Fragments, Peter Brook, Samuel Beckett, Bouffes du Nord

fragments

Deux grands noms (Beckett/ Brook) pour un beau spectacle qui interroge notre fragile humanité.

« FRAGMENTS » me fait penser à l’archéologie; « fragments » comme une pièce détachée, un morceau arraché, une simple trace d’une histoire, à partir duquel l’archéologue tente de reconstituer un contexte et le cours de l’Histoire.

Ici on ne tente pas de créer un récit, mais on assume présenter une suite de sketches. Oui de sketches, car Peter Brook et Marie-Hélène Estienne donnent à redécouvrir l’humour de Samuel Beckett. En solo, duo ou trio, les trois interprètes et vieux complices (Jos Houben, Kathryn Hunter et Marcello Magni) donnent vie aux personnages se débattant dans l’absurdité de l’existence.

Eh oui, comme chez Tchekhov, la comédie est douce-amère: vous avez déjà eu cette impression que votre regard ne porte pas assez loin? Dans le grand dessein de l’univers, comment savoir quels sont la place et le rôle de l’Homme, espèce parmi les autres espèces? D’ailleurs, l’Homme a-t-il un rôle ou créé-t-il sa propre Histoire? Quand on croit atteindre un but et que tout vole en éclats, quand on entend des armes lourdes répondre aux sarcasmes, peut-on encore soutenir que la vie a un sens? Bref, à la chute des dogmes succède le doute permanent et ne survit qu’une certitude: la vie est absurde mais il faut vivre!

« Fragment de théâtre I »: un estropié sort de son trou, attiré par le violon grinçant d’un aveugle: qui va guider l’autre? Vont-ils coopérer ou s’entretuer, eux qui n’avaient pas entendu une voix humaine depuis longtemps? Ce fragment fait penser au théâtre d’Edward Bond, qui interroge aussi notre humanité dans sa nudité.
« Rockaby / Berceuse »: une vieille femme soliloque, pour reculer le moment où elle s’abandonnera dans son rocking-chair / tombeau.
Malgré de tels sujets, et parce qu’ils sont évoqués avec grâce, on rit aussi beaucoup, surtout dans les deux derniers sketches.
« Acte sans Paroles II »: une journée ordinaire dans la vie de 2 hommes, résumée par les rituels du lever et du coucher. Le premier commence et finit sa journée en priant (de plus en plus frénétiquement et désespérément), espérant et râlant. Le second accueille le jour avec joie, le célèbre physiquement et l’achève dans une reconnaissance émue. Cette scénette révèle un Beckett New Age, disant en substance: tout est dans le regard, votre esprit crée votre réalité…

Peter Brook et Marie-Hélène Estienne recréent ce spectacle de 2008 avec leurs compagnons si talentueux, au jeu physique précis et décomplexé, si caractéristique des héritiers de Jacques Lecoq (c’est le cas de Jos Houben et Marcello Magni, formés à l’école Lecoq; Kathryn Hunter, elle, a étudié entre autres, les techniques de Grotowski).

Un auteur toujours intéressant à redécouvrir et un formidable jeu d’acteurs à applaudir au Théâtre des Bouffes du Nord jusqu’au 24 janvier, du mardi au samedi à 20h30 (également les samedis 17 et 24 janvier à 15h30).
 
Sous le charme et complètement accros, vous pourrez retrouver Jos Houben et Marcello Magni dans leur création, « MARCEL », également au Théâtre des Bouffes du Nord, du 29 janvier au 14 février, à 19h.

Auteur: Audrey Bigel

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