Jean Piat incarne Guitry dans son spectacle De Sacha à
Guitry. Une représentation toute en classe et en séduction.
Guitry. Voilà un auteur qui a fait couler de l’encre,
caricaturé en vaniteux misogyne, accusé de collaboration… Bref un homme souvent
vu comme étant peu vertueux, bon à faire du théâtre de Boulevard ou de
digestion… Alors quand on arrive dans la salle de théâtre de la Comédie des Champs-Élysées,
on se demande comment Jean Piat va s’en sortir, embués que nous sommes par les
mauvaises réputations... La pirouette semble d’autant plus difficile à réaliser
qu’il est toujours périlleux de s’imposer au spectateur en lui disant :
« Attention, Je est Beckett, ou Je est Brecht ». L’art du grime suffit
peu au vraisemblable et caricature souvent à outrance le propos.
Une piste pourtant : le sous-titre. Impromptu. Une légèreté accidentelle
qui dédramatise la présentation. En musique, l’impromptu est une composition
musicale pour un seul instrument, en
poésie, une courte pièce préparée sur le champ, dans l’improvisation. De quoi
susciter l’intérêt et deviner une mise à distance intelligente qui décale le
point de vue.
Et le vraisemblable fonctionne. Plus que le corps, c’est bien l’écriture de
Guitry que l’on entend. L’âge du comédien Piat joue en faveur du texte. Une
mise en abîme naturelle du temps qui a passé et fait son œuvre. Le corps
s’efface devant un regard sur la vie qui donne à la patte de Guitry une
générosité bienveillante loin de l’image qu’on a bien voulu lui donner pendant
des années. L’impromptu prend tout son sens. Nous sommes spectateurs d’une
conversation avec la vie.
L’assemblage de textes issus de conférences autrefois faites avec Alain Decaux
autour de Guitry est judicieusement réalisé. Les maximes, aphorismes et volutes
d’esprits s’enchaînent à grande vitesse, nous plongeant en permanence dans la
matière texte avec une élégance qui fait du bien. « La vulgarité n’atteint
jamais son but et la haine dépasse toujours le sien ». Avec une
scénographie très simple, un bureau et un téléphone, Gérard Kéryse montre
combien Guitry mélangeait la vie du théâtre avec le théâtre de la vie. La pièce
évoque à la fois le monde du théâtre et ses anecdotes, le monde des lettres et
l’esprit des Lumières, les femmes pour mieux parler des hommes qui ne sont pas en
reste, mais aussi son emprisonnement pour accusation de collaboration.
Si les phrases peuvent parfois sembler moralisatrices
c’est parce qu’elles reflètent indubitablement les douleurs et les désillusions
de Guitry, entre ironie et sagesse. Yvonne Printemps le quitte pour Pierre
Fresnay, il est emprisonné puis bénéficie d’un non-lieu… Une mise à distance
par le double sens et l’implicite pour mieux se protéger du monde et des
autres.
"Ce sont des instants affreux... inconcevables, que nous vivons là... et
qui pourtant... nous semblent nécessaires, à nous, auteurs dramatiques... Car
ils nous fournissent des sujets de pièces... (il regarde la lettre) Au fond..., elle n’a pas tout à fait tort.
Le théâtre, le théâtre, le théâtre ! Nous pouvons certes en inventer...
mais il vaut tout de même mieux que nous les ayons vécus... C’est notre grand
refuge, à nous, nos pièces.... Il nous arrive même parfois d’en écrire qui sont
comme des lettres indirectes, que nous adressons à nos compagnes ! »
L’humilité ajoutée au charme enjôleur et l’expérience de Jean Piat permettent
sans aucun doute de redécouvrir Guitry et de le réhabiliter parmi les grands
auteurs du vingtième siècle. Loin des clichés sexistes dus à une personnalité
qui ne laisse pas indifférent et qui a sûrement voilé l’œuvre, cet impromptu
théâtral optimiste et tendre sur la vie mérite d’être vu. Un bel hommage de
Monsieur Piat à l’œuvre de Guitry.
Sébastien Mounié
© Etat-critique.com - 10/09/2007