, poète, punk et clochard, fondateur du Parti national-bolchevique. Classique jusqu’à un certain point puisque, comme à son habitude, il y mêle considérations personnelles, digressions sur les coulisses de son travail et sur sa vie privée. Du Carrère pur jus qui exaspère ou qui émerveille. Horripilante tête à claque ou écrivain libre et génial. Vous connaissez mon camp.

Changement de décor avec Le Royaume. Travail de longue haleine dont les racines plongent loin en arrière, à une époque (brève, 2 ans) où Emmanuel Carrère traverse une crise mystique qui le conduit à assister à la messe chaque jour, à prier avec ferveur, à se confesser régulièrement… et à étudier les textes sacrés, chaque jour, méthodiquement, compilant ses analyses et ses réflexions dans des cahiers qui s’accumuleront au fil des mois (18 au total) avant de finir dans un carton au fond d’un placard quand la crise (mystique) sera passée. Retrouvés longtemps plus tard, ils sont la base de ce travail qui nous emmène sur les traces des apôtres Paul et Luc qui, portant la parole du Christ, prêchant sans cesse chacun avec ses méthodes propres, ont contribué à transformer une petite secte juive comme il en existait tant à l’époque en une religion qui touche aujourd’hui le quart de l’humanité.

Il faut dire que la partie n’était pas gagnée d’avance : « Résumons : c’est l’histoire d’un guérisseur rural qui pratique des exorcismes et qu’on prend pour un sorcier. Il parle avec le diable, dans le désert. Sa famille voudrait le faire enfermer. Il s’entoure d’une bande de bras cassés qu’il terrifie par des prédictions aussi sinistres qu’énigmatiques et qui prennent tous la fuite quand il est arrêté. Son aventure, qui a duré moins de trois ans, se termine par un procès à la sauvette et une exécution sordide, dans le découragement, l’abandon et l’effroi. Rien n’est fait dans la relation qu’en donne Marc pour l’embellir ni rendre les personnages plus aimables. A lire ce fait divers brutal, on a l’impression d’être aussi près que possible de cet horizon à jamais hors d’atteinte : ce qui s’est réellement passé. » (page 556).

La grande force d’Emmanuel Carrère, c’est de mettre son lecteur en confiance, en confidence. Pas question de se payer de grands mots ou de jargon philosophico-religieux abscons. Pas question non plus d’abdiquer une nécessaire exigence intellectuelle pour aborder ces questions qui, au cours des siècles, ont façonnées notre civilisation. C’est donc en bonne compagnie et sur le ton d’une aimable conversation érudite « qui ne se prend pas (trop) au sérieux » que l’on part sur les chemins rocailleux du bassin méditerranéen, au premier siècle de notre ère, dans les pas de Paul, le prêcheur infatigable, puis de Luc, le médecin devenu témoin de l’aventure et scribe du premier.

Ce qui passionne Emmanuel Carrère, ce sont les coulisses des évangiles. Qui a écrit quoi, à quel moment, dans quelles circonstances, avec quel état d’esprit… Qu’est ce qui est de l’ordre de la métaphore (ou de l’affabulation pure et simple) et qu’est-ce qu’il faut prendre au pied de la lettre (ou qui, du moins, est très plausible). Fort d’un travail long et minutieux sur les textes (et les exégèses qui en ont été tirées) et de son expérience d’écrivain («Je sais de quoi je parle. Après tout, je suis du bâtiment » dit-il quelque part), il met le doigt sur certaines ficelles narratives et, a contrario, valide d’autres passages qui « respirent l’authenticité ».

Et pour mieux imprégner son lecteur de la portée des événements dans lesquelles il les plonge, il n’hésite devant aucun moyen, aucune métaphore. Staline, Lénine, Ben Laden, le générale de Gaulle, Mel Gibson, Lucky Luke, Philip K. Dick parmi beaucoup d’autres sont convoqués pour les besoins de la cause. Des fort en thème aussi, bien sûr : Ernest Renan et Paul Veyne, notamment. Et pour que la mesure soit bonne, il nous fait témoin de nombreuses tranches de vie personnelle (jusqu’aux plus intimes) dont le rapport au sujet central, parfois lointain, n’en fini pas moins par faire sens.

Il faut être Emmanuel Carrère pour agencer tout ça avec naturel et élégance. Pour donner au lecteur cette agréable sensation de proximité avec ses « personnages » et avec lui-même. Surtout pour, au sortir de ces plus de 600 pages denses d’un livre « total », le laisser sur cette irrépressible envie d’y retourner voir (je n’ai pas dit « croire »).

POL – 630 pages

Auteur: Joël Fompérie

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