La Croisière du Hachich

hachichLe GPS n’existait pas encore, quelques morceaux de terre restaient à découvrir, l’âge d’or des aventuriers touchait à sa fin. Et vogue Henry de Monfreid !

 Sa relecture est toujours rafraîchissante en période de rentrée littéraire et de refrain connu : trop d’autofiction, de nombrilisme étroit, de parisianisme germano-pratin… Assez ! De l’air… Eh bien, en voici justement, de l’air, et même du grand air, plein les pages de ce livre, initialement publié en 1933.

Pour décrire l’activité de Monfreid au début du siècle dernier, qu’il raconte dans ses récits autobiographiques, il faudrait inventer le verbe « contrebander ». C’est plutôt viril, mais la contrebande se conjugue le plus souvent au masculin. Monfreid contrebande donc de long en large, en dilettante des commerces interdits et en futur écrivain. Il contrebande au gré de ses humeurs et de ses fortunes, à droite et à gauche – pardon, à tribord et à bâbord.

Au bout des comptes, quelle forme de contrebande n’a-t-il pas pratiquée ? Dans La Croisière du hachich, disponible depuis quelques années dans un recueil de six récit intitulé Mer rouge, il trafique une nouvelle fois entre Egypte et Arabie, après être allé négocier et acheter une cargaison de hachich en Grèce. L’audace, la chance et l’inconscience du novice lui permettront de mener à bien son entreprise.

Au passage, il dresse les portraits, parfois chargés, d’une galerie haute en couleurs : seigneurs de la contrebande, policiers corrompus, diplomates avilis, etc. On se demande bien de temps en temps ce qui est authentique, ce qui ne l’est pas, mais à quoi bon ? Tous les raconteurs sont un peu mythomanes… La question s’évapore au soleil, on sent le sel sur sa peau, on y est, c’est tout ce qui compte.

Mais Monfreid n’est pas seulement un aventurier du début du vingtième siècle. Ce qui le distingue, c’est d’abord qu’il écrit lui-même son histoire, et ensuite qu’il le fait en vrai poète, tous les sens en éveil. En poète, mais aussi en marin : à bord de son navire, le Fat el-Rahman, tout sonne juste, le lecteur embarque à la manœuvre avec le reste de l’équipage.

Tout sonne d’ailleurs tellement juste qu’on se trouve parfois largué dans les pages du dictionnaire, par tel ou tel nom d’espèce de poisson, rare sous nos latitudes. On part à la pêche aux définitions. Exemple : les pêcheurs de « trépang » nous amènent à « tripang », de là nous dérivons vers « holothurie », puis nous accostons à « échinoderme », etc. La pêche des « trocas », elle, laisse muet le Petit Larousse, illustré ou pas. Rien de trop long toutefois, ni de gratuit : on n’est pas dans une page d’histoire naturelle de Vingt milles lieues sous les mers.

Aventurier, écrivain-voyageur tendance nomadisme et rencontre entre l’orient et l’occident, Monfreid ressemble à un croisement de Hemingway et de Loti. Un peu daté, comme le second, il dégage parfois un net parfum de paternalisme, ou de racisme : « On se sent toujours gêné devant un être humain captif, fût-il un nègre. » (page 265) Le lecteur de 2014 se pince à la lecture d’une pareille phrase, mais manifestement, pour Monfreid, l’espèce humaine se compose de différentes races, comme l’espèce canine, mettons, avec chacune ses qualités et ses défauts – au crédit de l’auteur, les blancs ne valent pas mieux que les autres.

Avec cette vision des peuples, Monfreid pourrait être un écrivain de la différence, mais c’est surtout un écrivain de la rencontre – première étape de la globalisation, premiers acteurs depuis des siècles : les marchands sur leurs navires. Les écrivains du métissage, les Michel Serres, viendront plus tard.

237 pages – Grasset

Auteur: Philippe Muller

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